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« Faire l'histoire de l'Atlantide et abandonner la saga d'Eriol »

Verlyn Flieger - 2004, traduit de l'anglais par Albane Giraud
Articles théoriquesArticles théoriques : La maîtrise globale des écrits de J.R.R. Tolkien est nécessaire pour bien saisir la portée des articles de cette catégorie, les sujets étant analysés de façon poussée par leurs auteurs.

Cet article a été publié dans l'ouvrage Tolkien Studies: An Annual Scholarly Review, Volume 1.

Tolkien Studies: An Annual Scholarly Review, Volume 1

Il fut une époque », écrivit Tolkien à un éditeur en 1951, « où j'avais dans l'idée de créer un ensemble de légendes plus ou moins reliées […] que je pourrais dédier […] à l'Angleterre, à mon pays » (Lettre n°131). Comme il le décrit (mais pas tout à fait comme il en avait l'intention, peut-être), son légendaire de la Terre du Milieu, maintenant publié dans son intégralité des années après sa mort, est effectivement un « ensemble de légendes plus ou moins reliées ». C'est aussi un ensemble fait d’enchevêtrements, d'oppositions, de révisions sans fins, et souvent, de textes incomplets, résultat d'inventions sur plus de la moitié d'une vie. Il est peut-être par trop optimiste d'attendre une cohérence complète d'un tel assemblage de matériaux et, à quelques exceptions près, comme l'Ainulindalë, les histoires de Beren et Lúthien et celles de Túrin Turambar, une telle cohérence n’existe pas. Derrière tous ces textes enchevêtrés et souvent inachevés se trouve un but constant : la volonté qu'avait Tolkien de créer une mythologie pour l'Angleterre.

On pourrait se demander pourquoi l'Angleterre en particulier. Celle-ci s'est passée de mythologie pendant des siècles sans mal apparent. Toutefois, Tolkien n'était pas le seul Anglais à ressentir ce manque. Bien que n'étant pas mythologue, E. M. Forster s'était demandé de manière rhétorique dans Howards End : « Pourquoi l'Angleterre n'a-t-elle pas de grande mythologie ? », se lamentant que « Notre folklore n'a jamais dépassé la délicatesse, et les mélodies majeures concernant notre pays ont toutes été le fruit de cornemuses de Grèce […] l'Angleterre attend toujours […] le grand poète qui lui prêtera sa voix, ou, mieux encore, les milliers de petits poètes dont les voix tomberont dans notre langage courant » (Forster, p. 279). La lettre de Tolkien exprime principalement le même sentiment : « j'ai très tôt été attristé par la pauvreté de mon propre pays bien aimé : il n'avait aucune histoire propre […] Il y avait les grecques, les celtes, et les romanes, les germaniques, les scandinaves et les finnoises (qui m'ont fortement marqué), mais rien d'anglais, excepté le maigre matériau des chap-books [sortes d'almanachs] » (Lettre n°131)1). Il n'est pas improbable de supposer que Tolkien se soit vu lui-même comme le « grand poète » évoqué par Forster, ou peut-être même comme les « milliers de petits poètes », à travers les multiples voix de sa mythologie.

Comme Forster, Tolkien répondait à une relation perçue entre mythologie et nationalisme, laquelle engendra ce que Tom Shippey a appelé une « course aux armements » mythologique. (Shippey, « Grimm, Grundtvig, Tolkien », p. 8). Les folkloristes, à commencer par les Grimm au début du XIXe siècle, ont mis les greniers du passé sens dessus dessous à la recherche d'anciens textes dont les histoires et la langue ancrée dans le mythe soutiendraient l'identité culturelle et encourageraient le nationalisme. Le commentaire de Tolkien à propos du finnois est particulièrement approprié. Le Kalevala d’Elias Lönnrot, un recueil des chants mythologiques de la Finlande rurale, donna aux Finlandais un sentiment d'identité nationale, et l'exemple de Lönnrot incita clairement Tolkien à tenter quelque chose de similaire. Alors qu'il était encore étudiant à Oxford, il avait écrit du Kalevala, « J'aimerais qu'il nous en reste plus — de ce qui était de cet ordre et qui appartenait aux Anglais » (Carpenter, p. 89). Vouloir « quelque chose du même type » pour l'Angleterre aurait difficilement été surprenant pour un jeune Anglais imaginatif dont le pays était en guerre, et l'ambition de Tolkien était apparemment déjà en formation au cours des années 1914-19162).

Cette ambition, claire en soi, soulève deux questions liées. Que voulait-il exactement dire par une mythologie qui « appartiendrait aux Anglais »3) ? Et comment pourrait-il s'assurer que la sienne leur « appartiendrait » ? Pour répondre à la première question, il suggérait que cela incarnerait ce qu'il considérait comme le patrimoine anglais (pas britannique), et incorporerait dans un légendaire fictif des éléments mythologiques et historiques qui entretiendraient un sentiment d'identité spécifiquement anglaise, tout comme le Kalevala l'avait fait pour les Finlandais. La question majeure est : « Comment sa mythologie inventée pourrait être possédée ? » La réponse qu'il y fait est beaucoup plus complexe, car des éléments suggèrent qu'elle connut une re-conception structurelle à un moment donné de son développement. La preuve en est minime, mais ses conséquences sont majeures. Il s'agit d'une unique et mystérieuse note que Tolkien rédigea pour lui-même sur un bout de papier, durant l'hiver 1945-1946. Brève comme un télégramme, ni expliquée ni développée, cette note requiert un décodage, et même ainsi, reste ouverte à plus d'une interprétation. Elle indique, simplement : « Faire l'histoire de l'Atlantide et abandonner la saga d'Eriol, avec Loudham4), Jeremy, Guildford et Ramer jouant un rôle »5) (Sauron Defeated, p. 281).

Cinquante ans plus tard, il est impossible de savoir avec certitude ce que la note signifiait pour Tolkien à ce moment-là, bien que ses composants soient identifiables point par point. Le premier élément, l'« histoire de l'Atlantide », renvoie aux Notion Club Papers, le récit auquel il travaillait à l'époque, et dont « Loudham, Jeremy, Guildford et Ramer » sont les personnages principaux. Ce texte inachevé est inclus dans le neuvième volume de L'Histoire de la Terre du Milieu, l'édition de la mythologie de son père compilée par Christopher Tolkien. Le second élément, de loin plus ancien et plus long, est la « saga d'Eriol », débutée en 1917 et qui était en fait l’« ensemble de légendes plus ou moins reliées », la trame et le contenu de la mythologie en tant que tout. Elle est comprise dans les volumes 1 à 5 de l'Histoire. Les deux verbes de la note - do (faire) et abandon (abandonner) - semblent clairs et simples. C'est seulement lorsque tous les termes sont assemblés dans la phrase que les problèmes surviennent, la signification du tout étant bien entendu plus importante que la somme de ses parties.

La submersion de Númenor (© John Howe)

Heureusement, des indices en éclairent le sens, chacun d'eux ayant trait à la structure narrative. Pour les rassembler, nous devons couvrir une large période, s'étendant de 1917 à 1945-1946. Pour l'indice numéro un, il faut remonter en 1936, l'année du pari entre Tolkien et C. S. Lewis selon lequel il devrait écrire une histoire de voyage temporel tandis que Lewis se consacrerait au voyage spatial6). « La Route perdue », l’histoire originelle de l'Atlantide et le précurseur des Notion Club Papers, fut la réponse de Tolkien à ce pari. Conformément aux grands traits esquissés par Tolkien, deux Anglais de l'époque contemporaine de la côte des Cornouailles, un père et son fils, Alboin et Audoin Errol7), étaient à la base d'un voyage dans l'histoire et la mythologie anglaises. L'indice numéro deux nous ramène en 1917 et à l'histoire d'Eriol, le voyageur qui navigua à l'Ouest jusqu'à l'Île Solitaire de Tol Eressëa8), où il entendit et compila « Les Contes perdus d'Elfinesse » (Le Livre des Contes Perdus — Livre I, p. 35 (édition compacte).), histoires contées par les « fées » (aussi appelées « Gnomes », plus tard Noldor) sur la création du monde et l'histoire de la Terre du Milieu. Telle était la saga d'Eriol. L'indice numéro trois nous ramène au milieu des années 1940, à l'époque des Notion Club Papers et de la note les accompagnant, laquelle annonce un changement apparent dans l'intention narrative de cette histoire.

Le rapport entre la note et l'indice numéro un, « La Route perdue », relève autant de ce que Tolkien avait prévu d’écrire que de ce qu'il a effectivement écrit, car l'histoire ne fut jamais achevée. Néanmoins, ses grandes lignes conduisaient les Errol, père et fils, à travers plusieurs épisodes successifs de l'histoire réelle jusqu'à leur destination finale : l'époque pré-historique imaginaire du Deuxième Âge de la Terre du Milieu. Là, ils auraient été tous deux témoins de la destruction de l'île de Númenor. Comme dans le véritable mythe de l'Atlantide, où ses habitants s'attirent la colère des dieux, Númenor et ses habitants devaient être (à quelques exceptions près) ensevelis par une grande vague et engloutis par l'océan. À chaque épisode, le duo récurrent devait être connu sous une forme (lombarde, anglo-saxonne, elfique) de leurs noms anglais modernes9), chacun d'eux traduisible par « Ami de la Félicité » et « Ami des Elfes ». Cette histoire est remarquable pour le véhicule du voyage : ce n'est pas une machine à voyager dans le temps à la Wells, mais plutôt les souvenirs ancestraux d'un passé qu'ils ne peuvent avoir eux-mêmes vécu.

Cependant, comme beaucoup des efforts de Tolkien, cette première aventure de voyage temporel fut victime de son habitude de laisser un écrit inachevé pour en commencer un autre. L'histoire n'avait pas dépassé deux ou trois chapitres, avec des ébauches et des plans pour les épisodes historiques et mythiques, lorsque le travail ralentit jusqu'à s'arrêter ; l'idée du voyage dans le temps fut alors mise de côté. Une raison probable est le succès immédiat rencontré par Bilbo le Hobbit en septembre 1937, suivi du commencement immédiat par Tolkien de la suite demandée, en décembre de la même année. Son temps d'écriture fut par la suite entièrement consacré au « nouveau Hobbit », qui devint le Seigneur des Anneaux.

