Les Monts de Brumes

LES MONTS DE BRUMES


Un texte de Chiara Cadrich

Gerry, un jeune hobbit, s'y est malencontreusement perdu en rentrant chez lui après des aventures en compagnie d'un magicien.
Oui, je sais, ça sonne comme du déjà vu… Mais poursuivons.

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Ces mules étaient de bons animaux, dociles et doux, qui aimaient leurs maîtres et dont le hobbit s’était souvent occupé. Mais un loup-garou affamé et furieux fut une trop grande épreuve pour leur maigre courage. Terrorisées, les mules détalèrent au premier grondement, s’élançant sur l’étroit sentier couvert de glace. Gerry n’avait pas terminé de fixer leur harnachement. Empêtré dans les lanières de cuir, il tomba à terre et fut traîné sur la glace par les animaux lancés dans un galop à l’équilibre incertain. Et ce qui ne pouvait manquer d’arriver se produisit : les mules dérapèrent et furent précipitées dans la pente, entraînant Gerry avec elles.

Dégringolant le dévers, il vit du coin de l’œil des rapaces tourner dans le firmament.
-« Les charognards n’ont pas perdu de temps ! », se dit-il furtivement.

Mais la pensée de becs répugnants lacérant sa chair morte au pied du précipice, le révolta. Il focalisa sa volonté et il gagna un instant l’espoir de se tirer de ce mauvais pas. Il saisit sa dague et coupa le cuir qui le liait à la toile et à la mule. Puis il entreprit, toujours dévalant la pente, de freiner sa descente en plantant la dague dans la glace. Il parvint à piquer l’arme dans la paroi, mais la secousse fut si forte qu’il dut lâcher son arme. Son dernier espoir approchait à grande vitesse : une congère accumulée en forme de grosse dune au bord du précipice, pourrait peut-être l’arrêter. Les mains en sang, il manœuvra pour y aboutir.

La congère n’était pas de neige, mais de glace vive. Quelques secondes plus tard, notre hobbit s’envolait en une gracieuse parabole, propulsé dans les airs comme par un tremplin, tandis que les mules sombraient au fond du précipice dans des braiements pathétiques.
Gerry ferma les yeux et se prépara pour sa dernière randonnée. Des scènes de son enfance virevoltèrent dans son esprit, enchaînant rapidement veillées, chapardages, banquets et lutineries, ou superposant des visages marquants tels que ceux de Gandalf, de son père le Thain, d’Arathorn ou de proches parents. Une certaine amertume dominait ses humeurs lorsqu’il perdit connaissance sous le choc - aucun visage féminin ne s’était imposé à lui. Une constellation de minois ravissants et souriants, s’était fondue en une hobbite fade et sans personnalité propre.

Alors que Gerry plongeait vers la mort, un grand aigle le saisit au vol de ses serres puissantes. La violente secousse plongea le hobbit dans l’inconscient. Le majestueux rapace s’éleva dans une rafale d’air sifflant et emmena Gerry jusqu’à son aire.

Il faut vous dire que les grands aigles furent une puissante et noble race, qui peupla les aires montagneuses depuis les débuts du monde. Planant haut dans les cieux du nord, ils incarnaient la liberté des grands espaces et l’élévation des peuples libres. Au temps jadis, ils se rangèrent aux côtés des Elfes pour combattre les dragons volants, dont ils furent toujours les adversaires les plus acharnés. On dit que le Roi des aigles, le grand Thorondor, pouvait s’élever au firmament, embrasser du regard toute la Terre du Milieu et en surveiller la contrée la plus reculée. Ainsi les puissants n’ignoraient-ils rien des souffrances des peuples libres.

A l’époque de cette histoire, résidait dans les montagnes brumeuses, la branche ainée des grands aigles. Le vieux Gwaïhir , un descendant de Thorondor, y régnait sur des escadrilles qui menaient la vie dure aux êtres malfaisants. Aucun gobelin isolé ou warg en maraude ne pouvait se déplacer en surface, de jour comme de nuit, si le temps était beau. Car la vision des aigles, incomparable, en faisait des chasseurs implacables. Pourtant les aigles étaient craints des habitants des vallées de l’Anduin : les rapaces devaient, pour vivre, prélever un tribut parmi les troupeaux de moutons ou de chèvres. Les pasteurs les tiraient à l’arc lorsqu’ils s’approchaient trop de leurs chaumières. Indépendants et fiers, les grands aigles, repoussés par les gobelins jusqu’aux plus hauts sommets et aux pentes les plus abruptes, se montraient distants, méfiants et parfois sans pitié, comme le sont les prédateurs libres.

C’est dire que le sort de Gerry n’était guère enviable. L’aigle qui le captura l’avait d’abord pris pour un cabri, comme il dégringolait avec deux quadrupèdes le long de la paroi glacée. L’oiseau s’était approché car il convoitait les mules mais leur chargement les avait rendues inaccessibles, quoiqu’il eût accru leur intérêt. La chasse en plein vol – c’est-à-dire sans risque - d’une proie charnue de taille médiane constituait une aubaine à ne pas rater, qui allait mettre du baume au cœur du grand aigle.
Pourtant, lorsqu’il se posa sur son aire, l’aigle s’aperçut que sa proie, vêtue et dotée d’un pouce opposable, n’était certes pas un cabri. En toute vraisemblance, il ne pouvait s’agir que d’un petit gobelin. Mais l’aspect enfantin et aimable de son visage, la qualité de sa tenue et surtout un étrange pelage sur le dessus des pieds, retinrent le grand aigle de commettre l’irrémédiable. Dans le doute, il transporta Gerry vers son garde-manger - une aire tout-à-fait inaccessible entourée de falaises, avec un à-pic vertigineux sur le devant et une paroi verticale sur l’arrière, sans nul besoin de protection d’autre sorte. Son appétit déçu, le grand aigle déposa Gerry sans ménagement et s’en fut chasser son dîner.

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Lorsque notre hobbit se réveilla, il cligna des yeux pendant plusieurs minutes sans se rendre compte où il se trouvait. D’un côté le soleil éblouissant obnubilait entièrement le ciel, de l’autre une paroi rocheuse brillante reflétait l’astre avec presque autant d’intensité. Par chance, Gerry ne tenta pas de faire quelques pas. Enfin accoutumé à la forte luminosité, il se rendit compte avec effroi de sa position inconfortable.

Ebahi par la vue grandiose, il contempla longuement les cimes alentour, splendides et altières, puis les sombres vallées qu’il surplombait. Un mince filet d’argent y serpentait, comme sur un tapis de mousse émeraude. Gerry en était à supputer comment sa chute dans le vide avait pu l’envoyer sur cette corniche, lorsqu’il s’avisa d’une fragrance diffuse de charnier. Autour de lui trainaient les reliefs de repas anciens - cadavres de mouflons, quelques fourrures de marmottes et de nombreux ossements de petits animaux. Découvrir qu’il figurait en bonne place dans le garde-manger d’un prédateur fut sans doute pour notre hobbit le moment le plus horrible de toute notre histoire.

Gerry se demandait littéralement à quelle sauce il allait être dévoré, lorsque l’aigle revint, dans une bourrasque de puissants battements d’ailes. L’oiseau se posa, replia ses ailes et laissa tomber un lapin sur la corniche maculée. Gerry, livide et tremblant, se terrait contre la paroi. L’aigle le dévisageait de son œil sans paupière, penchant la tête, comme s’il jaugeait ce qu’il pourrait bien faire du hobbit, qui s’imaginait tour à tour à la broche, faisandé, ébouillanté ou consommé tout simplement cru. La farandole de plats au hobbit finit par lui donner la nausée. Lorsqu’il se vit rôti avec une pomme dans la bouche, il ne put s’empêcher de vomir sa maigre collation matinale.

Le rapace se redressa, positivement impressionné. Mais Gerry se méprit sur les sentiments qui animaient son hôte. Il s’apprêtait à s’excuser pour le dérangement et annoncer de façon pitoyable qu’il allait nettoyer - avec le vague espoir qu’on lui trouverait de longues tâches ménagères, et qui sait, un emploi à temps plein qui lui éviterait la casserole - mais ce fut bien autre chose qui s’échappa de ses lèvres.

-« Je suis désolé ! », balbutia-t-il tout barbouillé. « Je ne dois plus être très appétissant ? », demanda-t-il en quête d’assentiment.
Le grand aigle, très étonné d’entendre cette petite créature s’exprimer de façon intelligible et polie, et de la voir se conduire avec un dévouement de mère aigle, s’adressa alors à lui d’une voix rocailleuse et gutturale :
-« Votre peuple nourrit donc également ses petits en régurgitant sa nourriture ? »

Quoi de plus normal qu’un oiseau géant qui parle ? Après tout, Gerry lui avait lui-même adressé la parole… De plus, pourquoi s’étonner qu’il s’exprimât en langage commun ? Toujours est-il que notre hobbit n’y prêta pas plus attention que si le maire de Grand-Cave eût repris des petits fours. Gerry, un instant interdit par l’intime intérêt maternel qui transparaissait dans la question de son hôte, hésita à lui mentir. Son regard acéré semblait percer le hobbit à jour comme une incarnation de sa propre conscience. Mais ruiner une opportunité de rapprochement eût évidemment été une erreur. Il opta, avec son instinct et son habituelle souplesse, pour une réponse qui satisferait à la fois les attentes supposées de l’aigle et la vérité dont Gerry lui prêtait une détection infaillible.

