La Bataille de Lézeau et le Nettoyage de la Comté : mort et résurrection

Nicolas Liau
Note de lectureNotes de lecture : En tant que présentations ou compilations, ces articles sont les plus accessibles à tous les lecteurs. Aucune connaissance sur J.R.R. Tolkien n'est requise.

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L'Arc et le Heaume n°1 - Les Hobbits.

L'Arc et le Heaume n°1 - Les Hobbits


Est-il encore besoin de présenter le philologue et écrivain britannique J.R.R. Tolkien ainsi que son œuvre maîtresse, Le Seigneur des Anneaux, monument de la high fantasy, à l’heure où dans les salles obscures résonne encore la déferlante médiatique provoquée par la mise en images fastueuse et multi-oscarisée de Peter Jackson ? Les pages qui suivent seront au contraire consacrées à la réparation d’un oubli et à la mise en lumière d’un chapitre de la trilogie qui, dans l’adaptation du cinéaste néo-zélandais, brille… par son absence regrettable. « Le Nettoyage de la Comté » est l’un des derniers chapitres du Seigneur des Anneaux et peut-être aussi l’un des plus importants de la saga, tant du point de vue de l’intrigue (fonction dramatique) que de l’évolution des protagonistes (fonction initiatique) : relançant le rythme du récit par un effet de rebondissement (bien que Sam ait vu la ruine de son pays dans le miroir de Galadriel), l’épisode marque la véritable fin de la Guerre de l’Anneau mais il représente surtout une étape fondamentale dans l’Histoire de la Comté.

Les Hobbits ne se distinguent pas par un esprit martial et ne font montre d’aucune agressivité. Lorsqu’il leur arrive de faire des rencontres inopportunes, ils préfèrent souvent la fuite et la dissimulation à toute querelle ou à tout contact hasardeux : « Ils ont toujours eu l’art de disparaître vivement et en silence quand des Grandes Gens qu’ils ne désirent pas rencontrer viennent par hasard de leur côté. » (SdA, I, Prol., p. 10)

Dans la Comté, les armes n’ont guère plus de valeur que des bibelots : « suspendues au-dessus des cheminées et sur les murs ou rassemblées au musée de Grand’Cave » (SdA, I, Prol., p. 15), elles n’ont pas été employées depuis fort longtemps parce que les Hobbits ne se sont jamais battus entre eux et parce que, à l’époque où se déroule la Guerre de l’Anneau, le dernier conflit auquel ont pris part les Hobbits appartient à une période relativement ancienne : il s’agit de la bataille des Champs Verts, en 2747 du Troisième Âge (ou 1147, suivant la datation de la Comté), menée contre une troupe d’Orques à l’intérieur même de la Comté (cas jusqu’ici unique dans l’histoire du pays, il faut le souligner). Bien entendu, les Hobbits se sont engagés dans de précédents affrontements, parmi lesquels ils se plaisent à mentionner la bataille de Fornost (en l’an 1975 du Troisième Âge), même si les annales des Hommes ne conservent aucun témoignage de leur participation. Et si l’on veut bien remonter jusqu’aux temps anciens, on découvrira que les Hobbits ont « souvent été obligés […] de se battre pour se maintenir dans un monde dur ; mais à l’époque de Bilbo, c’était de l’histoire très ancienne » (SdA, I, Prol., p. 15).

Les Hobbits s’attendaient-ils à reprendre les armes vers la fin de l’année 3019 du Troisième Âge ? Contraint de quitter sa forteresse d’Isengard ravagée par les Ents, Saruman, le mage déchu, a en effet profité de l’absence de Frodo pour s’introduire dans la Comté et y engendrer le chaos. De retour dans leur pays natal, les Hobbits découvrent avec horreur et affliction une terre corrompue, à l’agonie. La volonté de destruction à laquelle ils se heurtent est telle que l’ordre et la paix ne sauraient être rétablis par la diplomatie. Il n’y a désormais qu’un seul recours : livrer bataille, répandre le sang, donner la mort.

Sur le plan strictement matériel, la Comté a été gravement défigurée. Les passages autrefois libres d’accès sont maintenant hérissés de barrières et farouchement gardés : « À chaque extrémité du Pont, il y avait une grande grille garnie de pointes » (SdA, VI, 8, p. 379). Aux lignes rondes et harmonieuses de l’architecture hobbite se sont substitués les angles et les arêtes de grandes bâtisses rectilignes et sans âme : des habitations entières ont été abattues ou incendiées, remplacées par des bâtiments faits de « vilaines briques pâles » (SdA, VI, 8, p. 386), se dressant sur plusieurs étages et dotés de fenêtres étroites « aux cotés verticaux » (SdA, VI, 8, p. 379). Lorsqu’elles n’ont pas été tout simplement fermées, les auberges auparavant si conviviales ont été démolies et supplantées par de mornes logis offrant un confort et des commodités sévèrement réduits : « C’était un endroit nu et laid, avec une toute petite grille qui ne permettait guère un bon feu. Dans les chambres du dessus, il y avait des petites rangées de lits durs […] Il n’y avait pas de bière, et seulement très peu de nourriture » (SdA, VI, 8, p. 382).

La configuration rustique et champêtre de la Comté a subi les dommages de l’industrialisation et de ses techniques modernes : dans le village de Hobbitebourg, qui n’a pas échappé à la dévastation, s’élève une cheminée hideuse qui déverse sur le pays une fumée opaque et nauséabonde pareille à celle que le volcan Orodruin vomit sur les terres calcinées du Mordor ; un nouveau moulin a été bâti à cheval sur la rivière et rempli « de roues et de machins étrangers » (SdA, VI, 8, p. 401). Les conséquences sur l’environnement sont dramatiques : l’air est vicié et les cours d’eau regorgent d’immondices. Les jardins envahis d’herbes folles, les champs devenus incultivables et les nombreux arbres abattus (dont l’Arbre de la Fête) sont les signes évidents du recul des travaux agricoles face à l’incursion d’activités nouvelles : « Tous les châtaigniers avaient disparu. Les berges et les bordures de haies étaient défoncées. De grands camions couvraient en désordre un champ battu, où il n’y avait plus trace d’herbe. Le Chemin des Trous du Talus n’était qu’une carrière de sable et de gravier » (SdA, VI, 8, p. 406).

