L'évolution du Silmarillion

Nicolas Peuch et Julien Mansencal
Articles de synthèseArticles de synthèse : Ces articles permettent d'avoir une vue d'ensemble du thème traité mais ils nécessitent une bonne connaissance des principales œuvres de J.R.R. Tolkien.

Introduction

Avant toute chose, il faut rappeler exactement ce qu’est le Silmarillion qui fut publié en 1977 par Christopher Tolkien, quatre ans après la mort de son père. Cet ouvrage posthume n’est pas la simple publication d’un texte achevé et cohérent de J.R.R. Tolkien, mais la « mise en forme » par son fils d’une « suite cohérente et qui se suffise à elle-même » 1) à partir d’un ensemble de textes aussi différents par leur nature que par l’époque à laquelle ils ont été écrits. Le travail de Christopher Tolkien, aidé de Guy Gavriel Kay, fut donc de choisir les textes (et par conséquent d’en délaisser d’autres), et de les assembler de telle sorte qu’ils ne se contredisent pas entre eux. Cette harmonisation impliqua inévitablement une certaine subjectivité et les choix de Christopher Tolkien firent et font encore l’objet de vives critiques depuis que ce même Christopher a publié, dans le cadre de L'Histoire de la Terre du Milieu, une grande partie des textes qui servirent à l'élaboration du Silmarillion. Certains auraient préféré voir figurer tel texte à la place de tel autre, d’autres vont jusqu’à nier la démarche même de Christopher Tolkien.

Toujours est-il que le concept de « Silmarillion », à savoir d’un ensemble cohérent de textes relatant l’histoire du monde, de sa création jusqu’à la fin du Premier Âge, ne vient pas de Christopher mais de J.R.R. Tolkien lui-même. Dès les premiers écrits concernant sa mythologie, les Contes Perdus, Tolkien adopta un fil conducteur à travers le marin Eriol : débarqué sur Tol Eressëa, il se voyait raconter par diverses personnes l'histoire des Elfes, récit après récit. Le premier « Silmarillion » à proprement parler vint après l'abandon des Contes Perdus, en 1926 : c'est L'Esquisse de la Mythologie, que son fils intitula Le premier « Silmarillion ». Il fit plusieurs tentatives dont un « Silmarillion » achevé, la Qenta Noldorinwa, mais revint dessus par la suite et ne parvint jamais plus à un « Silmarillion » qu’il jugeât prêt pour la publication.

Le premier « Silmarillion »

Le premier « Silmarillion », ou Esquisse de la Mythologie, fut écrit entre 1926 et 1930 afin de préciser le contexte du Lai des Enfants de Húrin, que Tolkien voulait faire lire à l'un de ses anciens professeurs, R.W. Reynolds 2)). Il peut paraître plutôt anecdotique, étant d'une part très court, et d’autre part ayant été rédigé hâtivement : de fait, la syntaxe est négligée, il s’agit visiblement d’une suite de notes, quand bien même le manuscrit soit en lui-même très lisible (ce qui se conçoit, étant donné qu'il fut rédigé pour un tiers). Ce premier « Silmarillion » semble donc avoir été plus un outil pratique qu’un texte en tant que tel, mais il marque une progression notable, par rapport aux Contes Perdus, en direction de ce que deviendrait l'histoire du Premier Âge 3). En tout cas, le concept de « Silmarillion » était né dans l’esprit Tolkien, et ce premier texte entraîna l’écriture d’un deuxième, beaucoup plus abouti, la Quenta Noldorinwa, ou simplement Quenta.

La Quenta

La Quenta fut rédigée en 1930, d’après Christopher Tolkien 4). Il s'agit, selon les termes de ce dernier, d'une « refonte et une expansion » de l'Esquisse, dans laquelle la trame principale (qui ne changera plus jusqu’au Silmarillion publié) est déjà présente. Il s’agit, comme nous l’avons dit précédemment, du seul « Silmarillion » jamais achevé par J.R.R. Tolkien. La Quenta est donc un texte beaucoup plus long que le précédent, plus consistant, plus travaillé ; mais sa longueur reste cependant sans commune mesure avec les Contes Perdus, et du fait, Tolkien la considérait comme un résumé d'une œuvre plus longue, qui n'exista jamais. À la suite de nombreuses corrections, il donna naissance à la Quenta Silmarillion.

La Quenta s'accompagne du tout premier système d'annales du Premier Âge, rédigé au début des années 1930 : les Annales du Valinor et du Beleriand. Ces dernières, spécule Christopher Tolkien, furent peut-être rédigées parallèlement à la Quenta, pour clarifier la succession toujours plus complexe des événements du Premier Âge, et elles furent donc lourdement corrigées 5), tandis que les Annales du Valinor ne subirent que quelques modifications et ajouts. Tolkien s'essaya à traduire ces trois textes, Quenta et Annales, en vieil anglais, des traductions censée être de la main d'Ælfwine ; mais il n'acheva que celle des Annales du Valinor, les autres restant à l'état d'ébauches.

