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L'onomastique dans « L'Histoire de Kullervo »

Vivien Stocker - avril 2016
Note de lectureNotes de lecture : En tant que présentations ou compilations, ces articles sont les plus accessibles à tous les lecteurs. Aucune connaissance sur J.R.R. Tolkien n’est requise.

L’Histoire de Kullervo, texte de Tolkien paru en 2015, vient combler un vide qui existait jusqu’alors dans l’étude de son œuvre. En effet, il était connu de longue date, par Tolkien lui-même, qu’il existait un texte faisant le lien entre le mythe finnois du Kalevala, un mythe du monde primaire, et l’un des premiers textes écrits par Tolkien, le Conte de Turambar, c’est-à-dire de façon plus générale, les tout débuts de son légendaire, le compendium de ses mythes secondaires. Tolkien lu Le Kalevala dès 1907, en traduction anglaise, avant d’essayer, en vain, une lecture dans la langue originale. Plus tard, probablement vers 1914, il écrivit L’Histoire de Kullervo « une très grande histoire et des plus tragiques —, dans le style des romances de Morris avec des bouts de poésie intercalés » (Lettres, p. 18). Au travers de ce texte, on observe les premiers pas de Tolkien dans un art dans lequel il deviendra maître, la réécriture de textes mythiques avec sa touche personnelle1). Cette réécriture du conte de Kullervo passe, outre par un réagencement de l’histoire originelle, par l’utilisation d’une onomastique en partie issue du Kalevala et en partie de son imagination, cette dernière dénotant l’émergence de l’une de ses premières langues elfiques, le qenya. Cet article sera donc l’occasion de faire le point sur l’ensemble des noms propres utilisés par Tolkien dans L’Histoire de Kullervo et d’en étudier la provenance.

Pour plus de simplicité, la forme d’une liste alphabétique a été privilégiée. Les mots signalés par une double obèle ‡ sont les noms tirés du Kalevala. Tous les autres sont, a priori, inventés par Tolkien. Quand un mot apparaît en gras, c'est qu'il est listé et étudié dans cet article.

A

Amuntu : identifié, dans le folio 6 (SK p. 42), à l’enfer, la demeure du dieu Tanto, le dieu de la mort. John Garth signale qu’il s’agit là d’un arrangement différent des phonèmes d’Utumna, la demeure de Melko dans les Contes Perdus2), les régions inférieures de ténèbres et de tristesse (PE12, p. 99). À comparer aussi à la base qenya MAND– qui a donné le nom Mandos(t) « les halles de VĒ et FUI (l’enfer) » (PE12, p. 58 ; cf. aussi Mana s.v. Tuoni) et Angamandu « Enfers de Fer » (PE12, p. 31), le premier nom d’Angband, la forteresse de Melkor dans Le Silmarillion. Le nom est aussi proche de deux mots qenya présents sous la racine AM(U) « (vers le) haut » : amunta « lever (du soleil) » et amunte « lever du soleil » (PE12, p. 30).

Āse : diminutif de Āsemo.

Āsemo : le nom du forgeron dans le récit adapté par Tolkien. Il est l’équivalent du personnage finnois d’Ilmarinen. Verlyn Flieger suggère que le nom est adapté du finnois ase « arme, outil » et du suffixe –mo, utilisé pour transformer un mot commun en nom propre. À noter l’existence du suffixe –mo « fils » (PE11, p. 23), qui deviendra plus tardivement (vers 1931), la marque de noms propres ou communs masculins (Súlimo, Ulmo, ontamo « maçon (sculpteur) », sintamo « forgeron » ; PE17, p. 107). Cf. Untamo.

B

Blue Forest (Forêt Bleue) : la région où vit Untamo. Cf. Puhosa.

Blue Forest Woman (Femme de la Forêt Bleue) : autre nom de la Blue-robed Lady of the Forest.

Blue-robed Lady of the Forest (Dame à robe bleue de la Forêt) : la femme qui renseigne Kullervo vers la fin du récit. Probablement Mielikki, la déesse de la Forêt et épouse de Tapio dans Le Kalevala.

E

Eltelen : un nom abandonné pour l’une des sept filles d’Ilwinti (SK, p. 42). Peut-être un équivalent ou un dérivé inventé par Tolkien au nom finnois Etelätar, déesse du vent du Sud dans Le Kalevala, sur la base du qenya ELE « pousser », elta « une poussée » (PE12, p. 35).

H

Honeypaw (Pattemiel) : un nom affectueux donné à l’ours par la femme d’Āsemo.

