« Certainement tu ne doutes pas »: Tolkien et Pie X : antimodernisme dans la Terre du Milieu

A. R. Bossert — 2006 — traduit de l'anglais par Renaud de Sainte-Marie, 2018
Articles de synthèseArticles de synthèse : Ces articles permettent d'avoir une vue d'ensemble du thème traité mais ils nécessitent une bonne connaissance des principales œuvres de J.R.R. Tolkien.

Cet article est la traduction française, effectuée par Renaud de Sainte Marie, d'un travail initialement publié dans la revue Mythlore. Tolkiendil et le traducteur remercient l'auteur, A.R. Bossert, ainsi que les éditeurs de la revue Mythlore, pour nous avoir aimablement autorisés à publier cette traduction.
Note du traducteur : Les lettres capitales entre parenthèses renvoient aux notes de l’auteur que nous avons mis en fin d’article.

Que soit vivement remercié Vincent Cinotti pour ses corrections, ses remarques linguistiques et sa profonde connaissance de l’œuvre de Tolkien.

Le traducteur remercie également l'auteur, A.R. Bossert, pour avoir autorisé la publication de cette traduction française.

Pour ceux qui furent éduqués dans l’Église catholique en Angleterre à cette époque, le début du XXème siècle était une période enthousiasmante. L’historien Sheridan Gilley écrit, « L’Angleterre catholique vint à la maturité quand le pape Pie X dans sa constitution Sapienti Consilio du 29 juin 1908 déclara que l’Angleterre n’était plus un territoire de mission. » 1) Les catholiques anglais furent témoins de la consécration de la cathédrale de Westminter en 1910, mais l’optimisme né de la croissance et de la force renouvelée du catholicisme fut compromis par la persécution externe – une procession du Saint Sacrement fut ainsi annulée à cause du « sentiment protestant » en 1908 – et par les soupçons d'une trahison ruminée parmi quelques membres à l’intérieur de l’Église elle-même2). En 1907, Pie X publia les encycliques Lamentabili et Pascendi dominici gregis pour combattre ce qu’il appelait « modernisme », une puissance de corruption de la foi. En 1910, la chasse aux sorcières de Pie X atteignit son paroxysme avec Sacrorum antistitum, un serment contre la philosophie moderniste devant être prêté par tout le clergé et tous les théologiens catholiques. Tolkien était jeune quand tous ces documents furent publiés pour la première fois, mais les pères enseignants suivant la règle de saint Philippe en discutaient au sein de leur Oratoire, où Tolkien vivait et rendait visite à son ami et tuteur, le père Francis Morgan (A). Tolkien, catholique intellectuellement raffiné et orthodoxe, fit aussi preuve de sa connaissance de la politique ecclésiastique du début du siècle à une époque plus tardive de sa vie. Le Silmarillion, Le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux offrent tous un parallèle avec la rhétorique antimoderniste de Pascendi dominici gregis, en affirmant la vérité contenue dans les histoires anciennes, la méfiance envers la critique historique avec son raffinement intellectualiste, et la condamnation d’un outil trop dangereux pour être utilisable.

