Túrin Turambar

Nicolas Joron
Note de lectureNotes de lecture : En tant que présentations ou compilations, ces articles sont les plus accessibles à tous les lecteurs. Aucune connaissance sur J.R.R. Tolkien n'est requise.
Les passages cités sont ceux de la version anglaise du Silmarillion (édité en livre de poche chez Harper Collins). Je n’ai pas jugé bon de prendre la version française ou de traduire ces extraits pour ne pas dénaturer le texte (les problèmes de traduction sont connus dans les œuvres de Tolkien), si certains mots vous semblent obscurs, n'hésitez pas à utiliser un dictionnaire bilingue.

 Túrin © Alan Lee

Qui est Túrin ?

L’histoire de Túrin est racontée au chapitre 21 du Silmarillion, Túrin Turambar, qui est tiré du Narn i Hîn Húrin, la Geste des Enfants de Húrin. Túrin est le fils de Húrin et de Morwen. Le destin de Húrin, le rôle qu’il a joué avec son frère Huor à la Cinquième Bataille, comment il lutta seul contre les Trolls et les Orques de Gothmog, capitaine des Balrogs, pour protéger Turgon, roi de Gondolin, tout ceci se trouve dans le chapitre précédant du Silmarillion, La Cinquième Bataille : Nirnaeth Arnoediad.

Pour comprendre le destin de Túrin, il faut retenir de ce chapitre la malédiction de Morgoth : Húrin fut capturé par Gothmog et amené devant Morgoth. Húrin était l’ami de Turgon, que Morgoth craignait, et Húrin se moqua de lui, d’où la malédiction : “Then Morgoth cursed Húrin and Morwen and their offspring, and set a doom upon them of darkness and sorrow”. Morgoth a donc maudit Húrin, mais aussi, et c’est ce qui nous intéresse, Morwen et ses enfants (donc Túrin et sa sœur Nienor qui n’était pas encore née).

Dans Túrin Turambar, il est raconté l’enfance de Túrin en Doriath, sa lutte contre Morgoth avec Gurthang, l’épée forgée par Eöl l’Elfe Noir à partir d’une météorite, comment sa confrontation avec Glaurung le Père des Dragons lui fut fatale, comment il tua son ami Beleg Cùthalion, épousa sa sœur Níniel, tua le dragon et se donna la mort après le suicide de Níniel à Cabed-en-Aras.

L’histoire de Túrin est la première légende écrite à la fois en vers et en prose par Tolkien ; en fait il s’agit au départ d’une adaptation de l’Histoire de Kullervo, une légende du Kalevala, recueil des anciennes légendes finnoises. En effet, tout comme Kullervo, Túrin commet l’inceste sans le savoir et se donne la mort avec son épée, conversant avec elle auparavant. Cette adaptation s’est vite transformée en un conte bien particulier, Tolkien s’étant aussi largement inspiré de Sigurd et de Beowulf (les deux grands tueurs de dragons de la mythologie) pour brosser le personnage de Túrin et ses actions contre Glaurung. On peut donc affirmer que le Narn est l’un des tous premiers récits de Tolkien, et que Túrin est un personnage très important pour son auteur, puisqu’un des premiers à avoir émergé de son esprit.

 Túrin © John Howe

Les noms de Túrin

Il est assez curieux de constater que Túrin change plusieurs fois de nom au cours de son existence, certains sont là pour protéger sa véritable identité, d’autres sont des surnoms qui lui sont venus naturellement. L’histoire des noms dans l’œuvre de Tolkien, ainsi que dans nombre de légendes nordiques, revêt une importance particulière : on sait que les Nains ont un véritable nom qu’ils ne disent à personne (celui qui sait le vrai nom de quelqu’un en sait beaucoup sur lui, souvent trop), on verra donc que si Túrin porte des noms différents, la Malédiction en est la raison principale.