La vie sociale de la Comté a été entièrement réorganisée depuis l’intrusion des bandits des terres sauvages et des semi-orques qui occupent maintenant le pays : hommes de main de Sharcoux (Saruman), ce sont eux qui mettent la Comté à feu et à sang par leurs exactions.

Faisant peser sur le peuple des Hobbits une sorte de pouvoir dictatorial, Saruman contrôle absolument tout ; et ceci dans un seul but : réduire à néant les Semi-Hommes et leur contrée. Cet appétit de destruction n’est pas tout à fait gratuit car le magicien agit avant tout par vengeance et jalousie : en ébranlant leur « gras petit pays où [ils ont] fainéanté assez longtemps » (SdA, VI, 8, p. 390), Saruman souhaite en effet faire payer aux Hobbits leur contribution au saccage de l’Isengard et leur infliger une peine au moins égale à la sienne : « Vous pensiez vous être fort bien tirés de tout et pouvoir rentrer tout tranquillement jouir d’une aimable paix au pays. La maison de Saruman pouvait bien être en ruines, il pouvait être mis dehors, mais personne ne pouvait toucher à la vôtre » (SdA, VI, 8, p. 409).

Afin de s’assurer une autorité absolue, Saruman commence par bouleverser l’administration de la Comté. Jusqu’à son arrivée, le pays n’avait pas de gouvernement à proprement parler puisque chaque famille gérait ses affaires personnellement. Certains habitants occupaient cependant des fonctions officielles, mais leurs responsabilités s’avéraient finalement assez mineures : le Maire de Grand’Cave qui passait la majeure partie de son temps à présider fêtes et banquets ; le Thain, maître de l’Assemblée qui ne se réunissait que lorsque se présentaient des événements graves, c’est-à-dire jamais ; et quelques Shirriffs, équivalents de nos policiers, dont les occupations consistaient essentiellement à retrouver la trace des animaux égarés1).

Lorsqu’il s’approprie le pouvoir, Saruman réaménage ce système en faveur du régime despotique qu’il entend instituer : il réduit au silence le Maire Will Piedblanc en le faisant enfermer dans les prisons de la Comté (nouvellement créées pour accueillir tous les récalcitrants) et multiplie le nombre de Shirriffs auxquels il confie une mission beaucoup plus répressive. Mais ses éventuels concurrents ne sont pas tous évincés car le Bourg de Touque est décidé à lui tenir tête. Or, depuis déjà plusieurs siècles, le titre de Thain, bien que purement nominal, est exclusivement attribué au chef de la famille des Touque. L’emprise du magicien sur le pays n’est donc pas complète.

Toujours est-il que sur le reste de la Comté s’abat une pluie d’interdits, dont voici une liste non exhaustive : il est strictement défendu de laisser quiconque franchir le pont du Brandevin entre le coucher et le lever du soleil, de critiquer ou remettre en cause les décisions et ordres du Chef, d’accueillir des gens chez soi sans autorisation, de consommer des vivres en surplus, de brûler une quantité de bois supérieure à la ration journalière autorisée, d’effectuer un déplacement sans la permission des Shirriffs, de se réunir entre villageois autour d’un feu.

Saruman parachève l’embrigadement de la population en prenant diverses autres mesures restrictives : l’envoi du courrier est rigoureusement réglementé ; les Hobbits sont privés de bière et d’herbe à pipe (denrées si estimées dans la Comté) qui font dorénavant le plaisir des sbires du Chef ; les récoltes sont saisies par des ramasseurs et répartiteurs qui « font plus de ramassage que de répartition » (SdA, VI, 8, p. 381-382.) et emmagasinent les provisions dans quelques réserves soigneusement dissimulées ; etc.

 Saruman à Cul-de-Sac - Éric Faure-Brac

Bien évidemment, toutes ces restrictions, proscriptions et privations contrarient fort les Hobbits, davantage habitués aux tables garnies des banquets et aux divertissements insouciants de la fête. Parmi eux, cependant, il en est certains que l’état des choses semble peu émouvoir ; ceux-là y trouvent même leur compte. C’est le cas notamment de certains Shirriffs qui exercent leur nouvel emploi avec un plaisir et un orgueil non dissimulés : il y a ceux qui « aiment se mêler des affaires des autres et faire les importants » et pire, il y a ceux qui « espionnent pour le Chef et ses Hommes » (SdA, VI, 8, p. 386). C’est également le cas de Ted Rouquin qui se targue d’être devenu « un ami du Patron » (SdA, VI, 8, p. 407) et son protégé ; ou encore de Tom le Jeune qui, au nouveau moulin, s’applique avec satisfaction à « astiquer les roues pour les Hommes, là où son papa était le Meunier et son propre maître » (SdA, VI, 8, p. 401).

Dans ce tableau d’une Comté gangrénée, plusieurs critiques ont cru reconnaître une transposition de divers événements ou périodes appartenant à notre Histoire : Stratford Caldecott parle par exemple de « l’Angleterre industrielle de l’après-guerre2) » ; pour Christian Regis, « la Comté présente un aspect similaire à celui de l’Angleterre au XVIIIè siècle, à savoir un démarrage industriel3) » ; de Lothon4), Nicolas Bonnal dit qu’il « s’avère le premier capitaliste de l’histoire de la Comté […] Ici, le capitalisme se métamorphose si l’on veut en fascisme mais surtout en bolchévisme. Les bandits qui organisent la pénurie typique des pays communistes s’intitulent répartisseurs, tout comme à l’époque de Lénine, les proudovnia, commandos de redistribution, venaient voler les récoltes des paysans5). » Mais de l’aveu de Tolkien lui-même, ce chapitre du Seigneur des Anneaux ne doit en aucun cas faire l’objet d’une lecture à deux niveaux. En effet, Tolkien s’est efforcé à deux reprises de dissiper l’équivoque. Dans une lettre, tout d’abord, adressée à Michael Straight et vraisemblablement datée de 1956 :