Près de dix ans plus tard, au cours d'une pause dans ce travail d'une longueur inattendue, Tolkien revint au voyage dans le temps et à l'Atlantide avec les Notion Club Papers. Il décrit ce texte à Stanley Unwin comme un transfert « dans un décor et un cadre totalement différents l'infime partie de « La Route perdue » qui avait une quelconque valeur » (Lettre n°105). Ce qui « avait de la valeur » était apparemment le concept de mémoire héritée menant à la destruction de l'Atlantide / Númenor, tandis que la « trame entièrement différente » voyait une modification totale du décor, des personnages et du format. Le paysage passa des Cornouailles à l'Oxford contemporain, le père et le fils furent réinventés sous la forme de membres d'un club oxfordien, et le récit prit la forme des minutes récemment découvertes des réunions de ce club.

Bien que les Notion Club Papers soient les descendants directs de « La Route perdue », ils forment une œuvre considérablement plus complexe et sophistiquée. Le dialogue plutôt emprunté du père Errol avec son fils est remplacé par les débats énergiques du Notion Club, un portrait romancé des Inklings de Tolkien (notion, « impression, petite idée », autrement dit inkling « petite idée, soupçon »). Le résultat gagne en vraisemblance : les échanges entre les membres ont l’éclat et le mordant de vraies conversations. Il ne fait aucun doute que les Notion Club Papers contenaient, à leurs débuts, des éléments volontairement autobiographiques. En effet, les premiers brouillons font correspondre certains personnages (Loudham, Jeremy, Ramer, et Guildford entre autres) à Tolkien et à ses amis des Inklings Lewis, Havard et Dyson, ainsi qu'à d'autres personnages mineurs et plus ou moins reconnaissables. Ces ressemblances ne sont pas accidentelles, ni dénuées de sens. Malgré les révisions ultérieures, où cette spécificité est absorbée par la fiction, elle continue à affecter le cours du récit, comme des rochers juste sous la surface d'une rivière.

Comme Tolkien, bon nombre des membres du Club sont des érudits rattachés aux collèges d'Oxford. Autre similarité plus marquante : plusieurs sont philologues de formation. Tout comme lui, ils ont des intérêts spécifiques qui renvoient aux siens : un intérêt pour l'histoire des langues, un amour des contes de fées, une connaissance de la mythologie du nord-ouest de l'Europe, et (plus important en ce qui concerne les Papers) un goût très prononcé pour la science-fiction. En fait, plusieurs d'entre eux, à l'image de l'auteur des Notion Club Papers, sont eux-mêmes auteurs de fiction. Ce nouveau format et cette nouvelle galerie de personnages offrent un espace accru au dialogue, et donnent à Tolkien l'opportunité de placer dans diverses bouches ses théories sur les techniques narratives - en science-fiction en particulier et les mondes fantastiques en général. Voilà l'arrière-plan conceptuel de sa décision apparente de « Faire l'histoire de l'Atlantide et abandonner la saga d'Eriol, avec Loudham, Jeremy, Guidlford et Ramer jouant un rôle » (Sauron Defeated, p. 281).

La submersion de Númenor (© John Howe)

Ceci nous conduit à l'indice numéro deux et à la saga d'Eriol. Comme « La Route perdue » et les Notion Club Papers, c'était une histoire encadrée, celle-ci avec une double fonction. Premièrement, la trame devait créer un contexte dans lequel les histoires mythologiques pouvaient être racontées et transmises de manière crédible, une situation dans laquelle la mythologie toute entière pourrait être exposée. Deuxièmement, il fallait établir, au sein de ce contexte, un caractère anglais au légendaire. Comme Christopher Tolkien l'écrit :

L'histoire d'Eriol le marin fut au cœur de la conception originale qu'avait mon père de la mythologie. À cette époque […] l'intention primordiale de son travail était de satisfaire son désir d'une littérature de faërie spécifiquement et manifestement anglaise […] Dans ses tout premiers écrits, la mythologie était ancrée dans l'histoire antique et légendaire de l'Angleterre ; et de surcroît, elle était associée tout particulièrement avec certains lieux en Angleterre. (Le Livre des Contes Perdus — Livre I, p. 34 (édition compacte).)

Puisque la mythologie devait être « féerique », c'est-à-dire, elfique, il devait exister un moyen d'en faire la propriété des Hommes et ainsi des « Anglais ».

Eriol le voyageur était le lien. Il fut d'abord imaginé comme appartenant à la vague période historique s'étendant avant les invasions anglo-saxonnes de l'île de Bretagne, et, selon Christopher Tolkien, devrait être « proche parent de fameuses figures des légendes du nord-ouest de l'Europe » (Le Livre des Contes Perdus — Livre I, p. 35 (édition compacte).). Il était appelé Angol « d'après les régions de son foyer », et était ainsi une sorte de proto-Angle, un habitant pré-anglais de l'Europe. Plus tard, son nom fut changé en Ælfwine et il devint « un Anglais de la “période anglo-saxonne” de l'histoire anglaise, ayant navigué vers l'Ouest jusqu'à Tol Eressëa » qui, à la fin de l'histoire, « deviendrait [l'emphase est mienne] l'Angleterre, le pays des Anglais » (Le Livre des Contes Perdus — Livre I, p. 37 (édition compacte).)10) Ainsi, bien que non nommée dans les versions primitives du mythe, l'Angleterre devait être à la fois présente dans la réalité historique et géographique11).

La figure d'Eriol connut cependant des évolutions ultérieures. Christopher Tolkien déclare clairement que son rôle

devait en premier lieu être plus important dans la structure de l'œuvre que (ce qu'il devint ensuite) simplement celui d'un homme des jours tardifs qui vint « au pays des Fées » et là fit l'acquisition d'un savoir perdu ou caché, qu'il rapporta ensuite dans sa propre langue : tout d'abord, Eriol devait être un élément important de l'histoire des fées elles-mêmes – le témoin de la ruine de la Tol Eressëa des Elfes12). L'élément d'histoire anglaise ancienne ou de « légende historique » fut d'abord plus qu'un cadre, isolé des grands contes qui constituèrent plus tard « Le Silmarillion », il faisait partie intégrante de leur conclusion. (Le Livre des Contes Perdus — Livre I, p. 35 (édition compacte).).

Ce fut plus tard, dans ce que Christopher Tolkien appelle le deuxième « Plan détaillé [“non réalisé”] des Contes », que la conception où Tol Eressëa correspondait à l'Angleterre fut abandonnée en faveur d'une véritable Grande-Bretagne (ici nommée Luthany), qu'Eriol fut changé en Ælfwine, et que le rôle de « témoin de la dévastation » fut diminué. « Son rôle » écrit Christopher, était maintenant « uniquement d'apprendre et d'enregistrer » (Le Livre des Contes Perdus — Livre II, p. 606 (édition compacte).).

L’« ancrage » anglais continua à s'éloigner cependant que la mythologie se développait à travers ses nombreuses versions enchevêtrées et concurrentes, L'importance d'Eriol / Ælfwine continua à décroître tandis que les contes de Fëanor et des Silmarils, des enfants de Húrin et leur destin tragique, et la grande romance de Beren et Lúthien acquérirent progressivement leur indépendance. Mais nous savons que, comme « La Route perdue », la mythologie tout entière fut mise de côté fin 1937, lorsque Tolkien commença la suite de Bilbo le Hobbit, qui devint le Seigneur des Anneaux.

Heureusement pour les lecteurs, ce travail (après une longue genèse) fut complètement achevé et publié. Il est moins heureux que la Saga d’Eriol, tout comme les deux tentatives de l'histoire de l'Atlantide et du voyage dans le temps, soient demeurées inachevées à la mort de Tolkien. Dommage, car chaque aventure avait, d'une manière différente et à une différente époque de la vie créative de son auteur, exploré un domaine narratif encore inconnu ; le premier en mêlant histoire présente et mythologie du monde réel à une mythologie fictive, le second en employant la mémoire comme machine à voyager dans le temps. À première vue pourtant, il n'y a pas grand-chose dans chacune de ces tentatives qui puisse suggérer, comme le fait la note de Tolkien, que l'une supplante ou mène à l'autre.

La submersion de Númenor (© John Howe)

Le troisième et dernier indice est le cheminement narratif du troisième récit, les Notion Club Papers. Selon Christopher Tolkien, l'histoire se divise en deux parties distinctes qui se suivent chronologiquement. La Première Partie, qui existe à travers les versions manuscrites A, B, C et finalement D, est appelée par Tolkien « Les Divagations de Ramer », et ce non sans raison, car il s'agit presque entièrement d'un long essai théorique et hautement discursif. La critique d'une histoire de science-fiction de Michael Ramer nous conduit à un vigoureux débat à propos du voyage spatial, de la plausibilité des moyens littéraires actuels permettant de quitter la planète, et amène finalement au compte-rendu par Ramer de ses expériences psychiques et de ses « divagations » à ce propos. Il paraît clair que la motivation première de Tolkien était de répondre aux histoires temporelles de C. S. Lewis. Non seulement son titre de travail primitif, « Au-delà de la Planète Bavarde », était une référence à Au-delà de la Planète silencieuse de Lewis, mais celui-ci et sa trilogie spatiale sont (entre autres) particulièrement utilisés par la critique.

Tout cela devient un long préambule à un récit où le voyage spatial laisse place au voyage temporel dans la Deuxième Partie, l’intégralité du manuscrit E, nommé « L'Étrange Cas d'Arundel Lowdham ». Le centre d'attention passe des « divagations » de Ramer aux souvenirs númenóréens qui s'imposent à Lowdham et forment la trame du reste du texte. La théorie devient une introduction à la réalité, des événements passés surgissant dans le présent, et les réunions voient survenir des événements d'une nature psychique croissante. La dernière partie du manuscrit E, la plus explicitement proche de « La Route perdue », prenait la forme (au moment où l'histoire s'interrompt) d'un voyage en arrière, via des identités successives, du temps historique vers le temps mythique pour aboutir au Deuxième Âge entièrement imaginaire de Tolkien et à la destruction de Númenor. Un changement aussi marqué laisse à penser que l'intention narrative de l'histoire a également pu évoluer entre les deux Parties.

