Revue de Beren et Lúthien

par Vivien Stocker

L’ouvrage Beren and Lúthien est paru, en anglais, le 4 juin 2017, 10 ans après la parution des Enfants de Húrin. L’annonce de cette parution était parfaitement inattendue. En effet, hormis les textes très spécifiques à teneur linguistique et philosophiques parus dans les fanzines Vinyar Tengwar et Parma Eldalamberon et dans l’ouvrage L’Effigie des Elfes, c’est la seule publication ayant trait à la Terre du Milieu qui soit parue pour le grand public depuis les Enfants de Húrin. Ces dernières années, Christopher Tolkien s’était attaché à présenter des œuvres que l’on pourrait classer dans les inspirations de son père : La Légende de Sigurd et Gudrún, en 2009, une réécriture de la légende norroise du même nom ; La Chute d’Arthur, en 2013, une réinvention en vers de la fin du Roi Arthur ; et enfin Beowulf & Sellic Spell, en 2014, sa traduction moderne du texte vieil-anglais et sa réécriture sous la forme d’un conte pour enfants. Plus récemment, HarperCollins proposait également une édition de l’Histoire de Kullervo, un texte de jeunesse de Tolkien précurseur des Enfants de Húrin et une édition du Lai d’Aotrou et Itroun, un poème d’inspiration bretonne, tous deux édités et commentés par l’universitaire américaine Verlyn Flieger. Si chacun d’entre eux présentait une part de liens avec la Terre du Milieu, Beren & Lúthien s’avère être le seul à s’attacher exclusivement à cet univers et qui plus est, à aborder l’un des trois grands contes du Silmarillion : celui des amours contrariées entre Beren, un homme, et Lúthien, une princesse elfe.

Résumé de l'histoire

L’histoire de Beren et Lúthien commence en fait par l’histoire du père de Beren, Barahir. Barahir régnait sur le Dorthonion, aux portes du royaume de Morgoth, le Sombre Seigneur. Il était l’ami du roi elfe Finrod Felagund, qu’il lui avait alors remis un anneau en signe d’amitié. Morgoth avait décimé les forces de Barahir, qui avait dû fuir avec dix compagnons et son fils Beren jusqu’au lac Aeluin. Là, devenus hors-la-loi, ils chassèrent les orques de Morgoth si bien que ce dernier envoya son lieutenant Sauron les exterminer. À la suite de la trahison de Gorlim, l’un des compagnons de Barahir, le groupe fut décimé, à l’exception de Beren seul, qui était alors en mission. Après avoir vengé son père et récupéré l’anneau de Barahir, il erra quatre ans en Dorthonion jusqu’à entrer dans le royaume elfique de Doriath, malgré les protections tissées par la reine Melian.

Au cours d’une nuit claire, il aperçut entre les arbres une elfe qui dansait dans une clairière : Lúthien, la fille du roi elfe Thingol et de la reine Melian. Tombé sous son charme, Beren l’appela Tinúviel, le Rossignol, dans la langue sindarine parlée par les Elfes de Thingol. À son tour, Lúthien tomba amoureuse en le voyant. Trahit par le barde Daeron, elle fut forcée de mener Beren devant son père. Thingol était de caractère emporté et n’avait pas l’intention de laisser un mortel parcourir ses terres et convoiter sa fille sans rien faire. Il condamna Beren à lui rapporter l’un des trois Silmarils sertis sur la couronne de Morgoth, s’il voulait pouvoir épouser Lúthien.

Beren alla à Nargothrond pour y chercher l’aide de Felagund dans cette quête. Abandonnant son trône à son frère Orodreth, Felagund parti avec Beren et dix compagnons. Près de la tour de Tol-in-Gauroth, la tour des loups-garous, Sauron les fit prisonniers, mais sans que connaître leur identité. Il envoyait parfois un loup dévorer l’un d’entre-eux, espérant le découvrir, mais sans succès.

