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Les mangeurs de charbon : Tolkien, clubs & « societies »

Vivien Stocker – Mai 2017
Note de lectureNotes de lecture : En tant que présentations ou compilations, ces articles sont les plus accessibles à tous les lecteurs. Aucune connaissance sur J.R.R. Tolkien n'est requise.

Cet article est adapté des conférences données en avril 2015 lors de la Journée d'études – Tolkien, au croisement des mythes (Dijon – France) et en septembre 2015 lors du Séminaire Tolkien à l'ENS (Paris – France) 2015 – 2016. Sur cette dernière page, vous pouvez écouter l'enregistrement de la conférence éponyme.

Les clubs et associations ont jalonné la vie de J.R.R. Tolkien en tant qu’universitaire et auteur. En effet, comme on le verra, sans ces amitiés et ces groupes, l’œuvre tolkienienne serait peut-être tout à fait différente. Sans l’exhortation de G.B. Smith, sans l’encouragement et l’inspiration de ses amis du TCBS, l’œuvre de Tolkien n’aurait sans doute pas vu le jour. Sans le soutien de C.S. Lewis et des Inklings, le Seigneur des Anneaux n’aurait probablement jamais été achevé.

Les associations de débat et de littérature : des années formatrices

Tolkien naît le 3 janvier 1892, à Bloemfontein, dans l’État Libre d’Orange, pays qui sera intégré en 1910 dans l’Union d’Afrique du Sud. Dès 1896, sa mère rentre en Angleterre, emmenant avec elle ses deux fils ; mais le père des enfants, resté travailler à Bloemfontein, décède quelques mois plus tard. Les deux frères sont alors élevés par leur mère, qui les pousse aux études, puis à sa mort, par le père Francis Morgan, le tuteur qu’elle a choisi pour s’occuper d’eux.

En 1900, à l’âge de 8 ans, Tolkien entre pour la première fois à la King Edward’s School (KES) de Birmingham, après une première tentative ratée en 1899. Il y restera presque sans interruption jusqu’en 1911. En octobre 1909, il rejoint pour la première fois l’association de débats, la King Edward’s School Debating Society1). Comme son nom l’indique, cette association d’élèves, véritable institution toujours en activité à l’heure actuelle, consiste à débattre d’un sujet et a pour but d’augmenter les capacités oratoires de ses membres. Le débat se déroule comme au Parlement britannique : un orateur propose une motion, qui est contrée par un second orateur et s’en suit un échange d’arguments et contre-arguments jusqu’à ce que la fin du débat soit prononcée et la motion votée2). Tolkien fait sa première intervention le 8 octobre 1909, pour défendre la motion suivante : « Que cette société exprime sa sympathie envers les objectifs et son admiration pour les tactiques des militantes suffragettes3) ». Durant la suite de sa scolarité, il est probable qu’il ait participé ou assisté à une vingtaine de motions, l’association se réunissant les vendredi soir, une semaine sur deux, en automne et au printemps. Parmi les membres, se trouve notamment son meilleur ami d’alors, Christopher Wiseman4) et Robert Quilter Gilson, tous deux futurs membres du cercle d’amis du TCBS.

En 1910-1911, Tolkien est élu secrétaire de la Debating Society. Son rôle est de persuader les membres de l’association d’ouvrir le débat sur la motion du jour puis de rédiger les comptes rendus des discussions qui seront publiés dans le journal de l’école, King Edward’s School Chronicle. Dans ces chroniques5), il est décrit comme un secrétaire « énergique » et qui fait montre d’un « grand zèle » pour organiser ces rencontres, n’hésitant pas à prendre part aux débats malgré sa position et ses devoirs de secrétaire qui auraient pu l’inciter à rester en retrait. On le décrit également comme un « humoriste excentrique », auteur de très bons discours, mais avec une tendance à l’anacoluthe. Autant de caractères qui définiront Tolkien dans sa vie d’adulte et d’auteur. Déjà, il se révèle ambitieux, montrant « un vaillant effort pour ressusciter l’oratoire beowulfique [sic] » ; Beowulf, un sujet qui deviendra un point d’orgue de sa vie d’universitaire qui atteindra son apogée en 1936, par la lecture de sa conférence « Beowulf : les monstres et les critiques6) » devant la British Academy, événement qui marquera un renouveau dans la critique universitaire de cette œuvre.

Parallèlement à la Debating Society, on suppose que Tolkien a pu participer à la Literary Society, bien que rien ne l’atteste avec certitude. Cette association se réunissait le vendredi en alternance avec la Debating Society, et comme elle à l’automne et au printemps, sous la houlette du même professeur. Toutefois, même si la participation régulière de Tolkien à cette association est incertaine, trois de ses amis semblent également y participer : Wiseman, Gilson, déjà membres de la Debating Society, et Vincent Trought. Tolkien lui-même prononce, en février 1911, une conférence sur un autre de ses sujets de prédilections : les sagas norroises. Il y fait montre de son intérêt pour la matière islandaise et notamment pour la Völsunga Saga, qui conte la vie du célèbre Sigurðr Fáfnisbani, qui lui inspirera quelques années plus tard une partie de l’histoire de Túrin7) ainsi que sa propre adaptation en vers de cette légende, sous le titre de la Légende de Sigurd et Gudrún. Selon le compte rendu publié dans le King Edward’s School Chronicle, l’un des intérêts majeurs de la conférence de Tolkien fut ses lectures d’extraits à voix haute.