Neithan

Après Nirnaeth Arnoediad, Túrin doit fuir Dor-Lómin pour Doriath, le pays protégé par Melian. Le roi Thingol le prend pour fils adoptif, sa mère ne l’ayant pas suivi. Neithan est le premier nom que se donne Túrin. Neithan signifie “The Wronged”, celui à qui on a fait du tort, qu’on a dépossédé. Túrin a choisit ce nom après avoir fui Doriath. En effet, Saeros, un Elfe de Doriath jaloux des relations paternelles de Thingol avec Túrin, avait provoqué ce dernier à plusieurs reprises. Túrin, en répondant à ces provocations tua Saeros accidentellement, il préféra donc fuir plutôt que de prendre le risque d’être condamné coupable de meurtre. Se considérant donc comme banni de manière injuste de Doriath, il prit la tête d’une bande de hors-la-loi. Ce nom est symptomatique de l’état d’esprit de Túrin, il rentre dans une logique de combattant seul contre tous, victime d’injustices. Il y a déjà cette impression de Destin inflexible, contre lequel Túrin ne cesse de se battre. Túrin est bien Neithan, celui que le sort a privé de liberté, celui qui subit les injustices du destin. Ce nom, il le quittera après ses rencontres avec Beleg, le capitaine Elfe envoyé par Thingol pour lui signifier qu’il pouvait revenir en Doriath et porteur du Heaume du Dragon de Dor-Lómin.

Gorthol

C’est le nom que prend Túrin en allant guerroyer à Dor Cúarthol avec le heaume qui lui revenait de Hador. Gorthol signifie “Dread Helm”, le Heaume Terrible. Ici Túrin s’affiche, il est le combattant de la Maison de Hador en guerre contre les Orques de Morgoth. Il n’est plus celui qui subit, qui est victime, il est celui que l’on craint. Bref répit, car il sera trahi par Mîm le Nain et capturé par les Orques. La trahison de Mîm était pourtant très prévisible : malgré la compassion de Túrin, ce sont ses hommes, les hors-la-loi, qui ont tué son fils, et de plus ils se sont installés chez lui (quoi de plus agaçant pour un nain que de voir des inconnus, des ennemis, s’installer chez soi ?). Notons que Túrin ne révèle toutefois pas son vrai nom, il préfère jouer sur la crainte qu’inspire son heaume.

Agarwaen

En entrant à Nargothrond, Túrin ne veut pas que Gwindor révèle son nom, il se présente lui-même “I am Agarwaen the son of Úmarth, a hunter in the woods”. Agarwaen signifie “Bloodstained”, le sanglant, celui qui a du sang sur les mains, et Úmarth “Ill-fate”, Mauvais Sort. Túrin prend ce nom parce qu’il vient de tuer son ami Beleg qui l’a délivré des Orques. En coupant ses liens dans l’obscurité avec Anglachel, Beleg blesse Túrin qui croit que les Orques reviennent le torturer, et tue son ami avec l’Épée. Túrin est donc une fois de plus victime de la malédiction de Morgoth, il l’apprend d’ailleurs par Gwindor qui était esclave à Angband. Ses mains sont donc couvertes de sang, mais le meurtre n’est pas de son fait, il est soumis au destin. C’est pourtant en voulant échapper à son destin qu’il ne révèle pas son vrai nom et choisit celui-ci, qui a dut lui sembler le plus juste étant donné la tristesse dans laquelle il se trouvait. Mais lors de son séjour à Nargothrond, ce n’est pas ce nom-là qui sera le plus employé.

