Le génie de Tolkien

Compte-rendu de l'après-midi Tolkien au festival des Étonnants Voyageurs de Saint-Malo

Ce samedi 7 juin 2014, la 25ème édition du festival international du livre et du film des Étonnants Voyageurs de Saint-Malo ouvrait ses portes. Parmi une programmation très diverse de films et de rencontres littéraires, on trouvait un après-midi complet dédié à J.R.R. Tolkien. Dès 14h30, le film Tolkien, des mots, des mondes de Simon Backès était diffusé en avant-première suivi d'une table ronde de spécialistes. En voici le compte-rendu.

Le film « J.R.R. Tolkien, des mots, des mondes »

L'après-midi se déroule au sein du Théâtre Chateaubriand, au cœur de Saint-Malo. Dès 13h30, la salle de 300 places a commencé à se remplir et vers 14h15, heure où les différents intervenants arrivent finalement, la plupart des places sont déjà toutes prises.

Simon Backès, visiblement intimidé de voir autant de monde se presser voir son film nous le présente succinctement. Il remercie d'abord le public et le festival puis la chaîne franco-allemande Arte, qui a commandité le documentaire. C'est le tout premier film autour d'un écrivain dont il est chargé et selon ses dires, Tolkien étant « une montagne », l'exercice s'est révélé plutôt périlleux, notamment pour faire tenir un maximum d'informations dans une durée standard (55 min à 1 h) pour la télévision (cependant, il précise que la version DVD à paraitre en décembre 2014 devrait être un peu plus longue). Le film s'axe selon deux lignes : Tolkien est connu et reconnu mais l'imagerie actuelle (sous-entendu les films de Peter Jackson, principalement) a recouvert l'homme simple. Le film jonglera donc entre ses deux aspects : Tolkien a eu plus de succès qu'escompté au départ, pour un simple professeur oxonien.

Simon Backès finit sa présentation en précisant cependant que son documentaire vise bien entendu le grand public qui ne connaît pas bien Tolkien et qu'il existe pour réduire certains a priori sur cet auteur et son œuvre : Tolkien ce n'est pas que des chevaliers en armure qui tapent sur des dragons.

Le documentaire s'ouvre sur la voix de Tolkien récitant le poème de l'Anneau Unique puis enchaine sur une présentation de l'auteur par une voix-off, présentation qui est l'extrait présent sur le site des Étonnants Voyageurs :

Pratiquement seule point négatif du film, l'utilisation de la fausse carte de David Day plutôt qu'une carte de la main de Tolkien pour commencer ce film… mais ce n'est vraiment que pour pinailler car ce genre de détail n'est visible que pour quelqu'un d'averti. L'introduction se termine avec le professeur Léo Carruthers (que l'on voit dans l'extrait ci-dessus), constatant que si l’œuvre de Tolkien a tant de retentissement c'est notamment parce que l'humain en est le cœur.

On embraye alors sur la bande-annonce du film de La Communauté de l'Anneau de Peter Jackson et des images de fans costumés ou brandissant des pancartes, autant de preuves de ce succès…

… pour finalement aborder le thème principal du film : Tolkien l'auteur, un homme simple.

On entre dans le vif du sujet par un extrait de reportage de la BBC de 1968, où l'on voit Tolkien évoquer comment lui est venu l'incipit du Hobbit, alors qu'il corrigeait un paquet de copies. Alors qu'il annonce avoir été à deux doigts de mettre 5 points de plus à l'élève lui ayant laissé une feuille blanche pour divaguer, la salle rit à l'anecdote. On sent le plein intérêt de l'audience. Sur fond d'illustrations de Tolkien pour le Hobbit, un enfant lit la version française du même incipit, dans sa nouvelle traduction. Le narrateur explique que chacun d'entre-nous peut se retrouver dans Bilbo Bessac, qu'il soit enfant ou adulte projetant son enfance dans le personnage. Mais surtout, Bilbo c'est Tolkien lui-même, la preuve est faite par la lecture de la lettre 213 : « En fait je suis un hobbit, en tout sauf en taille… »

Le narrateur aborde rapidement l'amour de Tolkien pour la nature et notamment pour les arbres, en évoquant le pin noir d'Oxford que l'auteur affectionnait tant puis en lisant une lettre (Lettre 165 ?) où Tolkien s'épanche sur cet amour pour la flore.