C'est à cet endroit crucial que les deux éléments cités dans la note (l’histoire de l'Atlantide et la Saga d'Eriol) entrent apparemment en collision, car, selon Christopher Tolkien, la note fut « clairement » écrite « avant [que Tolkien] n'entame l'écriture du manuscrit E », lequel reprend explicitement l'histoire de l'Atlantide. Mon hypothèse est que la note est liée à la trame, et qu'il s'agissait de la réponse de Tolkien à la question de savoir comment sa mythologie pourrait appartenir aux Anglais. Il envisageait des changements conceptuels qui auraient relié une trame (l'histoire de l'Atlantide) à l'autre (la Saga d'Eriol), et aurait étendu l'« anglicité » de sa mythologie au-delà de l'histoire et de la pré-histoire, jusqu'au domaine de la psycho-histoire et de la para-psychologie.

Ces deux changements concernaient une stratégie de présentation, la découverte d'une façon convaincante de dépeindre l'histoire comme une mythologie. La plupart des mythologies du monde réel, comme le Kalevala, sont présentées au public par des collectionneurs ou des compilateurs comme Lönnrot, qui font office de « pont » éditorial au-dessus de l'inévitable déconnexion entre vieilles histoires (fréquemment orales) et public moderne, d'une époque et d'une culture différentes, qui lit un texte écrit. Bien qu'admirant le Kalevala, Tolkien n'avait toutefois pas pour ambition d'être un collecteur de folklore. Son rejet du « chap-book » anglais indique clairement qu'il avait exclu cette idée. Au contraire, il voulait être le seul inventeur d'une mythologie fictive cohérente, selon sa propre expression : « un ensemble de légendes plus ou moins reliées, allant du grandiose et cosmogonique au conte de fées des Romantiques […] que je pourrais dédier […] à l'Angleterre » (Lettre n°131).

La submersion de Númenor (© John Howe)

L'élément capital est : « à l'Angleterre ». Inventer une mythologie est une chose, persuader un lectorat spécifique (dans ce cas les Anglais) de sa validité non seulement en tant que mythe mais comme leur propre mythe — quand bien même fictif — en est une autre. Pour cela, Tolkien avait besoin d’une certaine crédibilité sub-créative13), une source qui pourrait transmettre les histoires anciennes au futur public anglais de manière convaincante, et un moyen également plausible par lequel elles pourraient arriver dans les mains des lecteurs contemporains (vraisemblablement anglais). Il existait de nombreux modèles mais, comme Lönnrot, ils insistaient tous sur leur distance face au matériel qu'ils reprenaient. Par exemple, l'Edda en Prose de Snorri Sturluson (XIIIe siècle), que Tolkien connaissait bien, reprenait des mythes nordiques. La première section, le Gylfaginning (« La Tromperie de Gylfi ») utilise le voyageur Gylfi, qui répond au nom de Glangleri (« Vagabond »), comme Eriol. Gylfi voyage vers la demeure des dieux pour les interroger sur la création et la nature du monde, également à la semblance d'Eriol. Cependant, le propre prologue de Snorri établit clairement qu'en tant que chrétien éclairé et parfait homme moderne, il ne croit pas aux histoires qu'il rapporte.

Les clercs médiévaux qui copiaient les histoires de deuxième ou troisième main que nous nommons mythologie « celtique » s'efforçaient souvent à les démythifier. Le rédacteur du Táin Bó Cúalnge (l'épique Rafle des Vaches de Cooley) dans le Livre de Leinster déclare fermement : « Moi, qui ai écrit cette histoire, ou plutôt cette fable, n'ajoute pas foi aux divers incidents qui y sont relatés. Car certaines des choses qui y sont contenues sont des tromperies de démons, certaines le fruit d'illusions poétiques, certaines sont probables, d'autres improbables, tandis que d'autres encore sont destinées à la délectation d'hommes sots » (O'Rahilly, p. 272). Les collectionneurs de ballades du XIXe siècle, comme l'évêque Percy et Francis Child, tout comme des érudits du folklore plus scientifiques comme les Grimm ou Lönnrot, percevaient tous les histoires qu'ils collectaient et publiaient comme les restes d'anciennes croyances qu'ils cherchaient à préserver. Tolkien commenta à ce sujet qu'ils « utilisent les contes non pas selon l'utilisation prévue par les auteurs, mais comme mine où ils puisent des preuves ou des informations sur des sujets qui les intéressent » (« Du Contes de Fées », p. 151).

Il y avait aussi les grands fraudeurs romantiques, les Chatterton et les Macpherson, qui par amour du mythe ou par une réelle volonté de susciter l'intérêt (voire les deux), faisaient passer leurs propres intentions pour la réalité. Mais ils n'étaient que des falsificateurs, dont le démasquement inévitable non seulement disqualifiait, mais rabaissait ce qu'ils avaient écrit. La tâche que Tolkien s'était lui-même assignée ne consistait pas seulement à créer une mythologie, mais également à lui donner une crédibilité. Les grandes collections que Tolkien connaissait n'étaient plus des contes rapportés fidèlement, mais des exemples rassemblés entre deux couvertures pour analyse et classification. Comment pouvait-il trouver un terrain intermédiaire sans être un scientifique ou un fraudeur ? Quelle serait sa stratégie de présentation ?

Il avait contourné le problème dans Bilbo le Hobbit en l'écrivant comme un livre pour enfants. Il y fut directement confronté avec le Silmarillion, lequel ne rentre pas dans la rubrique des livres pour enfants14). Qui raconterait les histoires à qui, et pourquoi ? Sa première réponse avait été Eriol / Ælfwine, mais la note accompagnant les Notion Club Papers semble indiquer un changement d'approche. Quand Tolkien l'écrivit, il avait bien entendu quelque chose à l'esprit que ne nous pouvons que deviner à présent : comment « faire » l'histoire de l'Atlantide revenait-il à « abandonner » la Saga d’Eriol, et quelles auraient été les conséquences d'un tel changement ? Christopher Tolkien a suggéré la possibilité suivante, « La seule explication que je puisse entrevoir est que la “Saga d'Eriol” était jusqu'alors ce que mon père avait en tête pour le développement ultérieur des réunions du Notion Club, mais qu'il la rejetait désormais en faveur de “l'Atlantide”. En fin de compte, il n'en fit rien : il se trouva de nouveau attiré par les idées qu'il avait ébauchées pour “La Route perdue” » (Sauron Defeated, p. 281-282).

C'est un scénario raisonnable, mais il n'est pas le seul concevable. Il est aussi possible que Tolkien ait envisagé un changement moins radical, bien que plus structurel et psychologique. C'est à présent que les mots « faire » et « abandonner » entrent en action. Bien qu'ils suggèrent que Tolkien aurait pu considérer le passage d'une trame à l'autre, ils peuvent tout aussi bien signifier qu'il voulait trouver un mécanisme par lequel les deux trames pourraient se rencontrer et se rejoindre, de manière à préserver tout le travail déjà effectué sur la Saga d'Eriol sans la continuer plus avant. Un abandon ne veut pas nécessairement dire un rejet massif. Cela peut tout aussi bien signifier laisser la Saga d'Eriol où elle en était et utiliser le voyage temporel dans l'histoire de l'Atlantide pour l'y relier. Les Notion Club Papers deviendrait alors le point d'entrée de la mythologie et l'histoire de l'Atlantide le moyen de la transmettre.

Un tel lien, s'il avait été élaboré, aurait apporté des changements fondamentaux. Cela aurait étendu l'histoire à la psycho-histoire, comme mentionné ci-dessus. De plus, cela aurait résolu un problème pratique qui causait un souci croissant à Tolkien : comment faire entrer une mythologie « féerique », fictive, anhistorique et à terre plate dans un monde réel, historique et rond. Dans la Deuxième Partie des Papers, Jeremy pose la question à laquelle Tolkien essayait de répondre : « Si l'on remontait en arrière, verrait-on le mythe se dissoudre dans l'histoire, ou bien l'histoire dans le mythe ? » Il poursuit ensuite sur une question à moitié rhétorique mais qui, à la lumière de la note de Tolkien apparaît comme fort révélatrice : « Peut-être que la catastrophe atlante constitua la ligne de démarcation ? » (Sauron Defeated, p. 249). L’Atlantide allait exactement l’être dans la mythologie de Tolkien, la ligne qui divise et lie à la fois l'histoire de l'Atlantide à la Saga d'Eriol.

Dans son essai « De la construction du “Silmarillion” »15), Charles Noad déclare que les Notion Club Papers « révèlent la pensée de Tolkien concernant la relation entre son mythe et l'histoire. Les débats […] font allusion à une manière dont le passé, tel que le rapportent les mythes et légendes, aurait pu avoir une réalité propre, distincte du “véritable” passé » (Noad, p. 50). Noad soutient que l'apparition de Númenor, d'abord dans « La Route perdue » et par la suite dans les Notion Club Papers, a eu deux effets sur le concept d'ensemble de Tolkien. Premièrement, « elle introduit le concept d'une transition d'un monde plat à un monde rond » ; deuxièmement, « elle implique qu’un large pan d’histoire entre l'ère des mythes elfiques et notre histoire connue n'avait pas été rédigé » (ibid., p. 63).