Mormegil

Arrivé à Nargothrond, du fait de son physique (il était très grand, avait la peau pâle, les cheveux noirs et les yeux gris, le visage très beau) et de ses habitudes (il avait été élevé chez les Elfes de Doriath), beaucoup le surnommèrent Adanedhel, l’Homme-Elfe. Nul doute que cela convenait parfaitement à Túrin, qui préférait le respect aux sarcasmes que lui avait infligé Saeros ! Mais le nom qui resta fut Mormegil, « l’Épée Noire », car Anglachel avait été reforgée et nommée Gurthang, “Iron of Death”. Avec Gurthang, Le Silmarillion nous dit qu’il accomplit de grandes prouesses, il est donc tout à fait normal que ce surnom se soit imposé à l’esprit des Elfes. Le nom de Mormegil qui va avec Gurthang, l’épée extraordinaire, semble faire profiter à son porteur d’une chance inhabituelle : “and the Elves said : The Mormegil cannot be slained, save by mischance, or an evil arrow from afar.” Túrin semble croire que son surnom lui confère les qualités de son épée : il est pratiquement invincible (et il est dit que quiconque est atteint par Gurthang trouve la mort). D’où sa colère lorsque Gwindor révèle son nom, jaloux de l’intérêt que lui porte son ancienne fiancée Finduilas. Pour Túrin, la malédiction porte sur son seul nom, son pseudonyme ayant vraisemblablement réussit à la détourner. Mais Gwindor est plus perspicace en lui faisant remarquer que le destin est sur lui et pas sur son nom. Túrin ne pouvait cacher son identité indéfiniment, et son destin était de provoquer la ruine. Ruine qui arriva à Nargothrond non pas à cause de son nom, qu’il demanda aux Elfes maintenant au courant de tenir secret, mais à cause de son ambition et surtout de son orgueil, n’ayant pas compris que la force de Nargothrond résidait dans le secret. Ulmo lui-même ne put rien pour éviter la chute de Nargothrond.

Wildman of the Woods

Après la chute de Nargothrond, Túrin, ensorcelé par le Dragon Glaurung, n’avait pas sauvé Finduilas comme Gwindor le lui avait demandé avant sa mort, mais il libéra des hommes prisonniers des orques alors qu’il cherchait Finduilas. Il se présenta sous le nom de Wildman of the Woods, c’est-à-dire Homme sauvage des Bois. Il était redevenu l’errant solitaire engagé dans sa recherche. Ce nom est à rapprocher de Woodwose, dont la signification est identique. Car c’est ainsi que Saeros avait insulté Túrin lorsqu’il était à Doriath et que guerroyant, il ne faisait plus attention à son apparence. Conscient d’avoir été trompé par Glaurung, il voulait réparer son erreur en retrouvant la fille du Roi, adieu donc le Mormegil, l’homme des combats glorieux. Mais ce nom ne dura pas, à l’annonce de la mort de Finduilas, il s’effondra, et ainsi il ne fut pas difficile de deviner qui il était.

Turambar

C’est le dernier des noms pris par Túrin. Il signifie « Maître du Destin ». C’est en sortant de sa torpeur après la mort de Finduilas qu’il a choisi ce nom. Il est extrêmement significatif, il révèle la volonté farouche de Túrin d’être le seul maître de sa destinée. A partir de cet instant la malédiction de Morgoth ne peut plus l’atteindre… Il pense avoir vaincu l’Ombre, au milieu des hommes de Brethil. Mais tout est vain car c’est à partir de cet instant qu’elle sera la plus forte. Avant de mourir, Níniel, la sœur et femme de Túrin s’écriera “A Túrin Turambar turun ambartanen : master of doom by doom mastered!”, le Maître du Destin dominé par le Destin. Tout est résumé ici ; malgré toute sa volonté, Túrin se sera fait rattraper par son destin.

Ainsi donc la volonté de Túrin d’échapper à son destin en changeant de nom se sera révélée vaine, comme l’avait dit Gwindor, la Malédiction était sur lui, pas sur son nom. Entreprise désespérée (et comment aurait-elle pu être autre ?) que fut la sienne, se proclamer Maître du Destin alors qu’on est son jouet pendant toute sa vie donne une force dramatique extraordinaire au personnage de Túrin.