Lúthien pressentit le danger dans lequel était Beren. Elle voulut s’échapper de Doriath mais le roi l’enferma dans une maison dans les arbres. Grâce aux dons magiques hérités de sa mère, Lúthien tissa un manteau d’ombre ainsi qu’une corde et put ainsi s’échapper. Aux frontières de Doriath, elle tomba sur le chien Huan et ses maîtres, les frères Celegorm et Curufin fils de Fëanor. Croyant s’en faire des alliés, elle les suivit à Nargothrond mais y fut faite prisonnière, les frères ayant pris le pouvoir et étant déterminés à empêcher quiconque de prendre possession du Silmaril. Avec l’aide de Huan, Lúthien parvint à fuir Nargothrond et prit le chemin de Tol-in-Gaurhoth.

Là-bas, Beren et Felagund n’étaient plus que tous les deux survivants. Alors qu’un loup-garou approchait pour tuer Beren, Felagund se sacrifia pour le sauver. Lúthien arriva à ce moment-là et défia Sauron grâce à ses chants magiques. Sauron lui envoya alors ses loups, un par un, mais tous furent tués par Huan, même Draugluin, le plus puissant d’entre-eux. Sauron prit à son tour alors une forme de loup-garou, déterminé à abattre Huan, mais ce dernier n’était pas destiné à mourir de la main de Sauron. Sauron dût abandonner sa forme corporelle pour un temps, laissant la maîtrise de sa forteresse à Lúthien. Lúthien abattit la forteresse, libérant les esclaves et les prisonniers, dont Beren.

Le couple se sépara de Huan, qui était encore fidèle à Celegorm. Ils errèrent quelques temps lorsqu’ils croisèrent à nouveau le route de ce dernier accompagné de son frère et de Huan. Les frères avaient été bannis de Nargothrond après la mort de Felagund et de colère, attaquèrent le couple d’amoureux. Mais c’était sans compter Huan, qui se libéra de son maître et protégea Beren et Lúthien. Beren prit le cheval et les armes de Curufin, parmi lesquelles Angrist, un poignard de renom puis ordonna aux deux frères de s’en aller. Mais Curufin, aigri de s’être fait dépouiller, tira une flèche sur Lúthien. S’interposant, Beren la reçut en plein cœur. Huan chassa les deux frères, puis revint avec des plantes médicinales que Lúthien utilisa sur la blessure de Beren et réussit à le guérir. Ils passèrent alors quelques temps dans les bois de Doriath.

Peu de temps après, ils décidèrent de reprendre leur quête du Silmaril. En repassant à Tol-in-Gaurhoth, Lúthien prit la dépouille de Draugluin et en habilla Beren, tandis qu’elle se vêtait de l’habit de Thuringwethil, une vampire messagère de Sauron. Ils se dirigèrent ensuite vers Angband, le palais de Morgoth. Devant les portes se tenait Carcaroth, le plus puissant et le plus grand des loups, plus puissant encore que Draugluin. Lúthien possédait encore son pouvoir, ce qui lui permis d’endormir Carcaroth. Beren et elle entrèrent en Angband et descendirent dans la salle du trône. Beren, sous sa forme de loup, se glissa sous le trône, mais Lúthien fut démasquée par le regard de Morgoth. Lúthien proposa à Morgoth de chanter pour lui. Le Sombre Seigneur fut alors pris dans les charmes de Lúthien et tomba dans un profond sommeil, comme toute sa cour. La couronne de Silmarils roula à terre. Beren utilisa alors le poignard Angrist pour détacher un Silmaril, mais il cru qu’il pourrait en détacher plus d’un, quand le poignard cassa et qu’un morceau d’acier vint frapper Morgoth qui fut près de s’éveiller.

Beren et Lúthien s’enfuirent alors sans prendre garde à remettre leurs déguisements. À la porte, les attendait Carcaroth éveillé. La bête se jeta sur Lúthien, mais Beren s’interposa une nouvelle fois, brandissant le Silmaril dans sa main. Carcaroth, intrépide, lui arracha la main et avala le Silmaril, ce qui le rendit fou de douleur. Il s’enfuit en hurlant et ravagea tout sur sa route. Lúthien quant à elle, tentait de soigner Beren quand ils furent récupérés par les Aigles de Thorondor, envoyés par Huan. Les Aigles les déposèrent en Doriath, où Huan les rejoignirent et Lúthien put soigner le poignet de Beren.