Honto : l’un des diminutifs de Kullervo, orthographié hontō dans le folio 6 (SK, p. 41). Un nom inventé par Tolkien. En qenya, il existe la base HONO, avec hon(d-), hondo « cœur » (PE12, p. 40). Voir aussi Sākehonto et Sārihontō.

I

Ilmarinen : le nom du forgeron dans Le Kalevala, remplacé par Āsemo par Tolkien. Le nom est formé d’après le finnois ilma « air » (SK, p. 55, 58).

Ilu : le dieu du Ciel, le dieu bon, qui vit en Manatomi ; diminutif d’Iluk(k)o.

Iluk(k)o : l’augmentatif d’Ilu, le dieu du Ciel. Tolkien l’écrit avec deux k dans l’ensemble de l’histoire, mais avec un seul dans le folio 6 (SK, p. 41). La graphie avec un seul k pourrait avoir été créée en réaction à l’existence du nom Ukko, un autre dieu du Kalevala, avec lequel Tolkien précise qu’Ilukko « est souvent confondu ». L’orthographe Iluku qui apparaît dans le commentaire (SK, p. 57), est une erreur typographique introduite dans la version publiée par HarperCollins.

Ilwe : diminutif d’Ilwinti.

Ilwinti : le ciel, les cieux. Également appelé Ilwe, Manatomi et Manoine et probablement l’équivalent d’Ilu. Il est le père de sept filles dont Eltelen, Mēlune et Saltime. Il n’est pas clair si Ilwinti et Ilu sont deux déités différentes ou identiques, ni d’ailleurs si Ilwinti est bien l’équivalent de Manatomi et Manoine, qui semblent être plutôt des lieux. On assiste peut-être là à une relation similaire à celle qui existe dans Le Silmarillion entre le Vala Námo et Mandos, le lieu où il vit, qui devint le nom par lequel le personnage fut connu.

Tous ces noms de forme Ilu–/Ilw– sont des inventions de Tolkien et sont fondamentalement elfiques, formés sur la base ILU « éther, l’air fin parmi les étoiles ». On retrouve ainsi le qenya ilwe « ciel. cieux. l’air bleu qui est près des étoiles, les couches intermédiaires » (PE12, p. 42), qui est l’équivalent du goldogrin ilwint « les airs bleus qui coulent au-dessus des étoiles » (PE11, p. 50).
Verlyn Flieger commente « les noms des dieux Ilu, Ilukko et Ilwinti, rappel[lent] tous fortement Ilúvatar, la figure divine du ‘Silmarillion’. » (SK, p. xii) et rapproche également le nom Ilwinti de celui d’Ilmatar, « fille de l’air » dans Le Kalevala, formé d’après le finnois ilma « air » (SK, p. 55, 58).

J

Jumala : Dieu des dieux, du dessus, le dieu créateur ; le dieu finnois païen finalement assimilé au dieu chrétien. Il est aussi identifié au dieu Ukko. Voir aussi Ilu.

Le suicide de Túrin (C) John Howe

K

Kalervo : un homme, le père de Kullervo et le frère d’Untamo. Son nom est peut-être basé sur une assimilation entre le nom Kaleva, qui signifierait « géant, grand homme fort », et le nom Kullervo. Un lien avec le finnois kala « poisson » donnerait la signification « pêcheur, marin3) », un nom en adéquation avec le début du récit où Kalervo est un pêcheur vivant près d’eaux très poissonneuses, ce qui attise l’avidité d’Untamo provoquant ainsi la guerre d’ouverture du récit. À comparer à la base KHAL1– « (petit) poisson » des Étymologies (RP, p. 411).

Kalervoinen (1) : un nom alternatif pour Kalervo, formé avec le suffixe finnois –inen (SK, p. 51).

Kalervoinen (2) : un nom descriptif associé au nom Saari et désignant Kullervo, dans une liste des noms de sa famille (SK, p. 22).

Kalervonpoika : le sous-titre de L’Histoire de Kullervo et un nom alternatif pour Kullervo (SK, p. 5). Composé du nom Kalervo suivi du suffixe patronymique –poika, Kalervonpoika signifie donc « fils de Kalervo » par mime du nom finnois Kalevanpoika « fils de Kaleva ».

Kaltūse : une déité désignée par Tolkien comme étant « avare » et « conjureuse de tout mal » (SK, p. 24). Un nom inventé par Tolkien pour son récit.