« Il n'y a pas dans la “Comté” de référence particulière à l'Angleterre - sauf, bien entendu, qu'en tant qu'Anglais élevé dans un village “presque rural” du Warwickshire, en marge de la prospère bourgeoisie de Birmingham (à peu près l'époque du Jubilé de Diamant !) je m'inspire, comme tout le monde, de modèles de la “vie” telle que je la connais. Mais il n'y a pas de référence à l'après-guerre. Je ne suis “socialiste” en aucun sens du terme, étant opposé à la “planification” (comme cela doit se voir clairement), principalement parce que les “planificateurs”, quand ils parviennent au pouvoir, deviennent si mauvais ; mais je ne dirai pas que nous avons eu à souffrir ici de la malveillance de Sharcoux et de ses Ruffians. Même si l'esprit d'“Isengard”, si ce n'est celui du Mordor, affleure bien entendu en permanence. Le projet actuel de destruction d'Oxford au bénéfice des voitures en est un exemple. Mais notre adversaire principal est membre d'un gouvernement “Tory”. Vous pourriez cependant en trouver des exemples un peu partout de nos jours. »

J.R.R. Tolkien, Lettres, Christian Bourgois, 2005, p. 235 (Lettre n°181)

Dix ans plus tard, Tolkien choisit de s’expliquer, cette fois-ci auprès de ses lecteurs, sur sa véritable conception de la Comté :

« D’aucuns ont supposé que le chapitre “Le Nettoyage de la Comté” reflète la situation en Angleterre au moment où j’achevais mon récit. C’est faux. C’est une partie essentielle de l’intrigue, prévue depuis le début, bien que modifiée au fur et à mesure par le personnage de Saruman tel qu’il est développé dans l’histoire, sans – inutile de le dire – aucune signification allégorique ou référence à la politique contemporaine, quelle qu’elle soit. Elle a en effet un certain ancrage dans l’expérience, mais faible (car la situation économique était tout à fait différente) et qui remonte à bien plus loin : je n’avais pas encore dix ans que la région où j’avais passé mon enfance était en train d’être honteusement détruite ; c’était du temps où les voitures étaient des objets rares (je n’en avais jamais vu), où les hommes construisaient encore des chemins de fer de banlieue. Récemment, j’ai vu dans un journal une photo de la décrépitude finale du moulin naguère prospère, à côté de son étang, qui, il y a bien longtemps, me semblait si important. Je n’ai jamais aimé l’air du Jeune Meunier, mais son père, le Vieux Meunier, avait une barbe noire et il ne s’appelait pas Rouquin. »

Avant-propos de la seconde édition (1966) du Seigneur des Anneaux6)

En revenant sur leurs pas, les Hobbits espéraient sans doute avoir définitivement tourné le dos aux terres maudites et ténébreuses de l’ennemi, mais grande est leur désillusion car l’épreuve qu’ils vont devoir surmonter dans leur propre pays surpasse en horreur tous les tourments auxquels ils ont fait face depuis leur départ. Sam s’en rend compte très vite lorsqu’il entend les « propos d’Orques » (SdA, VI, 8, p. 383) tenus par les Shirriffs et surtout lorsqu’il découvre Cul-de-Sac dans un état de délabrement : « C’est pire que le Mordor, dit Sam. Bien pire, en un sens. Ça vous touche au vif ; parce que c’est chez nous et qu’on s’en souvient tel que c’était avant que tout ait été ruiné » (SdA, VI, 8, p. 408).

Et c’est aux quatre Hobbits qu’il appartient désormais de rendre à la Comté son apparence originelle. Aucune aide extérieure ne pourra leur être apportée. Ils ne devront compter que sur eux-mêmes, pour une raison que Gandalf leur a clairement expliquée : « Je suis avec vous pour le moment, dit Gandalf, mais je ne tarderai pas à n’y plus être. Je ne vais pas à la Comté. Vous devez régler vos affaires vous-mêmes ; c’est à cela que vous avez été entraînés. Ne comprenez-vous pas ? » (SdA, VI, 7, p. 376)

Chaque pas qu’ils ont fait loin des frontières de leur pays a été un palier de franchi dans leur initiation. Ils ont considérablement appris au contact du monde, de l’Autre et de l’Ailleurs, comme le résume fort bien Stratford Caldecott dans son essai : « Mais la quête de l’Anneau a éprouvé les Hobbits. Ils ont traversé les ténèbres, dans la Vieille Forêt, à la Moria, sur les champs de bataille et en Mordor même. La banalité sordide de la Comté, les semi-ténèbres du mal ordinaire ne les effraient pas. Ils ont été comme repétris de l’intérieur, reforgés à travers le service des autres – de Frodo, de Théoden, de Denethor et, d’une manière générale, des peuples de la Terre du milieu. Grâce aux dons qu’ils ont reçus au cours de leurs épreuves antérieures, ils sont maintenant capables de triompher seuls du mal qui a pris possession de leur terre »7).

Au cours de leur apprentissage, les Hobbits ont acquis vaillance, autorité et sens de l’honneur mais aussi sagesse et circonspection. Forts de ces valeurs, ils sont maintenant en mesure de panser les plaies de la Comté et, ce qui est peut-être plus important encore, « d’aider ses habitants à retrouver le respect d’eux-mêmes », comme l’écrit très justement Lin Carter8).

Les quatre compagnons manifestent tout d’abord leur rejet du régime en place par leur refus d’obtempérer aux ordres des Shirriffs et par la violation systématique des règles en vigueur, car les Hobbits ont toujours respecté les lois dès lors que celles-ci sont à la fois « anciennes » et « justes » (SdA, I, Prol., p. 22), ce qui n’est évidemment plus le cas. Mais on ne combat pas efficacement le mal en se contentant de l’ignorer. Aussi faut-il agir et faire face.