Ils décidèrent alors de se présenter devant Thingol, afin de respecter leur serment. Beren annonça avoir accompli sa quête du Silmaril et demanda donc la main de Lúthien en échange. Thingol exigea de voir le Silmaril, alors Beren présenta son poignet arraché. Car sa main tenait bien le Silmaril, mais elle n’était pas là, mais dans le ventre de Carcaroth. Le loup était au même moment en train de ruiner les terres de Thingol. Le roi, accompagné de Beren, Huan et quelques hommes, parti chasser Carcaroth. Dans cette chasse, le Silmaril fut recouvré, mais Carcaroth tua Beren et Huan. Lúthien inconsolable rejoignit Beren dans les cavernes de Mandos, où elle chanta son plus beau chant. Mandos s’en émut tant qu’il accorda à Beren et Lúthien de ressusciter, en échange de quoi, Lúthien devenait mortelle. Ils vécurent sur l’île de Tol Galen, où ils eurent un fils, Dior.

En Doriath, Thingol voulut faire sertir le Silmaril sur le collier Nauglamir, un collier nain qui avait été offert à Felagund et entré en possession de Thingol après la chute de Nargothrond (fin du conte des Enfants de Hurin). Pour cela, Thingol engagea des forgerons nains qui sous l’attrait du Silmaril et du Nauglamir mirent à sac le palais de Thingol. Thingol fut assassiné par les Nains et Melian retourna en Valinor. Les Nains fuirent avec le Nauglamir reforgé, mais Beren leur tendit une embuscade avec l’aide d’Elfes verts et de Ents. Le Nauglamir fut alors porté par Lúthien durant le reste de sa vie. À leur mort, le Silmaril alla à leur fils, qui régna sur Doriath, puis après le second sac de Doriath et la mort de Dior, à sa fille Elwing. Elwing épousa plus tard Earendil qui porta le Silmaril et put ainsi rejoindre le Valinor pour plaider en faveur des Elfes et des Hommes pour que les Valar interviennent contre Morgoth.

Pour Tolkien, cette histoire forme le point d’orgue de son légendaire. En effet, sans ce conte, aucun Silmaril n’aurait pu être recouvré, Earendil n’aurait pu intercéder pour les Humains et les Elfes auprès des Valar et Morgoth aurait probablement régné en maître sur le Beleriand et sur Arda entière pendant un long moment encore. Cette histoire a tant d’impact, qu’elle trouve son écho jusque dans le Seigneur des Anneaux, où Aragorn raconte leur histoire aux hobbits sous la forme d’un chant au milieu des marais de l'Eau-à-Moucherons et que sa propre histoire d’amour avec Arwen, racontée en appendice au Seigneur des Anneaux, se trouve être une réminiscence de celle de leurs ancêtres communs.

Mais ce conte est également un point d’orgue dans la vie de Tolkien, car il est inspiré de sa propre histoire d’amour avec sa femme Edith. En 1916-1917, Tolkien est un jeune soldat envoyé sur le front de la Somme, en France, pour combattre les Allemands. Là-bas, il attrape la fièvre de tranchées, une maladie transmise par les poux dans les tranchées. Cette maladie lui permet d’être rapatrié en Angleterre où il se remet lentement. Néanmoins, malgré sa convalescence, il est toujours rattaché à l’armée britannique et au printemps 1917, il est envoyé dans le village de Roos où, en tant que lieutenant, il devait tenir l’antenne de la garnison locale. Par chance, sa femme Edith pu le rejoindre et habiter avec lui. Près de Roos se tenait un bois de frênes, de chênes, de sycomores et des hêtres où le couple avait l’habitude d’aller se promener. À l’une de ses occasions, Edith, pour qui la musique était partie intégrante de sa vie, dansa pour lui au milieu des ciguës. Cette scène, celle d’une beauté éthérée dansant pour un homme blessé ayant traversé des batailles, il s’en inspira pour inventer son conte de Beren & Lúthien. Dans une lettre à son fils Christopher, après le décès d’Edith, il raconte que « ses cheveux étaient d’un noir de jais, ses yeux plus brillants […], et elle savait chanter - et danser ». Cette scène fut tellement importante pour Tolkien qu’il fit apposer le nom de Lúthien sur la tombe d’Edith, à son décès. Et lorsqu’à son tour, lui-même décéda, ses enfants firent graver le nom de Beren sur sa tombe.