Après un bref écho de vieil-anglais, une lecture d'extraits du texte Beowulf, peut-être lus par Léo Carruthers, pour nous indiquer la position de Tolkien au Merton College, le film nous amène un extrait de Tolkien récitant le chapitre 5 du Hobbit, la rencontre entre Bilbo et Gollum. Cet extrait nous permet d'aborder le sujet des œuvres écrites pour ses enfants.

Deux lettres du Père Noël sont ainsi lues et présentées en images (lettres de 1928 et 1932) puis le narrateur revient au Hobbit, avec les illustrations de Tolkien en fond. L'histoire de la publication du Hobbit est ainsi racontée, en mettant l'accent sur son succès immédiat qui permet à Tolkien d'envisager la publication du Silmarillion. On voit alors une succession des très beaux manuscrits du Silmarillion avec l'écriture très particulière de Tolkien. Un extrait du documentaire anglais Tolkien : un portrait de John Ronald Reuel Tolkien est alors intégré, où Christopher Tolkien parle du Silmarillion et des problèmes rencontrés en 1938, lorsque son père soumet deux textes à son éditeur qui les refuse au prétexte que l'un des lecteurs-tests a eu le sentiment de lire l'Ancien Testament.

Le début de l'Ainulindalë, introduction du Silmarillion, est lue puis un extrait de Tolkien parlant de ces légendes est diffusé. On passe alors à l'histoire de la rédaction du Seigneur des Anneaux, quasiment année par année de 1938 à 1944, par des lectures de lettres de Tolkien principalement à son fils Christopher, sur fond d'images d'archives de la Seconde Guerre mondiale et d'images des cartes et manuscrits du roman. La narration met particulièrement l'accent sur le fait que Le Seigneur des Anneaux a été écrit pour Christopher. Quelques lignes du premier chapitre du SdA sont lues puis le narrateur aborde son succès phénoménal et notamment auprès de la mouvance hippie des années 1960. Cette partie se finit sur une lecture d'un passage décrivant Fendeval, la demeure des elfes d'Elrond.

Le documentaire aborde maintenant le sujet des mythes anciens sous-jacents à l’œuvre. Léo Carruthers explique qu'il n'y a pas à connaître ces mythes ou même à savoir que Tolkien s'en est inspiré pour trouver son plaisir à la lecture de son œuvre, mais que le plaisir en est exalté si c'est le cas. Le public découvre ainsi que Tolkien a baigné dans cette passion typique du XIXème siècle pour le médiévalisme et a ainsi pu découvrir ces mythes via des auteurs comme Andrew Lang ou Williams Morris et les pré-raphaëlites. On y parle notamment de la légende de Sigurd et des mythes arthuriens. Le narrateur lit alors le passage de la conférence Du Conte de Fées où Tolkien explique avoir plus apprécié les histoires d'Indiens Peaux-Rouges et les légendes arthuriennes et nordiques que L'Île au Trésor de Stevenson, ce qui nous permet d'enchaîner sur l'enfance de Tolkien.

Le film explique rapidement les premières années de vie de Tolkien à Sarehole, sur des images de comédiens en costume d'époque. Le sujet de sa mère lui enseignant les langues et ses aventures campagnardes avec son frère Hilary sont abordés. Une belle scène de deux jeunes enfants en chaperon (censés rappeler les deux frères) faisant la rencontre d'un mystérieux cavalier noir vient ponctuer la narration. De Sarehole, la famille déménage à Birmingham ; l'occasion de mettre l'accent sur les tours de Birmingham qui auraient pu donner des idées au futur écrivain. Mais surtout, on nous présente la découverte du gallois, sur des images d'archives représentant les fameux wagons sur lesquels Tolkien a découvert la langue ; puis la découverte du vieil-anglais par l'intermédiaire de Beowulf à la King Edward's School.