L'émergence du T.C.B.S. et son impact créatif

Au cours du dernier trimestre de l’année scolaire 1910-1911, Tolkien accède au poste de bibliothécaire de la King Edward’s School. Ce poste lui est conféré après qu’il ait précédemment été l’un des six sous-bibliothécaires. Maintenant qu’il a la charge de la bibliothèque, Tolkien recrute ses amis Christopher Wiseman et Robert Q. Gilson, qui étaient également parmi les six sous-bibliothécaires et qui participaient déjà avec lui aux réunions de la Debating Society. Wiseman propose alors à Tolkien d’engager un troisième compère, Trought, qui participait également aux Debating et Literary Societies. L’ambiance détendue de cette période amène les quatre amis à se réunir de plus en plus souvent pour boire le thé et manger des amuse-gueules dans une alcôve de la bibliothèque. Le groupe d’amis se baptise le Tea Club et devient « le foyer de stratagèmes culturels, de traits d’esprits surréalistes ou de pitreries ».

La période estivale aidant, le nombre de membres du Tea Club augmente peu à peu. Le lieu de réunion du Tea Club se déplace alors de la bibliothèque de l’école au salon de thé présent dans les magasins Barrow, dans le centre-ville de Birmingham. Le Tea Club prend alors le nom de Tea Club and Barrovian Society (TCBS), du nom de ce nouveau point d’attache : il s’agit évidemment d’un nom humoristique que l’on pourrait traduire par « club des buveurs de thé et association barrovienne ». Autour du cercle restreint constitué de Tolkien, Wiseman, Gilson et Trought, se forme un TCBS élargi : Sidney Barrowclough, Ralph S. Payton dit « le Bébé », Wilfrid H. Payton, son frère aîné, et Thomas Kenneth Barnsley, dit « Tea Cake » d’après ses initiales T. K.

À l’automne 1911, Gilson, alors responsable de la mise en scène d’une pièce de théâtre à laquelle participent trois membres du TCBS élargi, Tolkien, Wiseman et Barnsley, engage pour un rôle un certain Geoffrey Bache Smith. Ce dernier est directement intégré à la société, et même au cercle restreint, remplaçant plus ou moins Vincent Trought, alors en convalescence en Cornouailles. Dès la fin de la représentation, ils se réunissent d’ailleurs au Barrow pour leur thé habituel.

L’année 1912 marque un tournant dans le TCBS. Alors que Tolkien quitte la KES pour l’université d’Oxford afin de poursuivre ses études, il garde des contacts par correspondance avec Gilson et Wiseman et continue de les rencontrer régulièrement, perdurant ainsi l’association amicale ; Vincent Trought, de son côté, souffre d’une maladie chronique qui finit par le tuer le 20 janvier 1912. Le vide laissé par ce membre fondateur de la TCBS a un effet important sur Tolkien, d’autant qu’il ne peut assister à l’enterrement de son ami. Il subit une crise d’incertitude, qui se traduit par un élan de créativité, durant laquelle il produit une série d’illustrations à teneur symbolique. Réunies sous le titre d’Ishnesses, les Éités (du nom de certaines œuvres se terminant en –ishness/-éités), leurs titres et la composition de ces œuvres montrent bien l’état d’esprit dépressif dans lequel il semble être. Ainsi, le diptyque Avant8) et Après9) montre de façon complémentaire un chemin sinistre éclairé de torches, peut-être « l’entrée de la Mort » selon Hammond & Scull. Méchanceté10) pose un décor sombre avec un rideau aux motifs de chauve-souris, surmonté par une tête de mort au travers duquel une main griffue apparaît, une composition aussi dérangeante que possible. Pensée11) montre un individu la tête dans les mains qui semble plutôt plongé dans le désespoir que dans des pensées salutaires. Grownupishness, que l’on pourrait traduire par Adultéité12), est annoté par les mots « sans vue, aveugle, préoccupé » signe du malaise profond qui étreint Tolkien. Enfin, l’illustration La Fin du Monde13) malgré sa composition colorée est, en un sens, bien pire, car elle expose une silhouette humanoïde en haut d’une falaise, un pied déjà en l’air, semblant prête à sauter dans le vide… mais la présence de la Lune, du Soleil et des étoiles laissent à penser que La Fin du Monde n’est pas une fin en soi. Peut-être Tolkien voit-il alors le bout de sa crise ?

La disparition de Trought laisse une place vacante au sein du cercle restreint du TCBS, place qui échoit de facto à G.B. Smith. Par l’intégration de Smith, le club d’amis accède à sa dernière et sans doute plus grande incarnation. L’ambition utopique assumée des quatre membres, à travers le TCBS, était une réforme en profondeur du monde, au travers de leurs arts respectifs. Dans ce quatuor, chacun apporte ses caractéristiques propres. Les « Grands Frères Jumeaux », Wiseman et Tolkien, qui se connaissent depuis 1905, n’ont de jumeaux que le nom. Wiseman est musicien quand Tolkien est un jeune écrivain et artiste ; il est méthodiste quand Tolkien est catholique. Ce qui n’empêchera pas l’un et l’autre de s’entendre malgré, parfois, des divergences d’opinion et de poursuivre une correspondance durant toute leur vie14). Robert Gilson, lui, est passionné par les arts picturaux et particulièrement par l’art de la Renaissance. Vincent Trought incarnait le poète du groupe, mais partageait avec ses camarades des goûts divers et variés pour la sculpture, la peinture et la musique. G.B. Smith partage avec Trought cet intérêt pour la poésie, ce qui explique qu’il ait remplacé tout naturellement ce dernier à sa mort. Mais il apporte surtout un intérêt pour la langue et pour la littérature qui recoupe les goûts de Tolkien.