Tous les noms de forme Kal– peuvent s’accorder avec une étymologie inventée par Tolkien, formée sur la base du qenya KALA « briller d’or » et de ses dérivés kala– « briller », kalta– « enflammer, mettre le feu » ou encore kalleva, kallevoite « beau (temps ou teint) » (PE12, p. 44) qui rappellent le nom finnois Kaleva. Cette étymologie supposée est à mettre en lien avec celle de Kullervo ci-dessous.

Kame : probablement une variante de Kēme.

Kampa : un surnom de Kalervo. Dans le folio 6 (SK, p. 41 et Figure 1 ci-dessous), on pourrait supposer que « Kampa (Nyēli) » est associé à « Ūlto », mais des lignes verticales relient « Kampa or Kēma » et « (Nyēli) » respectivement à « Sāaki or hontō » et « Wanōna » en-dessous ; lignes qui n’ont pas été prises en compte dans la transcription qu’en fait Verlyn Flieger. Il s’agit probablement d’un arbre généalogique de la famille de Kullervo esquissé par Tolkien, où Kampa est Kalervo, Nyēli, sa femme et Sāaki, Kullervo.

Agrandissement du folio 6 correspondant à l'arbre généalogique de la famille de Kullervo.

Figure 1 : Section agrandie du folio 6 qui peut être interprété comme un arbre généalogique.
Kampa (Kalervo) et Ūlto (Untamo) sont frères ; Kampa est marié à Nyēli et a deux enfants avec elle : Sāaki (Kullervo) et Wanōna.

Kampo : un surnom de Kalervo. Peut-être une erreur pour Kampa.

Ces deux derniers noms sont identiques à l’un des premiers noms qenya attribués par Tolkien à Earendel, Kampo « le bondissant. » sous la racine KAPA– « bond, ressort » (SK, p. xxii ; PE12, p. 45).

Keime : Peut-être une forme différente de Kēme, désignant la Russie ou peut-être à la Carélie de par son association à Teleä dans le folio 6 (SK, p. 41).

Kēma : un surnom de Kalervo qui n’apparaît que dans le folio 6 (SK, p. 41).

Kēme (1) : dans le folio 6 (SK, p. 41), semble désigner un personnage né en Teleä. Serait peut-être alors une variation de Kēma, le surnom de Kullervo.

Kēme (2) : diminutif de Kĕmĕnūme.

Kĕmĕnūme : La Grande Terre, le nom de la Russie dans le texte de Tolkien. Verlyn Flieger suggère que le nom a pu être formé d’après le nom de la rivière finlandaise Kemi et de la ville éponyme qui se tient sur son cours.

En qenya, il existe la base KEME « sol » et ses dérivés kemi « terre, sol, pays » et kemen « sol » (PE12, p. 46) ; le nom propre Kēmi, la Terre Mère (LCP, p. 657 ; PE11, p. 26), l’un de premiers noms de la Valië Yavanna, ainsi que I Vene Kemen, le Bateau-Monde (LCP, p. 102–103). Le rapprochement avec Kĕmĕnūme et ses dérivés est évident ; ce n’est pas le cas avec le patronyme Kēme associé à Kalervo.

Kiputyttö : « demoiselle de la douleur », d’après la racine finnoise kipu « douleur » et tyttö « fille ». Un nom abandonné pour désigner la femme de Kalervo (SK, p. 62). Mal orthographié Kiputyltö dans la version publiée par HarperCollins.

Kivutar : « fille de la douleur », un surnom donné à Wanōna par Kullervo (SK, p. 40, 62) et formé sur le finnois kipu « douleur » et du suffixe féminin –tar. À comparer au suffixe féminin qenya, –tāri « reine » (PE12, p. 87) présent dans certains noms propres tels que Tinwetāri (PE12, p. 102), Qualmetāri ou Koiretāri (PE14, p. 14).

Koi : la Reine de Lōke, les marais du nord. Elle est la mère de la femme d’Āsemo. Selon Verlyn Flieger, le nom n’est pas issu du finnois koi « aube, aurore », mais serait une invention de Tolkien. Il existe en effet le qenya koi « vie », sous la base KOẎO « être en vie » (PE12, p. 48), mais dont la signification est à l’exact opposé de ce que représente Koi. En effet, Koi serait un équivalent de l’un des personnages majeurs du Kalevala, la sorcière Louhi, la fille de la Mort. Koi en viendrait donc à remplacer Louhi, fille de la Mort, avec une étymologie qenya dans le champ sémantique de la vie.

Kuli : un diminutif pour Kullervo.

Kullervo : le nom du héros, tiré du Kalevala.

