Sur les Pas de Gandalf - Bragelonne

SUR LES PAS DE GANDALF
Une nouvelle de Bragelonne

« Vint un jour où Gandalf fut introuvable, et les Compagnons se demandèrent ce qui se préparait. »

Il n'y avait eu d'abord qu'une vague rumeur, très lointaine, légère comme le vent glissant parmi les herbes. Puis un bruit sourd, étouffé, indistinct, portant en lui une menace qui n'était encore que devinée. Mais les ombres s'allongeaient, et lorsque les murs de la Cité commencèrent de vaciller, tous avaient compris depuis longtemps la signification du grondement formidable. On aurait dit un pas faisant trembler la terre. L'Ennemi approchait.

Minas Tirith (© Ted Nasmith)

Sans halte, sans repos d'aucune sorte, crépuscule et Gris Pèlerin volaient à travers le Gondor. L'un avançait paresseusement ses doigts de bleu sombre et de brun, et cependant partout où se posait le regard, il semblait déjà s'être installé : sûr de sa victoire prochaine, il contemplait de haut son chétif adversaire, dont les mouvements de bâton dans l'air lourd étaient autant de coups apparemment dérisoires, contre un ennemi invincible. Mais chaque morsure de l'ombre sur le rose du ciel innocemment assoupi arrivait quelques instants trop tard : en bas, un pied plus alerte était déjà passé, allumant une ou deux étoiles sur son passage. Bientôt, fulminant, écumant de ces lumières dont il ne voulait pas, comme devenu sans forces, le crépuscule se laissa distancer ; il vit s'éloigner le vieillard vers ce qui était encore le jour et, penaud, baissa la tête devant la nuit dont il était le héraut. Il avait perdu, une fois de plus.

*

On avait mis à l'abri les nouveaux-nés, pour quelque temps du moins – car si la Cité tombait, quel endroit pourrait encore garantir leur salut ? - et l'on attendait. Devant les portes se massaient les soldats qu'on avait pu réunir. Un certain nombre d'ailleurs, formant une armée dont on aurait été fier si la bataille qui s'annonçait avait été différente. Face à l'Ennemi, tous le sentaient avec une lucidité plus perçante que n'importe quelle flèche – et plus mortelle encore, peut-être – il n'y avait aucun triomphe possible. C'est ainsi sans adieux déchirants que s'en furent les contingents envoyés pour tenter une sortie. Après tout, où que ce soit, on allait bientôt se revoir. De l'autre côté.

*

Le bâton ne touchait plus le sol. Dans des moments pareils, et malgré la condition que les Seigneurs lui avaient imposée, Mithrandir n'était pas d'humeur à singer le vieil homme dont l'appui constitue la troisième jambe. La célérité était de mise, plus que toute autre chose – et la fureur de circonstance. Si ses froncements de sourcils colériques étaient devenus proverbiaux un peu partout, on aurait difficilement pu tirer un quelconque adage à la vue du Magicien d'alors : quiconque aurait croisé son regard aurait couru le risque d'être grillé sur place. Ou – plus probablement - aurait couru très loin, avant même d'avoir distingué de quelconques yeux ou sourcils, en sentant arriver ce courroux bien mal drapé de gris.

Tout cela ! La chute de la Cité, la victoire de l'Ennemi et la ruine du Monde, tout cela pouvait advenir, à cause de l'orgueil d'un homme. Au moment où le sort n'est qu'une question de temps, d'instants qui sont autant d'infimes pièces à placer minutieusement sur un échiquier dominé par le plus terrible des adversaires, un vieillard se permet, par simple caprice d'homme puissant, de gaspiller des heures précieuses. De les gaspiller ? Si seulement ! De les jeter en pâture aux chiens de l'Ennemi oui, pour les rendre plus véloces, plus mortels ! Un Ennemi qui est aussi, d'aucuns diraient surtout, le sien ! Folie que cela !

Mais sa fureur était peut-être d'autant plus grande qu'elle était d'abord dirigée contre lui-même. Il l'avait eu sous les yeux depuis des lustres, avait soupçonné l'enjeu et le danger dès la première seconde, et avait laissé les choses ainsi. Plus que la méfiance de Denethor II lorsqu'il avait demandé à consulter les Archives de la Cité, c'est sa propre inconscience qui allait tout perdre. L'Intendant avait fait perdre quelques heures précieuses ? Gandalf le Gris là encore avait vaincu : plus de soixante-dix années inestimables s'étaient écoulées en vain ! C'est qu'il faut être membre du Conseil Blanc, un vrai Sage oui, pour accomplir un pareil tour de force…

*

Des éléments de la Cité s'écroulaient déjà. Le sol s'était changé en une mer agitée de mouvements chaotiques, dont les vagues étaient des pierres roulant de tous côtés, tandis que dans leur creux naissaient des fissures béant sur des abîmes s'ouvrant et se refermant, gigantesques claquoirs, becs voraces d'oiseaux infernaux. Et c'est au moment où il semblait que la Cité entière allait s'effondrer sous la violence des éléments qu'on vit l'Ennemi. Car devant les portes, là où un instant auparavant se déroulait une vaste plaine, on voyait à présent deux montagnes. L'ombre s'étendit sur la Cité.