À partir d’octobre 1913, Smith quitte lui aussi la KES pour l’université d’Oxford. La proximité entre Tolkien et Smith marque « le début d’une amitié féconde » ; Smith écrira plus tard à Tolkien, « je ne te connaissais pas jusqu’à ce que je vienne à Oxford15) ». Ce rapprochement avec Smith s’accompagne d’un éloignement (relatif) avec les autres membres du TCBS. La correspondance et les rencontres s’espacent avec Wiseman et Gilson qui ont intégré Cambridge, université rivale de celle d’Oxford, sans toutefois s’arrêter complètement. Entre temps, Tolkien élabore son projet de mariage avec Edith Bratt (qui vit à Warwick, près de Birmingham) et poursuit ses études à Oxford, où il affine ses intérêts littéraires et linguistiques : norrois, gotique, gallois, lectures des œuvres de Morris, etc. Sa vie s’organise autour de clubs et « societies » au sein de l’Exeter College, participant à la fondation de certains d’entre eux, dont les Apolausticks, sorte de TCBS à l’oxonienne, ou le Chequers Clubbe. Preuve de son implication dans la vie estudiantine, cette phrase d’un commentateur anonyme dans le journal des étudiants : « si nous devons en croire les innombrables notices sur sa cheminée, Tolkien a rejoint toutes les associations existantes de l’Exeter College ».

C’est dans ce contexte qu’en août 1914, la Grande-Bretagne déclare la guerre à l’Allemagne ; c’est le début de la Première Guerre mondiale. Les jeunes de la génération de Tolkien sont appelés à s’engager où à participer à l’effort de guerre. Rob Gilson et T.K. Barnsley sont ainsi engagés comme Anciens Edwardiens pour enseigner le tir aux plus jeunes. Tolkien, lui, fait en sorte de pouvoir continuer ses études le plus longtemps possible. Selon Gilson, « c’était tout à fait indispensable, car c’est son principal espoir de gagner sa vie […] Il a toujours été extrêmement pauvre16). »

C’est également à cette période qu’émerge sa Terre du Milieu. Plongé d’ennui par le poème anglo-saxon du 8e siècle, le Crist de Cynewulf, il tombe en arrêt devant les vers :

Eala Earendel! engla beorhtast
ofer middangeard monnum sended

Salut, Éarendel ! Plus radieux des anges
envoyé parmi les hommes sur la terre du milieu !

Frappé par ces mots, il les détourne et écrit le poème « Le Voyage d’Éarendel », première étape de son grand œuvre. Le 27 novembre 1914, les vers sont lus devant l’Essay Club de l’Exeter College d’Oxford.

Éarendel jaillit hors de la coupe de l’Océan Dans la pénombre de la bordure du monde du milieu De la porte de la nuit comme un rai de lumière Bondit au-dessus du bord crépusculaire, Et lançant sa barque comme une étincelle d’argent Du sable doré-pâlissant Au bas du souffle ensoleillé de l’Agonie enflammée du Jour Il fila depuis les Terres de l’Ouest17).

L’histoire aurait pu en rester là si G.B. Smith n’avait pas cherché à savoir quel était le sujet du poème. Lorsqu’il pose la question à Tolkien, celui-ci lui répond qu’il ne sait pas et qu’il va le découvrir, entamant ainsi son voyage en Terre du Milieu18). Wiseman aussi prend connaissance de certains poèmes que Tolkien a envoyé à Smith, que lui a transmis ce dernier ; comme son ami, il est stupéfait par le vocable utilisé et, selon ses mots, est « frappé comme un éclair surgit de nulle part19) ». Son admiration lui inspire même, en musicien aguerri, le début d’une mise en musique pour quatuor à cordes de l’un d’entre eux.

Tolkien et la Grande Guerre

Au milieu de l’année 1915, Tolkien valide enfin ses examens et s’engage alors dans l’armée britannique. Sa période d’entrainement est mise à profit pour continuer ses premières œuvres poétiques. Le 25 septembre marque la dernière réunion du TCBS avant que ses trois amis ne soient envoyés dans leurs différentes affectations : Smith est le premier débarqué en France, fin novembre 1915 ; Wiseman embarque dans la Marine anglaise le 2 janvier 1916 ; et enfin, le 8 janvier, Gilson arrive sur le front français. Tolkien, de son côté, doit continuer son entrainement jusqu’en juin. Néanmoins, même depuis la France, ses poèmes circulent par voie postale entre les membres du TCBS. Smith tient particulièrement à ces textes :

Je porte tes derniers vers […] sur moi comme un trésor […] Je me moque de savoir si le Boche lâche une demi-douzaine de puissants explosifs tant que les gens continueront d’écrire des vers sur « Kortirion parmi les arbres » […] c’est d’ailleurs pour ça que je suis ici, pour les garder et les préserver20).

Smith, sur le front de la Somme, est assez lucide sur ses faibles chances de survie. Il remise ainsi tous les espoirs de grandeur du TCBS entre les mains de Tolkien et l’exhorte à publier :

Mon cher John Ronald, publie, je t’en prie. Je suis de tout cœur l’un de tes farouches admirateurs et ma principale consolation c’est qu’il restera encore un membre du grand TCBS pour exprimer ce dont j’ai rêvé. […] Oui publie, écris21)

En juin 1916, Tolkien arrive à Étaples sur le front de la Somme. Moins d’un mois après son arrivée débute la tristement célèbre bataille de la Somme. Son ami Gilson est tué dès le premier jour de la bataille aux côtés de 36 000 soldats britanniques. Pour Tolkien, ce décès signe la fin du TCBS ; il ne se sent plus « le membre d’un petit corps complet22) ».