Après avoir essayé, sans grand succès, de raisonner les Shirriffs (qui redoutent trop les Trous-prisons pour envisager quelque insurrection), les Hobbits décident de partir pour Hobbitebourg, à la rencontre de Lothon, qu’ils prennent pour l’unique responsable car ils ignorent encore que derrière cette imposture se cache en réalité Saruman. Mais ils ne tardent pas à apprendre la vérité, de la bouche même des semi-orques qui, à Lézeau, tentent de leur barrer la route. L’escarmouche est vite interrompue car les Hobbits tirent l’épée et mettent en déroute leurs adversaires. Le sang n’a pas été versé cette fois-ci, mais ce n’est que partie remise.

Les Hobbits se rendent à l’évidence : avant de pouvoir s’attaquer à la racine du mal, il leur faudra détruire ses ramifications ; autrement dit, ils ne pourront renverser Saruman qu’après l’avoir privé de ses séides. Mais pour ce qui est de la marche à suivre, les avis divergent. Dans un élan de révolution, Merry veut soulever la Comté et attiser le désir de rébellion que ses semblables ont réfréné jusqu’ici : « Allons ! Il faut réveiller tous les nôtres ! Ils détestent tout cela, c’est visible : tous à l’exception d’un ou deux gredins et de quelques nigauds qui veulent être importants, mais ne comprennent rien à ce qui se passe réellement. Mais les gens de la Comté ont joui d’une telle tranquilité pendant si longtemps qu’ils ne savent que faire. Ils ne demandent qu’à lutter pourtant, et ils vont s’embraser » (SdA, VI, 8, p. 392).

 Nettoyage de la Comté - Éric Faure-Brac

En face de lui, Frodo est davantage en faveur de la non-violence et de la conciliation même s’il semble se rendre compte, en son for intérieur, qu’un accord amiable est peu envisageable : « Combattre ? dit Frodo. Eh bien je suppose que les choses pourront en arriver là. Mais rappelle-toi : il ne doit y avoir aucune tuerie de Hobbits, même s’ils ont passé à l’autre bord. Vraiment l’autre bord, je veux dire : pas seulement obéi aux ordres des bandits parce qu’ils ont peur. Aucun Hobbit n’en a jamais tué un autre exprès dans la Comté, et cela ne doit pas commencer maintenant. Et personne du tout ne doit être tué si cela peut être évité. Gardez votre sang-froid, et retenez vos mains jusqu’au dernier moment possible ! » (SdA, VI, 8, p. 391) Il va de soi que cette attitude ne saurait être interprétée comme une preuve de faiblesse ou de lâcheté. Frodo est épuisé par la résistance qu’il s’est efforcé d’opposer à la volonté destructrice de l’Anneau. Cette lutte psychique et mentale est bien plus éprouvante que le maniement de l’épée sur un champ de bataille. Roderick O’Brien pense qu’ « on peut déceler de la lassitude et du dégoût de la part de Frodo envers les armes et la guerre »9) mais ce que ressent Frodo est infiniment plus subtil et confine à l’ineffable. Nicolas Bonnal a bien compris cela et parle à juste titre de métamorphose : « Sa blessure à son annulaire (coupé par Gollum), ses autres blessures l’ont métamorphosé, en en faisant presque un personnage sacerdotal au-delà des guerres et des rancunes »10). Meurtri par le poignard de Morgul, sur le Mont Venteux, et la piqûre venimeuse d’Arachne, Frodo a passé les frontières du monde sensible et, par une sorte de perception transcendante, vu l’invisible : la mort dans sa plus terrifiante crudité. Frodo s’abstient toutefois de faire obstacle aux résolutions de ses compagnons car, Roderick O’Brien le souligne, « son attitude est pacifiste d’une manière passive, il n’essaie pas de convertir d’autres à son point de vue »11). Aussi Merry se hâte-t-il de donner l’alarme au son du cor de Rohan, invitant les Hobbits à le rejoindre en masse pour mener jusqu’à son terme la Bataille de Lézeau.

L'affrontement se décompose en quatre phases que l’on pourrait résumer ainsi :

  • Dirigés de main de maître par Merry et Pippin, les Hobbits s’acquittent des préparatifs avec méthode, efficacité et un certain sang-froid : les plus robustes d’entre eux sont pourvus d’armes diverses (haches, marteaux, couteaux, gourdins et arcs) et les deux entrées du village sont soigneusement barricadées, pendant que Pippin chevauche jusqu’au Bourg de Touque pour y chercher du renfort. Face à une telle organisation, les Shirriffs se joignent aux insurgés qu’ils étaient précisément venu mater. En attendant l’arrivée imminente des bandits, les Hobbits se livrent à une estimation des ressources de l’ennemi (force numérique, équipement, etc).
  • Un premier groupe rival, assez réduit, s’avance vers les Hobbits et, avec forfanterie, leur intime l’ordre de se retirer. Les Hobbits ont cependant un atout majeur : la stratégie. Et les scélérats se retrouvent bientôt encerclés. Refusant de déposer ses armes, ainsi qu’on le lui ordonne, leur chef, dans sa fuite, se rue sur Merry mais il est aussitôt abattu par des archers Hobbits. Pris de panique face à une combativité qu’ils avaient sous-estimée, les bandits s’inclinent et sont faits prisonniers. Le cadavre du chef est immédiatement mis en terre. Cette étape du conflit prend la forme d’une « guerre psychologique »12), pour reprendre l’expression qu’emploie pertinemment Nicolas Bonnal : avant de recourir à la force, les Hobbits tâchent de vaincre l’ennemi par l’intimidation. Et puisque cela ne suffit pas, le meurtre d’un chef sera plus convaincant qu’une menace verbale.
  • Ne souhaitant pas poursuivre les hostilités de nuit, les Hobbits s’accordent un moment de trêve jusqu’au lendemain matin. Durant ces quelques heures de répit, le père Chaumine fait le récit de la lente déchéance de la Comté, Merry surveille étroitement les abords du village et Pippin revient de Bourg de Touque à la tête d’une centaine de Hobbits.
  • Une troupe importante et indisciplinée de bandits pénètre sans précaution dans le village et ne tarde pas à tomber dans une embuscade savamment élaborée par les Hobbits. Sommés par Merry de se constituer prisonniers, les brigands préfèrent prendre la fuite. Mais les Hobbits sont bien décidés à les en empêcher. S’ensuit alors un affrontement aussi bref que meurtrier au cours duquel tombent près de soixante-dix Hommes et une trentaine de Hobbits. La Bataille de Lézeau prend fin.

