L'altérité sexuelle chez Tolkien

Nicolas Frigot
Article théoriqueArticles théoriques : La maîtrise globale des écrits de J.R.R. Tolkien est nécessaire pour bien saisir la portée des articles de cette catégorie, les sujets étant analysés de façon poussée par leurs auteurs.
Cet article est extrait du mémoire de l'auteur L'altérité et ses représentations chez J.R.R. Tolkien.

Lors de notre lecture de Bilbo le Hobbit et du Seigneur des Anneaux, les héros apparentés Bilbo et Frodo sont tous les deux célibataires. Pourtant la société des Hobbits a beaucoup de points communs avec la nôtre. De nombreux Hobbits sont mariés, à l'instar de Sam, qui fonde une famille à la fin du Seigneur des Anneaux. À aucun moment il n'est question d'une telle situation pour nos deux héros. La filiation de Bilbo et Frodo est évidente, mais le rapport de Bilbo à l'altérité est à notre avis plus intéressant. En effet, dès l'incipit de Bilbo le Hobbit, nous pouvons distinguer l'émergence d'une image de l'altérité : l'altérité sexuelle, fondée sur l'évocation d'une image utérine.

Bilbo vit dans un trou qui est des plus confortables. Ce trou possède également un « long tunnel ». L'image utérine s'impose déjà ici, sans qu'il n'y ait besoin de recourir à des interprétations plus ou moins biscornues. L'expulsion de Bilbo de ce « trou » ressemble fort à une nouvelle naissance. L'acte de naissance symbolise la prise de liberté, d'identité, et la prise en compte du fait qu'il existe une altérité. La deuxième naissance de Bilbo est initiée par Gandalf, provoquant la visite des Nains. Le côté maternel, Touque, de Bilbo l'incite à partir. Son lien maternel l'emporte sur son côté paternel. Tout comme dans un accouchement (même si le lien est rompu) la grossesse, temps de maturation, est féminine. Gandalf déclenche cette naissance et peut être défini comme un accoucheur de l'altérité. Au départ Gandalf l'effraie : « Je regrette ! Je ne veux pas d'aventures, merci. » (Bilbo le Hobbit). Sa venue est une irruption dans un monde privilégié, celui de Bilbo. Comme nous l'avons remarqué, sa prédisposition « féminine » amène finalement Bilbo à l'aventure et donc à accoucher d'une rencontre de l'altérité. Mais d'ores et déjà l'altérité sexuelle (maternelle) est présentée sous deux aspects :

  • la mère-cocon, le confort de l'état fœtal ;
  • la femme imprévue, féerique.

Au départ Bilbo vit dans un œuf, une cavité confortable violée par l'irruption de Gandalf qui le met en relation avec le monde. Bag-End, traduction littérale de Cul-de-Sac, est une belle métaphore de l'utérus. Ce cocon possède une relation d'échange, de par son image utérine, avec la figure maternelle. En ce qui concerne Bilbo, la liaison a bel et bien eu lieu, car « si Bilbon, fils unique de Belladone, ressemblait en tout point par les traits et le comportement à une seconde édition de son solide et tranquille père, il devait avoir pris au côté Touque une certaine bizarrerie dans sa manière d'être, quelque chose qui ne demandait qu'une occasion pour se révéler. Cette occasion ne se présenta jamais que Bilbon ne fût devenu tout à fait adulte; il avait alors environ cinquante ans ; il habitait dans le beau trou de Hobbit qu'avait construit son père et que j'ai décrit plus haut, et il semblait qu'il s'y fût établi immuablement. » (Bilbo le Hobbit).