Tolkien ne passe que quelques mois au front, en tant qu’officier de transmissions. À partir d’octobre, il attrape la fièvre des tranchées, ce qui oblige sa hiérarchie à le démobiliser. Le 8 novembre 1916, il est rapatrié pour être hospitalisé à Birmingham. Il profite de sa convalescence pour réviser ses poèmes et en écrire de nouveaux. En France, Smith est toujours sous le feu des Allemands. Lors d’une pause à l’arrière des lignes, il est victime d’une explosion d’obus. Si sa blessure est a priori bénigne, elle s’infecte rapidement. Le 3 décembre, il décède de la gangrène gazeuse.

La Première Guerre mondiale et la mort de Smith et Gilson donnent, une nouvelle fois, un élan à la créativité de Tolkien. Il se plonge dans son imaginaire et inaugure ainsi un nouveau lexique de termes qenya (sa langue inventée), créant en parallèle une seconde langue inspirée du gallois, le goldogrin, futur sindarin. C’est aussi là qu’émerge « La Chute de Gondolin », un écho terrible des combats vécus au front, mais surtout le premier des Contes Perdus et l’un des trois grands contes du futur Silmarillion. À partir de 1917, Tolkien se lance ainsi à corps perdu dans l’écriture de ses Contes Perdus, jusqu’au cours de l’année 1920.

En mars 1920, il dévoile sa « Chute de Gondolin » devant les membres de l’Essay Club de l’Exeter College, le même groupe qui avait découvert « Le Voyage d’Éarendel » en 1914. Les membres l’accueillent chaleureusement, qualifiant le texte d’ « extraordinaire révélation » et Tolkien de « solide continuateur de la tradition [littéraire] ». Mais surtout, c’est le caractère vivant du récit de « la bataille des forces antagonistes du Bien et du Mal23) » qui interpelle l’auditoire.

En parallèle, sa carrière universitaire continue également d’évoluer. En juin 1920, Tolkien est nommé reader (Maître de Conférences) à l’université de Leeds. Cette période coïncide avec une réécriture de ses Contes Perdus sous la forme de Lais. En 1922, Leeds accueille un nouveau reader, ancien pupille de Tolkien à Oxford : E.V. Gordon. Rapidement, Gordon et Tolkien collaborent. Au cours de l’année 1922, ils créent ainsi ensemble le Viking Club. Ce club propose des lectures de sagas en vieil-islandais et de chansons comiques en vieil-anglais, norrois, gotique et latin notamment, le tout en buvant de la bière. La collaboration entre les deux amis mène au projet d’édition d’un poème moyen-anglais, Sir Gawain and the Green Knight, projet qui se concrétise trois ans plus tard, en avril 1925.

L'amitié avec Lewis et les Inklings

En juin 1925, Tolkien débute une œuvre d’envergure : le « Lai de Leithian », un poème de 4220 vers octosyllabiques dont le sujet est l’histoire de Beren et Lúthien, inspirée par sa propre histoire d’amour avec Edith, sa femme. Cette même année, Tolkien retourne à Oxford, où il a été élu à la chaire d’anglo-saxon. Au cours de l’hiver 1926, il crée les Kolbítar (ou Coalbiters en anglais moderne, littéralement les « mangeurs de charbon »), un groupe fortement inspiré du Viking Club de Leeds, dans lequel les membres se proposent de lire leurs propres traductions de textes majeurs vieil-islandais puis d’en discuter avec leur auditoire. Dans ce groupe on trouve déjà quelques membres qui feront partie des futurs Inklings, Hugo Dyson et Neville Coghill, par exemple. C’est également au sein de cette coterie que, le 11 mai 1926, Tolkien rencontre pour la première fois l’auteur des futures Chroniques de Narnia, le célèbre Clive Staples Lewis.

Une amitié relative s’installe immédiatement entre les deux hommes, notamment par leurs intérêts communs. Leur première collaboration a lieu sur le terrain universitaire quand Tolkien se lance dans une campagne pour réformer le programme d’études de la faculté d’anglais d’Oxford, en rapprochant deux frères ennemis historiques, « Lit. & Lang. », c’est-à-dire, la Littérature et la Langue anglaise. Dans cette campagne, il trouve rapidement le soutien inattendu de Lewis, ce qui rapproche encore les deux hommes. Leurs efforts sont récompensés en 1931, par l’application de leur idée et la fusion des Lit. et Lang.

Vers la fin de l’année 1929, Tolkien donne le « Lai de Leithian » à relire à Lewis, qui lui envoie son avis, plutôt élogieux, quelques jours plus tard :

J’ai veillé tard la nuit dernière et ai lu la Geste […] Je peux le dire en toute honnêteté : il y a longtemps que je n’avais passé une soirée aussi délicieuse […] Deux choses s’en dégagent clairement : l’impression de réalisme à l’arrière-plan de toute l’œuvre et sa valeur en tant que mythe24)

Même si l’on sent l’engouement de Lewis pour le lai, il n’en est pas moins critique pour autant. Ainsi, quelques semaines après cette lettre, il envoie à Tolkien 14 pages de remarques sur les 1160 premiers vers du lai, sous la forme d’une pseudo-critique écrite par quatre commentateurs fictifs : Peabody, Pumpernickel, Schick et Schuffer. Ce système permet à Lewis de faire passer en douceur ses réserves les plus gênantes. Ainsi, il propose parfois des révisions, voire des remplacements complets, de certains passages sans toutefois prendre le soin d’imiter le style et le mètre particuliers utilisés par Tolkien. Bien que seule une poignée de ses remarques ait effectivement été utilisée en correction, elles furent néanmoins toutes relues avec attention par Tolkien, preuve de l’intérêt qu’avait pour lui l’avis de Lewis.