En considérant ces points successivement, nous voyons d'abord que la transition d'un monde plat à un monde rond ressort tout naturellement de l'aspect atlante de l'histoire, la Submersion de Númenor, cataclysme durant lequel un abîme s'ouvrit dans la mer et que le monde plat fut « courbé » et arrondi sur lui-même. « La Route perdue » de l'histoire du même nom est la voie droite vers l'Ouest, demeuré suspendue dans les airs supérieurs tandis que le monde du dessous s'abaissait sous elle. Deuxièmement, la distance temporelle entre les voyageurs temporels modernes et les événements de la Saga d’Eriol laisse un large espace « entre l'ère des mythes elfiques et notre histoire connue ». Bien que Noad ne la cite pas, une affirmation que Tolkien fit à Christopher dans une lettre de 1945 soutient cette position : « je ne ressens aujourd'hui ni honte ni doute à propos du “mythe” de l'Éden », écrit Tolkien. « Il ne possède bien sûr pas une historicité du même type que le N[ouveau] T[estament], constitué de documents quasiment contemporains, tandis que la Genèse est séparée de la Chute par on ne sait combien de tristes générations d'exilés ; mais il est certain qu'il y a eu un Éden sur cette pauvre terre » (Lettre n°96). La date de la lettre (il entama les Notion Club Papers plus tôt la même année), le sentiment exprimé et la mention de « générations d'exilés », tout suggère fortement que Tolkien aurait pu voir un lien entre ce fossé séparant la Genèse du Nouveau Testament et l’étendue historique similaire entre sa propre Genèse (l'Ainulindalë dans la Saga d'Eriol) et l'histoire de l'Atlantide. Ses fréquentes allusions aux Elfes de la Terre du Milieu en tant qu'« exilés » soutiennent ce point de vue.

Ce changement aurait dramatiquement modifié le comportement et la personnalité du témoin. Noad déclare que Tolkien « envisageait l'abandon intégral de la structure Pengoloð-Ælfwine au profit d'une reprise des mythes par les Númenóréens et leurs successeurs »16), permettant ainsi « une nouvelle forme de transmission » (Noad, p. 64). Si, comme cela semble probable, ces successeurs des Númenóréens devaient aboutir à Loudham, Jeremy, Guildford et Ramer, la forme de transmission aurait nécessairement été nouvelle, car le ou les témoins auraient été fondamentalement différents. En lieu et place d'habitants d'un monde pré-historique, mythique et elfique, ils auraient été des Anglais contemporains de l'époque même de Tolkien et de sa propre ville d'Oxford.

Cette stratégie a des conséquences sur le style narratif, un anglais contemporain, voire familier, pouvant remplacer le parler féerique classique. Même après être devenu Ælfwine, Eriol ne fut jamais plus qu'un moyen de poser des questions, et il n'avait guère de personnalité en tant qu'auditeur. Les membres du Notion Club, en particulier Lowdham, en débordent. Ce ne sont pas des auditeurs : ce sont des hommes qui parlent, qui débattent, qui coupent la parole. Ils ont des avis sur tout, ils sont mordants, acerbes et curieux. Ce n'est pas un hasard si le sous-titre de travail des Notion Club Papers est « Au-delà de la planète bavarde ».

La submersion de Númenor (© John Howe)

Le changement de décor et de dramatis personae est pour le mieux ; mais quel a bien pu être le catalyseur, dans l'histoire de l'Atlantide, qui a pu inciter Tolkien à revenir en arrière pour reconsidérer la Saga d'Eriol ? Le candidat le plus évident est Lowdham, dont le personnage acquiert une consistance de plus en plus forte au fil de l'histoire, et qui, en tant qu'Alwin (Ælfwine) Arundel (Eärendel, Elendil)17), est clairement destiné à tenir le rôle de témoin. Christopher Tolkien écrit:

Ce n'est que lorsque le manuscrit B fut achevé (et le texte de la « Première Partie » des Papers largement atteint) que cette idée survint : « Faire l'histoire de l'Atlantide ». Le sort des Papers bascula au moment où Loudham se tint sous la Radcliffe Camera et contempla le ciel. […] Mais lorsque mon père nota « Faire l'histoire de l'Atlantide », il ajouta que la « Saga d'Eriol » devait être abandonnée, bien que le texte de la « Première Partie » ne contienne aucune mention d'une telle chose.

Le déroulement des Papers n'aurait pas été le seul à changer. Mêlée aux Papers, la nature elle-même de la mythologie aurait été altérée, car cela aurait offert une réponse particulièrement et curieusement tolkiennienne à la question « En quoi l'histoire serait-elle anglaise ? »

Enfin, un lien psychologique et psychique aurait été ajouté au lien historique et géographique antérieur. La mythologie aurait alors été anglaise non seulement parce qu'elle concernait l'Angleterre ou parce qu'elle se déroulait en Angleterre, mais parce qu'elle était enracinée dans les mémoires d'innombrables générations d'Anglais, une mémoire ravivée, vécue et possédée de nouveau par Lowdham (et vraisemblablement aussi par Jeremy, Guildford, et Ramer), à travers les réminiscences génétiques de leurs ancêtres. C'est peu dire que ce mode ne se base pas sur une machinerie à la Wells, mais sur la psychologie jungienne et la théorie de l'inconscient collectif, sans oublier quelque chose que l'on pourrait quasiment qualifier de réincarnation.

La partie 1 des Papers voit les membres du Club débattre à propos de la nécessité d'une harmonie esthétique entre la manière de l'auteur « d'arriver là » (que ce soit à travers un voyage temporel ou spatial) et le « là » auquel on arrive. En défendant la manière de son histoire d'en arriver là, Ramer argue que cela ne devrait pas affecter l'histoire à laquelle on arrive ainsi, puisque ce n'est rien d'autre qu'une trame narrative, un moyen et rien d'autre. Guidford répond que cela doit au contraire faire partie de l'histoire de manière cohérente. « La façon qu'a un auteur de se rendre sur (mettons) Mars fait partie de son histoire, de sa Mars […] Cela fait partie du tableau […] et cela peut sérieusement affecter tout ce qui se trouve à l'intérieur » (Sauron Defeated, p. 163). Il propose ensuite sa propre méthode pour arriver là. C'est, dit-il au Club, « l'unique façon connue ou probable par laquelle on est jamais arrivé sur un monde », c'est-à-dire, « l'incarnation. Par la naissance » (Sauron Defeated, p. 170). Sur ce principe, le moyen pour Tolkien d'arriver à « sa Mars », autrement dit Númenor et son passé mythique, est une mémoire héritée qui, elle aussi, « affecte sérieusement tout ce qu'il y a l'intérieur ». Cela ferait de l'histoire et du mythe anglais, aussi bien que de sa propre mythologie pré-anglaise, le domaine d'un souvenir inné, transmis génétiquement, possédé par les Anglais qu'ils le sachent ou non.

De plus, ces changements auraient eu un effet pratique sur la crédibilité, la manière dont l'histoire parvient jusqu'au lecteur moderne. Dans un commentaire ultérieur à sa propre publication du Silmarillion, Christopher Tolkien écrit : « avoir publié en 1977 une version du “legendarium” primordial indépendamment, qui s'affirme, pourrait-on dire, comme auto-explicative, reste certainement discutable. L'œuvre publiée n'a aucun “encadrement”, n'offre aucune suggestion de ce qu'elle est ni de comment (à l'intérieur du monde imaginé) elle vint à exister. Je pense maintenant que ceci fut une erreur » (Le Livre des Contes Perdus — Livre I, p. 14 (édition compacte).). Tolkien aurait approuvé. L'absence de cadre est précisément le problème, un problème qui le concerna lui-même sans fin. Ce n'était pas facile, car il devait conduire trois chevaux à la fois, et ils n'allaient pas tous dans la même direction.

Le premier cheval portait la source des histoires et la situation par laquelle elles émergeaient dans la fiction elle-même, le conteur interne et le public primaire. Par souci de cohérence, on peut qualifier ce premier cheval de cadre narratif du voyageur Eriol / Ælfwine. Le second cheval était le véhicule par lequel les histoires étaient préservées et transmises. Il devait y avoir, d'une façon ou d'une autre, des moyens fiables autres que la transmission orale pour perpétuer les contes d'âge en âge. À l'origine, ce rôle revenait également à Eriol / Ælfwine, qui écrivit les contes dans un livre fictif. Nous devons considérer ces deux ensembles comme la Saga d'Eriol. Ces deux chevaux trottent ensemble sans peine. Le troisième cheval n'est pas entièrement harnaché ; il devait supporter les moyens de transmission finaux, la raison pour laquelle le livre était finalement publié et se trouvait dans les mains du lecteur moderne.

Le premier et le second cheval conduisaient l'histoire d'une forme orale à une forme écrite. Les contes sont racontés à Eriol / Ælfwine, et dans la conception originale, il est lui-même le lien direct entre les histoires et le lecteur ; toutefois, le véritable facteur de transmission des contes est un livre écrit, comme le montre explicitement l'ancien titre de Tolkien : « Le Livre des Contes perdus ». Derrière les premières versions des « Contes perdus », il avait inséré des éléments suggérant l'existence possible d'un texte écrit aux origines diverses. Parmi lesquelles :

Le Livre Doré d'Heorrenda,
s'agissant du livre des
Contes de Tavrobel18)

Comme le titre le laisse entendre, il devait être l'œuvre d'un certain Heorrenda19) « de Hægwudu », le fils d’Eriol (surnommé Wæfre), qui le rédigea « en usant des écrits que mon père […] fit lors de son séjour dans l'île sacrée [Tol Eressëa] » (Le Livre des Contes Perdus — Livre II, p.594 (édition compacte).). Une autre version, postérieure au changement d'Eriol en Ælfwine, donne non seulement une origine mais une localisation précise au livre :

Le Livre Doré de Tavrobel
celui-là même qu'écrivit Ælfwine et qu'il déposa
dans la Maison aux Cent Cheminées à Tavrobel, où
il repose encore pour être lu par celui qui le fera.20)

La fragmentaire « Histoire d’Eriol ou Ælfwine » de Tolkien, telle qu'exposée par Christopher Tolkien, déclare que l'on « ordonne » à Eriol « de retranscrire [mon emphase] tout ce qu'il a entendu », que le livre « demeura fermé […] durant maints âges des Hommes » et enrichi par « le compilateur du Livre Doré » (Le Livre des Contes Perdus — Livre II, p.584-585 (édition compacte).). À coté de cela, une note de Tolkien indique que « ce pourrait être bien mieux qu'Eriol lui-même voie les choses dernières et finisse le livre » (Le Livre des Contes Perdus — Livre II, p. 585 (édition compacte).). Une autre note spécifie « Les derniers mots du livre des Contes. Écrits par Eriol à Tavrobel avant qu'il ne scellât le livre », tandis qu'une autre encore propose un « Prologue par l'écrivain de Tavrobel [vraisemblablement le « compilateur du Livre Doré » susmentionné] racontant la manière dont il découvrit les écrits d'Eriol et les rassembla » (Le Livre des Contes Perdus — Livre II, p. 589 (édition compacte).). Il semble clair que Tolkien était partagé entre plusieurs idées sur la seule façon dont les contes avaient été transmis, et essaya divers rédacteurs et compilateurs pour le livre.

