Sauron, l’Anneau et le symbolisme du « Dieu Lieur »

Didier Willis - 1999
Articles de synthèseArticles de synthèse : Ces articles permettent d'avoir une vue d'ensemble du thème traité mais ils nécessitent une bonne connaissance des principales œuvres de J.R.R Tolkien.

Les mythologues Georges Dumézil (1898-1986) et Mircea Eliade (1907-1986) ont apporté une importante contribution à la connaissance et à la compréhension des mythes indo-européens. L’analyse comparative de diverses sources légendaires leur a permis d’isoler des archétypes de figures divines. Cet essai1) s’inscrit dans cette démarche et étudie quelques aspects remarquables du personnage de Sauron comme Souverain Terrible, « Dieu Lieur » dans le Seigneur des Anneaux.

Plusieurs indices permettent de rapprocher Sauron de l’archétype du « Dieu Lieur » identifié par Georges Dumézil dans le légendaire indo-européen.

Sous cette dénomination, on désigne un motif mythologique, une fonction divine qui se rattache au principe du « liage », tant au sens propre (liens physiques, tels la corde de pendu d’Odin ou la chaîne d’Ogme) que figurativement (lien spirituel, emprise magique)2). Les religions qui puisent leur matière dans le fonds commun indo-européen présentent souvent un tel dieu, puissant magicien aux allures de souverain terrible, sous un aspect assaillant, sombre, ténébreux, violent et colérique : Ouranos chez les Grecs et Varuna en Inde3), Odin pour les peuples germaniques4), Ogme/Ogmios chez les Celtes5)

L’Anneau, marque du lien

L’indice le plus net réside dans la magie particulière dont Sauron entoure l’Anneau Unique6),

One Ring to rule them all, One Ring to find them,
One Ring to bring them all and in the darkness bind them.
Un Anneau pour les gouverner tous, un Anneau pour les trouver,
Un Anneau pour les amener tous et dans les ténèbres les lier.

Outre le caractère évident de ces lignes, l’anneau — et ses diverses matérialisations : chaînes, cordes, colliers — est l’attribut par excellence du Dieu Lieur. Dans le folklore populaire, il symbolise un assujettissement, une contrainte (alliance du mariage…) ou une servitude.

Au Second Age, Sauron se présente aux Elfes sous le nom d’Annatar, le « Seigneur des Dons », et il leur transmet le savoir utile à la forge des Anneaux de Pouvoir7). Il est tentant de faire le rapprochement avec un passage de l’Edda où le héros Sigurd est surnommé le « Dilapidateur d’Anneaux » (spillir bauga) : c’est une métaphore assez fréquente pour désigner, chez les peuples scandinaves, un chef munificent qui distribue des anneaux d’or à ses hommes8). Par ce geste, il fait montre de sa générosité, mais s’attache aussi la fidélité de ses vassaux.

Les Nazgûl, les neuf serviteurs de l’Anneau, sont des esprits corrompus par les anneaux maléfiques que leur a offerts Sauron. Tenus par ce lien indéfectible, ils vouent à leur maître une obéissance sans borne, jusqu’à être une prolongation de sa propre volonté. Lorsqu’il pressent la destruction de son Anneau Unique, il suffit à Sauron de penser à eux pour qu’ils abandonnent immédiatement leur précédente activité et fassent route vers la Montagne du Destin.

L’invisibilité

Chez les Celtes, le don d’invisibilité (feth fiada) est un art magique qui permet aux gens de l’Autre Monde de rester invisibles aux hommes9). D’une manière très semblable, l’Anneau Unique rend son porteur invisible, tout en altérant sa perception de la réalité. Lorsque Frodon le passe à son doigt alors qu’il est attaqué par les Nazgûl, il les distingue sous leur forme éthérée, et l’Elfe Glorfindel lui apparaît tel un esprit lumineux.

Autres aspects du Dieu Lieur

Dans les mythologies celtique et germanique, le Dieu Lieur préside aux guerres sans y participer en personne ; il en fait une lutte magique provoquant et utilisant la frayeur de ses adversaires10). Sauron dirige ses opérations militaires sans quitter son trône dans la Tour Sombre, et la peur qu’il instille dans le cœur des hommes est son arme la plus efficace.