Kullervoinen : un augmentatif de Kullervo, formé avec le suffixe diminutif finnois –inen. Voir aussi Kalervoinen.

L’étymologie de Kullervo est toujours discutée à l’heure actuelle. Au sein du conte finnois, son nom semble issu du finnois kulta « or, doré », qui fait référence à sa couleur de cheveux blonde, qui détonne au milieu des personnages bruns du Kalevala. Chez Tolkien, le personnage est brun et son nom signifie « colère », eut égard au tempérament du personnage, sans qu’une étymologie claire ne soit donnée ou clairement explicable à la lueur des lexiques de langues elfiques existants.
Garth et Gilson ont suggéré que le lien entre les champs sémantiques de l’or et de la colère remonterait au finnois kulto « or », « lui-même un emprunt d’un mot germanique non seulement apparenté à l’anglais gold, mais aussi à gall, « bile jaune » qui, dans la pensée classique et médiévale, est associé à la colère4) ». La relation étymologique entre Kullervo et l’or se retrouve également dans la base qenyarine KULU « or » et ses dérivés kulu « or », kuluva « d’or » ou encore kuluksa, kuluvoite « doré » (PE12, p. 49), un lien qui, pour Gilson, « a peu de chances d’être une coïncidence », mais serait plutôt tout à fait intentionnel de la part de Tolkien pour qui la relation sémantique entre or et colère devait être connue5).
Enfin, il faut signaler la proximité sémantique et étymologique qui rappelle le rapport filial entre Kalervo et Kullervo : le premier est apparenté à la base qenyarine KALA « briller d’or » et le seconde à la base KULU « or » ; là encore, ce n’est probablement pas une simple coïncidence.

Kūru : la grande rivière noire de mort (SK, p. 42).

Kuruwanyo : sans doute l’augmentatif de Kūru.

Des termes peut-être formés d’après le finnois kuolema « mort », selon Verlyn Flieger (SK, p. 59). Alternativement, il existe une série de termes qenyarins de base similaire : kuru « magie, enchantement (de la bonne magie) », kuruvar « sorcier » et kuruni « sorcière » (PE12, p. 49). Cette dernière forme a d’ailleurs traversé tout le légendaire jusque dans Le Seigneur des Anneaux, où l’un des nombreux noms de Saruman est Curunír.

L

Lempo : « peste et mort ». Tolkien cite également Lempo comme « le dieu du mal » ou « l’esprit du mal » dans ses deux conférences sur Le Kalevala (SK, p. 82, 123). Dans Le Kalevala, Lempo est le « Pouvoir Maléfique », également appelé Hiisi (K, p. 283), voire « le diable » (KM, p. 261). Flieger manque cette référence, ne faisant mention que de la proximité linguistique avec Lempi « amour », père de Lemminkäinen, supposant que Tolkien a emprunté le nom sans sa signification. Tolkien ajoute que Lempo est aussi nommé Qēle, avec la définition sujette à caution de « chasseur ». En lien avec Tuoni et/ou Tanto.

Lohiu : un lieu où Āsemo courtisa sa femme durant sept ans. Probablement l’équivalent du nom Lōke. Selon Verlyn Flieger, l’étymologie est la même que pour les noms Louhi et Louhiatar (SK, p. 57, 61). On pourra toutefois noter l’existence du mot finnois lohi « saumon ».

Lōke : Un lieu dont Koi est la reine, probablement le nom des marais du nord6), l’équivalent du nom Lohiu et censé remplacer le toponyme Pohjola, en même temps que Koi prend la place de Louhi. Verlyn Flieger signale qu’une relation étymologique entre le nom Loki, le dieu farceur du panthéon scandinave, et le nom finnois Louhi a été suggérée, mais sans qu’elle ait été prouvée (SK, p. 60). Toutefois, il faut noter l’existence du finnois loke qui possède, entre autres, la définition de « champ, pré », sans doute plus proche du champ sémantique associé au mot Lōke. Le qenya possède également le terme lōke (i) qui signifie « serpent » (PE12, p. 55), difficilement conciliable avec le présent terme.

Louhi : un personnage majeur du Kalevala probablement remplacé par ou surnommé Koi par Tolkien. Louhi est une sorcière, fille de la Mort, vivant en Pohjola, dans le nord. Il s’agit du diminutif de Loviatar, orthographié Louhiatar (1) par Tolkien (SK, p. 57). Le mot louhi désigne une saillie rocheuse, un rocher escarpé, quand lovi désigne une faille dans la terre, en finnois7).