Ceci nous conduit au troisième cheval, le plus problématique : le moyen final de transmission, les raisons pour lesquelles le livre se retrouve entre les mains du lecteur. Qu'Eriol ait « scellé le livre », ou bien qu'un compilateur ultérieur ait découvert et poursuivi le récit, il faut encore une façon plausible de le publier. Comment est-il passé d'Eriol, ou de Heorrenda ou d'un compilateur anonyme, au lecteur moderne ? Qui le fit imprimer, et comment, et pourquoi ? La Saga d'Eriol n'avait pas de réponse à cette question. L'histoire de l'Atlantide racontée dans les Notion Club Papers en avait une.

La submersion de Númenor (© John Howe)

La réponse de Tolkien, son moyen de transmission, était de nicher un texte au sein d'un texte, au sein d'un autre texte, chacun dérivant successivement d'une époque précédente21). Le texte primaire, ou « extérieur », est présenté comme la publication des minutes du Notion Club, récemment découvertes « au sommet d'un des sacs de papier usagé qui se trouvaient dans le sous-sol des Examination Schools d'Oxford » (Sauron Defeated, p. 255), et éditées par leur découvreur, « M. Howard Green ». Howard Green, le Snorri-Lönnrot imaginaire de Tolkien, est un personnage familier des aventures de fiction du XIXe siècle : le pseudo-éditeur distant, mais réaliste, qui fournit le prétexte de l'histoire et livre des notes explicatives et des commentaires. H. Rider Haggard aimait beaucoup cette technique, et l'employa dans Elle et Les Mines du roi Salomon ; Tolkien suivit ses traces.

Parmi les pages du « livre » de M. Green se trouve la seule page du niveau secondaire, issue d'un livre manuscrit bien plus ancien en la possession d’Edwin (Éadwine, Audoin) Lowdham, le père d'Alwin Arundel (Ëarendil, Elendil, Ælfwine, Alboin, Elwin) Lowdham22), membre du Notion Club. Cette page est elle-même la transcription faite par un tiers d'un livre númenóréen considérablement plus ancien, écrit par Elendil et qui survécu, d'une façon ou d'une autre, à la chute de Númenor. Dans le cadre de la fiction, le second texte est introduit par Lowdham, qui le décrit comme une feuille manuscrite issue d'« une sorte de journal, ou de notes, écrit avec un curieux alphabet. […] Je n'en ai retrouvé qu'une feuille volante parmi les papiers qui me sont parvenus » (Sauron Defeated, p. 235).

Lorsque Jeremy et lui quittent avec fracas une réunion, la nuit de la tempête, Lowdham laisse par inadvertance une « feuille de papier » derrière lui. Ramer la récupère et l'identifie comme « la feuille du manuscrit de son père dont il nous a parlé » (Sauron Defeated, p. 255). En la montrant au Club lors d'une réunion ultérieure, il fait le commentaire que « ce truc m'évoque l'oeuvre d'un homme recopiant tout ce qu'il avait eu le temps de voir, ou bien tout ce qu'il trouva encore intact et lisible dans un livre » (Sauron Defeated, p. 259). Incapable de reconnaître l'écriture (en fait, des tengwar fëanoriens, voir les reproductions de cette page dans Sauron Defeated, p. 319-321), mais supposant qu'elle est écrite en anglo-saxon, Ramer décide d'aller quérir l'aide d'un expert en anglo-saxon, et envoie la page « au vieux professeur Rashbold à Pembroke » pour traduction23). Rashbold l'identifie rapidement comme « du vieil anglais avec une forte coloration mercienne des West Midlands » et remarque que « le style évoque une traduction » (Sauron Defeated, p. 257).

S’il s'agit d'une traduction, qui est le traducteur ? Si l'on se rappelle que Lowdham a découvert cette page parmi les papiers de son père, on pourrait être tenté d'assigner ce rôle au vieil Edwin Lowdham. Cela fait néanmoins naître des complications ultérieures, car Edwin Lowdham en était le possesseur, mais pas nécessairement (de sa propre personne, en tout cas) le traducteur. Il s'agit d'un avatar encore antérieur, comme le démontrent clairement les brouillons, les ébauches et les notes de Tolkien. Dans deux suites prévues de l'épisode du « roi Sheave » qui conclut la dernière réunion connue du Club, Tolkien fait prendre la mer à Ælfwine et Tréowine, les avatars anglo-saxons de Lowdham et Jeremy, en direction de l'Ouest. Les deux suites conduisent les voyageurs jusqu'à la Voie Droite, mais une tempête ramène leur navire en arrière. Les ébauches s'interrompent là, leurs continuations étant ébauchées dans les grandes lignes :

Tréowine [Jeremy] voit la route droite et le monde plonger en-dessous. Le vaisseau d'Ælfwine semble prendre la route droite et s'évanouit [sic] d'effroi et d'épuisement.
Ælfwine obtient une vision du Livre des Histoires ; et couche sur le papier ce dont il parvient à se rappeler.
Vision fugaces ultérieures.
Récit du Beleriand.
Séjour en Númenor avant et pendant la chute s'achève lorsque Elendil et Voronwë s'enfuient sur une colline d'eau dans les ténèbres, poursuivis par les Aigles et les éclairs.
Elendil a un livre qu'il a rédigé.
Ses descendants en obtiennent des aperçus.
Ælfwine en a un.24)

Dans le contexte de cette ébauche, le « livre » ne doit pas être considéré comme un simple concept imaginaire, mais comme le moyen de crédibilité typique de l'entière volonté mythologique. Le « Livre des Histoires » que peut voir Ælfwine est très probablement une version du Livre Doré (qu'il soit de Tavrobel ou de Heorrenda). Si Ælfwine « couche sur le papier ce dont il parvient à se rappeler », c'est probablement dans sa propre langue, l'anglo-saxon. Elendil, l'identité antérieure, númenóréenne, d'Ælfwine, possède encore un autre livre « qu'il a rédigé ». D'après l'ébauche, les descendants d'Elendil « en obtiennent des aperçus », et Ælfwine (qui est clairement un de ces descendants) « en a un ». Voilà la source vraisemblable de la page du manuscrit d'Edwin Lowdham, cette preuve capitale du passé qui a été laissée par Lowdham, ramassée par Ramer et traduite par le vieux Rashbold de Pembroke.

Le « livre » d'Elendil conduit à la traduction d'Ælfwine, qui mène au manuscrit d'Edwin Lowdham, dont l'unique feuille abandonnée par Lowdham et ramassée par Ramer est intégrée dans les « papiers » du Notion Club, les comptes-rendus trouvés par M. Howard Green, qui devient ensuite l'éditeur des Notion Club Papers25). C'est là et de cette manière que l'histoire de l'Atlantide est reliée au livre qui contient la Saga d'Eriol. Le voyage dans le passé rapproche les protagonistes de chacune de leurs identités antérieures, jusqu'à ce qu'ils tiennent dans leurs mains le ou les livres dans lesquels les histoires précédentes furent avancées.

Dans son commentaire relatif aux parties narratives de « La Route perdue », Christopher Tolkien écrit :

Avec l'apparition, à ce stade, des idées centrales de la Chute de Númenor, du Monde Arrondi et de la Voie Droite dans la conception de « Terre du Milieu », et le projet d'une histoire de « voyage dans le temps » où la figure très importante d'Ælfwine l'Anglo-Saxon trouverait une « extension » à la fois dans le futur, jusqu'au vingtième siècle, et dans un passé aux multiples strates, mon père envisageait un rattachement profond et sans équivoque de ses propres légendes à celles de nombreuses autres régions et époques — chacune d'entre elles ayant trait aux histoires et aux rêves de peuples qui vivaient le long des côtes de la grande mer de l'Ouest. Tout cela fut laissé de côté à l'époque de la composition du Seigneur des Anneaux, mais pas définitivement abandonné : en 1945, avant même que le Seigneur des Anneaux fût terminé, il retourna à ces thèmes dans Les Archives du Notion Club, texte demeuré inachevé. (La Route Perdue, p.116-117).

En se proposant de faire l'histoire de l'Atlantide et d'abandonner la Saga d'Eriol, Tolkien aurait amené la figure d'Eriol / Ælfwine dans le présent non seulement à travers une « extension » dans le futur, mais en l'y faisant naître. Le lecteur aurait rencontré le mythe « faërique » par un travail plus romancé, qui aurait affecté à son tour l'éthos et l'esprit du légendaire contenu en son sein. Cela aurait fait de l'« anglicité » un élément génétique (voire psychique) de l'histoire, aussi bien qu'historique et géographique. Il s’agit d’un changement profond.

La place des Notion Club Papers dans le développement de Tolkien en tant qu’écrivain est ici importante. Il n’est pas improbable de supposer que la confiance qu'il avait en ses propres capacités d'écriture s’était affermie, tout d’abord suite au succès de Bilbo le Hobbit, puis par l'expérience plus récente d’une histoire bien plus longue et complexe. En 1945, cela faisait huit ans (avec plusieurs départs et arrêts) qu'il travaillait sur le Seigneur des Anneaux. Il avait peut-être écrit suffisamment de fiction pour se sentir prêt à prendre certains risques. Il était assurément prêt à affronter, dans la fiction et par le biais de voix fictives à peine déguisées, les expériences de l’esprit et de la psyché auxquelles il n’avait alors que brièvement fait allusion26).