Enfin, l’histoire en elle-même est un superbe condensé des influences littéraires et mythologiques de Tolkien. Ainsi Tom Shippey, spécialiste de l’œuvre, explique que :

« le duel de chants entre les sorciers est issu du Kalevala, les loup-garous dévorant les hommes attachés dans l’obscurité viennent de la saga des Volsungs, la corde de cheveux glissée par la fenêtre sort du conte Raiponce des frères Grimm, le “manteau d’ombre” de sommeil et d’invisibilité rappelle l’ *heolothhelm, le chapeau d’obscurité de la Genèse B vieille-anglaise. La chasse du grand loup rappelle l’une des chasses du sanglier Twrch Trwyth du Mabinogion gallois tandis que le motif de “la main dans la gueule du loup” est l’une des plus fameuses parties de l’Edda en Prose, le dit de Fenris le Loup et du dieu Tyr ; Huan rappelant plusieurs loyaux limiers de légende tels Garm, Gelert ou Cafall1). »

On peut également voir dans ce récit une réécriture du mythe d’Orfée et Eurydice, récit dans lequel les genres auraient été inversés, puisqu’ici ce n’est plus Orfée qui va chercher sa promise en enfer, mais Lúthien qui secoure Beren de l’enfermement chez Sauron. Ironiquement, chez Tolkien, l’entreprise est couronnée de succès, tandis qu’Orphée échoue à ramener sa belle.

Bref, s’il fallait suffisamment d’arguments justifiant d’une publication séparée pour ce récit d’importance, les voici exposés.

Que propose réellement l’ouvrage Beren & Lúthien ?

Soyons clair, l’ouvrage Beren & Lúthien n’apporte rien d’inédit. À l’image des Enfants de Húrin, il est plutôt là pour réunir en un seul ouvrage tout ce qui concerne l’histoire du couple cher à Tolkien. La seule différence étant que pour le conte de Túrin, l’histoire est beaucoup plus étendue et relativement stable au long des réécritures, ce qui permettait à Christopher Tolkien de présenter un texte contigu qui représente la majeure partie de l’ouvrage. Pour le conte de Beren & Lúthien, malgré son importance, les deux seuls textes contigus suffisamment longs existants sont le conte perdu originel, en prose, publié en 1998 dans le Second Livre des Contes Perdus et la version poétique du lai de Leithian, publié dans les Lais du Beleriand en 2005 et qui présentent chacun leur lot de différences avec la version généralement connue du grand public par le Silmarillion.

Et plutôt que de faire un choix entre ces deux versions les plus abouties, Christopher Tolkien propose un entre-deux.

Partant de la version d’origine qu’est le conte perdu, il propose de découvrir les évolutions du conte, notamment à travers la version très développée du Lai, ainsi que grâce à des extraits plus ou moins importants des différentes versions du Silmarillion. Beren & Lúthien est donc un recueil de passages issus des volumes de l'Histoire de la Terre du Milieu (HoMe), pourrait-on dire.

Pour autant sa structure ne ressemble pas vraiment à un HoMe. Dans les HoMe, et c’est bien leur but, Christopher Tolkien aborde les textes pratiquement de façon universitaire, systématique, en commentant abondamment et en signalant le moindre changement de nom d’un personnage ou le plus petit point divergent entre différentes versions. Dans Beren & Lúthien, le rôle de Christopher Tolkien s’arrête à celui d’éditeur. Il ne commente rien. Tout au plus, remet-il chaque extrait en contexte dans une courte présentation. Même sa présentation des Jours Anciens est presque intégralement reprise de celle des Enfants de Húrin. Finalement, seules la préface et l’introduction au conte offrent une réelle nouveauté. La première pour comprendre la genèse de cet ouvrage, préface où il revient sur cette idée d’offrir au lectorat un ouvrage spécifique sur l’histoire de Beren & Lúthien, une idée qui remonte à 36 ans en arrière, bien avant l’idée de publier les HoMe. La seconde pour remettre en contexte le conte afin de l’aborder sereinement.