Louhiatar (1) : l’augmentatif de Louhi, orthographié Loviatar dans Le Kalevala. Loviatar est la fille de Tuoni, la Mort, et la mère des fléaux (K, p. 283). Tolkien rend la relation Loviatar/Louhi plus évidente en lui donnant la forme Louhiatar, avec le suffixe féminin finnois –tar (SK, p. 57).

Louhiatar (2) : le nom de la femme du forgeron dans une version abandonnée, avant qu’il ne devienne l’équivalent de Koi (SK, p. 62).

Lumya : les Marais (SK, p. 41). Probablement encore un autre nom pour Lōke. Son étymologie est incertaine. Il existe bien le mot finnois lumia « neige » et le qenya lūmia « concernant le temps, temporel » sous la base LUHU- (PE12, p. 56), mais aucun des deux ne s’accordent avec le champ sémantique suggéré par Lumya.

M

Malōlo : le dieu créateur de la Terre dans le folio 6 (SK, p. 42) et le père de déesses dites « puissantes filles du Ciel » dans le récit (SK, p. 23). Il n’est donc pas clair si ce dieu est toujours associé à la Terre dans la dernière version de Tolkien. Si ce nom désigne effectivement le Ciel, alors il est sans doute un nom alternatif à Manoine, Manatomi et leurs dérivés.

Manalome : orthographe alternative ou erreur pour Manatomi, seulement cité par Verlyn Flieger dans l’introduction.

Manatomi : le ciel, les cieux. La demeure d’Ilu/Ilwe/Ilwinti.

Manoine/i : synonyme de Manatomi.

Ces trois termes de forme Man– associés aux cieux sont à mettre en relation avec la base qenya MANA qui donne les termes mane « bon (moral) », manimo « âme sainte », maninuime « Purgatoire », mais surtout le nom Manwe, le Seigneur des Valar et dieu des vents (SK, p. 18 ; PE12, p. 58). Voir aussi Wanwe et Wenwe et la partie sur Mana s.v. Tuoni.

Mauri : nom remplaçant momentanément Musti, le nom du chien noir de Kullervo. Selon Verlyn Flieger, un nom probablement formé sur la base du nom finnois Muurikki « Noireaude », le nom d’une vache dans Le Kalevala (SK, p. 52 ; K, p. 283).

Mēlune : nom abandonné de l’une des sept filles d’Ilwinti (SK, p. 42). Peut-être formé d’après le finnois melu « bruit » ou le qenya mel– « aimer » et ses dérivés sous la base MELE (PE12, p. 60).

Musti : nom du chien noir de Kullervo, tiré du Kalevala, et formé d’après le mot finnois musta « noir » (SK, p. 51).

N

Nyēli : nom relié à Wanōna dans le folio 6 (SK, p. 41). Verlyn Flieger lit ce nom comme un surnom de Kampa (qu’il suit directement), toutefois, elle omet de prendre en compte la ligne verticale qui relie Nyēli à Wanōna, juste en-dessous, et qui suggère plutôt que Nyēli est soit 1) le nom de la mère de Wanōna, soit 2) le surnom de cette dernière. Dans l’hypothèse d’une esquisse d’arbre généalogique (cf. l’entrée Kampa ci-dessus), il est probable qu’il s’agisse du nom de la mère. Néanmoins, quelque soit le personnage, mère ou fille, cela s’accorderait plus avec l’étymologie que propose Flieger, d’après la base NYEL- des Étymologies « sonner, chanter, produire un son mélodieux » et ses dérivés (SK, p. 60, RP, p. 432). Cette base existe dès les débuts du qenya sous la forme NYEHE « pleurer » duquel dérive le nom Nieliqi, aussi orthographié Nielikki et Nyelikki (des formes très proches du finnois, cf. les noms Myelikki ou Palikki), et qui désigne la Valië « qui danse au printemps — là où ses larmes tombent, des perce-neiges surgissent, là où ses pieds touchent quand elle rit, des jonquilles fleurissent » (PE12, p. 69 ; LCP, p. 664), la future Nienna du Silmarillion. Si Nyēli est la mère des jumeaux, son nom s’accorde avec la manière dont elle est décrite, se lamentant ou pleurant sur son sort tout au long du récit de Tolkien. S’il s’agit de Wanōna, l’association avec un nom faisant référence au chant et à la tristesse et aux pleurs n’est pas non plus anodine, si l’on pense au nom même de Wanōna qui signifie « pleurs » et à la manière dont Kullervo la découvre « chanta[nt] […] avec lassitude et à moitié tristement pour elle-même » (SK, p. 36). Cette relation pourrait aussi éclairer la manière dont le nom Wanōna a évolué vers le nom Nienóri « larmes » dans le Conte de Turambar : d’abord par transformation en Vainóni « lamentation », puis sous l’influence de la relation déjà existante entre Wanōna et Nyēli (et autres dérivés étymologiques de NYEHE « pleurer ») vers Nienóri.