On aborde ainsi le sujet cher au cœur de Tolkien : les langues. Cette partie débute par un extrait de Tolkien écrivant en tengwar puis Léo Carruthers évoque cet aspect de la vie de l'écrivain. On assiste ensuite à un autre extrait, cette fois-ci de Christopher Tolkien, lequel explique que le quenya est la vraie langue de cœur de son père. La voix de Tolkien récitant le poème Namarië se fait alors entendre, sur une image d'une jeune femme habillée en elfe au bord d'une étendue d'eau (que des Tolkiendili bien avertis reconnaissent comme étant une certaine Elisa Bes ou Kendra, ancienne membre de Tolkiendil et membre de la Compagnie du Dragon Vert).

De l'enfance de Tolkien, le narrateur glisse vers son adolescence, marquée par la mort de sa mère et par la rencontre d'Edith, sa future femme. Un extrait du chapitre 19 du Silmarillion, contant la rencontre de Beren et Luthien, est lu sur des images d'une femme dansant dans un bois. En 1910, Tolkien découvre la culture germanique et s'essaye à ces premières poésies en q(u)enya. Mais bientôt arrive la Première Guerre mondiale où il est incorporé dès 1915. Sur des images d'archives de guerre, le narrateur explique alors que cette période a donné vie à l’œuvre et surtout à ses langues inventées. Léo Carruthers résume ainsi : « aucune langue ne naît dans le vide ». Une fois de plus, le poème de l'Anneau résonne dans la salle.

C'est alors le sujet de la réception de l’œuvre qui est abordé. Anne Besson explique que Tolkien n'a pas écrit que des récits, qu'il va bien au-delà, notamment par l'apport de pseudo-documentations comme les appendices du Seigneur des Anneaux. Il a conçu un univers que l'on effleure à peine. L'accent est mis sur les jeux de rôle qui prennent leur essor dans les années 1960/1970, tels Donjons et Dragons. Après avoir utilisé des mythes, Tolkien devient lui-même un mythe fondateur. Cela se traduit notamment par le phénomène des mondes persistants d'internet, où Tolkien devient une mythologie, un ciment culturel pour les communautés qui adhèrent à son œuvre. Cette affirmation est à nouveau ponctuée par le chant du Namarië, cette fois par Elisa Bes. Le narrateur lit alors la lettre 131 où Tolkien affirme qu'il veut écrire une mythologie pour l'Angleterre, qui lui serait propre, car celle-ci en est dépourvue. Pour cela, il utilise des mythes nordiques qui amènent à des réappropriations et interprétations fallacieuses.

Le sujet de la réappropriation nazie est notamment abordée par l'historien suisse Hans Ulrich Jost, de l'Université de Lausanne, spécialiste de cette période et de ce mouvement politique. Il explique que le régime du IIIème Reich avait l'habitude de réutiliser ces grands mythes européens pour donner une crédibilité à son avènement ce qui est différent de Tolkien, qui recompose à partir de ces mythes mais sans arrière-pensée raciale. L'idéologie que l'on y voit ne vient finalement que de l'interprétation que l'on veut en faire. Anne Besson enfonce le clou, refusant de voir en Tolkien un raciste et/ou machiste mais seulement un homme de son temps, durant lequel les femmes avaient une place particulière ainsi que certains peuples. Le narrateur lit alors une autre lettre où Tolkien aborde la pauvreté des mythes de son pays, qui permet d'entamer la dernière partie du documentaire portant sur les grands thèmes de l’œuvre.