L’élément mystique dans la nature de Tolkien est d'une clarté inégalée dans l'optique para-psychologique qu'il jette sur les personnages des Notion Club Papers, qui traite de réincarnation, d'expériences extra-corporelles dans l'espace et le temps, de la teneur psychique des rêves, et par-dessus tout des manifestations de l'inconscient collectif dans la mémoire héritée. Il avait traité de ce genre de choses d'une façon plus prudente (et plus sûre) sous couvert de fantasy dans le Seigneur des Anneaux27), mais il était désormais prêt à tenter de les évoquer dans une fiction plus réaliste. Par l’usage de la régression à travers les identités en série et les souvenirs des membres du Notion Club comme un chemin remontant vers la mythologie, Tolkien aurait fourni une série de narrateurs spécifiquement et génétiquement anglais, chacun contenu dans le narrateur précédent, et entraînant tous ensemble le lecteur de plus en plus profondément dans la fiction et le mystère.

De manière plutôt surprenante, on trouve la trace de quelque chose de ce genre dans le Seigneur des Anneaux, comme je l’ai noté dans A Question of Time (dans un contexte légèrement différent). Vers le début du récit, Merry Brandebouc, secouru par Tom Bombadil dans les Hauts des Galgals, ressent de manière fugitive le souvenir d’un temps ancien d'une blessure en plein cœur par les « Hommes de Carn Dûm » (SdA, p.165). C’est un flashback d’un épisode du Deuxième Âge de la mythologie apparentée, le « Silmarillion », et clairement un événement dont le Merry du présent n’avait pas connaissance de lui-même, ni ne possédait de souvenir conscient.28) C’est un moment bref qui ne va pas plus loin, il n’a pas de signification apparente en dehors de lui-même, et rien dans le reste de l’histoire ne dépend de lui. Pourtant, il existe.

De tels incidents sont plus nombreux, plus psychologiquement porteurs et plus essentiels au récit des Notion Club Papers. Les protagonistes y connaissent de multiples flashbacks (rappelons-nous du moment où Lowdham « se tint sous la Radcliffe Camera et contempla le ciel ») vers une mémoire antérieure, faisant référence aux « Aigles des Seigneurs de l’Ouest », à « Zigûr » (Sauron) et au « latin elfique », tout cela portant ses fruits dans l’apogée númenoréenne de l’histoire. De tels épisodes ne sortent pas de nulle part, mais sont enracinés dans la conscience de leur propre auteur. Les références à la fois implicites et explicites à la réincarnation, à la mémoire génétique et au concept de la mémoire héritée d’une patrie ou de sa langue « native » (au sens littéral du terme) sont éparpillées au sein des Lettres publiées de Tolkien. Voici quelques exemples :

Lettre n°44 à Michael Tolkien : « Bien que je sois un Tolkien par le nom, je suis un Suffield par mes goûts, mes talents et mon éducation, et chaque recoin de ce comté [le Worcestershire] (qu'il soit beau ou misérable) m'est d'une façon indéfinissable “familier” comme aucune autre partie du monde ne l'est. »(Lettres p.83)
Lettre n°95 à Christopher Tolkien : « ce sont les faits possédant une signification raciale ou linguistique qui m'attirent et se fixent dans ma mémoire. Malgré tout, j'espère que tu pourras un jour (si tu le souhaites) te plonger dans cette intrigante histoire sur les origines de notre peuple si particulier. Et même les nôtres, tout particulièrement. Car, si l'on excepte les Tolkien (qui doivent être devenus il y a bien longtemps une branche bien mince), tu es un Mercien ou un Hwiccien (de Wychwood) des deux côtés. »29)
Lettre n°163 à W. H. Auden : « Je suis des West Midlands par mon sang (et j'ai pris goût au moyen anglais ancien des West Midlands comme langue connue dès que je l'ai vu) » et « de tels goûts linguistiques […] sont (je suppose) un test d'ascendance aussi bon, voire meilleur, que les groupes sanguins »30)
Lettre n°165 à Houghton Mifflin Co. « c'est dû, je crois, autant à l'héritage qu'aux circonstances si l'anglo-saxon et le moyen anglais de l'Ouest […] ont été à la fois un objet d'attirance dès mon enfance et mon domaine professionnel principal. »31)

Et, des plus concluants, je pense :

Lettre n°153 à Peter Hastings: « La “réincarnation” est peut-être de la mauvaise théologie (de la théologie, assurément, plutôt que de la métaphysique) si on l'applique à l'Humanité […] Mais je ne vois pas comment, même dans le Monde Primaire, un théologien ou un philosophe, à moins d'être infiniment mieux au fait de la relation entre l'esprit et le corps que quiconque ne l'est, je crois, pourrait réfuter la possibilité de la réincarnation comme mode d'existence, attribué à certains types de créatures rationnelles incarnées. »32)

La mention récurrente des ascendances merciennes ou des West Midlands désigne très clairement non seulement les ancêtres de Tolkien, mais aussi la page du journal d'Edwin Lowdham identifiée comme du mercien des West Midlands par le vieux Rashbold. On peut ajouter à ce « goût » hérité, goûts comme « test d'ascendance », la combinaison de « la signification raciale et linguistique », l'attirance de jeunesse « dû à l'héritage », et finalement « la possibilité de la réincarnation comme mode d'existence, attribué à certains types de créatures rationnelles incarnées ». Tout cela démontre les croyances personnelles de l'auteur, ainsi qu'un penchant de l'écrivain pour la « descendance », l'« ascendance » et la « réincarnation » comme moyen viable de voyager dans le temps33).

Les Notion Club Papers dissèquent ce concept. La Première Partie, « Les Divagations de Ramer », se rapporte directement au problème technique de transmission. Quelle qu'ait été l'intention originelle de Tolkien pour celle-ci, elle devient une mise en bouche pour la Seconde, « L'Étrange Cas d'Arundel Lowdham », où l'histoire prend les problèmes à bras-le-corps : voyage temporel, incarnation et même réincarnation. On y voit, dans les flashbacks de Lowdham puis de Jeremy, et plus tard par leurs souvenirs ultérieurs combinés tandis qu'ils longent les rivages occidentaux de Grande-Bretagne et d'Irlande, comment l'incarnation pourrait servir de moyen pour voyager dans le temps. Durant la grande tempête qui met fin à la réunion de la Nuit 61, tous deux commencent à ressentir une réelle régression temporelle et identitaire, directement vers Númenor et la tempête correspondante (et peut-être identique) qui amène sa chute. Ils prennent leurs identités númenóréennes, s'appelant chacun par leur nom correspondant (Abrazân et Nimruzîr) et occupant apparemment un espace númenóréeen. Ces régressions continuent après qu'ils ont quitté la réunion et Oxford elle-même à la recherche de leurs souvenirs.

La submersion de Númenor (© John Howe)

En fin de compte, quel effet aurait eu sur la mythologie la décision de Tolkien d'abandonner la Saga d'Eriol et de faire l'histoire de l’Atlantide s'il l'avait menée à bien ? La réponse se trouve dans ses propres notes pour les Notion Club Papers, où le concept semble s'être développé. Celles-ci, avec ses références dans les Lettres à la mémoire héritée, à la reconnaissance d'un « foyer » et d'une langue inconnus, tout soutient la probabilité que l' « histoire d'Atlantide » aurait changé son approche (et à travers cela l’éthos et l'esprit) de l'intégralité de son légendaire. Il y aurait eu une révision radicale de la clef de voûte conceptuelle qu'était l' « appartenance » à l'Angleterre.

La méthode traditionnelle de débuter une mythologie avec la Création aurait été remplacée par celle, beaucoup moins conventionnelle, de débuter par ce qui, pour Tolkien, aurait été le milieu (autrement dit la période moderne, contemporaine du lecteur). La Fin imaginée (qu'il n'atteignit jamais) aurait toujours été située dans un futur encore très clairement distant de notre propre monde. De plus, le changement aurait ajouté à la continuité historique et géographique, plutôt ténue et changeante (que ce soit pour Tol Eressëa ou la Grande-Bretagne), une continuité para-psychologique à travers la mémoire. De manière encore plus radicale, de tels souvenirs auraient été présentés comme transmis à travers une série d'incarnations rétrocessives des deux mêmes individus.

Ainsi la mythologie aurait été « pour l'Angleterre » dans un sens psychique aussi bien qu'historique. Le changement aurait fait de la mythologie la possession commune d'une mémoire génétique collective aussi bien que d'un lopin de terre commun et son histoire. Les ébauches et plans de Tolkien pour la suite des Notion Club Papers comme pour « La Route perdue » antérieure, indiquent que cela aurait mené à des récapitulations épisodiques d'incidents existants de l'histoire et du mythe anglais, comme ses versions achevées de l'arrivée du Roi Sheave et du raid danois sur Porlock. Ils devaient apparaître à travers les souvenirs, avec « Loudham, Jeremy, Guildford, et Ramer jouant un rôle », et culminer avec le ou peut-être les livres mentionnés dans les notes de Tolkien : le Livre des Histoires et le livre d'Elendil.

Le concept tout entier pourrait être réaffirmé par les mots dont Tolkien fit usage pour décrire le travail du poète de Beowulf : « un poème (ou une tentative de poème) historique portant sur le passé païen (sans aucune tentative de fidélité historique réelle selon les critères de la recherche moderne, bien entendu). Ce poème est l'œuvre d'un érudit qui écrit sur des temps anciens [mon emphase] et qui, revenant sur l'héroïsme et la douleur d'autrefois, éprouve en eux une qualité permanente ainsi qu'une qualité symbolique » (Les Monstres et les critiques, p. 40). À l'image de sa vision profonde et érudite, mais aussi profondément personnelle de Beowulf, la propre mythologie de Tolkien doit donner « l'illusion de se plonger dans un passé païen, mais noble et chargé d'une signification profonde — passé qui n'était pas lui même sans profondeur34) et qui remontait jusqu'à un âge très ancien de ténèbres et de douleur 35) » (Les Monstres et les critiques, p. 41).