Effectivement, quoi de plus symbolique pour imager la naissance que la construction par le père d'un habitat creux et confortable, l'irruption d'un étranger pour aider à sortir de ce cocon et l'impression d'une transmission privilégiée, extrasensorielle, avec la mère ? On peut donc utiliser le terme de naissance dans son sens véritable pour désigner le personnage de Bilbo dans l'œuvre de Tolkien. Cette notion est beaucoup plus poussée dans Bilbo le Hobbit que dans le Seigneur des Anneaux. Frodo prend la succession de Bilbo en tant que héros, mais à aucun moment le narrateur ne nous fournit des informations sur sa mère et sa relation aux femmes. Nous connaissons seulement sa condition de célibataire endurci, en analogie avec Bilbo. De Bilbo nous en savons plus (se référer à la relation avec sa mère). Dans sa thèse, Le Merveilleux dans la Littérature Brittanique de 1911 à nos jours, Monique Chassagnol propose une interprétation psychanalytique d'un passage de Bilbo le Hobbit dans lequel Bilbo est confronté à des araignées géantes. Elle se base sur l'équivalence qu'a établi Freud entre l'image arachnéenne et l'image féminine. Si l'on oriente l'axe de lecture en fonction de cette donnée, l'interprétation en devient en effet très intéressante.

« Alors, la grande araignée qui l'avait lié pendant son assoupissement s'avança de derrière et se jeta sur lui. Il ne voyait que les yeux de l'animal, mais il sentait ses pattes velues, comme l'araignée se démenait pour l'entortiller dans ses abominables fils. Il avait par chance repris conscience à temps. Un peu plus, et il aurait été dans l'incapacité de faire le moindre mouvement. Même ainsi, il dut lutter désespérément pour se libérer. Il repoussa avec ses mains l'animal qui tentait de l'empoisonner pour le faire tenir tranquille, comme les petites araignées font avec les mouches, jusqu'au moment où, se souvenant de l'épée, il la tira. L'araignée fit alors un bond en arrière et il eut le temps de libérer ses jambes en tranchant les fils. Après quoi, ce fut son tour d'attaquer. L'araignée n'était pas habituée, de toute évidence, à des choses qui portaient au côté de tels dards, sans quoi elle eût mis plus de hâte à s'enfuir. Bilbo l'attaqua avant qu'elle n'eût eu le temps de disparaître et il la perça de son épée en plein dans les yeux. L'animal devint alors fou; il sauta en l'air, trépigna et jeta ses pattes de droite et de gauche en d'horribles bonds, jusqu'au moment où Bilbon le tua d'un nouveau coup d'épée; après quoi, il tomba et perdit conscience pendant un long moment. Quand il revint à lui, il y avait alentour l'habituelle lumière grise et terne du jour forestier. L'araignée gisait morte à son côté et la lame de son épée était tachée de noir. Le fait d'avoir tué l'araignée géante, tout seul dans les ténèbres sans l'aide du magicien, des nains ni de personne, modifia grandement les choses pour M. Sacquet. Essuyant son épée dans l'herbe avant de la remettre au fourreau, il se sentit un personnage différent, beaucoup plus féroce et plus hardi en dépit de son estomac vide.
- Je vais te donner un nom, lui dit-il. Tu t'appelleras Dard.
» (Bilbo le Hobbit)

L'araignée a une forte image féminine, d'autant plus qu'il s'agit d'une araignée géante. Bilbo était tombé dans son filet. Mais c'était sans compter sur Dard ou la meurtrière, son épée, celle qu'il offrira plus tard à Frodo. L'araignée l'enveloppe de ses fils pour l'empêcher de fuir, ce qui pourrait faire penser à une phobie de l'image féminine monstrueuse et dominatrice. Sans avoir été suffisamment immobilisé, Bilbo attaque l'araignée de son épée sans nom, la frappe entre les yeux, geste symbolique de la lutte contre la barbarie. A son réveil, l'araignée gît à ses côtés, son épée est tachée d'une substance noirâtre appartenant à l'araignée. Bilbo change d'état, cet acte le faisant se sentir « une personne différente », tellement différent qu'il en oublie un peu son estomac vide et qu'il baptise son épée Dard. Nom évocateur s'il en est, à mettre en relation, suivant la ligne de notre analyse, avec le sexe masculin. Si l'on considère que l'épée peut fort bien simuler l'image du phallus, la rencontre avec l'araignée se confond alors avec une première expérience sexuelle. Ceci explique le changement d'état de Bilbo : la prise de conscience de sa sexualité. Nommer son épée/phallus, c'est lui reconnaître une existence. Bilbo dans cette première expérience a pris peur initialement, mais il a évolué en faisant la découverte de sa sexualité. C'est le seul passage de Bilbo le Hobbit qui puisse nous autoriser à évoquer l'existence d'une image féminine non maternelle qui soit en rapport avec Bilbo. Passé cette expérience, il n'en est pas relaté d'autres dans Bilbo le Hobbit et le Seigneur des Anneaux. En revanche, il est question d'une araignée géante, Arachne, dans le Seigneur des Anneaux.