L’ouvrage débute par le récit tel que Tolkien l’a inventé dans les années 1917-1919, sous la forme du conte perdu de Tinúviel. Le conte est pour ainsi dire présenté intégralement. Il représente la base sur laquelle est constitué l’ouvrage. Seul le début de conte qui pose l’arrière-plan sur Thingol est manquant, mais cette partie avait déjà fait l’objet d’une présentation de Christopher Tolkien dans sa préface et son introduction au conte.

Comme on l’a dit, sous cette forme, le conte perdu représente la plus ancienne version de l’histoire, la première que Tolkien a inventé alors qu’il n’avait qu’une vingtaine d’années. Évidemment cela s’en ressent dans la forme du récit, mais également dans le fond. La forme d’abord, est celle d’un récit en prose qui présente la particularité d’être ponctué de nombreux archaïsmes lui donnant une dimension particulière qui ne facilite pas toujours la lecture si on n’a pas l’habitude. L’aspect onirique est aussi particulièrement présent, surtout si on le compare aux versions du Silmarillion.

Sur le fond, le conte perdu n’est pas foncièrement très différent de ses réécritures plus tardives. L’histoire est globalement la même, mais c’est par nombre de détails qu’elle s’en distingue. Le premier, mais non des moindres, c’est le personnage de Beren qui en lieu et place d’être un humain comme dans les versions du Seigneur des Anneaux et du Silmarillion, est alors un Elfe noldo. Si le père de Lúthien rejette une possible union entre les deux, ce n’est alors pas parce que Beren est humain, mais parce qu’il est Noldo et que la plupart des Noldor ont été faits prisonniers par Morgoth. Les Noldor errants sont alors probablement des espions involontairement à sa solde.

La seconde différence d’importance concerne l’enfermement temporaire de Beren. Dans le Silmarillion, on l’a dit, Beren va d’abord à Nargothrond puis est fait prisonnier par Sauron, alors lieutenant de Morgoth, régnant sur des loups-garous. Dans le conte perdu, il n’y a encore aucune trace de la section sur Nargothrond. Beren va directement à Angband et se livre à Morgoth et réussit à le convaincre qu’il souhaite le servir comme chasseur. Le Vala le donne alors au précurseur de Sauron, Tevildo, un chat monstrueux régnant sur d’autres chats et gérant les chasses. Beren est alors enfermé dans les cuisines où il tente vainement d’attraper des souris.

Autres divergences : Huan n’est pas le chien des fils de Feänor, mais un limier ami de Beren depuis longtemps, que Lúthien rencontre en allant chercher Beren. Une fois libéré et Tevildo battu, Beren se revêt de la peau du chat Oikeroi plutôt que de celle de Draugluin, mais Lúthien reste telle qu’elle est. Il n’y a encore aucune trace de Thuringwethil. Tous deux, sans Huan, se rendent à Angband. Là l’épisode est similaire, Carcaroth, puis la cour et Morgoth tombent de sommeil sous les charmes de Lúthien. Beren extrait le Silmaril, ils fuient, mais trouvent Carcaroth éveillé à la porte, qui arrache la main Beren et fuit avec le Silmaril dans son ventre. Après avoir retrouvé Huan, Beren & Luthien se présentent à la cour de Thingol, où Beren déclare avoir le Silmaril en main. S’ensuit la chasse où Carcaroth est abattu, mais Beren meurt de ses blessures après avoir remis le Silmaril à Thingol. Beren va en Mandos, suivi par Lúthien, mais Mandos leur permet de ressusciter.

L’autre gros morceau de cet ouvrage, c’est, je l’ai dit, le lai de Leithian, qui est l’autre version de l’histoire la plus aboutie. En l'occurrence, Beren & Lúthien présente près de 2800 vers sur les 4223 que compte le lai dans le HoMe 3, soit près des deux tiers. Christopher Tolkien semble avoir choisi les sections poétiques qui viennent compléter l’histoire déjà décrite dans le conte perdu, évitant ainsi la redite et ajoutant donc des sections plus proches de la version du Silmarillion.