Le Souverain Terrible voit tout et sait tout11). Sauron connaît les principaux secrets de ses adversaires, et leurs plans lui sont facilement révélés. Son « Œil » perçant observe leurs moindres mouvements, et la Quête de l’Anneau ne peut être menée à son terme que de justesse, aux extrêmes limites du péril.

Tolkien se garde de décrire Sauron, dont nous ne percevons tout au long du récit qu’un unique œil scrutateur, horrible et menaçant. Du reste, nous apprenons au Conseil d’Elrond qu’il eut un doigt arraché lorsque l’Anneau lui fut enlevé pour la première fois : c’est donc un être borgne et mutilé. Dans la mythologie nordique12), Odin (premier aspect de la fonction souveraine, sorcier et « lieur ») laisse un œil pour acquérir le savoir, et Týr (deuxième aspect de la fonction souveraine, juriste) perd un bras pour préserver l’ordre divin. La mutilation sacerdotale de l’œil et celle, guerrière, du bras sont des symboles récurrents dans l’idéologie indo-européenne13).

Enfin, le Dieu Lieur est très souvent associé à l’invention de l’écriture magique : chez les germains, Odin et les runes14), dans la mythologie celtique Ogme et l’ogham15). Bien que Sauron n’ait pas inventé les Tengwar dont il se sert dans l’inscription de l’Anneau, la fabrication de ce dernier relève néanmoins d’un acte d’écriture, dans une langue inventée par le forgeron.

N’est-il pas dit, d’ailleurs, que cette langue fut faite pour « être le langage de tous ceux qui le servaient » ? Une autre forme de lien, encore une fois. Et Tolkien de nous donner lui-même le change16) :

nazg: le mot pour « anneau » en Parler Noir. (…) Il demeure remarquable que nasc soit le mot pour « anneau » en gaélique (irlandais ; en écossais, habituellement écrit nasg). Cela correspond aussi très bien en signification puisque ce mot signifie également, et signifiait à l’origine probablement un lien, et peut être utilisé pour une « obligation ».

Vers une conclusion

Bien que Geoges Dumézil et Mircea Eliade aient été les contemporains de J.R.R. Tolkien, ce dernier n’a probablement pas eu connaissance de leurs théories à l’époque où il écrivait le Seigneur des Anneaux.

Sauron présente cependant de troublantes similitudes avec le Dieu Lieur de la mythologie indo-européenne. Il semble que Tolkien se soit inspiré des légendes qu’il connaissait pour étoffer son personnage, le « méchant » de l’histoire, et sans doute nous faut-il admettre une référence inconsciente à l’archétype que devaient reconstituer les travaux de Dumézil et de ses confrères.

Les mauvaises langues y verront un manque d’originalité, les autres diront qu’il savait merveilleusement tirer profit du fonds légendaire commun…

Bien évidemment, le caractère de Sauron est plus complexe que ne le laisse paraître cette analyse rapide. Nous avons volontairement ignoré les aspects lucifériens du personnage et les références appartenant au domaine judéo-chrétien. Une telle approche ne prétend pas répondre à toutes les questions, et elle suscite en fait plus de problèmes qu’elle n’en résout. Elle reste avant tout sujette à controverse : Sauron est entièrement maléfique, alors que le premier aspect de la fonction souveraine est tout au plus terrible…

Autres pistes de lecture...

J’étais sans doute un peu frileux à l’époque où cet article a été rédigé, n’osant pas forcer plus loin la comparaison proposée ici avec le motif du Dieu Lieur. Elle peut cependant aussi être étendue, par tout un jeu d’oppositions et de rapprochements au-delà du l’approche simplement esquissée ici, à Manwë et à Gandalf, ainsi que l’a fait depuis Marjorie Burns dans un essai bien plus détaillé et abouti, intitulé « Gandalf et Odin »17).