Le modernisme catholique ne doit pas être confondu avec le mouvement occidental moderniste au sens large du terme. Pie X utilisa ce mot pour désigner ce qu’il percevait comme étant une attaque unifiée contre l’Église catholique, orchestrée par certains de ses propres membres ; « Il est de toute évidence que nous ne sommes pas ici en face d'une critique quelconque, mais bien agnostique, immanentiste, évolutionniste. C'est pourquoi quiconque l'embrasse et l'emploie fait profession par là même d'accepter les erreurs qui y sont impliquées et se met en opposition avec la foi catholique. »3) En effet, le danger qu'il y aurait ne serait-ce qu'à « embrasser » et « employer » les outils du modernisme rappelle déjà le rapport interdit entre les hobbits et l’anneau, un objet qui peut emprisonner quelqu’un par le seul fait qu'on le porte trop proche de soi. L'agnosticisme et l’immanentisme représentent les côtés négatifs et positifs de la pensée moderniste, l’un affirmant que la raison humaine ne peut étudier que les phénomènes scientifiques, l’autre disant quant à lui que la religion vient entièrement du fond de la psyché humaine. Darrel Jodock explique que « Le modernisme affirme à tort, si l’on suit Pascendi, que la religion sourd du subconscient humain et que la foi n’a aucune base en dehors de ce sentiment religieux interne. »4) Par évolutionnisme critique Jodock affirme que le pape désigne « toute notion qui affirme que le dogme peut avoir évolué ou qu’il demande à changer encore » ; apparenté à cet évolutionnisme, on relève aussi « le criticisme historique sur la Bible ». Jodock esquisse les autres « hérésies » du modernisme, et tous ces concepts semblent être les thèmes favoris des lettres de Tolkien à Michael : « considérations sur la foi et la science, sur les dogmes et les sacrements, sur l’inspiration de l’Écriture, sur l’Église et les relations de l’Église et de l’État. »5)

Cet article examinera en premier lieu comment les lettres personnelles de Tolkien durant le Concile Vatican II dans les années 60 reprennent en réalité le propos et les arguments avancés par Pie X (I). En reliant la philosophie religieuse de Tolkien à sa mythologie, on constate des influences antimodernistes à travers Le Silmarillion et la conclusion du Hobbit, qui réitère spécifiquement la foi antimoderniste dans la Providence, en dépit de l’implication humaine dans l’histoire (II). Passant ensuite au Seigneur des Anneaux, l’article expose comment la description de la pensée moderniste par Pie X s'harmonise avec les descriptions de Saroumane et Boromir (III). Enfin nous conclurons en discutant de quelle manière Pascendi pourrait expliquer la disparition de toute imagerie religieuse explicite en Terre du milieu en dépit de sa permanence dans l’enseignement universitaire de Tolkien (IV).

(I)

Les historiens retiennent l’antimodernisme catholique dans des bornes historiques assez précises, lui fixant une fin à la mort de Pie X en 1914. Même ceux qui décrivent le mouvement d'un point de vue négatif reconnaissent que ses ramifications se firent sentir à travers le siècle, en particulier dans les domaines de l’enseignement et de la censure :

« Bien qu’il ait été dit que la réaction antimoderniste s’est achevée en 1914, de sérieuses conséquences persistèrent. Dans le domaine crucial de l’enseignement biblique, les craintes ne s’étaient pas apaisées après la guerre, et furent encore aggravées par différentes décisions ecclésiastiques. L’exégèse catholique ne fut pas libérée avant 1943 quand le pape Pie XII promulgua l’encyclique Divino afflante Spiritu, qui valida et ratifia le travail de l’exégèse catholique modérée. »6)

Le coup le plus sévère par lequel Pie X attaqua le fantôme du Modernisme fut ce qui a été communément appelé le serment antimoderniste, contenu dans Sacrorum antistitum7). Malgré sa prétendue efficacité 8), « le serment antimoderniste fut prêté au moment de toutes les nominations cléricales jusqu’aux années 60. »9) Le serment finit par être aboli durant le concile Vatican II. (B) Ce qui avait semblé être le signe de la vigilance de l’Église contre les forces du progrès intellectuel et de la déconstruction théologique avait pris fin, et Tolkien ne loua pas le changement d’attitude de l’Eglise concernant la façon d’appréhender l’étude savante de l’histoire religieuse.