- Nous nous nommons les hobbits. Nos nichées sont nombreuses, et en effet, nous passons le plus clair de notre temps à rassembler de la nourriture pour nos petits… et pour nous-mêmes !
- Dans quelle aire gardez-vous vos œufs ?
- Mon pays se nomme la Comté, et se trouve à de nombreux jours de marche vers le soleil couchant.
- Est-ce votre femelle qui garde vos œufs ?

De toute évidence le grand aigle était en fait une femelle. Cette obsession à propos des œufs à garder et des petits à nourrir ne laissait aucun doute à ce sujet dans l’esprit du hobbit. Mais en l’occurrence, il parvint à une conclusion exacte en tenant un raisonnement faux – les grands aigles se partageaient en couple la lourde tâche de couver leur œuf et de nourrir leur unique aiglon.

L’aigle était bien une femelle, elle avait perdu son compagnon et se faisait beaucoup de souci au sujet de la maturation de son œuf et de la croissance du petit à venir. Mais Gerry ne savait encore rien de tout cela. Comme vous vous en doutez, notre hobbit célibataire n’était guère enclin à se laisser entraîner sur le terrain des enfants et des responsabilités paternelles. Il tenta une remarque dilatoire :
- « Nous ne couvons généralement qu’un seul œuf à la fois. C’est déjà bien assez de travail. Heureusement, lorsque les petits grandissent, les plus grands peuvent s’en occuper. »

Cette révélation sembla absorber l’aigle durant un moment. Apparemment le comportement de horde des mammifères pouvait présenter des avantages. Mais nul ne pouvait semer une aigle, même en paroles. Elle reprit :
- « Gardez-vous votre œuf ? Ou est-ce votre femelle qui garde votre œuf ?
- Je n’ai pas encore de femelle. Donc je n’ai pas encore d’œuf à garder.
- Gardez-vous les œufs de vos parents ? »

Elle y tenait vraiment… Ayant écarté l’hypothèse absurde d’une recherche matrimoniale, Gerry imaginait bien qu’une telle insistance ne pouvait signifier qu’une chose : la grande Aigle avait un besoin urgent de gardiennage. Anxieux de relever autant que possible ses chances de survie, notre hobbit se décida à faire une ouverture, quitte à enjoliver une réalité défavorable :

- « J’ai longuement nourri et enseigné quelques tours très utiles à mes jeunes frères et sœurs. Mes parents m’ayant jugé responsable et mâture, ils m’ont envoyé explorer le monde avant de bâtir mon aire. J’ai quitté le nid familial et je vole de mes propres ailes – si je puis dire ! Mais je suis tout-à-fait disposé à prêter mon concours dans le gardiennage d’œuf, si cela peut vous agréer ! »

Le principe d’un envol pour trouver sa propre aire plut beaucoup à la grande aigle. Mais l’empressement de Gerry lui parut hâtif sinon suspect : un jeune mâle, qui certes régurgitait spontanément de la nourriture comme tout parent aigle qui se respecte, mais n’avait jamais élevé sa propre famille, n’étais peut-être pas très fiable. L’aigle décida de le mettre à l’épreuve – sans lui demander son avis ni même le prévenir, elle le saisit dans ses serres et s’élança dans le vide.

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Le hobbit évanoui revint à lui dans une autre aire, apparemment nettement plus haute mais mieux abritée. Il était seul.
Un rebord de pierre irrégulier ceinturait la corniche, doublé d’un solide entrelacs de branches. Une étrange mosaïque de mousses, duvets d’oiseaux et tissus glanés çà et là, tapissait le fond du nid, montrant quelques signes d’usure et de mauvais entretien. Un œuf de belle taille, un peu biscornu et d’un blanc laiteux moucheté de miel, y reposait à côté d’une couverture ornée de dessins géométriques, chapardée sans doute à un berger des hautes vallées de l’Anduin.

Un mince filet d’eau courait le long de la paroi juste à côté de la saillie où le nid était construit. Gerry y but, mais le goût métallique n’étancha guère sa soif. Pour tromper sa peur et son ennui, il s’occupa comme il put. Après un long moment passé à mirer les vallées et les sommets altiers des Montagnes Brumeuses, il ne put empêcher son esprit de divaguer pour meubler sa solitude. Après avoir fait le tour du sujet maintes fois, et observé la course majestueuse du soleil au long des heures lentes, il en fut réduit à admettre que la maîtresse des lieux attendait quelque chose de lui, puisqu’elle le laissait seul dans son nid, et qu’il lui fallait se mettre au travail. Pour la première fois de sa courte existence, le fils du Thain découvrit la nature intime du travail - nécessaire à la vie, mais en rien suffisant !

Les hobbits, même les plus indolents, peuvent se montrer extrêmement travailleurs lorsque la nécessité ou l’envie les pousse. Certes l’obligation de survie s’imposait à lui, mais Gerry ressentait surtout le besoin d’occuper son esprit pour ne pas sombrer dans le désespoir de se trouver soustrait au monde qu’il connaissait, à commencer par la terre ferme. Car ce bout de corniche n’en était pas vraiment, suspendu à plusieurs centaines de pieds de hauteur, et exposé à tous les vents.

Gerry se mit donc au travail, avec la maladresse du néophyte et la chance du débutant. Il évacua les déjections, renforça la structure du nid, raccommoda le lacis tapissant le fond et disposa la couverture autour de l’œuf de façon fort coquette. Il découvrit ce faisant une foule d’objets hétéroclites apportés là par les aigles au fil de leurs errances. Leur prédilection pour les menus objets brillants, tels les miroirs et instruments métalliques, fut d’une grande utilité au hobbit astucieux. Il dégagea une vieille lame rouillée, probablement un poignard de gobelin – et l’affûta, non sans arrière-pensée de défense. Gerry réunit également quelques galets qui convenaient à sa fronde, encore enroulée autour de sa taille.

Mais la faim commençait à le tenailler. L’aigle avait laissé dans l’aire le lapin chassé plus tôt. Gerry répugnait à consommer cru ce lapin, mais sans équipement il ne put enflammer les brindilles qu’il avait mises de côté. Se résignant enfin, il entreprit d’ouvrir le lapin et de l’ingérer comme il pourrait. Mais alors qu’il s’apprêtait à croquer le foie de l’animal, l’aigle revint au nid.

L’oiseau se percha sur le rebord de pierre et inspecta longuement l’endroit, promenant son regard inquisiteur n’omettant aucun détail. Sans dire un mot, la grande aigle reprit l’air, mais pour revenir quelques instants plus tard, porteuse d’une boîte en buis qu’elle déposa délicatement dans la main du hobbit.

-« Les hommes brûlent la viande. Voici la flamme rouge. Un homme l’a laissé autrefois aux aigles du nord. »

Gerry, préférant ne pas savoir ce qu’il était advenu de l’homme en question, ouvrit la petite boîte en buis et y trouva un briquet, une pierre à briquet et de l’amadou. Il était bien difficile de déchiffrer les expressions de la grande aigle, mais ce cadeau permettait de supposer qu’elle avait apprécié le zèle ménager de notre héros. Le hobbit remercia avec force courbettes et demanda s’il avait l’autorisation de faire cuire son lapin. La grande aigle donna son assentiment et demanda dans la foulée, avec le ton détaché d’une commère qui négocie des légumes sur un marché :

-« Que vaut la vie de l’homme ? »

Gerry en eut presque le vertige. Il avait parcouru des centaines de miles avec des magiciens et des rois, à travers d’incroyables dangers, pour finir loin du monde des vivants, à la merci d’un prédateur froid et calculateur, qui lui proposait de disserter de questions existentielles… S’attendant au pire, il choisit une fois de plus de biaiser :

- En réalité je suis un hobbit, une Petite Personne qui souhaiterait vous persuader de son extrême bonne volonté !
- La vie de la Petite Personne vaut la vie de l’aigle !
- Je suis d’accord… en principe, répondit Gerry avec lenteur, en se demandant où ces assertions pourraient les mener
- L’aigle a sauvé la vie du hobbit. Le hobbit doit sauver la vie de l’œuf.

Gerry ne voyait pas exactement en quoi l’œuf pouvait être en danger. Il proposa la seule aide qui lui parût utile et à sa portée :
- Je vais couver l’œuf, si cela vous convient ?