 Túrin © Ted Nasmith

Gurthang

Gurthang est l’épée de Túrin, les deux sont indissociables : Gurthang a donné son surnom Mormegil, l’Épée Noire, à Túrin, et Gurthang s’est cassée après le suicide de Túrin. Gurthang fait partie de ces épées fameuses qui collent à leur maître, au même titre qu’Excalibur pour le Roi Arthur. Avant d’avoir été reforgée à la demande de Túrin, Gurthang se nommait Anglachel.

Anglachel fut forgée par Eöl, l’Elfe Noir, le plus habile des Elfes à la forge et le plus proche des Nains. Deux épées furent forgées à partir d’une météorite : Anglachel et Anguirel. Du fait de la météorite, les lames étaient noires et plus résistantes que toutes les autres. Eöl donna Anglachel à Thingol, et celui-ci la remettra à Beleg lorsque celui-ci voudra retrouver Túrin. La première description d’Anglachel dans le Silmarillion comporte déjà une mise en garde lorsque Thingol donne Anglachel à Beleg : “Melian looked at the blade; and she said: There is malice in this sword. The dark heart of the smith still dwells in it. It will not love the hand it serves; neither will it abide with you long.” On comprend qu’Eöl avait imprimé l’épée de son esprit (un peu comme les anneaux magiques) et que celle-ci semble mauvaise (it will not love the hand it serves) et infidèle (neither will it abide with you long). L’épée a donc une volonté propre: elle peut aimer, elle peut servir ou trahir, c’est ce qui est exprimé implicitement. La prophétie de Melian se réalisera : l’Épée sera la cause directe de la mort de Beleg. Mais on ne peut pas penser qu’Anglachel a délibérément blessé Túrin pour que celui-ci, aveuglé, tue Beleg, car, dit Gwindor, l’épée s'est lamentée sur la mort de Beleg. Par contre on peut dire qu’Anglachel est un instrument du destin, elle accomplit la Malédiction en tuant l’ami de Túrin. Que l’épée a une volonté propre, ceci est confirmé à la fin du récit, où Túrin s’adresse directement à Gurthang, lui demandant de le tuer rapidement “Hail Gurthang ! No lord or loyalty dost thou know, save the hand that wieldeth thee. From no blood wilt thou shrink. Wilt thou therefore take Túrin Turambar, wilt thou slay me swiftly?” L’Épée accepte, elle semble comprendre le désir de Túrin. Et après avoir tué celui qu’elle servait, elle se brise, signifiant par là que son destin était lié à celui de Túrin Turambar, l’Épée Noire. Ce passage est extrêmement proche de la fin de l’Histoire de Kullervo, où la situation est quasiment identique.

Epée unique en son genre dans Le Silmarillion que Gurthang, aussi unique que le personnage de Túrin. Le Mormegil a su se servir de l’épée fabuleuse (aurait-il pu tuer Glaurung sans elle ?) mais cela n’a pas empêché son Destin de s’accomplir.

L’entourage de Túrin : l’œuvre de la malédiction

On peut distinguer trois « types » de personnages qui sont victimes d’une façon ou d’une autre de la Malédiction : ceux que la malédiction vise directement (c’est à dire les autres parents de Húrin : Morwen et Níniel), ceux qui sont victimes à cause de leur amour pour Túrin, et enfin ceux qui décèlent l’ombre qu’apporte Túrin mais qui ne peuvent s’opposer à la Malédiction.

Morwen et Nienor

La Malédiction de Morgoth touche les parents de Húrin, Morwen et Nienor sont donc visées au même titre que Túrin. Morwen doit endurer la pauvreté et le déshonneur après que Dor-Lómin fût donné au chef des Easterlings (les Hommes de l'Est) par Morgoth. Pour protéger la vie de son fils, elle doit se séparer de lui sans plus d’espoir de jamais le revoir. Après avoir été accueillie en Doriath, elle décide de retrouver son fils, disparu à Nargothrond, mais Glaurung y est, et Morwen sera désormais seule. Elle erre longtemps encore, jusqu'à ce qu'elle croise Húrin, enfin libéré après la mort de son fils. Mais elle meurt bientôt, d'épuisement et de chagrin. Húrin la rejoindra dans la tombe.

