Tolkien à quinze ans, un soldat en devenir

John Garth, traduit de l'anglais par Vivien Stocker avec l'aide d'Hélène Chiale – mars 2014
Note de lectureNotes de lecture : En tant que présentations ou compilations, ces articles sont les plus accessibles à tous les lecteurs. Aucune connaissance sur J.R.R. Tolkien n'est requise.

Cet article a été traduit à l'occasion de la sortie française de Tolkien et la Grande Guerre qui a coïncidé avec la mise au jour de cette photo inédite de Tolkien. John Garth, auteur de l'ouvrage, revient sur la façon dont elle a été prise puis redécouverte en mars 2014.
Ce texte est la propriété de John Garth et a été traduit et reproduit avec sa permission et celle des Governors of the Schools of King Edward VI de Birmingham en ce qui concerne les photographies.

Une photo récemment découverte nous présente J.R.R. Tolkien à l'âge de quinze ans dans le nouveau Corps des Cadets de son école, lancé en 1907 alors que les nations se préparaient à la guerre.

Tolkien est l'une des quelque 120 figures anonymes sur l'image mise au jour par le département d'histoire de la King Edward's School de Birmingham. Alison Wheatley, l'archiviste de l'école, a réussi à identifier son visage au milieu de la foule. L'image apparaît ici pour la première fois dans une résolution plus élevée.

Un visage dans la foule : Tolkien, quatrième à partir de la gauche dans la rangée du milieu,
se tient pour l'inspection avec le nouveau Corps des Cadets
de la King Edward's school, Birmingham, le 4 Avril 1907.

Une version de cette image en basse résolution avait déjà été publiée le 23 février 2014 par le Birmingham Mail et par la BBC en relation avec une émission de radio sur Tolkien et la Première Guerre mondiale. Le sous-titrage ambigu donnait l'impression qu'elle montrait Tolkien avec le 11ème bataillon des Lancashire Fusiliers, celui-là même dans lequel il combattit à la bataille de la Somme, en 1916 ; ou bien qu'il pouvait s'agir de soldats ayant appartenu à l'école mais photographiés pendant ou après la guerre. Quelques lecteurs ont observé que ce sont de toute évidence des garçons, non pas des hommes, et que Tolkien paraissait beaucoup plus vieux lorsqu'il partit à la guerre à l'âge de 24 ans. Il portait également un uniforme différent et (en accord avec les règles militaires) il s'était laissé pousser la moustache.

Je suis donc heureux d'être à même de confirmer que cette photographie a été prise le 4 avril 1907 et qu'elle montre le Corps des Cadets de la King Edward's School tel qu'il était lorsqu'il fut formé, rassemblé pour l'inspection du Comte Maréchal Roberts.

Je suis d'accord avec Alison Wheatley lorsqu'elle identifie Tolkien dans ce tableau plutôt anonyme. En outre, ses oreilles légèrement décollées le confirment. Les petits détails occupent une place importante, en particulier lorsque vous essayez de faire correspondre des personnes entre différentes photos.

La comparaison avec une photographie non datée de Tolkien à l'école
confirme qu'il s'agit bien de lui sur l'image du Corps des Cadets.

Les rapports de l'école montrent que Tolkien était caporal dans le Corps d'Entraînement des Officiers (ainsi qu'en vint bientôt à être connu le Corps des Cadets) lors de sa dernière année académique, en 1910-1911. Avant cela, il n'était probablement que simple soldat, mais les garçons de ce rang n'étaient pas listés.

Un article dans le numéro de mars 1907 des Chroniques de la King Edward’s School annonce le lancement du corps :

La création d'un Corps de Cadets longtemps désiré est enfin accomplie. Le ministère de la Guerre a décidé, après de nombreuses et épuisantes semaines d'attente, de consentir à la formation d'une compagnie. Longtemps avant que cela apparaisse imprimé, des sons de mousqueterie auront été entendus se répercutant à travers les cloîtres et les voix de stentor des instructeurs de manœuvre auront rempli la cour.

La visite de Lord Roberts est décrite dans le numéro d'avril comme « le principal évènement du présent trimestre ».

Le but initial de sa venue était l'inspection du nouveau Corps de Cadets, mais un discours dans la Grande École [une immense classe] était également incluse dans le programme. A 15h45, les cadets furent alignés sur deux rangées dans la cour, tandis qu'à l'étage la Grande École était bondée, remplie d'une multitude d'hommes impatients et sur le point d'étouffer…

Lord Roberts s'était distingué militairement en Inde, Abyssinie, Afghanistan et, plus récemment, pendant la Guerre des Boers. Là, parmi d'autres victoires, il participa en mars 1900 à la prise de Bloemfontein, la ville de naissance de Tolkien. Sa réputation était telle que le tuteur de Tolkien, le père Francis Morgan, nomma même son chien « Lord Roberts ». Birmingham fut ornée de drapeaux pour sa visite, selon The Times. Les Chroniques de l'école continuent :

A 15h50, de bruyantes acclamations dans la rue à l'extérieur annoncèrent l'arrivée du Comte Roberts, qui se dirigea immédiatement vers la cour et là, inspecta les soldats-en-devenir : nous pensons qu'ils se montraient sous leur meilleur jour dans leur costumes neufs (mais quelque peu inconfortables).