L’aigle est assez lapidaire. Un bref accord oral suffit à sceller le plus solide des contrats ou la plus durable des alliances. L’intuition de Gerry lui assurait, bien qu’il n’en sût rien à ce moment, la vie, le gîte, le couvert et la protection de la grande aigle. Bien entendu, cela lui coûtait la liberté. Mais l’on ne peut pas tout avoir.

Plusieurs jours monotones s’écoulèrent, tellement semblables les uns aux autres que notre hobbit en perdit le compte. Gerry couvait l’œuf du mieux qu’il pouvait. Chaque matin l’aigle apportait une petite proie, demandait des nouvelles, puis repartait. Les nuits étaient terriblement fraîches - Gerry les passait grelottant à contempler la lune surgir au-dessus de la falaise et sombrer au-delà de l’horizon.
Aussi avait-il confectionné une couverture supplémentaire avec les peaux qu’il conservait. Il passait ses journées à rêver à la Comté, à son aventure et à la destinée.

Notre hobbit avait perdu le fil du temps mais en réalité il ne se trouvait prisonnier que depuis deux semaines, lorsqu’un terrible orage éclata en fin de journée. La pluie et le vent cinglèrent le nid et manquèrent d’emporter le hobbit. Il dut s’accrocher à l’œuf et le maintint fermement pour éviter qu’il ne roulât hors du nid. Au matin, Gerry se rendit à l’évidence : l’œuf était froid, et ne donnait aucun signe de vie. Lorsque la Grande Aigle demanda comment se portait son oeuf, il répondit que l’orage était passé sans mal.

A partir de ce moment il ausculta régulièrement l’œuf, en vain. Encore quelques jours passèrent, ponctués par la visite de l’Aigle et la répétition de sa question. Un matin le hobbit exténué n’y tint plus : d’un air contrit, qui n’était pas réellement feint, il avoua à la grande Aigle qu’il croyait son œuf mort. Gerry crut sa dernière heure arriver : sans un mot, l’aigle s’empara encore une fois de lui et prit son envol.

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Vous l’avez compris, j’imagine - le hobbit s’évanouit à nouveau ! C’est ainsi, il ne supporte pas les accélérations vertigineuses. Il revint à lui dans une troisième aire, spacieuse et confortable, munie de nombreux coussins et couvertures. Un œuf assez semblable au précédent y siégeait en bonne place – mais les taches étaient plus fines et plus sombres. En outre l’aire donnait sur une pente douce et herbeuse, cernée de tous côtés par la falaise ou l’à-pic. La grande aigle, penchée sur le hobbit, semblait guetter ses réactions. Gerry demanda en tremblant :
-« Vous n’allez pas me manger ? »
La grande aigle se redressa mais son œil scrutateur demeura imperturbable lorsqu’elle répondit :
-« L’aigle tue ses ennemis et ses proies, mais ne se nourrit pas des créatures qui parlent. »
Gerry s’était déjà rendu compte que la nature profonde de l’aigle ignorait le mensonge. Aussi fut-il convaincu et quelques secondes lui suffirent pour retrouver contenance. L’aigle s’inclina devant lui en disant :
-« Mon nom est Celegwelwen , fille de Menelwen .
Gerry imita du mieux qu’il put l’élastique courbette du rapace et répondit :
-« Mon père Fortimbras et ma mère Hysope me nommèrent Gérontius dès que je sortis de l’œuf … pour ainsi dire ! »
Le rapace semblait satisfait de la franchise de Gerry. Les jours qui suivirent, notre hobbit s’occupa donc du véritable œuf de Celegwelwen, bichonnant l’aire et couvant le rejeton lorsque la grande aigle s’absentait. Il put se dégourdir les jambes sur la pente herbeuse et même se laver avec un peu de neige. La grande Aigle captura pour lui une brebis vivante dont le hobbit put traire et boire le lait. Le pauvre animal, tant que dura sa captivité, put se nourrir de l’herbe rase de la pente attenante. Gerry s’évertuait à faire parler son hôtesse, mais le processus prit du temps. Pourtant de fil en aiguille il comprit un peu de la vision du monde propre aux aigles du nord et s’informa des nouvelles qui leur apparaissaient d’importance.

Ainsi il apprit que la forteresse maléfique de Dol Gûldur redoublait d’activité et que le nord bruissait de la nouvelle récente de la chute de deux terribles dragons. Gerry s’abstint de tout commentaire à ce sujet, bien qu'il ait été mêlé à cette dangereuse affaire. Il avait en effet compris que la rupture des équilibres du mond était perçue par sa sage hôtesse comme un vent tourbillonnant, instable et traitre, source d’opportunités et de dangers tout à la fois.

Enfin, la grande aigle relata quelques péripéties de la guerre contre les géants. Gerry s’était alors trouvé projeté en plein conte de grand-mère ou de magicien. Il n’avait jamais vraiment porté foi à ces fables mais sa confrontation récente avec la merveilleuse diversité de la Terre du Milieu lui avait décillé les yeux. Il n’y avait pas de raison de douter des géants plus que des grands aigles ! Aussi questionnait-il avidement Celegwelwen quant aux épisodes de cette guerre. Elle répondait de façon précise et sans émotion, mais Gerry sentait que ce drame la touchait de près.

Les conversations et la vie en commun avec son hôtesse l’avaient convaincu du profond instinct maternel et de la noblesse de la prédatrice, profonde mais sans ostentation. Les jours passaient, mornes et ennuyeux, parfois terribles et effrayants lorsque se déclenchaient les orages du mois d’Urui. Il arrivait que l’aigle s’absentât pendant une journée, et ramenât un objet brillant en souvenir de sa victoire – elle avait chassé et tué un orque en maraude. Gerry apprit au détour d’une conversation que les gobelins qui avaient dominé jusqu’ici le nord des Montagnes Brumeuses, avaient eu le dessous au Gundabad et que leurs voisins déferlaient pour s’emparer du pouvoir. Les grands Aigles, menés par Gwaïhir, étaient intervenus pour tous les contraindre à abandonner le terrain découvert.

Mais bientôt aigle et hobbit abandonnèrent ces considérations guerrières. Car une nuit, Gerry se réveilla en sursaut en rêvant que la terre tremblait. Tout autour de lui, le vent menait grand bruit et l’on entendait, tel un murmure liquide, un léger roulement de tonnerre au-dessus de la montagne. L’œuf avait bougé - son occupant devenait remuant, l’éclosion ne tarderait plus. Aussi la grande Aigle partit-elle plus souvent et moins longtemps en chasse.

Les jours suivants, des impressions mitigées assaillirent le hobbit. Le désir d’éponger sa dette l’emporta d’abord, allié à la soif de liberté. Une certaine impatience de terminer cette compromettante occupation s’installa, qui vira progressivement à la curiosité, sans toutefois atteindre le stade de l’anxiété paternelle.

Pourtant un matin, une étrange pensée lui traversa l’esprit - le petit aiglon allait-il lui ressembler ? Affolé par le ridicule de la situation, il chassa cette idée en se laissant guider par les instincts d’un vrai hobbit au petit déjeuner. Il se replongea par l'esprit dans les douces odeurs qui émanaient de la cuisine au petit matin. Mais aussitôt, il s’horrifia lui-même : il ne pensait plus qu’à une grosse omelette baveuse ! Il coula un regard vers l’aigle qui sembla n’avoir rien remarqué de son trouble et de sa honte.

Cependant, le lendemain, un nouvel et absurde réflexe de père vint le torturer : comment l’aiglon serait-il nommé ? Il interrogea bien sûr Celegwelwen, qui l’informa que les aigles changent de nom au fil de leur vie. Le thoroneg en reçoit un à sa sortie de l’œuf, puis se voit attribuer au fur et à mesure qu’il grandit, des appellations plus conformes à son caractère, ses aspirations, ses habitudes ou son statut.

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C’est ainsi qu’un matin pluvieux, se présenta au jour une boule de duvet beige, clignant des yeux derrière ses lunettes de plumes noires. La mère aigle s’extasia devant les prouesses de son oisillon pour se délivrer de la coquille. Gerry qui ignorait les formules en usage chez les aigles, lui présenta ses plus vives félicitations et souhaita pour le nouveau venu longue vie sur la Terre du Milieu.

Gerry précisa qu’il lui paraissait hautement souhaitable que le petit prît ses repas directement du bec de sa mère, et non de celui d’un étranger à sa famille et à son espèce – cela lui semblait primordial pour ne pas perturber le petit orphelin. Constatant que la grande Aigle ne se récriait pas, il avança également qu’il serait préférable que l’oisillon ne s’attachât pas trop à lui, puisqu’il devrait les quitter un jour… Cette dernière assertion ne provoquant aucunes représailles, Gerry affecta de considérer ce silence comme un assentiment tacite.