Nienor naît avec la malédiction prononcée sur sa tête. Son nom est révélateur : « deuil ». Il est le contraste saisissant de celui de sa sœur qu’elle n’a jamais connue, Urwen qu’on appelait Lalaith, « allégresse ». Elle ne connaît son frère qu’à la fin, et c’est pour se voir révéler qu’elle a commis l’inceste avec lui. Déjà enfant de la tristesse, son destin s’accomplira après qu’elle voudra retrouver son frère en accompagnant sa mère.

Elle a le triste privilège de rencontrer Glaurung et c’est lui qui devient l’instrument de la malédiction, la privant de tout souvenir qui aurait pu l’empêcher d’épouser son frère. Elle ne peut que souhaiter la mort, elle qui est passée par l’Ombre du dragon, qui a trouvé le bonheur auprès de Turambar et qui portait en elle l’acte le plus horrible, le plus pervers de la Malédiction : “Farewell, O twice beloved! A Túrin Turambar turun ambartanen: master of doom by doom mastered! O happy to be dead!”.

Mais s’il fut bien deux fois son bien-aimé, Túrin n’est pas mort, il aura encore à souffrir la révélation de l’inceste et le suicide de sa sœur. Nienor n’aura pas de sépulture autre que les eaux du Teiglin, juste une stèle érigée par les Elfes sur la tombe de son frère.

Finduilas et Beleg

Beleg Cuthalion, l’un des Elfes les plus fameux de Doriath est l’une des premières victimes de la malédiction. Il aime Túrin et c’est en le sauvant qu’il meurt. Ici c’est l’épée Anglachel qui est l’instrument de la Malédiction, mais celle-ci l’est contre son gré, elle n’est pas mauvaise comme le pense Melian, elle est juste l’arme de Túrin et celui-ci n’est pas maître de son destin. Túrin provoque la mort de ceux qu’il aime et Beleg en est l’exemple le plus parfait.

Finduilas, fille du roi de Nargothrond aimait Gwindor, mais son amour se tourne vers Túrin, car il est d’allure noble. A la chute de Nargothrond, Gwindor charge Túrin de la protéger, mais Glaurung le retient, Finduilas est donc faite prisonnière. Túrin la cherchera longtemps jusqu’à ce qu’il apprenne sa mort. Les derniers mots de Finduilas auront été pour lui : “Tell the Mormegil that Finduilas is here”, mais elle est bien morte par sa faute : si Túrin n’avait pas répondu à la provocation du Dragon et ne l’avait pas regardé dans les yeux, il aurait pu la protéger. On peut observer que Finduilas n’a pas cru en l’amour de Túrin : “Túrin son of Húrin loves me not; nor will” et cela en apprenant sa véritable identité. Tout ce qui rappelle la malédiction produit son effet…

Thingol, Mablung et Brandir

Thingol aime lui aussi Túrin, étant son père adoptif. Mais, éclairé par Melian, il n’est pas moins conscient de la fatalité qui pèse sur lui et ses parents. Jamais il ne souhaite voir Túrin d’éloigner de Doriath, il sait que l’anneau de Melian le protège. Mais la malédiction est la plus forte, si elle ne peut s’accomplir en Doriath, elle le fera en un autre endroit et cela Thingol n’y peut absolument rien. Ses avertissements à Morwen, qui tient absolument à retrouver Túrin dès qu’elle sait qu’il était à Nargothrond, ne sont pas écoutés. Et s’il cherche à la protéger, il le fait sans grand espoir.