1) Article issu de Hiswelókë, Second Feuillet, p. 55-59, 1999-2000, et très légèrement remanié pour Tolkiendil en 2012. Notons ici que Stéphanie TCHOU COTTA, dans « Le Seigneur des Anneaux ou la saga des mythes » p. 28-32, in Synopsis, le magazine du scénario, n° 16 (revue bimestrielle aujourd’hui disparue, novembre-décembre 2001, dossier spécial consacré à Tolkien « à l’occasion de la sortie en salles du Seigneur des anneaux ») dresse, sous forme d’abécédaire, une comparaison point à point des grands motifs mythiques jalonnant l’œuvre de Tolkien (Eddas, Kalevala, etc.). L’intégralité de son « S comme Sauron » (p. 32) calque de façon très étonnante, sinon douteuse, cet article, sur le fond comme sur la forme.
2) Mircea ELIADE, Images et Symboles, Gallimard, 1952 (réédition augmentée en 1980), coll. tel, chapitre III, « Le “Dieu Lieur” et le symbolisme des nœuds », p. 120 sq.
3) Georges DUMÉZIL, Mitra-Varuna, Paris : 1940 ; ouvrage non consulté, cité en référence dans Images et Symboles, op. cit., p. 121. Pour cette note et la suivante, le lecteur pourra aussi se reporter à un petit recueil d’initiation publié au format poche : Georges DUMÉZIL, Mythes et Dieux des Indo-Européens, Flammarion, 1992, coll. Champs-l’Essentiel, p. 155-156 et 159-161 respectivement.
4) Georges DUMÉZIL, Les Dieux des Germains, Paris : 1959 ; ouvrage non consulté, cité en référence dans Images et Symboles, op. cit., p. 121.
5) Christian-J. GUYONVARC’H, Magie, médécine et divination chez les Celtes, Payot, 1997, p. 48 sq.
6) J.R.R. TOLKIEN, The Lord of The Rings. Cet article comporte déjà un appareil de notes conséquent ; dans la suite de cette discussion, nous considérerons que le Seigneur des Anneaux est suffisamment connu du lecteur pour qu’il ne soit pas nécessaire d’en relever chaque référence.
7) J.R.R. TOLKIEN, The Silmarillion, Allen & Unwin, 1983, « Of the Rings of Power and the Third Age » p. 344.
8) L’Edda de Snorri Sturluson, traduction et notes de François-Xavier DILLMANN, Gallimard, 1991, coll. L’aube des peuples, p. 122 (Skáldskaparmál §6) et p. 203.
9) Magie, médécine et divination chez les Celtes, op. cit., p. 48 et p. 342-345.
10) Magie, médécine et divination chez les Celtes, op. cit., p. 47 ; Images et Symboles, op. cit., p. 120.
11) Images et Symboles, op. cit., p. 127. À titre d’exemple, on comparera le trône de Sauron dans la Tour Sombre à celui d’Odin à Asgard. Livre VI, chapitre 3 du Seigneur des Anneaux : « From some great window immeasurably high there stabbed northward a flame of red, the flicker of a piercing Eye […]. [The Eye] was gazing north to where the Captains of the West stood at bay, and thither all its malice was now bent ». L’Edda de Snorri Sturluson, op. cit, p. 39 (Gylfaginning §9) : « Il est à Asgard un lieu appelé Hlidskialf et dans lequel se trouve un trône : quand Odin y prenait place, il pouvait observer tous les mondes, et de même que l’activité de tout un chacun, et il comprenait tout ce qui s’offrait à son regard ». Le nom composé Hliðskjálf est interprété comme « tour d’observation placée au dessus d’une porte » (p. 150). La vision de Frodo sur Amon Hen s’inscrit dans le même sens.
12) L’Edda de Snorri Sturluson, op. cit, p. 46 (Gylfaginning §15) et p. 64 (Gylfaginning §34).
13) Mythes et Dieux des Indo-Européens, op. cit., p. 264. Penser aussi au dicton « un oeil, un bras, une jambe » chez les irlandais.
14) L’Edda poétique, textes présentés et traduits par Régis BOYER, Fayard, 1992, p. 196 (Hávamál §V:138-139).
15) Magie, médecine et divination chez les Celtes, op. cit., p. 63 et p. 198 sq. (Auraicept na nEcés).
16) The Letters of J.R.R. Tolkien, Allen & Unwin, 1981, lettre n° 297, p. 384-385 : « nazg: the word for “ring” in the Black Speech. (…) It remains remarkable that nasc is the word for “ring” in Gaelic (Irish; in Scottish usually written nasg). It also fits well in meaning, since it also means, and probably originally meant, a bond, and can be used for an “obligation”. »
17) Marjorie BURNS, « Gandalf and Odin » in Tolkien’s Legendarium, Greenwood Press, 2000.
 
essais/influences/sauron_dieu_lieur.txt · Dernière modification: 10/04/2017 15:19 par Druss
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