Le petit était un mâle, qui répondrait au nom provisoire de Corongwinig . Il s’affirma rapidement comme un chenapan accompli et tenace, mordant tout ce qui passait à portée, ruinant les couvertures et les coussins, et ne dormant jamais en même temps que Gerry. Rapidement les plumes du chapeau de notre hobbit furent réduites en charpie. L’aiglon supportait les sermons maternels, que Gerry jugeait ni assez fréquents, ni suffisamment énergiques.

Pourtant la mère aigle sévissait de temps à autres, sans jamais rudoyer l’oisillon, qui fortifiait de jour en jour. Il semblait qu’elle était comprise sur le moment, sinon obéie dans la durée. Un matin qu’en l’absence de sa mère, l’oisillon s’était montré particulièrement irrévérencieux envers le fond de culotte de Gerry, notre hobbit dut sévir et donna une tape sur le bec de l’agresseur. Dès lors, leurs rapports s’assainirent. L’oisillon offrit même sa première plume au hobbit avec insistance. Celegwelwen informa incidemment Gerry qu’un cadeau en retour serait apprécié. Notre héros se rappela alors la prédilection de la grande aigle pour le métal et les objets brillants.

Il sacrifia donc deux boutons dorés de son beau gilet et les remit solennellement à l’oisillon. Puis il attacha sa belle plume de jeune aigle à son chapeau.
-« Vous êtes désormais ‘Frères d’aire’ ! », dit Celegwelwen en se penchant vers le hobbit, qui reconnut une nuance de fierté dans le crissement rocailleux de son hôtesse.
-« Je me sens très honoré, répondit-il. Qu’est-ce que cela implique ?
- Les frères d’aire prennent leur envol de conserve.
- Chère hôtesse, il ne vous a pas échappé que le hobbit manque cruellement d’ailes ? », demanda Gerry avec quelque alarme.

La grande aigle acquiesça dans un triste silence. Le hobbit s’en voulut et demanda :
- « Ne puis-je rien faire d’autre pour mon frère d’aire ? N’y a-t-il rien dont vous ayez particulièrement besoin ?
- L’aigle a besoin de son aigle consort. Mais il est trop tard pour Landroval. Et en cela le frère de mon aiglon n’aurait pu apporter son concours… »

Gerry insista pour savoir toute l’histoire. Elle touchait de près la guerre contre les géants. Sans être tout-à-fait simples d’esprit ni foncièrement méchants, les géants se comportaient de façon incongrue et grossière. Par exemple, excités par les éclairs lors des nuits d’orage, ils étaient capables de s’envoyer des rochers à la tête d’un versant à l’autre des montagnes, pour le simple plaisir de s’ébrouer sous la pluie dans l’air électrisé ! D’ordinaire les géants se montraient distants et indépendants, ne causant des tracas que lorsque leurs jeux menaçaient les aires des aigles. Il s’ensuivait alors une escarmouche ou quelques confrontations sporadiques quoique violentes. Mais pareille guerre ne s’était pas produite depuis des lustres.

-« Les géants sont donc des créatures viles, comme les trolls ou les gobelins ?, demanda Gerry
- Non pas. Les géants sont fils du volcan, des enfants de fer et de limon, vifs et ignorants de leur force. C’est la vitalité et non la malveillance qui les anime d’ordinaire. Et pourtant ils sont dangereux. »

Cette guerre avait commencé le jour où un jeune géant avait dérobé un œuf à une famille d’aigles. Il avait trouvé cet ovoïde roulé par hasard et sans casse au pied d’un éboulis envahi par les mousses, et s’en était emparé avant que les parents aigles n’aient pu intervenir. Puis le jeune géant inventif avait imaginé un jeu de ballon avec ses camarades. Les géants se poursuivaient en faisant rouler l’œuf sur un terrain plat. Ils s’aidaient de l’extrémité souple de jeunes sapins déracinés dont ils se servaient comme d’une crosse pour pousser devant eux ce palet improvisé sur l’herbe tendre. Il semblait ne pas y avoir d’autre but que de s’approprier l’œuf le plus longtemps possible, mais ce jeu leur procurait apparemment un plaisir intense. De fait, il s’agissait des règles du jeu les plus compliquées qu’un géant ait jamais inventées…

Bien sûr les aigles horrifiés avaient tenté de récupérer leur petit, mais ils étaient allés d’échecs en déconvenues. Ils montaient maintenant une garde vigilante autour de la petite vallée mais leurs tentatives de reprendre l’œuf avaient toutes avorté, les géants s’interposant ou lançant des sapins à leur approche, riant dans leur inconscience. Mais il advint pire encore : le seigneur Landroval, le consort de Celegwelwen, avait été capturé lors d’une tentative et n’était jamais revenu vers son aire ! Gerry fut touché par cette triste nouvelle.

-« Je n’avais pas réalisé les malheurs de cette guerre… Je la comprenais comme une tradition épique et burlesque des contes. J’ai honte de ma légèreté… Si je pouvais vous aider… mais je ne connais pas les géants, que je n’ai jamais vus. »

Celegwelwen le considéra longuement de ses dures pupilles immobiles.
- « Gérontius peut-il voler aux géants l’œuf des aigles ? »

Pour un grand aigle, une telle demande constituait, plus encore qu’une entorse au code d’honneur, une incongruité quant à la mentalité très franche de l’espèce. Pour eux, la surprise et la ruse n’étaient admises en guerre qu’à condition qu’elles laissent à l’adversaire, si vil soit-il, une chance de se défendre. Mais l’œuf d’aiglon n’avait pas eu la possibilité de se protéger… Au cours de ces longs mois passés en compagnie de Gandalf, notre hobbit avait bien contre son gré et à son durable étonnement, senti croitre des sentiments de responsabilité et de compassion. Gerry, adoubé éclaireur par les Dùnedain, ne pouvait faire moins. Mais s’immiscer dans une guerre entre espèces libres le mettait mal à l’aise.

Aussi donna-t-il son assentiment en précisant qu’il ferait son possible pour ne blesser personne, s’il n’était pas lui-même écrabouillé dans l’affaire, et qu’il entendait que les hostilités prissent fin si tôt les aigles en possession de leur œuf.
- « Promettez-moi de ne poursuivre aucune vengeance ! », demanda-t-il.

La grande aigle acquiesça et se saisit du hobbit, qui n’eut pas le temps de se préparer au grand saut. Une fois de plus, il perdit connaissance. Les hobbits ne sont pas faits pour les grandes hauteurs, ni pour les vitesses extrêmes, de toute évidence.

Celegwelwen fendit les airs vers le mont aux géants. Il s’agissait d’un volcan éteint, dont les pentes basses très difficiles d’accès protégeaient un sommet conique de faible altitude. Des sources chaudes permettaient aux quelques familles de géants qui vivaient là, de survivre toute l’année. Les pentes supérieures, déchiquetées et couvertes de sapins, formaient comme une carène de navire flottant sur un lac de nuages. La grande aigle déposa le hobbit sur une éminence, le secoua un peu pour lui restituer ses esprits, et s’en fut vers les hauteurs pour observer et intervenir, le cas échéant.

.oOo.


Gerry se glissa furtivement vers les bruyères et y resta tapis un long moment. N’entendant aucun bruit suspect, il se risqua plus loin, et descendit vers le centre du vieux cratère. La végétation abritée du vent y prospérait sur un sol chaotique. Sous un chaud soleil d’altitude, les insectes menaient une sarabande effrénée en pillant méthodiquement chaque grappe de fleurs, comme Gerry se coulait parmi les mélèzes. Après une distance d’environ un sillon, il repéra des vibrations provenant du sol. Il s’approcha en catimini sur le tapis d’aiguilles de pins, et trouva une sorte de cheminée naturelle qui émergeait du rocher poreux. Des ronflements épouvantables en émanaient.

- « Par chance, les géants sont gens de bon sens, pensa-t-il : ils font une sieste au plus chaud de la journée. »

Gerry s’approcha encore. Les fumets domestiques des géants l’assaillirent alors – une suave fadeur d’étable relevée du piquant d’un terrier de putois, mais adoucie d’une odeur que Gerry ne reconnut pas immédiatement. Il s’éloigna en titubant et se dissimula dans les buissons. Aussi silencieux qu’un furet, il chercha l’entrée de la caverne. Il la trouva six toises plus loin, en contrebas. Deux géants y étaient vautrés, visiblement incommodés par la chaleur. Ils discutaient nonchalamment des occupations de leurs journées fainéantes :

-« Veux jouer balle – sapin !
- Jouer autre !
- Pourquoi pas jouer balle – sapin ?
- Beaucoup chaud. Balle bruit. Ppa dort avec balle. Pas jouer balle – sapin ! Jouer autre ! »

Leur parler commun s’avérait rudimentaire mais compréhensible. La similitude de cette scène domestique avec celles que devait vivre la Comté en ce moment même aurait fait rire le hobbit aux larmes, s’il avait eu une conscience moins aigue du danger.