Mablung le chasseur est conscient lui aussi de la malédiction qui touche la Maison de Húrin. S’il en a peur, il n’en est pas moins ami de Túrin quand celui-ci est à Menegroth. Il lui conseille de ne pas fuir Doriath, et s’il lui souhaite une libre chance et non pas une bonne chance lorsqu’il s’enfuit, ce n’est pas pour l’accabler, mais parce qu’il perçoit la malédiction, l’Ombre sur son cœur. C’est Mablung qui est aussi chargé de protéger Morwen lorsqu’elle part pour Nargothrond, et là aussi ses conseils ne sont pas écoutés ; il admire le courage de la mère et de la sœur de Túrin mais regrette le défaut de jugement qui fait la perte de ceux qui accompagnent les parents de Húrin. Enfin c’est Mablung qui viendra confirmer à Túrin que Níniel était sa sœur, le tuant par ses mots, comme il le dit dans le Narn.

Brandir sait tout de suite à quoi s’en tenir à propos de Túrin : “and when he beheld the face of Túrin as he lay on the bier a cloud of foreboding lay on his heart”, et il a raison car Túrin va non seulement amener la ruine sur son peuple mais aussi lui voler l’amour de Níniel. Brandir est sage, la venue des enfants de Húrin parmi son peuple sera sa perte. Totalement déconsidéré par son peuple, Túrin le tue dans un accès de rage en apprenant le destin de sa femme et sœur. Brandir n’aura jamais aimé Túrin, sa mort vient plus de son attachement à Níniel. Son destin est somme toute assez semblable à celui de Gwindor : il soigne Túrin, l’accueille parmi son peuple, s’oppose vainement par ses conseils aux projets belliqueux de Túrin, se fait voler son amour par lui et finalement meurt par sa faute.

Ces trois personnages, avec Gwindor, perçoivent assez tôt la menace qu’apporte avec lui Túrin mais malgré cela, ils ne peuvent empêcher le destin de s’accomplir. La malédiction, on le voit, touche l’entourage de Túrin. Et c’est parfaitement logique: pour faire souffrir quelqu’un, fais souffrir ceux qu’il aime… Ainsi Morgoth s’acharne sur Morwen, Nienor et Túrin pour faire souffrir Húrin, et il s’acharne sur les proches de Túrin pour le faire souffrir plus encore. L’intensité dramatique devient exceptionnelle : Túrin ne peut pas trouver le bonheur, sa présence même est source de malheur.

 Túrin © Anke Katrin Eissmann

Conclusion

Le personnage de Túrin Turambar est sans nul doute un des plus intéressants dans Le Silmarillion, sa renommée est grande parmi tous les peuples et son existence frappe l’esprit. La geste de Enfants de Húrin n’est pas pour rien le plus long des lais composés au Beleriand, elle est très particulière car à la fois héroïque et formidablement triste et tragique. Túrin est humain, désespérément, ses amours sont ignobles ou contrariés. Il n’a même pas la « consolation » de savoir que sa malédiction vient de lui-même, comme celle qui est liée au serment de Fëanor. Non, lui n’est qu’un moyen pour Morgoth de faire souffrir Húrin. Quelle image pleine de puissance que celle de cet Homme estimé par même les Calaquendi, vainqueur du plus fort des Dragons se débattre sans espoir contre son sort.

Dans l’histoire de Túrin Turambar, on retrouve toute l’atmosphère des récits du Premier Âge : la lutte contre Morgoth, la présence des Elfes, nobles et puissants mais pas assez contre Angband, les efforts des Hommes qui cherchent à approcher les Elfes dans leurs exploits, la présence des Nains, peu aimés des Elfes, et l’espoir de la venue des Valar. Mais on a aussi toute la tristesse et le désespoir de Túrin, dont la valeur au combat et la force d’esprit accentuent la puissance de la malédiction qui pèse sur lui.

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essais/personnages/turin.txt · Dernière modification: 27/02/2011 13:00 par Druss
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