A ce découpage des événements peut s’ajouter une cinquième et dernière phase qui, toutefois, ne s’inscrit pas directement dans le déroulement de la Bataille ; c’est pourquoi nous lui réservons cette place à part. Il s’agit bien entendu de la mort de Saruman. Après s’être libérés de l’oppression des bandits, les Hobbits choisissent de se rendre à Hobbitebourg afin de déloger Saruman qui s’est installé à Cul-de-Sac, en compagnie de Gríma Langue-de-Serpent. Invectivé et même menacé de mort par les Hobbits (excepté Frodo), le magicien, qui savoure pleinement sa vengeance, se résoud à quitter la Comté, mais pas avant d’avoir commis une dernière bassesse en essayant d’assassiner Frodo. Indemne, ce dernier laisse la vie sauve à Saruman, contre l’avis de ses compagnons, car il croit la guérison du magicien encore possible. Mais Gríma, las d’être sans cesse rabroué, égorge son maître avant d’être lui-même mis à mort par les archers Hobbits. C’est dans ces circonstances dramatiques que prend véritablement fin la Guerre de l’Anneau.

La reconstruction de la Comté est initiée dès le lendemain de la Bataille de Lézeau. Et, dans un esprit de solidarité, de communauté, chacun prend part à ce dur labeur, quel que soit son âge. Les Hobbits détenus dans les prisons de Grand’Cave recouvrent leur liberté tandis que Merry et Pippin se chargent de bouter hors du pays les quelques bandits réfugiés ici et là. Les bâtiments construits par les Hommes de Sharcoux sont systématiquement mis à bas : les matériaux récupérés sont réemployés dans la réfection des habitations endommagées. Les Hobbits s’appliquent avec une attention toute particulière à la restauration de la Colline, du Chemin des Trous du Talus et de Cul-de-Sac qui, en plus de ses anciens meubles, retrouve « tout son aspect d’autrefois » (SdA, VI, 9, p. 418). Le système de gouvernement de la Comté est rétabli : le Maire et les Shirriffs (dont les effectifs ont été raisonnablement réduits) reprennent leurs fonctions. Mais la tâche à laquelle les Hobbits consacrent le plus de soin consiste à replanter un grand nombre d’arbres là où la végétation a le plus souffert des forfaits de Saruman : Sam parcourt le pays et répand autour de chaque plant un peu de la précieuse terre de Lórien qu’il a reçue de Galadriel ; si bien que, au printemps suivant, des arbres d’une grande beauté se mettent à croître à une vitesse très inhabituelle.

Dans l’épisode de la Bataille de Lézeau, le conflit à proprement parler n’est pas très significatif : les Hobbits, maintenant aguerris, se contentent de reproduire les techniques qu’ils ont pu apprendre sur les champs de bataille13). De même, les moyens mis en œuvre pour réorganiser la Comté ne méritent pas que nous nous y attardions davantage. En revanche, l’incidence de cette suite d’événements sur le pays et ses habitants est suffisamment importante pour que nous l’examinions plus en détail.

Assurément, la Bataille de Lézeau est un événement majeur de l’Histoire de la Comté et les Hobbits le commémorent comme il se doit : la fosse dans laquelle ont été ensevelis les sbires de Saruman s’est vue attribuer le nom de Puits de la Bataille ; les dépouilles des Hobbits tombés au combat sont réunies dans une même sépulture agrémentée d’une stèle et leurs noms sont répertoriés dans une liste apprise par cœur par les historiens de la Comté ; enfin, le récit détaillé de la Bataille est consigné dans un chapitre entier du Livre Rouge.

Une chose est sûre, les Hobbits ne s’attendaient pas à devoir surmonter cette ultime épreuve sur leurs propres terres : « Ça alors, ça me renverse ! dit Pippin. De toutes les fins de notre voyage, c’est bien la dernière à laquelle j’aurais pensé : avoir à combattre des semi-orques et des bandits dans la Comté même » (SdA, VI, 8, p. 391). Jusqu’ici, les Hobbits se souciaient assez peu du monde extérieur, croyant naïvement que la paix de leur pays était généralisée à tous les territoires de la Terre du milieu et ignorant surtout que d’autres, tels les Rôdeurs, s’employaient à protéger les frontières de la Comté. « Le vaste monde vous entoure de tous côtés : vous pouvez vous enclore, mais vous ne pouvez éternellement le tenir en dehors de vos clôtures » (SdA, I, 3, p. 119). Cette mise en garde de l’Elfe Gildor adressée à Frodo dans les premières pages du roman résonne comme une parole prophétique : les truands issus des contrées sauvages ainsi que les semi-orques qui composent la milice de Saruman et accomplissent les pires actes au gré de leurs vagabondages représentent, pour employer la terminologie de Mircea Eliade, l’intrusion du « Chaos » extérieur dans ce « Cosmos »14) que constitue l’espace organisé de la Comté. La Bataille de Lézeau a donc été bénéfique dans la mesure où elle a fait prendre conscience aux Hobbits que la concorde entre les peuples est sans cesse menacée et qu’ils sont capables de défendre eux-mêmes leur liberté.

Le conflit a profité d’une autre façon aux trois compagnons de Frodo puisqu’il est l’aboutissement de leur initiation. Après avoir été initiés en des terres lointaines, ils sont revenus chez eux pour y être mis à l’épreuve une ultime fois. Nicolas Bonnal souligne la brutalité de la rupture que représente ce retour : « Soudainement arrachés à la magie de l’anneau, des champs de bataille et des mariages hiérogamiques, les Hobbits se retrouvent plongés dans la dure réalité, qui l’est d’autant plus qu’elle a frappé leur petit territoire jusque-là protégé »15). Mais les Hobbits, on le sait, triomphent de toutes les difficultés. Même si elle a atteint des proportions tragiques, la déprédation de la Comté a eu d’indéniables conséquences salutaires sur le plan affectif car les quatre Hobbits, qui ont eu l’opportunité d’explorer mille sites enchanteurs, en découvrant leur pays pollué, ont compris « qu’ils y étaient plus attachés qu’à aucun autre lieu du monde » (SdA, VI, 8, p. 388). Si le long parcours initiatique de Sam, Merry et Pippin trouve son parfait accomplissement dans la promotion sociale dont chacun jouit à leur retour, celui de Frodo révèle finalement sa vanité et se solde par un échec, comme l’attestent son incapacité à réintégrer la société hobbite à l’issue de la Guerre de l’Anneau et la nécessité pour lui de quitter les rivages de la Terre du Milieu.