Aussi grand qu’un homme adulte mais deux à trois fois plus large et lourd, le premier personnage, allongé sur des fougères, arborait une mine juvénile et contrariée. Son crâne entièrement chauve et ses joues glabres se coloraient d’orange lorsque l’énergumène s’échauffait, mais son teint naturel était d’un gris-rose délavé. Il portait une sorte de pagne en peau attaché à la taille par un câble de chanvre. Le second personnage qui semblait plus grand et se comportait comme l’ainé, portait une chevelure grise et filasse qui lui revenait sans cesse sur les yeux, qu’il avait d’un bleu des plus clairs.

Le jeune énergumène soupira, renifla et cracha de dépit. L’autre fut secoué d’un rire que le hobbit surpris trouva presque humain, quoiqu’assez grossier. Bientôt ils étaient assis côte à côte sur un tronçon de sapin, et concourraient pour le plus long crachat. Les voyant tous deux de face, Gerry réalisa qu’il s’agissait d’une fillette - Morrg - et de sa petite sœur - Dyya, presque un bébé - tant leur ressemblance était flagrante. Leurs traits enfantins et la taille relative de leur tête trahissaient des petits géants.

- « Quelle peut être la stature des parents ? » se demanda le malheureux hobbit.

Comme les enfants géants continuaient leur concours, il dut esquiver en catastrophe un crachat particulièrement volumineux. Cet évitement inopiné sembla donner l’alerte. Les nez raclés et re-raclés, et donc parfaitement opérationnels, humèrent aussitôt l’air surchauffé. Gerry battit en retraite juste à temps. Il s’engouffra dans un tronc creux et se rua vers l’autre extrémité. Il venait d’en sortir et de se dissimuler dans les fougères lorsque le tronc qui faisait son abri quelques secondes auparavant était soulevé comme un fétu de paille et inspecté sous tous les angles. Gerry n’attendit pas la fin de l’examen et se déroba habilement vers la pente.

Il déboucha sur une vaste cuvette peu profonde. La prairie, au milieu de la combe volcanique, gardait les traces des activités récentes des géants. Des sapins déracinés trainaient près d’un feu de camp gigantesque. Le foyer creusé était tellement profond que notre hobbit n’aurait pu en sortir. Les graminées avaient été couchées sur de grands espaces, probablement à l’aide des sapins, lors de parties épiques. Un peu à l’écart se dressait une haute table de pierre, entourée de tabourets de rochers. De par sa taille, l’ensemble paraissait comme la tombe d’un Roi des anciens hommes. Gerry repéra également deux autres sentiers qui montaient de la cuvette vers les pentes opposées. Il supposa que d’autres familles vivaient là-haut. Il se mit aussitôt en recherche, surtout autour des sapins.

Après une bonne heure d’investigations, il était en nage – la brise trop timide ne parvenait pas à le rafraîchir. Soudain lors d’une pause il réalisa que l’objet de ses recherches ne pouvait être là : la « balle » dont les enfants géants se languissaient était certainement l’œuf – elle avait été confisquée par le père de famille pour obliger les enfants à faire la sieste et à le laisser dormir tranquille !

Gerry revint à la caverne qu’il avait fuie, mais en prenant soin d’aborder en aval du vent. Il s’approcha subrepticement de buissons en fougères, à l’ombre des sapins. Les deux enfants avaient regagné leurs paillasses à l’entrée de la caverne, et discutaient des attaques récentes subies de la part des grands aigles.

- « Pourquoi pas jouer autre ?
- Rester maison dodo pas danger
- Grands oiseaux pas méchants !
- Grands oiseaux méchants ! Mma Bobo œil !
- Oui mais Ppa plus fort ! Jouer Grand oiseau attrapé ! Jouer attraper ?
- Non ! Rester maison dodo pas danger
- Bon manger grand oiseau ? »

Le dialogue continuait ainsi entre les deux enfants contraints de rester à l’abri. Gerry n’avait décidément aucune chance de pénétrer dans la caverne pour y récupérer l’œuf. Il hésita à se cacher pour attendre que les géants sortissent de la caverne. Mais alors les deux enfants désœuvrés emmèneraient probablement l’œuf pour jouer…

Dans ce cas mieux valait profiter de la sieste. Gerry remonta donc la pente à la recherche d’une autre ouverture. Guidé par les ronflements, il en trouva une, qui aurait pu se prêter à des reptations de cambrioleur. Mais de toute évidence ce conduit donnait directement au-dessus des dormeurs. Un peu plus loin notre hobbit découvrit une fissure, large et noircie. En s’approchant, il fut certain d’avoir trouvé le conduit d’échappement du foyer. Des odeurs de tourbe et de brûlé lui chatouillaient les narines. L’idée de descendre à l’aveuglette directement dans la marmite des géants ne l’enchantait gère, mais les effluves de suie froide et l’absence de fumeroles le rassuraient.

.oOo.


Gerry descendit en catimini dans la fissure, s’accrochant aux racines qui l’encombraient. Immédiatement couvert de suie, il attacha sa fronde à la plus solide et se laissa descendre lentement. Une fois au bout de la lanière, il hésita à se laisser tomber, mais après quelques secondes de pendule dans le noir, il reconnut qu’il n’y avait plus rien d’autre à faire, et chût dans le vide.

Heureusement il ne lui manquait que deux pieds de hauteur et la cendre était meuble. La cavité était sombre, comparée au sous-bois, et le hobbit s’acclimata lentement. Il se trouvait à l’extrémité d’un boyau assez fruste, où l’âtre brûlait sans doute en hiver. On avait dû l’obturer grossièrement en poussant un rocher au fond, car quelque-chose faisait écran devant le reste du conduit, laissant passer un mince jour de part et d’autre. L’odeur par contraste s’avérait bien plus forte qu’à l’extérieur – aux narines délicates du hobbit, un escadron d’orques n’aurait pu engendrer pire fragrance.

Gerry s’accroupit quelques instants, respirant difficilement dans le nuage de cendre que sa chute avait soulevé. Soudain il se figea – on respirait juste à côté de lui. Il se recula instinctivement et s’éloigna le plus possible de la bête. Car il n’en doutait pas, les géants avaient certainement relégué au cagibi quelque molosse en proportion de leur taille. Notre hobbit, pétrifié de terreur et en nage, s’attendait à tout instant à terminer comme apéritif de Houn [1].

Pourtant les secondes passèrent sans aucune bouchée, puis les minutes sans même une velléité de mastication. Le sifflement malaisé s’apaisa à mesure que retombait la cendre en suspension dans l’air empuanti. Ses yeux s’habituaient lentement à la pénombre et distinguaient une forme allongée, qui semblait se redresser sur le devant. Gerry s’approcha de l’ouverture qui faisait jour au sol, non loin de lui, entre la paroi et le rocher poussé là pour obturer le foyer. Il gratta la poussière et élargit de beaucoup le trou, ce qui accrut la lumière.

Devant lui se tenait un grand aigle, dans la posture qu’adoptait Celegwelwen pour couver son œuf. Gerry rassembla son courage et chuchota :
-« Mon nom est Gérontius, frère d’aire de Corongwinig, le rejeton de Celegwelwen et son consort Landroval… »

Gerry vit le cou de l’aigle se redresser et son œil étinceler de surprise et d’orgueil. Le hobbit fléchit le buste comme il l’avait vu faire au nid, et attendit que son salut déférent fût accepté comme une reconnaissance du lien vassalique qu’un jeune aigle établit vis-à-vis de son ainé. Le grand aigle lui rendit son salut, profondément intrigué. Il ne lui vint pas à l’esprit de remettre en cause cette surprenante déclaration. Les grands aigles, qui ignorent le mensonge, savent aussi le détecter chez autrui. Il éleva la voix dans un sifflement rauque :

-« Mon nom est Landroval, fils de Gwaïrohir et consort de Celegwelwen.
- Quelle bonne nouvelle ! Celegwelwen vous croyait mort ! Comme elle va être heureuse !
- Les géants m’ont abattu d’un coup de sapin. Ils sont devenus mauvais.
- Sauf votre respect, maître Landroval, je crois que les géants voulaient seulement défendre leurs enfants. Lorsque vous avez tenté de reprendre l’œuf des aigles, ils ont cru que vous menaciez les petits…
- Les géants sont devenus mauvais. Ils ont capturé un rejeton des aigles et s’en amusent. Maintenant ils se sont emparés du frère d’aire de mon oisillon.
-Je n'ai pas été capturé. Je suis venu ici incognito, comme un cambrioleur, pour reprendre votre rejeton. »

Le grand aigle ne répondit pas – la pudeur l’empêchait de formuler ses doutes quant aux capacités du hobbit. Que peut faire une si petite créature sans ailes ? Gerry insista :
- « Je me doute de ce que vous pensez, maître Landroval. Mais l’on a souvent besoin du plus petit qui soit . Pour commencer, je puis sortir d’ici et avertir vos frères que vous êtes en vie. Je puis faciliter votre évasion.
- Mon honneur est brisé. Ce qu’il en reste m’interdit de m’enfuir sans l’œuf de mes frères.
- Taratata ! Vous allez commencer par vous nourrir un peu, et vous verrez les choses plus clairement ! Le seul honneur qui vaille est de rester en vie pour attendre et saisir l’occasion d’une revanche. »

Le hobbit donna patiemment la becquée au grand aigle, lui concédant tout ce que contenait sa gibecière – lapin cuit, eau claire et ses derniers restes, miettes de gâteau et fruits secs. Ronflements et relents continuaient à filtrer dans leur réduit avec régularité par les interstices. Aigle et hobbit se confrontèrent longuement. Le hobbit avait un plan assez simple. Mais il devait pour le mener à bien surmonter deux écueils notoires. Le premier fut de convaincre Landroval que le véritable honneur était d’épauler sa compagne, non de rester prisonnier jusqu’à dépérir.

