Commentaire sur l'essai : Le mystérieux roi Bladorthin

Lien vers l'essai : Bladorthin

Commentaire de Damien Bador

Quoi ?

« Blad- (base PALA « large »), cf. bladwen « une plaine », blath « large », etc. »

En fait, le préfixe serait plus vraisemblablement #Bladh- (mais voir plus bas).

« Il semble des plus plausible que horoth/hortha- puisse produire un adjectif *horthin « âgé, vieilli » qui, dans un mot composé, pourrait donner exactement l'élément -orthin recherché. »

C'est ingénieux, mais ce n'est pas nécessairement vrai. Sauf erreur, h- ne peut muter qu'en ch-. On aurait donc plutôt #Blad-chorthin, qui n'a aucune chance de produire Bladorthin… Maintenant, il n'est peut-être pas obligatoire que le deuxième élément du mot composé subisse une mutation : d'où alors #Bladh-horthin > #Bladhorthin > (?) Bladorthin (cf. Enedhwaith > Enedwaith).

« Le véritable sens du nom Bladorthin serait donc « largement âgé », ou, plus librement, « très âgé ». Il s'agirait donc tout simplement de la traduction gnomique de l'anglo-saxon Orald, qui revient dans Le Seigneur des Anneaux comme l'un des noms donnés à Tom Bombadil. »

En revanche, on peut réfuter cette affirmation. blath a bien la signification « large » et pas « très, beaucoup ». Si l'on peut admettre l'étymologie ci-dessus, la signification serait alors plutôt « large (i.e. gros, massif ?) et vieux » (ce qui peut certes renvoyer à l'image de Gandalf dans le SdA : « Gandalf was shorter in stature than the other two; but his long white hair, his sweeping silver beard, and his broad shoulders, made him look like some wise king of ancient legend » (II:2), mais certainement pas à sa description dans les premières versions du Hobbit : « petit homme ». Il faudrait vérifier dans les HotH quand Tolkien décida d'enlever l'adjectif « petit » pour qualifier Gandalf.)

« Le nom de Bladorthin semble toutefois plus difficile à interpréter en sindarin. Ni horoth ni Blad- ne semblent avoir subsisté au-delà du stade gnomique, aussi devons-nous, pour l'insérer dans le contexte du Troisième Âge, supposer que son nom est d'origine nandorine, voire avarine. »

Pas nécessairement. La première partie du nom s'accorde bien à la phonologie et à l'évolution du sindarin, même si le terme lui-même n'est pas attesté. En revanche, il est vrai que -(h)orthin aurait eu peu de chance d'être conservé sous cette signification, étant sans doute trop proche de ngorthin ou hoth.

Mais la situation se complique. Parce que les Étym. contiennent justement le terme nold. hortha-[i] « presser, se dépêcher » (KHAR), dont un dérivé [i]#horthin pourrait être envisageable. Mais la signification du nom serait assez obscure. Peut-être plus intéressant, le terme ilk. urthin, dérivé de WATH « ombre ».

Au final, le candidat le plus vraisemblable reste tout simplement… orthin, pl. du dor. orth « montagne » (ÓROT). Après tout, Tolkien précise (PE 17, p. 54) que ni les Nandor ni les Avari ne connaissaient l'usage de la vigne. Si l'on associe Bladorthin avec le Dorthonion, on obtient une double concordance. L'usage de la vigne n'a pu pénétrer aussi loin à l'Est que par les Sindar fuyant le Beleriand lors de sa submersion. Fuyards dont le père de Thranduil, originaire de… Doriath, faisait partie. Et les Elfes du Royaumes sylvains sont justement connus pour importer du vin de Dorthonion. En outre, Didier a montré de façon convaincante qu'il fallait sans doute situer le Dorthonion non loin de la mer de Rhûn, endroit le plus à l'est où l'on peut voir des montagnes sur la carte du SdA.

Bladorthin pourrait alors simplement être le roi « des vastes montagnes » ou peut-être plutôt « des hauts plateaux », si l'on tient compte du fait que le radical PALA est en rapport avec les plaines.

Qui ?

En rapport avec l'origine elfique, qui est certes improbable mais ne peut totalement être rejetée :

« Les rois et royaumes des Elfes Lumineux sont tous recensés. Bladorthin ne pourrait donc être qu'un Elfe Sombre. Mais un Elfe Sombre n'emploierait pas un nom clairement gnomique. »

Voilà qui est contestable. On voit notamment les Elfes de Lórien porter des noms sindarins ou même quenyarins (cf. Rúmil de Lórien), alors qu'ils sont sans doute d'extraction nandorine ou avarine.

En outre, si le père de Thranduil vint s'installer au nord de la Forêt Noire, il n'est pas inenvisageable qu'un de ses compatriotes soit parti plus loin vers l'Est et le Sud, et ait fondé une petite colonie non loin de la mer de Rhûn (noter à ce propos la présence d'une forêt de taille assez significative sur les bords de cette mer). Cela contribuerait évidemment à expliquer pourquoi les Elfes de Thranduil sont en contact avec un peuple aussi lointain. Mais cela ne cadre peut-être pas avec le qualificatif de « grand roi ».