D’un point de vue social, la Bataille de Lézeau et son issue heureuse ont été favorables à plusieurs Hobbits : le courage dont a fait preuve le père Chaumine durant les combats apporte à sa famille renommée et fortune, l’intrépidité de la vieille Lobelia face aux bandits est également célébrée, Merry et Pippin sont devenus de « grands seigneurs » (SdA, VI, 9, p. 419) admirés et respectés16), et Sam est élu Maire à sept reprises (entre 1427 et 1476, selon la datation de la Comté). En revanche, aucun hommage n’est rendu à Frodo. Les raisons de cette cruelle ingratitude sont multiples. Tout comme son oncle Bilbo, Frodo a toujours été considéré comme un marginal, un fou, du fait de son célibat et de son goût pour les excursions en dehors de la Comté. En outre, la responsabilité du saccage de la Comté est imputée à Frodo, dont l’absence a permis l’intrusion de Saruman. Le Vieux Gamegie le lui reproche ouvertement : « Vous auriez jamais dû vendre Cul-de-Sac, je l’ai toujours dit. C’est de ça qu’est parti tout le mal. Et pendant que vous alliez vagabonder dans les pays étrangers, à chasser les Hommes Noirs dans les montagnes, à ce que dit mon Sam – et pourquoi, il ne me l’a pas trop expliqué – ils sont venus défoncer le Chemin des Trous du Talus et ruiner mes patates ! » (SdA, VI, 8, p. 402) Enfin, contrairement à Merry et Pippin, Frodo n’a accompli aucune action d’éclat durant la Bataille de Lézeau. Sa seule contribution a consisté à tempérer l’ardeur guerrière des Hobbits. Le calvaire qu’il a enduré en Mordor n’est absolument pas pris en compte. Pire, il est presque ignoré de tous : « Rares étaient ceux qui connaissaient ou désiraient connaître ses exploits et ses aventures » (SdA, VI, 9, p. 418).

Si la dégradation de la Comté par Saruman s’apparente à une lente agonie, sa reconstruction par les Hobbits peut logiquement être considérée comme une résurrection. Sous l’influence malsaine de Sharcoux et de ses séides, la Comté est devenue cette terre gaste dépeinte dans nombre de romans courtois : le sol, qui semble ne plus contenir la moindre once de fertilité, n’est subitement plus assez riche pour alimenter les végétaux, condamnés à une lente dessiccation. Tant et si bien qu’il n’y a bientôt plus âme qui vive, à l’exception des êtres les plus tenaces qui sont souvent les plus hostiles. Cette stérilité généralisée est présentée tantôt comme le châtiment d’une lourde faute portant atteinte à la morale ou à la figure royale elle-même, tantôt comme le contrecoup de l’absence de roi. Parfois, la gastitude est liée à la simple présence d’un monstre, d’une créature nuisible et dévastatrice17). La gastitude de la Comté procède à la fois d’une absence et d’une présence : absence de Frodo qui, certes, ne représente en rien le pouvoir royal mais reçoit en héritage Cul-de-Sac, centre névralgique de Hobbitebourg considéré comme le plus beau et le plus spacieux parmi tous les trous de Hobbits ; voire absence de l’Anneau, qui a pu, jusqu’à présent, assurer au pays des Semi-Hommes la longévité dont a bénéficié Bilbo, longtemps détenteur du bijou ; mais aussi présence funeste de Saruman et de ses affidés au nombre desquels figurent de monstrueux semi-orques. La Comté jouit d’une nouvelle fécondité dès l’instant où l’ennemi corrupteur est bouté hors du pays par les Hobbits – à l’exception notable de Frodo – revenus sur leur terre natale pour y endosser d’insignes responsabilités et gagner une autorité et un pouvoir certains.

A la manière de Gandalf le Gris devenu, par-delà les ténèbres, Gandalf le Blanc, la Comté renaît avec des forces et une vitalité renouvelées. Le pays des Hobbits est devenu, à bien des égards, un îlot de délices et de plénitude, une terre idyllique et bienheureuse où, dans une forme d’hédonisme, la vie s’organise autour du plaisir. Car il n’en a pas toujours été ainsi.

Même si elle offre un cadre enchanteur et riant, la Comté n’est pas un paradis ; et ceci pour une raison essentielle que nous rappelle Christian Regis : « Dans l’œuvre de Tolkien, le paradis existe, ce sont les “terres immortelles” de l’Extrême Ouest, Terre des Valar et des Elfes, terres inaltérables où règne l’abondance, terres inaccessibles aux Hommes. Toute autre est la Comté des Hobbits. Certes, la terre y est belle et fertile, mais les Hobbits doivent plus cette disposition à leur travail et à celui de leurs prédécesseurs qu’à une nature généreuse et parfaite »18). Et puis, la Comté n’assure pas forcément longue vie et bonne santé à ses habitants car les Hobbits ont déjà essuyé plusieurs calamités telles que la Peste Noire et les Jours de Disette dans les années 1637 et 2758-2760 du Troisième Âge.