-« Une vie ne vaut rien mais rien ne vaut une vie ! », lança-t-il avec un ton de hobbit effronté.

Mais ce qui toucha vraiment le grand aigle fut l’argument de la responsabilité envers sa descendance :

- « Comment ferez-vous de votre fils un être libre et heureux, si vous ne désirez pas la liberté pour vous-même ? Votre devoir est de lutter pour lui comme pour l’œuf de vos frères, c’est votre seul honneur ! »

Ainsi la rustique éthique hobbite obtint-elle l’adhésion de Landroval. Gerry lui décrivit son plan pour subtiliser l’œuf, qui parut à l’aigle d’une limpide simplicité. Encore fallait-il que Landroval y participât, libre. C’est là que commençait la seconde et réelle difficulté. Notre hobbit exposa cette partie du plan - le grand aigle, comme il s’y attendait, fut horrifié. Gerry plaida longuement et fit valoir l’innocence et la naïveté des géants, ou tout du moins celle de leurs enfants :

-« Ils n’ont pas compris que leur balle est un être vivant. Ce n’est qu’un jeu pour eux ! Aussi vous prennent-ils pour d’odieux agresseurs ! »

Mais le grand aigle ne pouvait pas comprendre la satisfaction des géants, grands ou petits, à pousser devant eux un objet sphérique. A dire vrai, le concept même de jeu lui était étranger. Gerry fut contraint de le lui expliquer :
- « Le jeu, c'est tout ce qu'on fait sans y être obligé !
- Ces géants font le mal sans y être obligés… Le jeu est le mal ! »

A court d’argument, le hobbit répondit :
-« Je vous assure que les enfants des géants sont inconscients du mal qu’ils font. Je vous conjure au nom de mon frère d’aire, que vous n’avez pas encore rencontré, de faire comme je vous en prie. Je vais sortir d’ici et me tenir à mon poste. Le reste dépend de vous… »

Gerry déplaça des gravats dont il fit un tas, y grimpa et attrapa l’extrémité de sa fronde. Après un effort douloureux et une petite poussée de Landroval, il se trouva hors de la fissure. Il relaça la lanière de cuir et s’éclipsa sous les feuillages bas.

.oOo.


Il était temps ! Les ronflements s’étaient espacés et avaient fini par cesser. Dès les premières bribes de conversation des adultes, les jeunes géants se précipitèrent à l’intérieur avec espoir :
-« Balle-Sapin ! Balle-Sapin ! Ppa et GrrPpa jouer Balle-Sapin ! »

L’enthousiasme de la jeunesse se communiqua aux générations mûres. Malgré les admonestations de la matriarche, la famille gagna le terre-plein central du cratère et s’adonna aux joies d’une sorte de hockey sur gazon, aux règles frustes et assez instables. Gerry qui s’était embusqué en lisière du sous-bois, les observa deux longues heures durant, mais il n’eut jamais l’opportunité de s’approcher de l’œuf qui servait de palet. Une autre famille vint assister aux joutes, prêtant la main de temps à autres pour entraver les joueurs adultes, et se jetant dans la mêlée en brandissant leurs sapins. Si les équipes n'avaient pas constamment mis en danger la vie de l'oeuf, Gerry aurait presque pu se croire en pique-nique dans la Comté, lorsque les mamans éloignent les turbulents pour bavarder en paix, par un beau dimanche estival.

Enfin les parents demandèrent grâce, et tous rentrèrent au logis. La famille se restaurait de mets froids, regrettant la mobilisation de l’âtre familial comme prison. C’est ainsi que le grand aigle, pris à parti, entama, à l’encontre de sa nature la plus profonde, une conversation pleine de duplicité avec ses geôliers :
-« L’aigle que voici s’est montré méchant. Mais l’aigle s’estime suffisamment puni.
- Quoi que dit l’aigle ?
- L’aigle a été méchant. Mais aigle assez puni !
- Aigle rester foyer. Toujours puni.
- L’aigle a été puni injustement. L’aigle souhaitait seulement retrouver le petit des aigles !
- Petit aigle pas chez Géants ! Aigle méchant ! »
L’impasse se profilait… Ces abrutis patauds et menteurs refusaient de reconnaître leurs torts. Mais Landroval ravala sa fierté et biaisa, se rappelant l’approche proposée avec insistance par le hobbit :
- « L’aigle a été méchant. L’aigle offre d’être puni en faisant jouer les enfants géants ! »

Sur la face grise et rose du géant contrarié, la stupéfaction céda le pas à la satisfaction. Son adversaire admettait sa défaite et acceptait de s’humilier. Mais un fond de méfiance le retenait :
-« Quel jeu ? »

Puisant dans les fines sensations du haut vol, Landroval broda autour du jeu sans le décrire vraiment :
- « Une glissade qui vous emmène au firmament, un jeu qui vous fait Roi des montagnes, un souffle qui vous emplit les poumons de vif espoir, un jeu qui s’élève au-dessus de tous les autres, un flux brut qui vous gonfle le cœur, … et un jeu que les géants ne peuvent pratiquer seuls ! Le chevauche-montagne ! »

Les petits géants n’avaient pas suivi la rhétorique savante du grand aigle, mais leur instinct ne les trompait pas : ce jeu devait être sensationnel, encore que leur vocabulaire imagé les aurait plutôt portés vers le qualificatif « Grrr-wow ». Un grand sourire et des yeux brillants avaient vite remplacé leur air hagard. Ils se pendirent aux basques de chamois de leur père et scandèrent en cadence :
« Cheval-montagne ! Cheval-montagne ! Cheval-montagne ! …»

Le père géant avait d’ores et déjà perdu la partie. Sous l’œil goguenard de son épouse, il eut beau feindre de ne pas comprendre, refuser tout net, repousser à plus tard, invoquer sa grande fatigue, agiter la peur des aigles, considérer les dangers, prétendre avoir quelque chose de plus important à faire – il dût céder.

L’aigle fut retiré sans ménagement de son réduit et interrogé derechef. Il en dit le moins possible, mais il laissa entendre qu’il fallait se rendre au bord du cratère, au sommet de la pente externe du volcan, et qu’alors le jeu commencerait. Bâillonné d’un chiffon d’une propreté douteuse, Landroval se retrouva les pattes entravées d’une longue corde que le père géant tenait fermement.

L’héroïque lignée de sportifs se rendit au point le plus haut de la montagne des géants. Etaient présents GrrPpa, Ppa, Morrg et Dyya, leurs basques de cuir en main. Les amis et cousins, qui gîtaient de l’autre côté du cratère, ne furent pas conviés à la première, preuve que Ppa et GrrPpa, bien que curieux et excités, voulaient tout de même s’assurer qu’ils maîtriseraient la technique avant d’en faire assaut public de vantardise. Le père s’institua premier volontaire – pour des raisons de sécurité indiscutables - au grand dam de ses filles mais à l’évidente satisfaction de son beau-père GrrPpa, que l’expérience et une longue pratique des ecchymoses ludiques avaient rendu prudent.
Le grand aigle se percha sur ses épaules, et sans lâcher la corde, Ppa lui saisit les pattes. Alors Landroval étendit ses ailes dans la brise. Aussitôt le géant se sentit flotter. Le grand aigle se pencha en avant et - hop ! - l’équipage sauta dans la pente et les voilà partis sous l’ovation des jeunes géantes. Ppa dévala la déclivité, accroché à son frein naturel. Ce ne fut pas une mince affaire pour Landroval de diriger son fardeau et lui communiquer une sensation de légèreté, tout en l’empêchant de freiner sur la neige et en évitant les obstacles, tant les congères molles que les dangereux rochers. Bien entendu le géant adulte, d’une masse considérable, ne pouvait être enlevé dans les airs. Après une minute de descente, le grand aigle accentua opportunément une faute de Ppa et l’équipage tomba dans la neige.