Nyelid : un surnom de Kullervo. L’étymologie est similaire à celle de Nyēli. Si l’on continue sur l’hypothèse que Nyēli est la mère de Kullervo et de Wanōna, alors Nyelid pourrait signifier quelque chose comme « fils de Nyēli » (Verlyn Flieger suggère « du clan de Nyēli », mais avec l’hypothèse que Nyēli est Kalervo ; SK, p. 60).

O

Oanōra : Voir Wanōra.

Nienor endormie (c) Ted Nasmith

P

Paiväta : un nom équivalent à Kalervo dans une liste de noms (SK, p. 62). Sans doute formé d’après le finnois päivä « soleil » (KM, p. 262 s.v. Païvola), à mettre en relation avec l’étymologie supposée de Kalervo en qenya.

Palikki : nom d’une divinité décrite comme une « petite demoiselle », compagne de Telenda. Peut-être apparenté au qenya pelekko « hache » (PE12, p. 73), mais plus probablement formé d’après le suffixe féminin –kki présent dans Mielikki, la femme de Tapio, en finnois et dans Nielikki en qenya (s.v. Nyēli ; PE12, p. 69).

Pohie-Lady of the Forest (Dame-Pohie de la Forêt) : un autre nom de la Blue-robed Lady of the Forest. Le mot Pohie est sans doute l’équivalent de Pohja, diminutif du finnois Pohjola, la Terre du Nord ; Pohja qui apparaît dans le titre de l’illustration « La Terre de Pohja » de Tolkien formant la couverture de The Story of Kullervo. Ces termes ont influencé le qenya pōya, dérivant de la base PO– avec le champ sémantique du nord (PE12, p. 64).

Pūh : un nom associé à Tanto, le dieu des enfers, probablement une lecture fautive de Pūlu sur le folio 6 (SK, p. 42).

Puhōsa : nom de la ferme d’Untamo et, par extension, des bois alentours. Nom de la Forêt Bleue. L’étymologie reste obscure.

Pūhu : diminutif de Puhōsa.

Pūlu : sans doute un autre nom pour les enfers puisqu’il est associé à Tanto, le dieu des enfers, mais à l’étymologie obscure. Cf. Amuntu.

Q

Qēle : signifiant a priori « chasseur », peut-être un autre nom pour Lempo « peste & mort » et est sans doute apparenté à la base qenya QELE– « périr, mourir, pourrir, s’affaiblir » (PE12, p. 76) et au quenya qelet, qeletsi « cadavre » dans Les Étymologies (RP, p. 416).

S

Sāaki : un surnom de Kullervo. Voir Sāki.

Saari : un surnom pour Kullervo (SK, p. 62). Voir Sāri. À noter l’existence d’une île finnoise qui s’appelait Saari, désormais connue sous le nom de Kronstadt (K, p. 284).

Sākehonto : l’un des nombreux surnoms de Kullervo.

Sāki : diminutif de Sākehonto.

Ces deux derniers noms sont peut-être formés sur la base qenya SAKA, saka- « poursuivre, rechercher, chercher » (PE12, p. 81), un surnom convenant à un personnage en quête de liberté puis de sa sœur. Voir aussi Honto.
À noter l’existence du nom qenya Sangahyando, l’épée de Turambar dans le Conte de Turambar, qui pourrait avoir été inspiré par Sākehonto.

Saltime : un nom abandonné pour l’une des sept filles d’Ilwinti (SK, p. 42). L’étymologie est obscure.

Same : une région du nord. Nommé d’après le peuple Same vivant au nord de la Scandinavie.

Sampia : un dieu, peut-être l’un des enfants de Malōlo. Il existe un mot similaire en finnois, sampia « esturgeon », mais qui a probablement peu à voir avec la déité nommée par Tolkien.

Samyan : le dieu de la forêt et mari de Terenye, peut-être l’équivalent de Tapio. Désigne aussi un lieu, sans doute par extension. Un nom peut-être lui aussi forgé d’après les Sames.

Sāri : diminutif de Sārihontō.

Sārihontō : l’un des nombreux surnoms de Kullervo.