« Les royaumes elfiques du Troisième Âge ne maintenaient pas d'armées régulières : Bladorthin n'aurait donc pas eu à commander un nombre aussi significatif de lances. »

La capture des Nains de Thorin et la venue par la suite de Thranduil à la tête de troupes manifestement conséquentes à la bataille des Cinq Armées prouve évidemment le contraire.

« Par-dessus tout, aucun Elfe respectable, fût-il sombre, n'aurait commandé ses armes à des Nains ! »

C'est pourtant ce que faisait jadis Thranduil (mais là, effectivement, on peut supposer que des survivants du massacre de Doriath répugnent à le faire). Noter également le coutelas de Curufin, œuvre de Telchar.

Aussi, même si certains arguments ci-dessus paraissent assez faibles, il y une tendance à admettre que Bladorthin ne soit pas un Elfe (noter en outre que la lance est une arme qui n'est presque jamais mentionnée comme étant utilisée par les Elfes, à l'exception des Vanyar, les « Elfes à la lance » 1) ).

Quand ?

En ce qui concerne l'époque, la seule chose que l'on puisse dire, c'est que Bladorthin vécut avant la venue de Smaug en Erebor :

  • Si ces lances étaient suffisamment fameuses pour que Thorin s'en souvienne, elles on pu être forgée à une époque extrêmement antique, puis être emmenée par les Nains dans leurs exils successifs.
  • Il n'y a aucune preuve que la première colonisation d'Erebor se fit sans que les Nains aient des contacts avec d'autres peuples. Deux cents ans passés sans communiquer, ça ferait long.

Où ?

La localisation aux alentours des rivières Celduin et Carnen est logique, rien à redire. Par contre, rien ne prouve que Bladorthin n'ait pas régné au niveau du confluent entre les deux rivières (et que les seigneurs de Dale n'aient été ses vassaux). Que Bladorthin ait été puissant, soit. Que son royaume ait perduré après sa mort, c'est une autre affaire.

Par exemple (et ceci n'est qu'une autre façon de considérer les éléments connus), on peut imaginer que le royaume de Bladorthin ait été sous la menace d'une invasion. Bladorthin commande des armes. Malheureusement, l'invasion a lieu plus tôt que prévu, son royaume tombe. Seule subsiste une seigneurie isolée (Dale), car les envahisseurs n'avaient pas envie de se mettre à dos leurs puissants voisins Nains. Évidemment, Bladorthin n'a pas eu le temps de régler les armes. Une autre possibilité est que Bladorthin ait été en train de lutter contre une invasion lorsque tomba Erebor : il n'aurait pas pu envoyer de troupes, car ses ressources étaient pleinement mobilisées ailleurs. On peut même imaginer que perdre l'appui des Nains lui fut fatal, ce qui expliquerait la disparition de son royaume entre temps.

Enfin, il y a la possibilité que Bladorthin ait régné dans des terres en bordure de la Forêt Noire, dans ce que Tolkien appelait “the East Bight”, puisque les “Northmen” qui furent les alliés du Gondor étaient originaires de cet endroit.

Pourquoi ?

Sur la traduction de John D. Rateliff de Dorwinion en « Young-land country » : Dorwinion peut effectivement se décomposer en dor-win-ion.

  • -ion est une terminaison de lieu bien connue (cf. Region, Eregion, etc.)
  • dor « pays » est aussi très bien attesté, surtout comme suffixe (Eriador, Gondor, etc) mais aussi comme préfixe (Dor-en-Ernil)
  • win est clairement le même élément qu'on trouve dans Vinyalondë « le nouveau port ». PE 17, p. 191 donne bien le radical √WIN : q. vinya adj. « jeune » (sind. gwein) ; q. víne « jeunesse » (sind. gwîn).

Donc c'est logique que le PE 17 (p. 54) propose « Pays de la jeune-terre » (noter aussi la solution alternative « Pays de/du/des Gwinion »). Ce qui est intéressant, c'est la précision : « probablement loin au sud plus bas sur la Rivière Courante ».

L'alternative suggérée par Tolkien « Terre de Gwinion » semble en fait vouloir dire que « Gwinion » comme mot indépendant ne signifierait pas « terre jeune » (de fait, l'élément win « jeune » dérivant de √WIN, il ne peut former une initiale en g).

C'est donc peut-être un mot avec une toute autre racine que nous avons ici. Bien qu'il ne soit nullement explicité par Tolkien, le lien entre le Dorwinion et la vigne suggérerait qu'il s'agit bien d'un mot pour désigner la plante, son fruit ou son produit.

Noter l'existence d'une racine GWEN dans les Étym. (dérivés : q. wenya « vert, jaune-vert, frais », win « verdeur, jeunesse, fraîcheur » ; ilk. gwên « verdeur », gwene « vert »).

1) MR, p. 164, cf. LRW, p. 215
 
essais/commentaires/bladorthin.txt · Dernière modification: 11/04/2017 10:05 par Druss
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