On y parle successivement de la conquête normande de 1066 que Tolkien déplorait, de la Chute de l'Homme et du paradis, thèmes centraux chez Tolkien de par sa confession catholique puis de son rejet de la modernité, sur fond d'images historiques diverses. Tolkien a le regret de ce qui n'est plus et les mots qu'il couche sur le papier apportent une échappatoire à cette modernité ce qui est illustré par une lecture d'un passage du Du Conte de Fées. Christopher Tolkien nous explique alors le rejet de son père pour la machine et la technologie, qui se retrouve dans l'Anneau Unique, paradoxalement l'objet le plus magique entre tous. On ne fait pas l'impasse sur quelques images de la bombe atomique.

Tolkien apparaît ensuite, deux doigts dans une poche tel Bilbo tripotant son anneau, pour citer une phrase de Simone de Beauvoir (Une mort très douce) : « Il n'y a pas de mort naturelle : rien de ce qui arrive à l’homme n’est jamais naturel puisque sa présence remet le monde en question. Tous les hommes sont mortels : mais pour chaque homme sa mort est un accident et, même s’il la connaît et y consent, une violence indue. » Christopher Tolkien explique que sur la fin de sa vie, Tolkien se penchait sur la métaphysique de son monde, comme l'immortalité des Elfes, mais que ces sujets étaient trop importants pour un homme de son âge. Le narrateur aborde la mort d’Édith avec la lecture d'une lettre où Tolkien explique qu'elle était sa Lúthien, même s'il ne l'avait jamais appelée ainsi, mort à laquelle Tolkien ne survit que deux ans.

Le film se clôt sur une image du slameur Melanin 9 déclamant le poème en l'honneur de Boromir qui, loin de faire tâche, rappelle avec efficacité la modernité de l’œuvre de Tolkien.

Si Simon Backès était stressé à la vue d'autant de monde et craignait la réception de son film par le grand public, il a dû être rassuré par l'accueil qui en a été fait. C'est véritablement un très bon reportage qui manquait depuis longtemps. Le seul de cette trempe que l'on pourrait citer est Tolkien : un portrait de John Ronald Reuel Tolkien, reportage anglais traduit en français, mais datant des années 1990 et quasiment introuvable aujourd'hui. Le reportage de Backès vient donc combler une niche, en reprenant plus ou moins la même trame : au moyen d'extraits bien choisis de Tolkien et de Christopher, essentiellement tirés de reportages de la BBC, d'images de manuscrits et d'illustrations originaux, d'images d'archives pertinentes et de morceaux de fiction tournés par des acteurs pour agrémenter le documentaire, il nous emmène dans la vie de Tolkien sans jamais tomber dans les travers d'autres documentaires sur l'écrivain, qui s'appuient trop souvent sur l'imagerie des films ou d'illustrateurs connus (Alan Lee ou John Howe pour ne citer qu'eux). Ici, c'est bien Tolkien, sa vie et sa vision qui sont le sujet et Backès a choisi le meilleur catalyseur qu'il soit pour cela : un narrateur dont la voix prend le spectateur par la main, ne cédant sa place que pour des lectures d'extraits des lettres ou des romans de Tolkien, qui apportent encore plus à la profondeur du propos. Si des lecteurs avertis de Tolkien n'apprendront rien de nouveau, le grand public y trouvera son compte et finalement, c'est bien de cela qu'il s'agit au départ : montrer à tous Tolkien, ses mots, ses mondes.

Le génie de Tolkien : table ronde

Animée par Julien Bisson (qui a notamment dirigé le hors-série du magazine Lire consacré à J.R.R. Tolkien en décembre 2013), la table ronde a réuni Vincent Ferré, Isabelle Pantin, tous deux universitaires spécialistes de Tolkien, Simon Backès pour son reportage, Johan-Frédérik Hel Guedj pour sa traduction de Tolkien et la Grande Guerre et Clément Pelissier, doctorant du centre de Recherche sur l’Imaginaire. Étant donné le caractère très informel de ce genre de rencontres, le compte-rendu ci-dessous ne présente qu'une faible partie de ce qui s'est dit durant près de 2h.