On pourrait néanmoins prétendre que la question entière n'est pas seulement discutable, mais aussi sans fondement, puisque Tolkien ne l'a jamais appliquée, que ce soit en achevant The Notion Club Papers en tant que travail indépendant, ou en effectuant l'énorme changement de perspective et de psychologie qu'impliquait la décision de faire de l’Atlantide la trame et le point d'entrée de l'intégralité de la mythologie. Ce changement ne fut jamais mené à bien, et il nous faut nous contenter de ce que nous avons : une symphonie inachevée, dont les implications dépassent l'exécution. Je voudrais répondre à cela avec les mots de Sir Philip Sidney, pour qui « le talent de l'artificier se trouve dans l'Idée ou l'intention de l'œuvre, et non dans l'œuvre elle-même » ; ou du moins que l'idée ou l'intention est aussi importante sur l'exécution. C'est typiquement le cas chez Tolkien, où le talent de l'artificier est contenu dans l'intention, bien que l'œuvre en elle-même n'ait jamais été pleinement réalisée.

La notion même de concevoir et transmettre par un seul auteur une mythologie entièrement inventée requiert un examen plus poussé. La méthode de Tolkien pour la rendre anglaise, à travers le souvenir transmis de manière ancestrale et ré-expérimentée d'épisodes de l'histoire et du mythe anglais doit être reconsidérée à la lumière du concept de « course aux armements » mythologique qu'évoque Shippey, l'ambition constante des cultures européennes de proclamer leur nationalité à travers le mythe. Enfin, la structure réelle du légendaire et ses changements potentiels méritent un questionnement approfondi. Aussi fragmentaires, déroutants et non concluants qu'en soient les éléments constitutifs, l'élaboration du rêve de Tolkien d'une « mythologie pour l'Angleterre » — le gigantisme de son ambition, l'ampleur, la profondeur et la taille de l'entreprise et l'ensemble complexe qui en résulte, fait d'histoires, d'ébauches, de notes commencées, abandonnées puis recommencées, toujours dans la direction d'une vision complexe, mais profondément perçue — tout cela réclame une attention dépassant celle dont il a bénéficié jusqu'à présent.

La submersion de Númenor (© John Howe)

Ouvrages cités

  • Carpenter, Humphrey. J.R.R. Tolkien: A Biography. Londres : George Allen & Unwin, 1977.
  • Chance, Jane. Tolkien’s Art: A Mythology for England. Lexington, KY : University Press of Kentucky, 2001.
  • Flieger, Verlyn. A Question of Time. Kent, OH : Kent State University Press, 1997.
  • Forster, E. M. Howards End. Everyman’s Library 25. New York : Alfred A. Knopf, 1991.
  • Hostetter, Carl, et Smith, Arden. « A Mythology for England » in Proceedings of the J.R.R. Tolkien Centenary Conference 1992, édité par Patricia Reynolds et Glen GoodKnight. Altadena : Mythopoeic Press, 1995.
  • Noad, Charles. « On The Construction of “The Silmarillion” » in Tolkien’s Legendarium: Essays on The History of Middle-earth, édité par Verlyn Flieger et Carl Hostetter. Westport. CN : Greenwood Press, 2000.
  • O’Rahilly, Ceile, éd. Táin Bó Cúalnge, from the Book of Leinster. Dublin : Dublin Institute for Advanced Studies, 1967.
  • Shippey, Tom. « Grimm, Grundtvig, Tolkien: Nationalisms and the Invention of Mythologies » in The Ways of Creative Mythologies: Imagined Worlds and Their Makers, vol. I, édité par Maria Kuteeva. Telford : the Tolkien Society, 2000.
  • Shippey, Tom. « Long Evolution: The History of Middle-earth and its Merits » Arda 7 (1987) : 18-39.
  • Shippey, Tom. The Road to Middle-earth, 2e éd. Londres : Grafton, 1992.