Concrètement, le lai commence par une partie du chant 2, qui présente la première évolution majeure par rapport au conte perdu : Beren est humain et lui, Barahir et leur groupe sont trahit par Gorlim, l’un de leurs compagnons, et faits prisonniers. On voit apparaître l’anneau de Barahir signe d’amitié avec Felagund, qui augure l’émergence du passage par Nargothrond.

Les chants 3, 4, 5 et le début du chant 6 sont totalement absents, car ce sont ceux qui relatent le début de l’histoire de la rencontre avec Lúthien et le défi auquel Beren se soumet, passages déjà évoqués dans le conte perdu. Le récit reprend un peu après le début du chant 6 et présente ensuite l’intégralité de la fin du lai, c’est à dire tous les chants de 7 à 14. Ces chants présentent ainsi tous les détails manquants du conte perdu.

Le chant 7 raconte comment Beren vient trouver Felagund à Nargothrond et comment ils sont pris par Thû, futur Sauron. Dans le chant suivant, Tolkien revient sur l’origine de Huan et sur sa rencontre avec Lúthien, alors qu’il chasse avec les fils de Feänor, comment les deux frères l’amène à Nargothrond et comment elle s’en échappe avec l’aide d’Huan. Le chant 9 enfin, raconte comment l’Elfe et le chien-loup combattirent Thû et libérèrent Beren. La suite est relativement similaire au reste du conte perdu, mais s’arrête alors que Carcaroth arrache la main de Beren.

La fin de l’histoire, Christopher la présente par les extraits des Quenta, en commentant notamment le retour d’entre les morts du couple et ses diverses conceptions selon Tolkien, le rôle du Silmaril et celui d’Earendil et Elwing pour le futur de la Terre du Milieu, notamment avec le conte perdu du Nauglafring.

Quel est l'intérêt de l'ouvrage ?

Alors concrètement quel est l’intérêt de l’ouvrage, si rien n’est inédit ? Eh bien la réponse dépend du lecteur de Tolkien que vous êtes.

Si vous n’avez lu que le Hobbit et le Seigneur des Anneaux voire les Enfants de Húrin, alors cet ouvrage vous permettra de découvrir l’histoire de Beren et Lúthien qui n’est finalement abordée que très rapidement au travers de l’histoire d’Aragorn et Arwen dans le Seigneur des Anneaux. Certes la présentation par morceaux présentera sans doute des difficultés à certains lecteurs, notamment à ceux qui s’attendraient à trouver une histoire continue, mais le conte perdu est là pour pallier ce léger inconvénient, car il est lisible d’un seul tenant.

Si avez déjà connaissance de l’histoire des 2 amoureux car vous l’avez lue dans le Silmarillion, mais que vous ne vous êtes jamais lancé dans la lecture de l’Histoire de la Terre du Milieu, par manque de motivation ou par crainte de la difficulté, alors l’ouvrage vous permettra de découvrir ces différentes versions sans que vous ne soyez submergés sous les notes et commentaires qui rendent les HoMe délicats à aborder.

Mais pour ces deux catégories, cela permettra surtout de découvrir le talent de Tolkien comme poète au travers le lai de Leithian qui est une pièce magistrale, que l’on peut presque déclamer à voix haute.

Si vous faites partie de la troisième catégorie, celle des complétistes, ceux qui ont déjà lu tous ces ouvrages ainsi que la série des HoMe, même si Beren & Lúthien ne vous apportera rien d’inédit, l’ouvrage permet au moins de réunir en un seul endroit les passages importants relatifs à ce couple incontournable de la Terre du Milieu, là encore sans commentaire et notes superflus.

Enfin, quelque soit votre niveau de lecture, s’il devait y avoir une bonne raison d’ouvrir Beren & Lúthien, c’est par la présence des magnifiques illustrations d’Alan Lee. En effet, comme à l’époque des Enfants de Húrin, l’illustrateur a été chargé de créer une dizaine de peintures originales et autant de crayonnés sur l’histoire, illustrations qui s’avèrent aussi magnifiques les unes que les autres.

1) T.A. Shippey, The Road to Middle-earth, 3rd ed. (Boston and New York: Mariner Books, 2003), 356-61