De gauche à droite : Vincent Ferré, Simon Backès, Isabelle Pantin, Johan-Frédérik Hel Guedj, Clément Pelissier et Julien Bisson.

  • Julien Bisson à Simon Backès : Comment est-il tombé dans Tolkien ?

Simon Backès : sa propre découverte date de l'adolescence mais il n'avait alors pas été très loin dans l’œuvre.

  • J.B. : La chaîne Arte a-t-elle été difficile à convaincre ?

S.B. : Si c'est le cas, il n'est pas vraiment au courant, ce n'était pas de son ressort. Il ajoute cependant que Dominique Bourgois, éditrice de Tolkien en France, a aidé à la mise en place de ce projet.

  • J.B. : Tolkien était capable de multiplier les écritures (il cite l'Iliade en comparaison).

Vincent Ferré : remet d'abord en exergue que le rejet de 1938 du Silmarillion concerne une version en vers, l'un des Lais et que la version en prose aurait vraisemblablement pu être éditée dès 1938. Pour répondre à Julien Bisson, il rappelle que Tolkien écrit aussi bien pour les enfants (Roverandom, Lettres du Père Noël), pour les adolescents (Le Hobbit) ou les adultes. Le public présent est finalement très représentatif du lectorat.
Johan-Frédérik Hel Guedj et Isabelle Pantin : Tolkien était un philologue mais son rapport à la langue était différent de celui de ses collègues.

  • J.B. : citant Isabelle Pantin dans Tolkien et ses légendes : « Tolkien ne correspond finalement pas à un véritable écrivain du XXème ».

I.P. : Remarque ironique pour signifier que Tolkien et ses amis Inklings étaient loin du Panthéon littéraire. Il a écrit ce qu'il voulait lire.
V.F. : Tolkien n'est jamais là où on l'attend. Adolescent, étudiant, il ne travaille pas beaucoup les premières années, n'hésite pas à voler un bus pour faire rire ses amis, préside plusieurs clubs. Lorsqu'il est fait professeur et qu'il édite Sir Gauvain, on s'attend à ce qu'il se lance à corps perdu dans son travail mais on le trouve finalement à écrire tout autre chose. C'est comme ça que l'on arrive à l'accord entre Lewis et Tolkien : l'un écrira des voyages dans l'espace et l'autre des voyages dans le temps, ce qui amènera au Seigneur des Anneaux.
J-F. H.G : Sur le fait que Tolkien ne soit jamais là où on l'attend, il évoque le poème The Battle of the Eastern Field, pastiche en latin d'un match de rugby dont le vocabulaire fait penser à une bataille épique, pastiche que Tolkien a écrit en 1911 et qui fait l'objet de l'introduction de Tolkien et la Grande Guerre. La Première Guerre a été comme un coup de tonnerre, lourde de questions violentes. Elle a catalysé ses idées.

  • J.B. : On revient à la biographie de Tolkien et les relations entre les évènements de sa vie et son œuvre, comme l'expérience du deuil de sa mère.

V.F. : Circonspect sur les relations que l'on peut faire de ce point de vue. L'expérience du deuil est là oui, mais c'est plutôt l'amour qui transparaît (pour les êtres vivants, les arbres ; et on pense aussi aux belles lettres à ses enfants, dont Christopher par exemple).
I.P. : Tolkien fait une recomposition des émotions.
J-F. H.G : Tolkien souffle le chaud et le froid finalement. C'est une manière qu'il a de se protéger ainsi que son œuvre contre les abus, notamment ceux de la période 1960/1970/1980 qui le viseront (mais pas que lui).
V.F. : Il a multiplié les contradictions : dans les lettres, il s'adapte à son interlocuteur mais il ne faut pas tout prendre pour argent comptant. D'ailleurs, si le reportage de Backès en fait un homme paisible, il ne faut pas oublier que sa vie d'universitaire était bien remplie et qu'il n'est pas l'homme que Humphrey Carpenter idéalise dans sa Biographie.
Clément Pelissier : Il est cependant impossible de ne pas interpréter son œuvre, tout au moins en partie.
J.B. : Tolkien est un terreau collectif, cela permet la multiplicité des interprétations.
C.P. : Son œuvre fonctionne comme un mythe, finalement.