À partir de là, l’amitié entre les deux hommes évolue notablement avec les années. À l’époque, Tolkien n’est qu’un ami de second rang pour Lewis, notamment derrière Owen Barfield, autre futur Inkling. Pourtant, Tolkien prend très tôt un ascendant sur Lewis. En septembre 1931, accompagnés d’un autre futur Inkling, Hugo Dyson, Tolkien et Lewis passent une soirée tardive à discuter mythes et religion, d’abord au pub puis durant une promenade nocturne dans le parc universitaire. Cette discussion mène à la conversion de Lewis, qui avait été anglican dans sa prime jeunesse mais qui, après la mort de sa mère, avait laissé tomber toute croyance religieuse. Agnostique assumé, Lewis était plutôt en recherche de Dieu ; cela change à sa rencontre avec Tolkien et après cette discussion. Il écrira dans son autobiographie qu’on l’avait « (explicitement) averti de ne jamais croire un papiste et (explicitement) […] de ne jamais croire un philologue. Tolkien était les deux et pourtant, je n’ai pas pu ne pas lui faire confiance25). »

La discussion nocturne, si elle sert de catalyseur à Lewis et mène à sa conversion, sert également de moteur à Tolkien pour la composition de son poème « Mythopoeia » qui reprend, en substance, les arguments qu’ils eurent cette nuit-là. Dans un poème de Philomythus, « celui qui aime les mythes » (Tolkien), adressé à Misomythus, « celui qui a dit que les mythes étaient des mensonges et que donc ils ne valaient rien », c’est-à-dire Lewis, Tolkien développe pour la première fois sa théorie de la création des mythes qui sous-tend tous ses propres mythes ; plus tard, il reprendra ces arguments de façon plus extensive dans sa conférence « Du Conte de fées » (1939). Selon lui, quelles que soient les références impulsées dans le mythe par son auteur, cette entreprise n’est jamais que celle d’une volonté supérieure, celle du Créateur. L’auteur n’est alors qu’un « subcréateur ».

Ce débat religieux renforce encore l’amitié entre Tolkien et Lewis, relation qui se traduit notamment par la création du groupe des Inklings, à partir de 1933. En 1967, Tolkien définira les Inklings comme « une plaisanterie d’étudiants, conçue pour être le nom d’un club littéraire (d’écrivains)26) » fondé par un étudiant d’Oxford. Lewis et Tolkien en deviennent rapidement les principaux animateurs. Durant chaque séance de ces premiers Inklings, les membres lisent aux autres des textes inédits. Le club évolue bientôt, mais Lewis le perpétue sous la forme d’un petit groupe d’amis qui se réunit autour de lui, d’abord dans sa chambre à Magdalen College, puis au pub The Eagle and Child. Outre Lewis et Tolkien (« Jack » et « Tollers » pour les intimes), on retient essentiellement les noms de Charles Williams et Owen Barfield, auxquels s’ajoutent Hugo Dyson, Warren « Warnie » Lewis (le frère de C.S.), Neville Coghill puis, plus tardivement, Roger Lancelyn Green et enfin, le plus jeune, Christopher Tolkien, le troisième fils de Tolkien, le futur éditeur des textes de son père.

Le Hobbit et Numenor

Pour Tolkien, le début des Inklings coïncide avec une révision du « Silmarillion », mais surtout avec le début de la rédaction de son Hobbit. Lewis est, avec la famille Tolkien, l’un des rares à pouvoir lire le texte27). En 1933, Lewis écrit à Arthur Greeves, un ami d’enfance :

Depuis que le trimestre a commencé j’ai passé d’agréables moments à lire une histoire pour enfants que Tolkien vient juste d’écrire. […] La lecture de son conte de fées fut une expérience troublante […] au point qu’on a le sentiment qu’il n’invente rien mais qu’il décrit simplement le même monde auquel nous avons tous trois accès. Qu’il soit vraiment bon (je pense qu’il l’est jusqu’à la fin) est bien sûr une autre question ; et une autre encore s’il va avoir du succès chez les enfants modernes28).

Entre 1933 et octobre 1936, Tolkien continue la rédaction de son Hobbit avant de l’envoyer à son éditeur. Le Hobbit est publié un an plus tard, en septembre 1937, et a aussitôt le succès escompté auprès des enfants. Ces années voient aussi l’apogée de l’amitié entre les deux auteurs qui prend corps dans un projet d’écriture en commun. En effet, Lewis est globalement insatisfait des fictions qui existent jusqu’alors. Il propose donc à Tolkien d’écrire une histoire commune en se partageant deux thématiques voisines mais complémentaires : à lui « le voyage dans l’espace » et à Tolkien « le voyage dans le temps »29).