Voir aussi

Sur le Net

1) Probablement une référence à une sorte de folklore populaire qui était la principale lecture des gens ordinaires durant le XVIIIe et l'essentiel du XIXe siècle. Les chapbooks étaient populaires auprès des campagnards et citadins pauvres de l'ère pré-industrielle, et ils devinrent par la suite ensuite un élément de base de la littérature pour enfants du XXe siècle. Ils racontaient l'histoire de personnages comme Guy de Warwick, Bevis de Hampton, Hugh de Lincoln ou les Sept Champions de la Chrétienté.
2) Les liens entre guerre, mythologie et nationalisme méritent notre attention. On en voit un exemple dans l'utilisation du mythe de Siegfried par l'Allemagne durant la Seconde Guerre Mondiale. Un exemple moins sinistre, mais également évocateur de la relation ressentie par Tolkien apparaît dans son poème « Le Voyage d'Earendel », écrit en septembre 1914, un mois après l'entrée en guerre de l'Angleterre. Un autre poème primitif, « Les Rivages de Faerie », fut écrit en 1915. Tolkien fut appelé en juillet 1915. Ma suggestion est que l'imminence de la guerre, et ses conséquences destructrices pour la culture existante, alimenta, voire fit naître, le désir de Tolkien de donner une mythologie à son pays. Voir Shippey, « Grimm, Grundtvig, et Tolkien ».
3) Certaines réponses ont évidemment déjà été proposées. Tolkien’s Art: A Mythology for England de Jane Chance étudie le concept général, mais surtout dans le cadre de l'érudition médiévale de Tolkien et en relation avec Bilbo le Hobbit et le Seigneur des Anneaux. Tom Shippey propose le concept d'une « mythologie-astérisque » dans son article « Long Evolution: The History of Middle-earth and its Merits » publié dans Arda en 1987. Voir aussi « A Mythology for England » de Carl Hostetter et Arden Smith dans Proceedings of the J.R.R. Tolkien Centenary Conference (tenue à Oxford en 1992), qui examine le caractère anglais de la mythologie de Tolkien d'un point de vue linguistique. Dans le même volume, « A Mythology? For England? » d’Anders Stentström schématise et déconstruit la phrase « une mythologie pour l'Angleterre », pas vraiment exacte mais néanmoins devenue quasiment canonique.
4) Tolkien hésita entre deux orthographes pour ce nom, mais adopta finalement Lowdham. J'utiliserai cette forme dans mon analyse, tout en citant le nom tel qu'il est écrit dans les textes de Tolkien.
5) Version originale : « Do the Atlantis story and abandon Eriol-Saga, with Loudham, Jeremy, Guildford, and Ramer taking part »
6) Tolkien écrivit que « Lewis m'a dit un jour: ‘Tollers, il y a trop peu de ce que nous aimons vraiment dans les histoires. J'ai bien peur que nous devions essayer et en écrire quelques unes par nous-mêmes. Nous tombâmes d'accord sur le fait qu'il essaierait un “voyage spatial” et que j'essaierai un “voyage temporel” » (Lettre n°294).
7) Dans son commentaire sur « La Route perdue », Christopher Tolkien note la similarité entre Errol et Eriol et évoque la possibilité d'une ressemblance intentionnelle.
8) L'histoire de Tol Eressëa est complexe. Elle était originellement conçue comme une île de l'Ouest séparée et traînée près des « Grandes Terres » (plus tard la Terre du Milieu), occupant alors la position géographique de l'Angleterre. Comme nous le verrons, ce concept fut bientôt abandonné.
9) Les versions primitives des noms comprenaient les noms anglo-saxons Eadwine et Ælfwine, les noms modernes Edwin et Elwin et les noms númenóréens Herendil et Elendil. Les Notion Club Papers présentaient Alwin Lowdham, fils d’Edwin Lowdham.
10) Voir Le Livre des Contes Perdus — Livre II, p. 579-642 (édition compacte), pour l'étude de Christopher Tolkien dans « L'Histoire d'Eriol ou Ælfwine » sur la corrélation faite par son père entre des lieux de Tol Eressëa et des lieux anglais réels.
11) La pseudo-géographie comme la pseudo-histoire de ce projet subit une série compliquée de changements au cours du long développement des récits. Je traiterai ici uniquement des dernières modifications et des plus radicales. Pour les autres, le lecteur devrait se référer au démêlement précis de ce sujet extrêmement compliqué proposé par Christopher Tolkien dans la première partie des Contes perdus et « L'Histoire d'Eriol ou d'Ælfwine » dans les Contes Perdus — Livre II.
12) Le concept de Tol Eressëa connut de nombreux changements et sa « ruine » est difficile à identifier. Christopher Tolkien fait allusion à des références obscures dans les notes de Tolkien à la Bataille de la Lande du Toit-de-Ciel, dont Eriol aurait été témoin. Voir la discussion dans les Contes perdus (Le Livre des Contes Perdus — Livre II, p. 589-597 (édition compacte).).
13) « Sub-création » était un terme employé par Tolkien pour la construction d'un monde imaginaire ou « Secondaire » invitant à une croyance « secondaire ». Une sub-création réussie demandait une « consistance interne de la réalité » (« Du Contes de Fées », p. 173).
14) La nécrologie de Tolkien dans le New York Times le cite, disant de Bilbo que « ce n'est pas vraiment bon pour les enfants […] Je l'ai écrit en partie dans un style pour enfant […] Si je ne l'avais pas fait cependant, les gens auraient pensé que j'étais fou » (New York Times, 3 septembre 1973).
15) Dans Tolkien’s Legendarium: Essays on The History of Middle-earth, éd. Flieger et Hostetter.
16) Pengoloð était un narrateur / scribe tardif qui contribua au « livre », et fut ainsi ajouté à la trame Eriol / Ælfwine.
17) N.d.É. : en réalité, Elendil est à ranger dans la même catégorie qu'Alwin et Ælfwine, tous ces nom signifiant « Ami des Elfes ».
18) Le Livre des Contes Perdus — Livre II, p. 594 (édition compacte).
19) Le nom Heorrenda avait pour Tolkien sa propre place dans le lien entre ses mythes inventés et la littérature et l'histoire anglaise. Dans le chapitre appelé « L'Histoire d'Eriol ou d'Ælfwine » dans les Contes Perdus — Livre II, Christopher Tolkien remarque que son père envisagea un temps que son Ælfwine soit le fils d'un certain Déor le Ménestrel, et explique que :
Dans le grand manuscrit anglo-saxon connu sous le nom de Livre d'Exeter, existe un court poème de 42 vers auquel on a maintenant donné le titre de Déor. Il s'agit d'un dit du ménestrel Déor qui, dans son récit, a perdu sa place et a été évincé par un autre barde, nommé Heorrenda, à la faveur de son seigneur […] Déor et Heorrenda proviennent tous deux de ce poème […] Je ne pense pas cependant que Déor, ménestrel de Kortirion, et Heorrenda de Tavrobel, créés par mon père, puissent trouver de lien plus proche avec le poème anglo-saxon que celui offert par leurs noms — bien qu'il n'ait pas choisi ces noms au hasard. Il avait été touché par le conte entrevu en filigrane dans le poème (même si, selon l'expression d'un des éditeurs du poème, « l'élément autobiographique est purement fictif […] ») ; et lors de ses cours sur Beowulf à Oxford, il donnait parfois un nom au poète inconnu, l'appelant Heorrenda. (Le Livre des Contes Perdus — Livre II, p.629 (édition compacte).)
Dans son édition de Beowulf and the Critics, les brouillons inédits de Tolkien concernant son essai sur Beowulf, Michael Drout fait ressortir dans son introduction que « dans d'autres notes de cours (qui, selon les dates ou les enveloppes associées, semblent avoir été écrites ou au moins recopiées en 1962), Tolkien suggère que le poète de Beowulf devrait être appelé « Heorrenda plutôt que X ». Drout remarque aussi que dans Bodleian Library, MS Tolkien A28 C, fol. 6v, « plutôt que X » est écrit en interligne au crayon et marqué pour l'insertion avec un caret (Drout, p. 18).
Tolkien souhaitait donc, à un certain degré, associer sa propre mythologie non seulement avec la littérature et l'histoire anglaise, mais avec un poète et un poème en particulier.
20) Le Livre des Contes Perdus — Livre II, p.616 (édition compacte).
21) Tolkien fit un bond dans sa propre échelle temporelle en situant les Papers eux-mêmes en avance sur leur propre temps de composition (vers 1945-1946), d'abord dans le futur fictif « des années 1980-1990 environ » (Sauron Defeated, p. 115), date des supposées réunions du Notion Club, puis par la découverte et la publication encore ultérieure des Papers, au début du XXIe siècle.
22) Voir la note 60 de Christopher Tolkien dans Sauron Defeated : « Dans [le manuscrit] Jeremy donne à Lowdham le nom Ëarendil, corrigé ultérieurement en Elendil. » (Sauron Defeated, p. 290).
23) Cette auto-insertion dans l'histoire (l'allemand Toll-kühn se traduit par Rash-bold en anglais, et le premier poste de Tolkien à Oxford était professeur Rawlinson et Bosworth d'anglo-saxon à Pembroke College) est la référence autobiographique la plus explicite de Tolkien, l'enracinement textuel à son paroxysme, ainsi qu'une plaisanterie personnelle. N.d.É. : on notera toutefois que la version B de la première partie des Notion Club Papers mentionnait directement « Tolkien père et tous les trucs elfiques », ainsi que les « petits livres de mémoires du vieux C.R. Tolkien », i.e. Christopher (Reuel) Tolkien ! Cf. SD, p. 219 n. 52. Plus loin, Jeremy mentionne avoir jadis aperçu chez un bouquiniste un manuscrit intitulé Quenta Eldalien, étant l'Histoire des Elfes, d'un certain John Arthurson, (i.e. John fils d'Arthur), qui fait directement référence à Tolkien,le prénom du père de Tolkien était justement Arthur ; SD, p. 303, 308.
24) Sauron Defeated, p. 279
25) Tolkien emploie également cette méthode dans le Seigneur des Anneaux. L'Avant-propos de la première édition affirme qu'il « est tiré principalement des mémoires des célèbres Hobbits, Bilbo et Frodo, tels qu'ils sont conservés dans le Livre Rouge de la Marche de l'Ouest », « compilé, copié à maintes reprises, augmenté et transmis de génération en génération ». L'« éditeur », non crédité, a « complété par endroits le compte-rendu » avec « des informations tirées des archives du Gondor qui sont parvenues jusqu'à nous » (in Vincent Ferré Tolkien, sur les rivages de la Terre du Milieu, p. 308). Cette stratégie apparaît dès les premiers brouillons du Seigneur des Anneaux. Dans The Return of the Shadow, Bilbo lui-même avance l'idée au Conseil d'Elrond, déclarant plaintivement qu'il « avance sur son livre » et ajoutant : « Si vous voulez tout savoir, je suis en train d'écrire la fin. J'avais pensé à quelque chose comme “et il vécut heureux jusqu'à la fin de ses jours” […] mais de toute façon, il y aura bien sûr plusieurs chapitres supplémentaires, même si je ne les écris pas moi-même » (The Return of the Shadow, p. 405). Le Prologue de la seconde édition note que le « livre », qui était « à l'origine le journal personnel de Bilbo », fut prolongé par le « récit de la guerre » de Frodo, et complété par Sam (LR, p. 26). Bilbo et ses successeurs servent de Gangleri et de Snorri, tandis que la voix « externe » du Prologue introduit à la fois l'histoire et l'histoire de l'histoire, renforçant l'illusion que « le présent récit de la fin du Tiers Âge est tiré en majeure partie du Livre Rouge de la Marche de l'Ouest », qui constitue la « principale source pour l'histoire de la Guerre de l'Anneau » (SdA, p. 27). Les divisions du Prologue (un compte-rendu socio-historique des Hobbits, une présentation de l'herbe à pipe, une note sur la structure politique de la Comté, et une « Note sur les archives de la Comté » absente de la première édition) servent à encadrer, à ancrer dans l'histoire et à valider le récit de la découverte de l'Anneau, et à soutenir l'impression que le « livre » est un objet réel. Le Seigneur des Anneaux est ainsi présenté comme un récit vivant (l'histoire elle-même), comme moyen de transmission (le « livre »), et comme mécanisme apportant le livre au lecteur (le Prologue). Cette technique apparaît également dans Les Aventures de Tom Bombadil, présenté comme une compilation d'extraits du Livre Rouge. Un autre pseudo-éditeur y attribue les vers à « Bilbo et ses amis, ou leurs descendants immédiats » (Faërie, p. 318).
26) Dans de telles allusions est inclus son commentaire dans « Du Conte de fées » que « d'étranges pouvoirs de l'esprit peuvent être libérés dans les rêves », et les références répétées dans sa correspondance à son rêve atlante récurrent d'une grande vague verte qui l'écrasait et duquel il se réveillait le souffle court.
27) Voir mon étude sur les rêves de Frodon dans A Question of Time, chapitre 8.
28) N.d.É. : Il s'agit en fait d'un événement du Troisième Âge, lors des attaques de l'Angmar contre les royaumes successeurs de l'Arnor.
29) Lettres, p.159
30) Lettres, p.302-304
31) Lettres, p.310
32) Lettres, p.269-270
33) Dans ce contexte, il est important de remarquer que ce n'était pas juste une récurrence d’identité mais un lien de descendance qui fournissait le concept en vigueur. Une note en annexe des Notion Club Papers spécifie que « la théorie est que la vision et la mémoire va [sic] aux descendants [des identités númenóréennes] d'Elendil et Voronwë (= Tréowine) mais sans réincarnation ; il s'agit de personnes différentes même si elles ressemblent toujours l'une à l'autre par certains points, même après de nombreuses générations » (Sauron Defeated, p. 278). Une note ultérieure de Tolkien, donnée par Christopher Tolkien à la page 281, mentionne simplement « l'ascendance de Loudham » et suggère que Tolkien avait l'intention d'amplifier ce concept en remontant la généalogie de Lowdham aussi loin qu'il l'aurait pu. Le père de Lowdham est le vieil Edwin (Eadwine, Audoin, Elendil, Ëarendil). N.d.É. : ni Elendil « Ami des Elfes » ni Eärendil « Ami de la Mer » ne correspondent au nom Edwin « Ami de la félicité ». En revanche, il aurait fallu ajouter Herendil à la liste.
34) Voir l'analyse de Tom Shippey sur la profondeur dans The Road to Middle-earth, p. 272-281.
35) Michael Drout indique que le texte A de Tolkien donne :
Beowulf n'est pas une image historiquement fidèle du Danemark ni de la Suède d'environ 500 ap. J.-C. Mais dans l'ensemble, malgré certains défauts bien sûr, une image cohérente, une construction imaginative. L'ensemble devait admirablement réussir à créer dans l'esprit des contemporains du poète l'illusion de se plonger dans un passé païen, mais pas ignoble et tout de même chargé d'une signification profonde — somme toute, un passé qui n'était pas lui-même sans profondeur et remontait loin dans les brumes. Ce sentiment résulte et justifie l'emploi d'épisodes et d'allusions à d'anciennes légendes, toutes nettement plus sombres, plus païennes et plus désespérées que l'action principale. (Drout, p. 75)
Le texte B, plus proche de l'essai publié, développe cette idée :
Beowulf n'est pas une image historiquement fidèle du Danemark, du pays des Gètes ou de la Suède d'environ 500 ap. J.-C. Mais dans l'ensemble (avec bien sûr certains défauts mineurs çà et là), il constitue une image cohérente, une construction imaginative. L'ensemble devait admirablement réussir à créer dans l'esprit des contemporains du poète l'illusion de se plonger dans un passé païen, mais pas ignoble et tout de même charge d'une signification profonde — somme toute, un passé qui n'était pas lui-même sans profondeur et remontait loin dans les brumes d'innombrables douleurs humaines. Ce sentiment résulte et justifie l'emploi d'épisodes et d'allusions à d'anciennes légendes, toutes nettement plus sombres, plus païennes et plus désespérées que l'action principale. (Drout, p. 139)
En écrivant sur l'auteur de Beowulf, Tolkien écrivait également sur lui-même : son intention était clairement, dans son propre travail, non pas de donner « une image fidèle » du passé pré-historique et mythique de l'Angleterre, mais plutôt « une image cohérente, une construction imaginative. »
 
essais/divers/atlantis.txt · Dernière modification: 10/04/2017 15:00 par Druss
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