  • J.B. : Qu'en est-il des lectures politiques, notamment le sujet du racisme ?

S.B. : L'interprétation en révèle beaucoup plus sur celui qui pose la question que sur l’œuvre elle-même.
V.F. : Il n'existe pas de peuples nobles en tant que tels chez Tolkien. Ainsi le SdA est très nuancé sur les Elfes, en les définissant comme un peuple passéiste. Les Hobbits sont dépeints comme simples, mais c'est d'eux que vient la victoire. Même les Orques ne sont pas strictement maléfiques. Tolkien est d'ailleurs en marge de sa société sur ce terrain : il refuse l'exaltation de la guerre et notamment contre les Allemands, que ce soit en 1914 ou en 1939 (ce en quoi il rejoint certains de ses contemporains comme Proust, par exemple).
I.P. : Chez Tolkien, il vaut mieux dès lors parler de peuples plutôt que de races. Il s'oppose fermement au nazisme dans sa correspondance mais s'insurge surtout d'un usage tendancieux de la littérature dans un but pernicieux (dans le Conte de Fées).
V.F. : D'ailleurs Tolkien a écrit La Légende de Sigurd en contre-pied du Siegfried de Wagner, détourné par l'idéologie nazie.

  • J.B. : Quel est le véritable héros ? Quel est le rapport de Tolkien à l'héroïsme ?

I.P. : S'oppose à l'héroïsme personnel, contrairement à la lecture qu'en a fait Peter Jackson, notamment pour Aragorn.
J-F. H.G : Tolkien était officier signaleur, pas un simple soldat. Il n'était pas séduit par l'idéal militaire.
I.P. : Aragorn est héroïque dans le sens où c'est un bon chef qui se soucie de ses hommes, de son peuple. Bilbo, lui, est peureux mais possède une grande force de caractère qui en fait un héros.
V.F. : Le héros c'est Sam, qui fait écho au Fermier Gilles de Ham. A l'inverse, des personnages comme Beorhtnoth ou Beowulf ne sont pas des héros, de bons chefs.

  • J.B. : Qu'ont apporté les quinze dernières années au niveau de l'étude de Tolkien ?

C.P. : Une ouverture des consciences de son intérêt, une redécouverte, notamment avec le vecteur des films.
V.F. : Questionne le public : Qui a lu le Hobbit ? 30/40 personnes lèvent la main (sur les 300 que compte la salle). Le SdA ? Environ 15 personnes gardent la main levée. Et enfin qui a lu autre chose ? Moins de 10 personnes ont encore la main levée. Vincent demande alors qui a vu les films, et paradoxalement, le nombre de personnes n'est pas plus élevé que ceux qui ont lu le Hobbit. Rappel du rôle des éditions Bourgois qui continuent à publier les inédits malgré malgré le relatif accueil commercial des derniers ouvrages sortis. Il y a heureusement un effet d'entraînement, avec environ 300 étudiants de M1 à la Thèse qui travaillent sur Tolkien. Tolkien était bien vu par les français dès le début (Julien Gracq) mais moins en phase dans les décennies suivantes avant de revenir à notre époque. Tolkien sort de son ghetto d'auteur culte.

La discussion s'est terminée sur quelques questions du public.

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essais/conferences/etonnants_voyageurs_le_genie_de_tolkien.txt · Dernière modification: 11/04/2017 09:47 par Druss
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