La forme Sāri rappelle le nom Sári, le nom du vaisseau du Soleil dans le Livre des Contes Perdus (LCP, p. 216, 667) et sāra « ardent », formé sur la base SAHA « être chaud » (PE12, p. 81). À rapprocher à la fois du champ lexical de l’or et de celui de la colère associés au nom Kullervo.

Sikki : le nom du couteau de Kalervo qui est légué à Kullervo. John Garth remarque qu’il n’existe pas de racine associée dans les premiers lexiques de Tolkien8), mais que dans Les Étymologies, il existe la base SIK– avec le dérivé quenya sikil « dague, couteau » (RP, p. 441).

Sutse : un nom écrit en marge au début de l’histoire et censé remplacer le nom finnois de la Finlande, Suomi. Son étymologie est obscure.

T

Talte : un surnom de Kalervo, écrit en marge au début de l’histoire. Probablement le diminutif de Taltelouhi et/ou Taltewenlen.

Taltelouhi : un surnom de Kalervo uniquement mentionné par Verlyn Flieger dans son commentaire. Voir aussi Louhi.

Taltewenlen : un surnom pour Kullervo, « fils de Talte », c'est-à-dire fils de Kalervo.

John Garth rapproche le nom Talte du qenya talta « charger, remplir » sous la base TALA « supporter » (PE12, p. 88), du fait que Kalervo est enlevé et porté par un aigle à sa naissance9). –wenlen est, selon Verlyn Flieger, un suffixe patronymique inventé par Tolkien sur le modèle du finnois –poika (SK, p. 49). Il existe effectivement un suffixe similaire –wen en qenya, mais qui est une forme féminine pour les patronymes (PE12, p. 103).

Tanto : le dieu des enfers. Sans doute en lien avec Lempo et/ou Tuoni. Il semble toutefois être distinct de Lempo (SK, p. 14).

Tapio : le dieu de la forêt dans Le Kalevala, père de Tellervo et de son frère Nyyrikki, et mari de Mielikki, la dame de la Forêt. Peut-être l’équivalent de Samyan chez Tolkien.

Tekkitai : peut-être le nom d’une des filles d’Ilwinti, de signification inconnue. Le qenya possède la base TEKE « faire des marques » qui donne tekka « livre », teketta « lettre » et tekta– « écrire » (PE12, p. 90), mais les deux ne sont probablement pas apparentés.

Telea : nom remplaçant le terme Carélie, la région finlandaise où vit le forgeron Āsemo/Ilmarinen. À comparer au terme teleakta, qui semble désigner un dialecte elfique (PE12, p. 32, 39).

Telenda : compagnon de Palikki.

Ces deux derniers noms sont peut-être formés d’après le qenya Teler « petit elfe » et ses dérivés dont telella, telerea « elfin » (PE12, p. 90–91 ; SK, p. xxii).

Terenye : fille de Samyan, sans doute l’équivalent de Tellervo, la fille de Tapio. Peut-être à rapprocher de la base qenya TEŘE et son dérivé terenwa « galbé, bien fait » (PE12, p. 91).

Tuoni : le seigneur de la mort et des enfers qui vit en Tuonela dans Le Kalevala, équivalent de Tanto et/ou Lempo. À noter que, dans Le Kalevala, Tuoni et Tuonela possèdent les équivalents Mana et Manala(inen), formes rappellent la base qenya MAND– et son dérivé, le nom Mandos(t) « les halles de VĒ et FUI (l’enfer) » (PE12, p. 58). Voir aussi Amuntu.

Tūva : un nom abandonné pour Kalervo, sur le folio 6 (SK, p. 41). Peut-être en rapport avec le qenya tūve « recevoir, accepter, prendre, requérir, coûter » sous la base TUVU (PE12, p. 96).

U

Uanōna : voir Wanōna.

Ukko : le dieu des nuages, de la pluie et du tonnerre10). En finnois, il signifie littéralement « vieil homme ». Il est souvent identifié à Jumala.

Ulk(h)o : un surnom pour Untamo écrit puis raturé dans le folio 6 sur la même ligne que Tūva11) et également cité par Verlyn Flieger dans son commentaire. Peut-être à rapprocher de la base qenya ULUKU– qui donne le terme ulku « loup » (PE12, p. 97).

Ūlto : le surnom d’Untamo.

Untamo : le nom du frère de Kalervo et donc l’oncle de Kullervo dans Le Kalevala. Tolkien reprend ce nom dans les années 1930 : untamo « ennemi » (PE21, p. 5). Voir aussi son utilisation de la forme *tamō dans les années 1950, qui « désigne un artisan du bois, de la pierre ou du métal : un charpentier (sculpteur), maçon (sculpteur) ou forgeron », et la forme ontamo « maçon (sculpteur) » qui en dérive (PE17, p. 106-107). Cf. Āsemo.