« Le malheureux se trouvait alors juste sous elle, hors de portée de ses piqûres et de ses griffes. Sa vaste panse le dominait, avec sa lueur putride, et la puanteur l'abattait presque. La furie de Sam tint pourtant assez pour lui faire porter encore un coup, et, avant qu'elle ne pût se laisser tomber sur lui et l'étouffer lui et son impudent petit courage, il la sabra de sa brillante lame elfique avec une force désespérée.
Mais Arachne n'était pas semblable aux dragons : elle n'avait d'autre point sensible que ses yeux. Sa peau séculaire était pleine des creux et des bosses de la corruption, mais elle était épaissie des multiples couches d'une mauvaise croissance. La lame l'érafla d'un terrible coup, mais ces plis hideux ne pouvaient être percés par aucune force humaine, quand bien même des Elfes ou des Nains auraient forgé l'acier, ou la main de Beren ou de Túrin l'aurait manié. La bête fléchit sous le coup, puis elle souleva le gros sac de son ventre haut au-dessus de la tête de Sam. Le poison sortit, moussant et bouillonnant, de la blessure. Alors, écartant ses pattes, elle amena de nouveau sur lui son énorme masse. Trop tôt. Car Sam était toujours debout; laissant tomber sa propre épée, il tint des deux mains la lame elfique pointe en l'air, parant la descente de cet horrible plafond; et ainsi Arachne se jeta sur la pointe implacable avec toute la force motrice de sa propre volonté cruelle, avec une vigueur plus grande que celle d'aucune main de guerrier. La pointe pénétra de plus en plus profondément à mesure que Sam était lentement écrasé contre le sol.
» (Les Deux Tours)

Arachne, vaincue, s'enfuit par la suite. Sam est aspergé du liquide contenu par l'estomac de l'araignée. C'est le même type de lutte que celle de Bilbo, si l'on excepte le fait que Sam se bat aussi pour Frodo et non pas seulement pour lui. L'image féminine est aussi ici moins évidente, car l'importance de l'épée en tant que symbole phallique est moins soulignée. Cependant il est à noter que l'épée que Sam a pris sur Frodo est la même. Il s'agit de Dard. L'aspect phallique se voit ainsi renforcé, et l'association araignée/image féminine se confirme. Même si l'association semble a priori risquée pour soutenir une analyse, les éléments fournis par le texte que nous avons expliqués ne laissent planer aucun doute. Il est clair pour nous que l'analogie que nous avons éclairée s'imposait.

L'altérité sexuelle existe bien dans les deux œuvres de notre corpus. Pour Bilbo et Frodo, cette altérité c'est l'occasion d'un combat pour sa survie (combat direct pour Bilbo, par procuration pour Frodo). Nous voyons également que la rencontre de l'altérité, surtout pour Bilbo, se conjugue avec l'évolution de l'identité : il faut changer, ne plus être totalement soi pour rencontrer l'altérité en dehors de son système de référence. Et cette rencontre de l'altérité, ici féminine, influe sur l'identité du personnage, de Bilbo principalement. Cela amène ses compagnons à le considérer différemment : « Ces questions, ils se les posèrent maintes et maintes fois et c'était du petit Bilbo qu'ils semblaient attendre les réponses. Comme quoi, vous pouvez voir qu'ils avaient tout à fait changé d'opinion sur M. Sacquet et qu'ils commençaient à éprouver un grand respect à son égard (comme Gandalf l'avait prédit). » (Bilbo le Hobbit)

 
essais/femmes/sexualite.txt · Dernière modification: 10/04/2017 15:18 par Druss
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