Le père géant, enchanté de son exploit, se releva radieux. La première frayeur passée, cette harmonieuse et aérienne glissade l’avait diverti. Le bouquet final dans une gerbe de neige avait été positivement délectable. Cela ne valait pas un bon vieux concours de lancer de rochers par temps d’orage, mais ce jeu occuperait les enfants sans grand risque.

Sous les vivats d’une foule réduite mais excitée et envieuse, Ppa, l’aigle sur son dos, remonta la pente à grand pas, montrant par là son irréprochable condition physique. De retour au sommet, en nage et époumoné, il dut régler l’inévitable dispute et attribua à Morrg le privilège de la descente suivante, au prix d’un beau-père froissé et d’un bébé animé d’une rancœur éternelle.

D’émotion, la jeune géante claquait des dents – les géants n’ont pourtant jamais froid. Elle se jeta dans la pente avec détermination et une certaine dose d’inconscience. Landroval n’eut aucune difficulté à guider et accompagner son nouveau fardeau, souple et confiant, qu’il aurait pu tenter d’emporter au loin. Mais le comportement de cette famille le laissait penser qu’ils se montreraient inoffensifs pourvu que l’on gardât leurs jouets à distance. Dans sa grande sagesse, Landroval renonça à la vengeance.
Aussi se contenta-t-il, à la faveur de la chute de fin, de se débarrasser du chiffon qui entravait son bec. Alors que Morrg peinait en gravissant la pente, Landroval, d’un coup de bec, sectionna la corde qui le retenait, s’envola sans coup férir et s’en fut hors de vue de la famille, outrée de ce manque de courtoisie et de sportivité.

Ppa mit plusieurs minutes à réaliser qu’il s’était fait berner. Son beau-père l’accabla de sarcasmes, alors que la petite Dyya fondait en larmes et se répandait en imprécations sur sa grande sœur qui revenait penaude.

Le père géant fut contraint d’offrir à sa petite fille une séance de compensation. Il s’allongea sur le dos, les pieds dans la pente, et assit son rejeton en pleurs à califourchon sur son ventre. Puis il dévala la pente comme s’il eut été un tronc de sapin creusé – que l’on nomme « Schlitt » chez les géants. C’est donc après une descente qui lui rafraichit le séant, suivie d’une remontée éprouvante, sa petite fille sur les épaules, que Ppa se résolut à revenir au logis.

Appréhendant la confrontation, il eut la surprise d’y trouver une épouse satisfaite, qui le félicita d’avoir rendu sa liberté à leur prisonnier :
-« Guerre méchante. Plus méchante que grand aigle ! Et foyer disponible maintenant ! »

Ppa en fut reconnaissant envers son épouse, car son beau-père dut cesser ses jacasseries malveillantes, et il bénéficia d’un ragoût chaud pour le dîner. Grandi par ces lauriers inattendus, le géant père, magnanime, proposa aux enfants une petite partie de balle-sapin. Les dernières traces de mécontentement s’évanouirent lorsque le père prit l’œuf sous son bras et les entraîna vers le terre-plein central.

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Mais Gerry veillait au grain. Il avait assisté de loin à l’évasion de Landroval et s’était posté pour le second volet de son plan. Embusqué dans les fourrés, il guettait le passage de la famille, dont il ne doutait pas qu’elle aurait besoin de se consoler après la perte de son nouveau jeu. Le hobbit n’eut pas longtemps à attendre. Le géant, haut comme un sapin de dix ans, emmenait Morrg par la main droite et portait Dyya assise sur son bras gauche, ânonnant de curieuses onomatopées sur une cadence répétitive. Il chantait ! Le grand-père suivait en ronchonnant. Gerry les laissa passer puis se rendit à leur suite à l’orée du bois, près du terre-plein central. Il entreprit mille ruses pour progresser sans être vu, et parvint à se dissimuler dans un amas de fougères tout près de la table des géants.

Pendant que le jeu battait son plein, avec son lot de cris et d’encouragements, notre hobbit scrutait sans cesse le ciel. Enfin, il aperçut ce qu’il cherchait : Landroval était revenu, porteur du cadeau de la paix. Le grand aigle s’établit en vol stationnaire sur les courants ascendants et attendit. Gerry, de son côté, sortit de sa cachette et se faufila silencieusement vers la table des géants. Il eut du mal à grimper sur le banc de pierre. Une fois installé là, il resta dissimulé et observa le jeu.

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Au bout de quelques minutes, la chance lui sourit : les joueurs avaient poussé l’œuf, au point diamétralement opposé à la table, en terrain bien découvert. Gerry, le cœur battant la chamade, grimpa sur la table, se racla la gorge et s’égosilla à la façon d’un bonimenteur de foire :
- « Bonjour à toutes et à tous. Par ce radieux soleil estival soyez les bienvenus au beau pré clair du pays de nos amis les géants. Approchez nombreux ! Je m’en vais vous conter l’historiette du Géant… Beaupré ! »

Comme vous le savez certainement à présent, notre hobbit ne se laisse pas facilement démonter. Mais en l’occurrence, il lui fallut une grande force d’âme et beaucoup de persévérance pour attirer l’attention sur lui et l’y garder exclusivement.
Vous ne sauriez imaginer ce que fut la surprise de la famille de géants. Jamais, de mémoire de GrrPpa, des humains ne s’étaient aventurés jusqu’ici. Si tant est que ce petit être vociférant soit vraiment humain. Ppa ne put trouver les mots – ce qui lui était fréquent – et restait stupéfié – ce qui était plus rare. Les deux enfants, qui avaient tantôt poursuivi un lutin chimérique, firent lentement le rapprochement.

Gerry poursuivait bravement ses anecdotes, sorties tout droit de son esprit prolixe :
-« …Tout petit notre géant rêvait de devenir chevalier. Il apprit à monter à cheval et fit une mauvaise chute qui lui valut –pauvre malheureux !- une singulière déformation du visage. Toute sa vie durant, ce handicap lui attira l’antipathie de ses voisins…»
Les quatre géants, les bras ballants, s’étaient tournés vers lui, avançant à l’allure lente de ceux qui rêvent éveillés. Gerry poursuivait son baratin :
- « … En âge d’être adoubé chevalier notre héros fut déchu de son statut d’écuyer. Le pauvre avait tellement grandi qu’aucun cheval n’était plus capable de porter un poids aussi immense. De toute manière ses jambes si longues trainaient par terre de chaque côté de sa monture…. »

Gerry s’égosillait toujours, gesticulant et suant à mesure qu’approchaient les géants, en scrutant le ciel du coin de l’œil :
-« … Un jour notre homme le plus grand du monde croisa l’homme le plus gros du monde. Il s’ensuivit une lutte sans merci où notre héros eut le dessous. Mais l’homme le plus fort du monde, touché par sa gentillesse et sa faiblesse, se promit de ne plus jamais abuser de sa force contre les plus humbles et fit serment d’allégeance au roi… »

Enfin Gerry aperçut Landroval qui fondait on ne sait d’où. Il reprit de plus belle, haussant la voix et gesticulant de façon expressive :
-« … En somme il eut de nombreux malheurs. A sa mère à qui il écrivait souvent, il terminait toujours par ‘’Ce sera mieux demain.’’ Pourtant notre héros s’éteignit avant d’avoir atteint sa majorité…»
Les géants avaient abandonné sur place sapins et œuf. Landroval atterrit silencieusement dans leur dos, déposant la pierre ovoïde confiée par Celegwelwen, et enlevant l’œuf véritable dans une rafale.

Mais les géants, absorbés par le spectacle insolite qui se donnait sous leurs yeux incrédules, ne remarquèrent pas la substitution. La pression aidant, notre héros, ne pouvant tarir un instant son flot de paroles, se laissa aller à des grivoiseries déplacées :
-« … Le pauvre géant Beaupré grandissait en permanence. On raconte qu’il intriguait beaucoup les dames, qui se demandaient si l’ensemble de son anatomie grandissait en proportion… »

Le grand aigle disparut de l’horizon du hobbit, qui commençait à douter de l’infaillibilité de son plan, alors que la troupe de géants s’approchait, comme hypnotisée par sa prestation.

.oOo.