La Quenta Silmarillion

La Quenta Silmarillion est plus difficile à dater, Christopher Tolkien n'ayant pu découvrir de textes effectuant la « transition » avec la Quenta. Néanmoins, il est certain que le manuscrit principal existait en 1937 : Tolkien l'envoya en novembre de cette année à son éditeur, Stanley Unwin, qui lui avait demandé un nouveau livre après le succès foudroyant de Bilbo le Hobbit 6). Cependant, le lecteur d'Allen & Unwin ne semble avoir eu accès qu'au Lai de Leithian, long poème de 4000 vers dont il fit une critique assez défavorable 7), qui incita Stanley Unwin à poliment refuser la Quenta Silmarillion. Tolkien s'attela alors à l'écriture d'une « suite » à Bilbo le Hobbit, qui deviendra Seigneur des Anneaux (L #20).

Selon Christopher Tolkien, c’est entre le 16 décembre 1937 et le 3 février 1938 8) que le texte I-Eldanyárë (l’Histoire des Elfes), la version « définitive » de la Quenta Silmarillion, fut tapé à la machine. L'écriture du Seigneur des Anneaux interrompit progressivement la rédaction de ce texte, qui était rendu au chapitre 17, « De Túrin Turamarth ou Túrin le Malheureux », au moment où Túrin rejoint la bande de hors-la-loi après sa fuite de Doriath.

Plusieurs textes étaient associés à la Quenta Silmarillion dans l'esprit de Tolkien, comme en témoignent plusieurs pages de titre qui en font la liste. On y trouve notamment de nouvelles versions des Annales du Valinor et du Beleriand, les deux premières versions de l'Ainulindalë, le texte cosmogonique de l'Ambarkanta, et le Lhammas, un bref essai sur l'histoire des langues du monde.

La Quenta Silmarillion tardive

Après la longue pause due à l’écriture du Seigneur des Anneaux, Tolkien revint au Silmarillion, remettant en cause ses fondements mêmes en cherchant à donner à son univers un « système théologique et métaphysique cohérent » 9). On distingue deux phases dans l’écriture de la Quenta Silmarillion tardive : une première qui équivaut à la période qui suit la fin de la rédaction du Seigneur des Anneaux (1949), et une deuxième qui équivaut à la période qui suit la publication de ce dernier (1954-1955).

La première phase, selon Christopher, date de 1951 : il s’agissait alors d’une « simple » révision en profondeur de la Quenta Silmarillion des années 1930, telle que Tolkien l’avait laissée près de quinze ans auparavant. Elle relève d'une période de « puissance créative et de confiance […] caractéristique » 10), qui vit Tolkien se lancer dans l'écriture ou la refonte de nombreux textes, parmi lesquels une réécriture du Lai de Leithian, trois nouvelles versions de l'Ainulindalë, un nouveau système d'annales (Annales d'Aman et Annales Grises), et une nouvelle version de La Chute de Gondolin (publiée sous le titre De Tuor et de sa venue à Gondolin). Toutefois, la plupart de ces textes restèrent inachevés, probablement parce que Tolkien commençait à désespérer de voir Le Seigneur des Anneaux publié.

La deuxième phase commence à la fin des années 50. Beaucoup d’éléments narratifs ont changé depuis la publication du Seigneur des Anneaux, de nouveaux problèmes sont apparus. Tolkien veut donner à son univers un système cohérent. Il intègre alors des textes très différents, comme Lois et Coutumes parmi les Eldar, l'important dialogue philosophique Athrabeth Finrod ah Andreth, le long essai philologique Quendi et Eldar, des réflexions sur la réincarnation et sur les rapports entre fëa et hröa, ou le récit plus classique des Errances de Húrin après la mort de son fils. Tous ces textes, très représentatifs de l’état d’esprit de Tolkien à cette époque, ne furent pas repris dans le Silmarillion publié.

Tolkien continua à travailler sur son œuvre jusqu'à sa mort, mais les textes du Silmarillion n'évoluèrent pour ainsi dire plus après la fin des années 1950. La vaste révision de la Quenta Silmarillion de 1937 qu'il avait entreprise ne fut jamais achevée, si bien que pour la publication du Silmarillion, les éditeurs durent parfois s'appuyer sur cette Quenta écrite quarante ans plus tôt, voire même sur la Quenta Noldorinwa de 1930 ! Cependant, ces textes étaient en net décalage avec l'évolution ultérieure des récits des Jours Anciens, entraînant de nombreuses contradictions et incohérences. La tâche de Christopher Tolkien et Guy Kay y fut donc bien plus difficile qu'ailleurs, à un point tel qu'ils se virent forcés d'écrire eux-mêmes en partie le chapitre 22, « La Chute de Doriath », un geste regretté ultérieurement par le fils de Tolkien, qui le qualifia de « large dépassement de la fonction éditoriale » 11).

1) Silm, Avant-propos
2) FdTM.11 (NdA : La numérotation fait référence à la pagination anglaise, présente entre crochets dans les éditions françaises.
10) MR.ix
 
essais/divers/silmarillion.txt · Dernière modification: 10/04/2017 14:55 par Druss
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