Pour Lewis, le résultat paraît dès 1938 (avec l’aide et le soutien de Tolkien), sous la forme de son roman Au-delà de la Planète Silencieuse, premier volume de sa Trilogie cosmique, contant les aventures d’un philologue nommé Ransom, fortement inspiré de Tolkien. Pour ce dernier, il faut attendre 198730) pour découvrir son voyage dans le temps, « La Route Perdue » qui marque l’apparition de l’île de Númenor dans l’histoire de la Terre du Milieu. Le texte de « La Route Perdue » met en scène deux couples père-fils, Oswin et Alboin puis Alboin et Audouin, qui voyagent dans le temps via des rêves lucides et s’incarnent dans leurs aïeux grâce à la mémoire filiale, laquelle remonte jusqu’aux temps mythiques de l’île de Númenor :

[ce] voyage dans le temps était censé s’achever avec la submersion de l’Atlantide, à laquelle devait assister mon héros. L’Atlantide devait s’appeler Numenor, le Pays de l’Ouest. Le fil directeur devait être la réapparition de temps à autre dans les familles d’humains […] d’un père et d’un fils portant des noms que l’on peut interpréter comme Ami de la félicité et Ami des Elfes. […] Dans mon récit, nous devions finalement en arriver à Amandil et Elendil, chefs du parti loyaliste à Numenor, lorsque l’île est tombée sous la coupe de Sauron. Mais je me suis aperçu que mon intérêt véritable résidait seulement dans la partie la plus ancienne […] et j’ai donc mis en relation tout ce que j’avais écrit sur les légendes de Numenor, à l’origine indépendantes, avec la mythologie principale31).

En novembre 1937, malgré son caractère morcelé, Tolkien trouve le texte suffisamment abouti pour le soumettre, avec d’autres textes dont le « Lai de Leithian », à son éditeur qui lui demandait autre chose à publier après le succès du Hobbit. Malheureusement, Allen & Unwin le lui retournent, considérant que le texte ne ferait jamais un succès commercial même si Tolkien devait l’achever. Ils lui demandent plutôt de se pencher vers un second Hobbit.

Lewis et le Seigneur des Anneaux

C’est ainsi que Tolkien débute l’écriture du Seigneur des Anneaux, moins de trois mois après la parution du Hobbit. Entre temps, Lewis a pris connaissance de la plupart des textes du « Silmarillion » existant. C’est donc logiquement qu’il devient également l’un des premiers lecteurs du Seigneur des Anneaux en cours d’élaboration et qu’il semble l’apprécier dès le début32).

Tolkien continue la rédaction du Seigneur des Anneaux jusqu’à l’automne 1939, date du premier long hiatus de rédaction qui dure jusqu’en août 1940. Durant cette période, il subit une crise de confiance en lui-même et en ses écrits ; il n’écrit, pour ainsi dire, que le court récit quasi-autobiographique Feuille, de Niggle, qui est publié en 1945. La rédaction reprend sans discontinuer jusqu’en début 1943, suivi d’un second long hiatus jusqu’en mars 1944. Grâce aux lettres écrites par Tolkien à son fils Christopher dans lesquelles il décrit son avancée de façon régulière, on apprend que Lewis « harcèle » Tolkien pour qu’il finisse Le Seigneur des Anneaux33). Lewis joue donc le rôle de catalyseur pour que son ami se remette à l’écriture, après pas loin d’un an et demi d’arrêt. Le Seigneur des Anneaux en est alors au début des Deux Tours, lorsque Frodo et Sam rencontrent Gollum et qu’il commence à les guider vers le Mordor. Les lettres envoyées à Christopher se suivent environ tous les quinze jours et on découvre ainsi le cheminement de la rédaction. Si Tolkien reste laconique sur l’avis général de ses amis Inklings, il précise néanmoins de nombreuses fois que Lewis (et, dans une moindre mesure, Charles Williams) a approuvé tel ou tel chapitre. Le terme est important : approuvé et non pas simplement relu. Lewis n’est pas un simple relecteur, mais fait figure, tout comme Christopher, de caution morale, de juge du récit. Lewis n’est pas avare de compliments et fait par ailleurs montre de sa bonne connaissance de l’ensemble de l’œuvre de Tolkien lorsqu’il en parle à ses amis :

Le Hobbit est simplement une adaptation pour les enfants d’une partie d’une vaste mythologie personnelle d’un genre plus sérieux : toute la lutte cosmique telle qu’il la voit, mais par l’intermédiaire d’un monde imaginaire. Le successeur du Hobbit, qui sera bientôt terminé, le révèlera plus clairement. C’est là le monde personnel d’un chrétien. C’est un très grand homme. Ses œuvres publiées (à la fois imaginaires et universitaires) doivent désormais remplir une étagère : mais il est de ces gens qui ne sont jamais satisfaits d’un manuscrit. La simple suggestion de publication provoque la réponse « Oui, je vais juste le relire et lui donner quelques touches finales » — ce qui signifie en vérité qu’il recommence le tout à nouveau34).

La présence de Lewis se ressent même jusque dans l’écrit de Tolkien, qui modèle la voix de l’Ent Treebeard (Sylvebarbe ou Barbebois en français) sur celle de stentor de son ami.

Vers la fin de l’année 1944, Tolkien et Lewis envisagent une seconde collaboration, un livre portant sur la nature, les origines et les fonctions de la langue, intitulé Language and Human Nature. Mais, une fois de plus, Tolkien est inconstant. L’ouvrage était prévu pour une publication en 1950, mais Lewis écrira cette année-là : « Mon livre avec le Professeur Tolkien — tout livre en collaboration avec ce grand homme, grand mais trop lent et non méthodique — est, j’en ai peur, prévu pour paraître aux calendes grecques35). ». Et effectivement (et malheureusement), le projet ne sera jamais mené à bien. Seul le début du manuscrit écrit par Lewis sera retrouvé, en 2009, dans ses archives conservées à la bibliothèque bodléienne d’Oxford, et publié en 2010 dans le journal académique Seven.