*

Il fallait remédier à tout cela. Au plus vite, évidemment. Peut-être tout n'était-il pas perdu, peut-être cette perte de temps n'était-elle pas fatale, pas encore. Il fallait se rendre dans la Comté, vérifier, vérifier par le feu. On ne sait jamais. Ou plutôt on savait fort bien, au fond, mais il fallait vérifier. Et lancer Frodon sur les routes, si c'était bien l'Anneau. Cela non plus ne se faisait pas par lettre, en tout cas pas intégralement. Il fallait…

Dans sa hâte, le Magicien avait torturé son manteau sans vergogne, usé ses bottes, ses jambes, traversé des ruisseaux glacés sans ralentir d'aucune manière. A quelques pas, sur le sentier presque effacé par les ans, il avisa un ridicule petit monticule d'aiguilles, à peine visible dans le clair-obscur, mais qui se trouvait en plein sur sa route. Encore trois ou quatre pas, et il finirait aplati sous ses pas pressés, ou éventré par un coup de botte impatient, et la course de Mithrandir continuerait.

Le Destin des Peuples Libres était en jeu.

Gandalf s'arrêta net.

Gandalf (© John Howe)

Lentement, il se pencha vers le sol tandis que ses lèvres entr'ouvertes laissaient passer d'imperceptibles sifflements, infimes notes jouées sur la partition de l'air ambiant, qui accrochaient au passage quelque grain de pollen, quelque fragment de goutte d'eau perdue, pour toucher finalement leur but un peu plus bas.

Les deux montagnes jumelles se tenaient là, silencieuses dans leur majesté. Soudain, alors que chacun restait immobile dans l'attente de la ruine, elles parlèrent. C'était comme si un être vénérable habitait un de leurs sommets, et leur laissait tomber des mots en flocons de neige éternelle qui venaient doucement frapper leurs antennes apeurées, et les apaisait d'un miel étrange et envoûtant.

Doucement mais impérieusement, la Voix qui venait d'en haut demanda à ce que la Reine l'entende. La Voix dit qu'il fallait déplacer la Cité, car d'Autres pouvaient venir, qui la détruiraient sans même s'en apercevoir. Elle donna un emplacement, elle donna des conseils ; elle admira leur travail déjà accompli et bénit celui qui allait advenir. Toutes buvaient ces paroles si belles. Et pour la première fois, toutes regardaient vers le ciel ; Eärendil eut ce soir là un public insoupçonné.

*

Gandalf contempla ces êtres si simples et en même temps pleins de leur propre génie. Des êtres qui se seraient contentés d'une miette de pain en réalisant des Moria, des Nargothrond, des Gondolin sur chaque sentier, dans chaque arbre, sous chaque pierre. Il vit ces frimousses rondes qui attendaient un mot de plus, juste un petit mot, pour le siroter avidement. Et doucement, tout doucement, sans un souffle d'air trop brusque ou trop fort, il rit.

*

Les antennes bercées par les chaleureux remous de ce rire, la Cité fut quelque temps comme endormie. On prit peu à peu conscience que les montagnes s'en étaient allées, sans qu'on sache comment, puis l'on commença le Grand Voyage.

Le Pèlerin Gris continuait le sien. A vive allure, comme toujours. Ou presque toujours.

Gandalf chevauchant Gripoil (© Ted Nasmith)


Son voyage n'était toujours pas fini ce matin-là, même s'il touchait à son terme. Il ne manquait qu'une chose. La Cité Blanche l'attendait, Aragorn l'attendait. Un signe. Mithrandir, lui, le cherchait. Un Arbre.

Il le fallait pour que sa mission soit pleinement accomplie : il fallait un Nouvel Arbre pour que le Royaume du Gondor renaisse, et pour qu'ainsi le règne d'Aragorn II commence. Ainsi que celui des Hommes. On ne pouvait toutefois passer des siècles à retourner la Terre du Milieu pour le trouver, cet Arbre. Il fallait qu'il soit proche – et il l'était d'ailleurs, Olórin le sentait, en avait confusément deviné l'emplacement des années de cela. Il fallait juste que le vieux Gandalf prenne le relais. Il fallait…

Amusant. Il se souvenait avoir déjà raisonné ainsi, par “il fallait” aussi impérieux que vains en eux-mêmes : mieux vaut agir, quand on sait si bien ce qu'il faut faire – cela il le sait parfaitement. Pourquoi alors cette divagation soudain, presque pressante…et au même endroit semble-t-il que la dernière fois ? Le Pèlerin s'arrêta, et sourit aux étoiles. Il fit quelques pas hors du sentier, et s'agenouilla devant l'imposante construction miniature.

Le froid mortel et la neige insidieuse étaient barrés par d'épaisses murailles d'aiguilles sombres, qui dessinaient sept cercles concentriques rigoureusement tracés, comme par quelque compas perdu en ces terres désertes. En leur cœur, une voûte dominait les environs, légère et forte comme le vent, invincible comme les milliers de volontés qui l'avaient édifiée, étrange fruit d'étranges rencontres. Au sein de ces murs s'étendait une Cité fière et ancienne. Sous cette voûte, son peuple veillait sur un Arbre Blanc.

“Allez, Fourmis, dit la Voix, où une chaleur bienfaisante vous soulagera de votre labeur. Car tout comme la mienne, votre mission est accomplie.”

« Gandalf emmena de nuit Aragorn hors de la Cité, et il le conduisit au pied sud du mont Mindolluin ; et là, ils trouvèrent un sentier fait dans un temps lointain… » - Le Retour du roi, Livre VI, Chapitre V

(Créé en Juillet 2010 )

Annexes

 
arts/nouvelles/bragelonne/sur_les_pas_de_gandalf.txt · Dernière modification: 27/11/2015 17:41 par Zelphalya
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