Mais à partir de l’année 3020 du Troisième Âge (1420, selon la datation de la Comté), après qu’elle a été purifiée de toutes les souillures laissées derrière lui par Saruman, la Comté semble bel et bien entrer dans un âge d’or et jouir de privilèges qui étaient jusqu’ici l’apanage des Terres Immortelles et des royaumes elfiques :

« De tout point de vue, 1420 fut dans la Comté une année merveilleuse. Il n’y eut pas seulement un soleil magnifique et une pluie délicieuse aux moments opportuns et en proportion parfaite, mais quelque chose de plus, semblait-il : un air de richesse et de croissance, et un rayonnement de beauté surpassant celui des étés mortels qui vacillent et passent sur cette Terre du Milieu. Tous les enfants nés ou conçus en cette année, et il y en eut beaucoup, étaient robustes et beaux, et la plupart avaient une riche chevelure dorée, rare auparavant parmi les Hobbits. Il y eut une telle abondance de fruits que les jeunes Hobbits baignaient presque dans les fraises à la crème ; et après, ils s’installaient sur les pelouses sous les pruniers et mangeaient jusqu’à élever des monceaux de noyaux semblables à de petites pyramides ou aux crânes entassés par un conquérant ; après quoi, ils allaient plus loin. Et personne n’était malade, et tout le monde était heureux, sauf ceux à qui il revenait de tondre l’herbe. Dans le Quartier Sud, les vignes étaient chargées de raisin, et la récolte de “feuille” fut étonnante ; et partout il y eut tant de blé qu’à la Moisson toutes les granges furent bourrées. L’orge du Quartier Nord fut si belle qu’on devait se souvenir longtemps de la bière du malt de 1420, qui devint proverbiale. » (SdA, VI, 9, p. 417)

La magnificence et la luxuriance de la nature ont bien entendu été favorisées par la terre de Lórien que Sam a disséminée çà et là. La mystérieuse petite noix d’argent, dont Galadriel lui a également fait cadeau, a été plantée à l’emplacement de l’Arbre de la Fête (abattu par les bandits) et a donné vie à un magnifique mallorn grâce auquel la renommée de la Comté rayonne maintenant bien au-delà de ses frontières : « Dans les années suivantes, comme il croissait en grâce et en beauté, il fut connu partout, et les gens venaient le voir de loin : c’était le seul mallorn à l’ouest des Montagnes et à l’est de la Mer, et l’un des plus beaux du monde » (SdA, VI, 9, p. 416-417). Avant la Guerre de l’Anneau, la plupart des peuples et races de la Terre du milieu n’avaient pas conscience de l’existence des Hobbits et de leur pays. Grâce à Frodo, Sam, Merry et Pippin, la Comté a trouvé la place qui lui était due dans la mémoire et l’estime des Hommes, des Elfes et des Ents.

Pour utiliser une métaphore anatomique, nous pouvons affirmer que dans les veines de la Comté coule désormais le sang de la Lórien, qui a commencé à dépérir depuis que Galadriel et les siens l’ont quittée à regret. Curieusement, même le sang des Hobbits semble contenir une parcelle du patrimoine des Elfes car, en plus de porter le nom d’une fleur de Lothlórien, la fille de Sam et de Rosie, Elanor, possède une grâce exceptionnelle qui la fait ressembler « plus à une jeune-fille elfe qu’à une Hobbite » (SdA, App. B, p. 476).

La clémence des conditions climatiques, mais aussi l’opulence et la vigueur dont bénéficient tout à coup les Hobbits se perpétueront-elles d’année en année ? Que ce soit dans le dernier chapitre du récit ou dans les chronologies proposées en appendice, Tolkien n’apporte pas véritablement de réponse. Toutefois, nous savons que, par les richesses qu’elle a apportées, l’année 1420 est devenue « proverbiale » (SdA, VI, 9, p. 417), autrement dit exceptionnelle, unique. Faut-il donc en déduire que l’âge d’or de la Comté n’a duré qu’un an et que, dès 1421, les Hobbits auront retrouvé leurs conditions de vie, simples et ordinaires, d’avant la Guerre de l’Anneau ?

S’il faut imputer l’affaiblissement de la Comté à Saruman, il est également important de rappeler que les Hobbits ont, eux aussi, leur part de responsabilité dans la ruine de leur pays. En effet, il ne faut pas perdre de vue que si Saruman a pu s’introduire sans difficultés dans la Comté, c’est avant tout à cause d’un Hobbit, Lotho Sacquet de Besace, à qui Frodo a cédé Cul-de-Sac. Entraîné par sa convoitise et sa cupidité, Lotho a acquis, pendant l’absence de Frodo, un grand nombre de plantations d’herbe à pipe et de propriétés diverses afin de s’enrichir en exportant des quantités massives de marchandises, au détriment des autres Hobbits. Lothon « voulait tout posséder en personne, et puis faire marcher les autres » (SdA, VI, 8, p. 399), mais parmi ses principaux acheteurs figure Sharcoux, alias Saruman, qui a profité de ces relations commerciales pour s’ingérer petit à petit dans les activités de la Comté. Piégé, Lotho est vite évincé par Saruman. Cette faute lui coûtera la vie puisqu’il mourra poignardé dans son sommeil par Gríma Langue de Serpent.

Mais Lotho n’est pas le seul fautif. D’autres, par le soutien qu’ils ont traîtreusement offert à Saruman, par l’acceptation naïve et inconsidérée d’un régime totalitaire, ont profondément blessé la Comté : nous pourrions citer Ted Rouquin qui se flatte d’être sous la protection du Patron, Tom le Jeune qui veille au bon fonctionnement du nouveau moulin pollueur, ou encore les Shirriffs espions de connivence avec les Hommes de Saruman.

Le coup de grâce, la Comté l’a reçu au cours de la Bataille de Lézeau : les Hobbits, qui ont toujours vécu dans l’insouciance et l’innocence, sachant profiter avec enjouement et sérénité de l’existence et de ses plaisirs, sont tout à coup contraints de donner la mort pour rester en vie. Certes, nous l’avons vu, la Bataille de Lézeau n’est pas le premier conflit dans lequel sont entraînés les Hobbits. Mais ces précédents affrontements sont si anciens que les Hobbits ont eu le temps de reformer leur cocon autour d’eux pour réapprendre à vivre en paix. En aucun cas Tolkien ne peut être accusé de faire l’apologie de la guerre car, bien que tragique, la Bataille de Lézeau était nécessaire, tout comme l’ont été celles du Gouffre de Helm et des Champs du Pelennor. L’alternative face à laquelle se sont retrouvés les Hobbits n’offrait que peu de choix : se soumettre à Saruman et laisser vivre une Comté exsangue, avilie, ou bien combattre et sacrifier la Comté dans l’espoir de la voir renaître encore plus pure.