Les années 1945-1946 marquent un nouveau hiatus dans la rédaction du Seigneur des Anneaux. Tolkien profite de cette pause pour écrire les « Archives du Notion Club », une reprise du thème du voyage dans le temps par les rêves déjà exploré en 1936 dans « La Route Perdue ». Cette fois, plutôt que des couples père-fils, ce sont des membres d’un groupe littéraire oxonien, le Notion Club — copie évidente du groupe des Inklings — qui font des rêves lucides remontant à Númenor. Si l’histoire númenoréenne reste similaire à ce que l’on en connaît grâce au « Silmarillion », les extraits concernant le Notion Club lui-même sont particulièrement intéressants, car il dépeigne l’ambiance même qui devait régner au sein du groupe des Inklings. Chacun des membres du Notion Club est d’ailleurs une caricature d’un ou plusieurs membres des Inklings. Ainsi en est-il du personnage de Rashbold, dont le nom est un synonyme du patronymique Tolkien (issu de l’allemand tollkühn « téméraire »36)).

Après ce troisième hiatus, Tolkien reprend l’écriture du Seigneur des Anneaux, mais dès 1947, il stoppe pratiquement toute lecture devant les Inklings. La raison supposée est double. D’abord, Dyson ne supporte plus d’entendre parler des Elfes de Tolkien à tout bout de champ. Mais la raison principale est sans doute le refroidissement des relations entre Tolkien et Lewis, notamment dû aux avis tranchés de Tolkien envers les œuvres de son ami, de sa jalousie envers la facilité de Lewis à écrire et être publié très vite, ainsi que le contentieux grandissant au sujet de la religion pratiquée par Lewis, l’anglicanisme, alors que Tolkien est catholique. Un épilogue au Seigneur des Anneaux, qui devait prendre place après le départ des Havres Gris et montrer Sam répondant à diverses questions de ses enfants après la lecture de passages de son aventure, fut « condamné de manière tellement unanime37) » par les Inklings que Tolkien se résout à le supprimer de la version finale.

Tolkien termine le Seigneur des Anneaux en 1949 et celui-ci est entièrement lu par Lewis, malgré leur relatif éloignement. Une fois de plus, Lewis réagit très favorablement :

Mon cher Tollers,
Uton herian holbytlas [Louons les Hobbits] en effet. J’ai bu la coupe abondante et satisfait ma soif ancienne. Quand le récit se met vraiment en marche il atteint une terrible hauteur […] [et] a deux points forts : une faculté d’invention […] qui semble venir d’une source inépuisable, et sa construction […]. Je suis certain que c’est un grand livre… Il sera rangé aux côtés de l’Énéide comme l’un de ceux que je nomme mes livres « immédiatement subreligieux ».
En effet, (de façon inattendue), l’arôme général ressemble pour moi plus à l’Énéide qu’à quoi que ce soit d’autre, en dépit de toute ta Nordicité […] parce que tous deux […] suggèrent un passé énorme derrière l’action.
[…] Je te félicite. Toutes les années que tu y as passées sont justifiées. Morris et Eddison, pour autant qu’ils soient comparables, ne sont désormais que de simples « précurseurs »…38)

De la parution du Seigneur des Anneaux à la fin des Inklings

Entre 1949 et 1953, Tolkien se trouve emmêlé dans de longues discussions sur la manière dont allait être édité son grand œuvre : chez quel éditeur, accompagné ou non du « Silmarillion », etc. Lewis continue de soutenir les travaux de son ami, tant auprès de ses proches que de l’éditeur de Tolkien et du public. Il se propose ainsi auprès de Stanley Unwin de faire « tout ce qui est en [s]on pouvoir pour assurer au grand livre de Tolkien, la reconnaissance qu’il mérite39). ». En 1954, il écrit l’une des toutes premières critiques, élogieuse, de La Fraternité de l’Anneau dans Time & Tide, seulement quelques jours après sa sortie :

Ce livre est comme un éclair dans un ciel ensoleillé […] Pour nous qui vivons en ces étranges temps […] le soulagement pur qui en découle, est sans nul doute chose importante. Mais dans l’histoire du Roman elle-même, une histoire qui remonte jusqu’à l'Odyssée et au-delà, il ne s’agit pas d’un recul, mais d’une avancée et d’une révolution : la conquête de nouveaux territoires40).

C’est là que se termine le temps des clubs et « societies » pour Tolkien. En effet, dans la seconde moitié des années 1950, son éloignement d’avec « Jack » se concrétise, en particulier à cause du mariage de Lewis avec une femme divorcée, Joy Davidman, ce que Tolkien n’accepte pas, eut égard à sa propre religion. En 1959, Tolkien prend sa retraite universitaire et reprend une dernière fois son « Silmarillion ». En 1963, C.S. Lewis décède, un « coup cruel41) » pour Tolkien :

[…] de nombreuses personnes me considèrent encore comme l’un de ses amis intimes. Hélas ! cela n’est plus le cas depuis dix ans à peu près. […] Mais nous avions chacun une très grande dette envers l’autre, et ce lien, avec la profonde affection qu’il a engendrée, demeure. C’était un grand homme, dont les nécrologies officielles et froides ne font qu’effleurer la surface, de manière injuste par endroits42).