Untamoinen : l’augmentatif d’Untamo, avec le suffixe finnois –inen.

Unti : le diminutif d’Untamo.

Untola : les terres d’Untamo.

Ces termes de base Unt– sont formés sur le finnois uni « dormir, rêver », Untamo étant aussi le nom du dieu finnois du Sommeil et des Rêves (K, p. 285).

Uorlen : un nom propre dont la lecture est incertaine.

Uru : un nom pour l’ours signifiant littéralement « ours » en finnois.

Urula : la vache la plus âgé du troupeau.

W

Wanilie : un nom alternatif de Wanōna n’apparaissant qu’une fois et seulement citée par Verlyn Flieger dans son commentaire (SK, p. 53).

Wanōna : la sœur jumelle de Kullervo, son nom signifie « pleurs ».

Wanone : une forme alternative pour Wanōna qui n’apparaît qu’une fois (SK, p. 28).

Wanōra : une forme alternative pour Wanōna qui n’apparaît qu’une fois et seulement citée par Verlyn Flieger dans son commentaire (SK, p. 53). L’orthographe Oanōra apparaît également (SK, p. 34).

John Garth et Christopher Gilson proposent que Wanōna et ses alternatives, ainsi que le nom Vainóni du Conte de Turambar, soient dérivés de la racine vieil-anglaise wánian « déplorer, se lamenter »12). Par ailleurs, ces formes ne sont pas sans rappeler la forme qenya vanēni/vanēri « beauté » (PE12, p. 99). Voir aussi Kivutar.

Wanwe : Existe aussi sous la forme Wenwe au cœur du récit où elle est associée aux vents (SK, p. 15). La lecture « armed goddess » de Verlyn Flieger sur le folio 6 (SK, p. 42) est fautive, il faut plutôt lire « wind goddess », en accord avec le texte où il est question des « vents de Wenwe » (SK, p. 15). Le nom est qenya, formé d’après la base GWĀ– et ses dérivés (PE12, p. 102), à comparer notamment à l’autre nom de Manwe, Wanwavoite (PE11, p. 18 ; LCP, p. 668 s.v. Súlimo) et à Wanwavoisi, celui du couple Manwe et Varda (LCP, p. 668 s.v. Súlimo).

Welinōre : un nom abandonné pour Wanōna qui n’apparaît qu’une fois et seulement cité par Verlyn Flieger dans son commentaire (SK, p. 53). Peut-être en rapport avec le qenya GWELE et son dérivé ’wele– « qui bout, bouillonne » (SK, p. 103).

Wenwe : Voir Wanwe.

Woman of the Forest (Femme de la Forêt) : un nom alternatif pour la Blue-robed Woman.

Bibliographie {Abréviation utilisée}

Pour les abréviations des ouvrages de Tolkien, se référer au Système de référence tolkiendil.

Voir aussi sur Tolkiendil

1) Cf. mon article « Tolkien’s Story of Kullervo: A lost link between Kirby’s Kalevala and Tolkien’s legendarium », à paraître en 2016.
2) , 8) , 9) Garth, n. 33, p. 40.
3) Léouzon Le Duc, n. 4, p. 319.
4) Garth, p. 27–28 & n. 34, p. 40. En français, sur ces éventuels liens sémantiques et étymologiques entre « or, doré » et « colère » dans le nom Kullervo au sein des langues réelles, cf. l’article de Mahdî Brecq, « La ‘colère’ de Kullervo », à paraître, ainsi que la discussion sur le forum de Tolkiendil (consulté le 08 avril 2016).
5) Garth, n. 34, p. 40.
6) Le mot raturé qui suit « Koi Queen of » dans le folio 6 présenté p. 43 est presque certainement « Ma » (la forme des lettres est identique au début du nom Mauri, écrit plus haut), probablement le début de « Marshlands », ce qui coïnciderait avec la description faite p. 20 : « Koi Queen of the marshlands ».
7) Luthy, p. 87.
10) Sur le folio 6, le mot en face d’Ukko transcrit « ran » par Verlyn Flieger est plus probablement « rain » en référence à son pouvoir sur cet élément.
11) Verlyn Flieger transcrit ce mot Ulto, mais il semble que ce soit bien Ulko qui soit écrit.
12) Garth, n. 41, p. 41.