Photo de groupe : La nouvelle compagnie du Corps des Cadets,
alignée pour l'inspection de Lord Roberts (en encart supérieur).

Désigner ces hommes comme des « soldats-en-devenir » n'était pas sans fondement. La formation du corps de cadets était le reflet d'une époque, une ère durant laquelle la Grande-Bretagne, le pouvoir impérial en place, était engagé dans une course à l'armement contre l'Allemagne, un état qui n'existait pas avant 1871. Le corps fut mis en place à la King Edward's School alors que le gouvernement britannique cherchait des moyens d'assurer un approvisionnement d'officiers si la guerre éclatait. En 1908, toutes les unités des écoles furent placées sous l'administration du Ministère de la Guerre. Dans Tolkien et la Grande Guerre, j'en dis plus à propos du Corps d'Entrainement des Officiers de l'école et ce que Tolkien vécut là-bas, alors que les battements des tambours de guerre s’accéléraient. Mais même en 1907, la génération de Tolkien était déjà sur la route des tranchées.

Les propos de Lord Roberts rapportés par The Times indiquent qu' « il voulait voir tous les garçons valides apprendre à tirer au fusil avec habileté. Il voulait que chaque garçon comprenne que non seulement c'était son devoir impérieux mais un honneur et un privilège de défendre son pays ».

Dans un discours prononcé plus tôt dans la journée, il avait parlé de l'avantage que cette compétence au fusil avait donné dans les Boers. Ça aurait été « le comble de la folie » de ne pas répondre à l'évolution de la technologie militaire qui fit du combat en formation serrée une chose du passé. Désormais, « chaque homme était souvent appelé à agir et à penser par lui-même… Ce qui était désormais nécessaire était la discipline de l'autonomie, pas la discipline de la cour de la caserne ».

L'ironie est que beaucoup de futurs volontaires et appelés de la Grande Guerre, parmi lesquels les hommes que nous voyons durant leur jeunesse sur cette photo de 1907, furent abattus en 1914-1918 parce qu'ils furent envoyés dans le No Man’s Land exactement comme s'ils traversaient la cour de la caserne, dans la visée de mitrailleuses bien plus meurtrières que des fusils.

Ces hommes, y compris le fils du directeur, Robert Quilter Gilson, un ami proche de Tolkien, furent tués dès le premier jour de la bataille de la Somme. Son commandant de section se rappelait : « Mon tout dernier souvenir de l'attaque est la vue de Gilson juste devant moi et CSM Brooks à ma droite, qui se déplaçaient tous deux comme à la parade, avant d'être mortellement touchés une ou deux minutes plus tard » (mes italiques ; citation tirée de History of the Suffolk Regiment de C.C.R. Murphy, 1928).

Durant mes recherches pour Tolkien et la Grande Guerre, j'ai passé de nombreux jours à la British Library à lire les Chroniques de la King Edward's School et à essayer de dessiner un portrait du jeune Tolkien et de ses amis en tant qu'individus. Ce ne fut pas un exercice facile car les magazines des écoles de garçons, comme ceux-là, ont tendance à fournir des rapports pince-sans-rire des évènements officiels ou autres plaisanteries ironiques.

Néanmoins, alors que je parcourais les numéros couvrant la période que Tolkien passa à l'école ainsi que les années qui suivirent, une image commença à se former, comme un Seurat1), accueillant de minuscules détails. Ce n'était pas une image officielle comme celle des cadets de 1907 dans leurs nouveaux uniformes inconfortables, mais l'image d'une foule désordonnée, exubérante, mais quelques fois brillante, de garçons émergents d'une enfance passée inaperçue dans la maturité et l'individualité. J'ai suivi les progrès des divers cercles de Tolkien : les membres du club de rugby, les sociétés littéraires et de débats et en particulier le T.C.B.S. qui, bien que non officiel, en est venu à signifier beaucoup pour lui, Gilson, et leurs amis Geoffrey Bache Smith et Christopher Wiseman. J'ai regardé les garçons gagner leurs premiers prix à l'école, avoir leurs faiblesses disséquées sur le terrain, donner libre cours à leur oratoire sur des sujets allant du cinéma aux suffragettes, partager leur passion pour les romantiques ou de la littérature arthurienne et faire de la voile à Oxford ou Cambridge comme si rien ne pouvait les arrêter.

Et puis, sous l'intitulé « Notes and News », les annonces de prix, de bourses et autres réalisations, cèdent leur place aux « éléments suivants sont signalés dans les listes des pertes récentes : — Tués ou morts de leurs blessures. Alabaster, F.C. 2nd Lieut., R[oyal] War[wickshire] R[egiment], 1899–1905. Brearley, N.B., 2nd Lieut., R. War. R., 1910–1912. Butler, L.S.L., Pte., R. War. R., 1913. Clarke, E.C.G., 2nd Lieut… »

Et ainsi de suite, durant quatre ans.

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Sur le net

1) NdT : John Garth fait ici référence au peintre français Georges Seurat, pionnier de la peinture optique ou pointillisme.