Tolkien décédera dix ans après son ami, et c’est en citant la nécrologie écrite par C.S. Lewis pour le journal Times que je conclurai43) :

C’était un homme d’ « acolytes » plutôt que de société en général, il était toujours meilleur après minuit (il avait une horreur Johnsonienne44) d’aller se coucher) et au sein d’un petit cercle d’intimes où le ton était à la fois bohème, littéraire et chrétien (car il était profondément religieux). Il a été décrit comme « le meilleur et le pire orateur d’Oxford » — le pire par la rapidité et la confusion de son élocution, le meilleur pour la perspicacité, la science, l’humour et l’enlèvement de son discours. C.L. Wrenn, R.B. McCallum de Pembroke, H.V.D. Dyson de Merton, C.S. Lewis de Magdalen et Charles William furent parmi ceux qui, le plus souvent, formaient son public (et ses interrupteurs) en de telles occasions45).

Bibliographie

Pour aller plus loin, notamment :

sur la période à l’Exeter College

sur les Inklings

Sur Tolkiendil

1) Reader’s Guide, p. 449.
2) Informations issues du site de l’association (consulté le 14/02/15).
3) Les motions étaient, et sont toujours, de la forme « Que cette société exprime… », « Cette société devrait… », ou encore « Cette société pense que… ». Si l’anglais emploie le terme « house » dans l’expression « This house thinks… », courant dans les débats, c’est par rapport à la House of Commons (la Chambre des Communes, c’est-à-dire, celle des députés élus du Parlement britannique), dont les règles sont considérées comme un modèle pour tous les débats ayant lieu dans les associations.
4) Tolkien et la Grande Guerre, p. 19.
5) Dont les extraits intéressants ont été cités dans le Reader’s Guide, p. 952.
6) Le texte de cette conférence a été édité dans Les Monstres et les critiques. Cette conférence découle d’une série de cours donnés entre 1933 et 1936 devant ses élèves, dont les textes furent publiés dans Beowulf and the Critics en 2002.
7) Plusieurs versions de cette histoire existent. La première date probablement de 1917-1919, écrite au crayon de papier, beaucoup plus inspirée, semble-t-il, de l’histoire de Kullervo du Kalevala que de la Volsungä Saga, et dont seules quelques phrases ont été conservées. Cette version a été recouverte à l’encre par le conte de Turambar et le Foalókë, cette fois plus proche de la saga norroise. Maintes fois remaniée et réécrite, en lai ou en prose, tout au long de la vie de Tolkien, son fils Christopher en publiera une version complète en prose sous le titre les Enfants de Húrin (2007).
8) Artiste & Illustrateur, illustration n° 30, p. 34.
9) Artiste & Illustrateur, illustration n° 31, p. 36.
10) Artiste & Illustrateur, illustration n° 32, p. 37.
11) Artiste & Illustrateur, illustration n° 33, p. 38.
12) Artiste & Illustrateur, illustration n° 35, p. 39.
13) Artiste & Illustrateur, illustration n° 36, p. 40.
14) Tolkien nommera ainsi son troisième fils, Christopher, né en 1924, en l’honneur de Christopher Wiseman.
15) Reader’s Guide, p. 999.
16) Tolkien et la Grande Guerre, p. 56.
17) Le Livre des Contes Perdus, p. 568, note de bas de page.
18) Biographie, p. 92.
19) Tolkien et la Grande Guerre, p. 82.
20) Tolkien et la Grande Guerre, p. 128. « Kortirion parmi les arbres » est l’un des nombreux poèmes fondateurs de la Terre du Milieu. Il a été publié dans Le Livre des Contes Perdus, p. 46 et suivantes.
21) Tolkien et la Grande Guerre, p. 129.
22) Lettres, p. 22-23.
23) Lettres, p. 622.
24) Les Lais du Beleriand, p. 200.
25) Surprised by Joy, p. 216, ma traduction.
26) Lettres, p. 542.
27) Il semble ainsi que le reste des Inklings n’en prendra pas connaissance avant l’année 1936, date de la soumission du manuscrit à l’éditeur.
28) The Collected Letters of C.S. Lewis, volume 2, lettre du 4 février 1933 à Arthur Greeves. Toutes les citations des textes de C.S. Lewis sont traduites par mes soins.
29) Lettres, p. 528.
30) Ou 2008 pour la traduction française aux éditions Bourgois.
31) Lettres, p. 487. À noter que, dans cette lettre, Tolkien écrit Numenor sans accent aigu sur le u.
32) Lettres, p. 56.
33) Lettres, p. 104.
34) The Collected Letters of C.S. Lewis, volume 2, lettre du 29 octobre 1944 à Charles A. Brady.
35) The Collected Letters of C.S. Lewis, volume 3, lettre du 12 janvier 1950 à la sœur Penelope.
36) Lettres, p. 310.
37) Lettres, p. 256.
38) Biographie, p. 223.
39) The Collected Letters of C.S. Lewis, volume 3, lettre du 4 décembre 1953 à Stanley Unwin.
40) Time and Tide, 14 août 1954.
41) Lettres, p. 489.
42) Lettres, p. 479.
43) Il peut sembler étonnant que C.S. Lewis apparaisse comme l’auteur de la nécrologie du Times, alors qu’il était décédé dix ans auparavant. Ce n’est cependant pas une erreur. À l’époque, il était commun pour un journal de demander la rédaction d’une nécrologie du vivant de la personne pour l’avoir sous la main le jour du décès. Le Times a donc demandé à Lewis d’écrire cette notice probablement à la fin des années 1950 ou au début des années 1960, années qui virent le succès de Tolkien.
44) En référence à l’écrivain et lexicographe anglais Samuel Johnson (1709-1784) connu, semble-t-il, pour préférer les heures tardives.
45) Nécrologie de J.R.R. Tolkien, The Times, 3 septembre 1973 ; republiée dans J.R.R. Tolkien, Scholar and Storyteller.