Même si elle n’est pas le fait des Hobbits, la disparition de Saruman aux portes de Cul-de-Sac a largement contribué à la mort de la Comté. Saruman était l’un des mages Istari, émissaires, en Terre du milieu, des divins Valar, et, en tant que tel, son pouvoir et son savoir étaient grands et vénérables. La mort d’un tel être ne peut évidemment être de bon augure et le lieu qui, par malheur, est le théâtre d’un drame aussi regrettable en subit inévitablement les conséquences. Avant d’être tué par Gríma, Saruman a d’ailleurs fait peser sur les Hobbits une terrible malédiction : « Quiconque me frappera sera maudit. Et si mon sang souille la Comté, elle dépérira et ne s’en remettra jamais » (SdA, VI, 8, p. 410). La première partie de cette imprécation se vérifie aussitôt puisque Langue de Serpent, l’auteur du geste traître et sacrilège, périt à son tour. Quant à la seconde partie, nous pourrions affirmer qu’elle est démentie par l’âge d’or que connaît la Comté mais, si l’on considère les raisons du départ de Frodo pour les Terres Immortelles, elle semble s’être finalement concrétisée.

De son périple, qui l’a conduit jusqu’au Mordor, Frodo est revenu avec des blessures multiples, lancinantes et d’une telle gravité que leur guérison n’est nullement envisageable sur la Terre du milieu : le seul espoir d’apaisement et de repos se trouve à l’Ouest, au-delà de la Mer. Mais cet ultime voyage a peut-être une explication plus profonde : dans l’esprit de Frodo, la Comté est irrévocablement perdue, morte ; du moins, la Comté telle qu’il aurait aimé la retrouver à l’issue de sa quête : c’est-à-dire une terre où aucun Hobbit n’espionne pour le compte d’un Patron, où nul ne s’agenouille devant un ennemi qu’il hait, où personne n’est amené à répandre le sang pour défendre une cause, qu’elle soit juste ou non…

Les souffrances de Frodo ne peuvent être soulagées dans un pays qui, lui-même, sous une « peau » parfaitement cicatrisée, conserve d’incurables lésions. Le sol de la Comté a été le réceptacle de multiples souillures, le point focal d’influences viles et pernicieuses dont il est de toute évidence condamné à perpétuer le souvenir en portant, pour de longues années encore, les stigmates profonds et insoupçonnés de la gastitude. Si elle survit à ces épreuves, si elle ne disparaît pas, la Comté tombe cependant dans un état d’« entre-deux-morts » et bénéficie d’un sursis : sa terre, bien que ne ressortissant plus du vivant, n’est pas encore morte19). Aussi, comme le suggère Fabienne Caland, « si la Comté renaît, elle ne sera plus jamais sanctuaire, c’est pourquoi Frodo part à la recherche du véritable havre, par-delà la mer »20).

1) Tout ceci est expliqué dans la troisième partie du prologue du Seigneur des Anneaux intitulée « De l’ordonnance de la Comté ».
2) Stratford Caldecott, « Les Cors de l’espérance », traduit par Gérard Joulié, in Collectif, Tolkien, faërie et christianisme, Genève : Ad Solem, 2002, p. 43.
3) Christian Regis, « L’utopie rurale de la Comté », le Tolkieniste, n°4, avril 1999, p. 11.
4) Il ne faut pas oublier que Lothon est en grande partie responsable de l’intrusion de Saruman. Mais nous reparlerons de ce personnage un peu plus loin.
5) Nicolas Bonnal, Tolkien, les univers d’un magicien, Paris : Les Belles Lettres, 1998, p. 73.
6) Traduction de Vincent Ferré et Delphine Martin, extraite de : Vincent Ferré, Tolkien : Sur les rivages de la Terre du milieu, Paris : Christian Bourgois, 2001, p. 314.
7) Stratford Caldecott, op. cit., p. 43-44.
8) Lin Carter, Tolkien, le maître des Anneaux, traduit par Dominique Haas, Paris : Le Pré aux Clercs, 2003, p. 112.
9) Roderick O’Brien, Bases des œuvres de J.R.R. Tolkien : son art et ses sources, thèse de doctorat dirigée par Rose Meneses, Nancy II, 1996, p. 338.
10) Nicolas Bonnal, op.cit., p. 71.
11) Roderick O’Brien, op.cit., p. 338.
12) Nicolas Bonnal, op.cit., p. 74.
13) Dans son étude, Vincent Ferré souligne plusieurs parallélismes entre la Bataille de Lézeau et les divers autres conflits qui constituent la Guerre de l’Anneau. Vincent Ferré, op. cit., p. 74-75.
14) Mircea Eliade, Le Sacré et le Profane, Paris : Gallimard (coll. « Folio Essais »), 1965, p. 32.
15) Nicolas Bonnal, op. cit., p. 70.
16) Il faut d’ailleurs noter que les honneurs reçus par Merry et Pippin à l’intérieur de la Comté sont uniquement dus à leur participation efficace à la Bataille de Lézeau. Les exploits qu’ils ont réalisés aux côtés de Théoden et des grands chefs de guerre importent assez peu à leurs semblables.
17) Francis Dubost, Aspects fantastiques de la littérature narrative médiévale, Paris : Champion, 1991, p. 400-405.
18) Christian Regis, op. cit., p. 10.
19) Marie Blaise, « La Mort, le conte et la laide semblance » in Juliette Vion-Dury (dir.), Entre-deux-morts, Limoges : Pulim, 2000, p. 118.
20) Fabienne Caland, Seuils, passages, parole : les lieux initiatiques dans The Lord of the Rings (Tolkien), Paradise Lost (Milton) et Inferno (Dante), thèse de doctorat dirigée par Jean-Marie Grassin, Limoges, 1999, p. 345.
 
essais/etudes/nettoyage-comte.txt · Dernière modification: 28/02/2011 21:02 par Druss
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