Malgré ses doutes, Gerry continua pourtant, scandant ses bobards de plus en plus rapidement :
-« … du temps des rois, il entra dans une troupe de saltimbanques. Mais dans chaque château le pauvre devait se cacher, reclus, pour ne pas spolier le public des cours seigneuriales de la surprise que constituait son entrée en scène lors de la représentation. Camoufler un corps gigantesque n’est pas une sinécure et il vivait mal de devoir se priver de lumière la majeure partie de son temps. Non vraiment, mes chers amis, la vie de géant ne lui était pas facile… »

Gerry lançait ses dernières idées. Les géants n’étaient plus qu’à une vingtaine de pas – de géant.
-« … En conclusion - et Gerry hurla en insistant beaucoup sur le mot, à l'attention de qui pourrait l'entendre – je vous propose que soient remis à sa famille ses ossements qui furent – c’est beau dommage ! - trop longtemps conservés pour être exposés. On raconte qu’il continua même de grandir par-delà la mort… »

A ce moment précis, Landroval, qui avait pris de la vitesse en dehors du champ de vision de Gerry et des géants, surgit au raz de la crête du volcan. Approchant à contre-soleil, ses longues ailes aux extrémités puissamment digitées fendaient l’air avec vivacité. Gerry l’apercevant du coin de l’œil, joua le tout pour le tout – s’interrompant soudain, il désigna l’endroit où les œufs avaient été substitués, derrière les géants, et cria, mimant la consternation avec un art consommé:
-« Attention, un aigle vole votre balle ! »

Les géants, naïfs et bon public, se retournèrent d’un même mouvement, donnant à Landroval la seconde qui lui manquait pour happer et enlever Gerry vers le lointain. Une fois encore, le choc fit perdre connaissance à Gerry, mais il fut convoyé à bon port, avec l’œuf subtilisé sur l’esplanade. Quant aux géants, l’enlèvement du lutin par leur ancien prisonnier les laissa pantois et perplexes. Le farfadet de suie, une fois son étrange cérémonie terminée, considérait-il que le monde avait retrouvé son ordre naturel, disparaissait en emmenant le danger aquilin avec lui, et mettait ainsi fin à la guerre ?

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Ppa se précipita pour soustraire le jouet de ses enfants à la concupiscence supposée de l’aigle. Il fut très fier de le sauver, même s’il ne vit pas l’aigle. Par la suite il remarqua que ce ballon était nettement plus lourd et moins élastique qu’auparavant. En fait, il cassait souvent l’extrémité souple du sapin dont il se servait pour jouer. Le géant fut donc contraint de sculpter et consolider des crosses pour jouer en famille.

C’est ainsi que le noble sport de hockey sur gazon trouva son origine parmi les géants. C’est en tout cas ce que l’on raconte chez les hommes d’aujourd’hui. Bien sûr, la balle a évolué et s’est adaptée à la corpulence des joueurs, tout comme les crosses.

Pour ce qui est de la balle de Morrg et Dyya, leur mère finit par deviner que la lourde pierre ovoïde apportée par l’aigle était probablement un cadeau de paix, un gage d’équilibre en compensation d’un trésor perdu. Il n’y eut plus jamais d’affrontement entre aigles et géants.

Il semble que Gerry fut le seul à s’émouvoir des tendres retrouvailles de Celegwelwen et Landroval. Apparemment les grands aigles ne s’épanchent ni ne s’étreignent, du moins en public. Les témoignages d’affection, s’ils existent, sont confinés à la sphère strictement intime.

Si Celegwelwen montra quelques signes de satisfaction quant à délivrance de son consort, notre hobbit ne sut les reconnaître. La présentation du petit Corongwinig fut lente et formelle. Landroval laissa la boule de plumes lui mordiller le bec puis régurgita un peu de nourriture pour son rejeton.

Notre hobbit se rendit compte alors que la femelle Celegwelwen était plus imposante que son consort, même si Landroval apparaissait plus vif et musculeux.

Gerry, fourbu physiquement et épuisé moralement, grignota ses dernières réserves de biscuits des nains et s’endormit rapidement. Il put passer enfin une nuit tranquille et réparatrice, à l’écart sur la pente herbeuse. Au matin, Landroval lui apprit qu’il avait restitué l’œuf volé à ses parents. Les escadrilles des aigles exultaient de la fin de la guerre avec les géants et du recouvrement de l’œuf, mais Gwaïhir le roi des aigles était inquiet - le nord frémissait de rumeurs alarmantes. Aussi Landroval était-il convoqué pour un conseil le lendemain. En attendant, le grand aigle exprimait à Gerry la reconnaissance des parents de l’œuf sauvé et la considération de Gwaïhir lui-même. Il pria Gerry de nommer ce qu’il souhaitait en prix de son propre sang d’aigle.

En dehors de ses conquêtes féminines, notre hobbit était un garçon modeste. L’amitié des aigles tout-puissants lui semblait bien au-dessus de sa condition. Aussi ne lui vint-il pas à l’esprit de demander quoi que ce fut pour lui-même.
-« Maître Landroval, en tant qu’ami des nains de Dùrin, je voudrais solliciter de votre haute bienveillance, que vous fassiez ce qui est en votre pouvoir pour sauvegarder Barum-Nahal, le volcan des pères des nains.
- Nous veillerons comme nous l’avons toujours fait, et enseignerons la terreur aux créatures mauvaises qui s’en approcheront. Mais il nous reste à trouver la balance dans notre compte ! Celegwelwen a sauvé une vie de hobbit. Le hobbit a sauvé la vie d’un œuf et d’un aigle. Les aigles restent vos débiteurs…

- Oh mais pas du tout Maître Landroval ! En paiement de ma dette à Celegwelwen, j’ai accepté de m’occuper de son petit. C’est ce que j’ai fait – bien que ne l’ayant pas projeté d’avance – en vous aidant à trouver un moyen de fuir. Désormais vous pourrez remplir vos devoirs de père, infiniment mieux que je ne saurais le faire ! En outre vous êtes pour moitié responsable du sauvetage de l’œuf ! J’en déduis donc que nous sommes quittes. Cependant, j’aurais une demande pour l’avenir : dussiez-vous croiser un hobbit, vous saurez désormais le reconnaître. Pourrez-vous lui venir en aide en souvenir du frère d’aire de Corongwinig ?
- Nous le ferons certainement, quoi qu’il nous soit difficile de discerner le hobbit du lapin ! Mais vous parlez d’avenir. N’y a-t-il rien que votre propre cœur désire à présent ? »

Gerry ne releva pas le tout premier trait d’humour aigle dont Landroval l’avait gratifié :
-« Mon cœur désire revenir sur la terre ferme, auprès de la pâquerette et du renard, au pays de la petite personne que je suis.
- Vos deux vœux seront exaucés. »

C’est ainsi qu’un matin de la fin d’Urui, Celegwelwen transporta notre hobbit par les airs vers le « pays de la petite personne ». Comme à son habitude, le hobbit ne résista pas à la sensation de chute lors des descentes vertigineuses et s’évanouit rapidement.
Lorsqu’il retrouva ses esprits, la grande aigle veillait sur lui, au sommet d’un mamelon herbeux, au fond d’une vallée chaude et riante. Les sapins tout autour ne lui étaient pas familiers, mais le hobbit se trouvait à présent à une altitude propre à sa survie.

-« Sommes-nous bien dans la Comté ?, demanda-t-il avidement.
- Celegwelwen ignore comment se nomme cette partie du monde. Nous y connaissons fort bien une petite personne qui y vit. Les aigles nomment cet endroit la vallée évanouie, parce que ses habitants sont profondément insouciants des malheurs du monde alentours.»

Gerry reconnut dans cette description, qui convenait parfaitement à la Comté, la grande faculté d’observation des aigles. Il allait demander à son hôtesse de le rapprocher des habitations, mais il se souvint quel sort les pâtres réservent aux aigles lorsqu’ils approchent trop des troupeaux. En outre l’envergure de son amie allait certainement effrayer tout le voisinage. Il résolut donc de n’en rien faire et d’accomplir le reste du chemin à pied.

-« Par où vit la petite personne que vous connaissez ? », demanda-t-il pour s’orienter.

La grande aigle lui désigna le sud, à travers les bosquets. Enfin ils se quittèrent, non sans larmes du petit hobbit. La majestueuse Celegwelwen s’éleva vivement dans le firmament.

- « Souffle bonne brise sous vos ailes au-dessus des orages ! », cria-t-elle en laissant tomber une belle plume blanche et noire.

- « Merci, répondit Gerry qui avait retenu la réponse appropriée, Puissiez-vous trouver les ascendants propices jusqu’à votre aire ! »

.oOo.

FIN


Notes
[1] Huan est le nom d’un noble chien qui aida un héros du premier âge à vaincre les loups-garous du seigneur des ténèbres. C’était un nom de chien très courant dans les royaumes des Dùnedain, et les hobbits ont perduré dans cette habitude. Aussi dans l’imaginaire collectif de la Comté, un molosse menaçant porte-t-il souvent le surnom de Houn, qui est la forme hobbitique de Huan. Peut-être est-ce là l’origine du nom commun « Hound » en anglais ?

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arts/nouvelles/cadrich_chiara/les_monts_de_brumes.txt · Dernière modification: 06/10/2017 10:49 par Dαεrοη
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