Dans une lettre à son fils Michael, datée du 1er novembre 1963, Tolkien aborde la crise de foi de son fils. Il lui recommande la communion quotidienne et exprime son souci face à ceux qui tentent d’user de l’exégèse biblique pour déconstruire le Jésus de l’histoire :

« Toutefois, tu parles de « foi qui flanche ». […] J’ai souffert cruellement au cours de ma vie de prêtres stupides, usés, bornés et même mauvais ; mais je me connais maintenant suffisamment pour savoir que je quitterai pas l’Église […] S’Il [le Christ] est un imposteur et si les Évangiles sont une imposture – c’est-à-dire des récits confus d’un mégalomane dément (il n’y a pas d’alternative), alors bien sûr le spectacle donné par l’Église (au sens de clergé), dans le passé et de nos jours, est tout simplement la preuve d’une gigantesque imposture. […] Il faut une volonté extraordinaire de ne pas croire pour imaginer que Jésus n’a jamais réellement existé, et encore davantage pour imaginer qu’il n’a pas dit les paroles qu’on a conservées de lui – qui ne saurait le moins du monde avoir été « inventées » par quiconque vivant sur la terre à cette époque-là. »10)

Après avoir commenté sa foi dans les « prérogatives pétriniennes », fondée sur la défense constante du Saint Sacrement par les papes, Tolkien conclut cette partie de la lettre sur une référence explicite au pape Pie : « Je pense que la plus grande réforme de notre temps est celle qui a été menée par saint Pie X : allant plus loin que tout ce que le Concile réalisera, (même si cela est nécessaire). Je me demande dans quel état serait l’Église sans cette réforme. »11) Carpenter 12) commente que la réforme en question est « peut-être une référence à la recommandation faite par Pie X de communier chaque jour et de faire communier les enfants »13) et que le concile en question est Vatican II. Dans le contexte de la discussion qui, dans la lettre, traite de la communion quotidienne, l'opinion de Carpenter sur la nature de la référence à Pie X est valable ; toutefois, les digressions de Tolkien sur l’autorité papale, et ses soucis concernant ceux qui affirment que Jésus n’a pas dit les choses contenues dans l’Évangile, reprennent tous deux les conceptions de Pie X à l'encontre du modernisme14). Comme l'exposait Pie X : « Ainsi ils prétendent que notre Seigneur n'a jamais proféré de parole qui ne pût être comprise des multitudes qui l'environnaient. […] il n'a fait ni dit que ce qu'ils lui permettent, eux, en se reportant aux temps où il a vécu, de faire ou de dire. »15) Ce qui rend la relation des paroles du Christ douteuse aux yeux des modernistes est ce qui la rend crédible pour Tolkien ; pour lui, la véracité de l’Évangile est justement certaine du fait que les paroles du Christ semblent complètement anachroniques à l’époque où elles ont été dites.

Une guerre entre la foi et l’histoire émergea de nouveau durant le concile Vatican II, et inspira une autre lettre écrite à Michael. Tolkien trace une voie moyenne entre les forces du « primitivisme », le désir de réforme de l’Église suivant les données historiques sur les pratiques de l’Église des premiers âges, et « l’autre motivation (aujourd’hui confondue avec le primitivisme, même dans l’esprit de chacun des réformateurs) : l’aggiornamento, le fait de s’adapter au monde actuel : cela comporte également des dangers graves, comme cela est apparu tout au long de l’Histoire. »16) Pour combattre ces deux forces, Tolkien utilise la métaphore de l’arbre :

« “Mon Église” 17) n’était pas destinée par Notre Seigneur à demeurer statique ou dans une enfance perpétuelle ; mais à être un organisme vivant (comparable à une plante) qui se développe et change extérieurement par l’interaction de la vie divine qu'elle a reçue et de l’Histoire – les circonstances particulières du monde qui l’accueille […] Pour ceux qui vivent lorsque ses branches poussent, l’Arbre est la chose qui compte, car l’Histoire d’une chose vivante fait partie de sa vie, et l’Histoire d’une chose divine est sacrée. »18)

Les changements de l’Église sont entièrement contenus dans ses évolutions extérieures, ce qui suppose qu'il s'agit de ses pratiques, non de ses dogmes. L’Arbre ne renvoie pas à une foi évolutive. L’histoire n’est pas une partie changeante de l’Arbre. En évoquant ses intendants, Tolkien écrit « mais en bon cultivateurs, les autorités, les gardiens de l’Arbre, doivent veiller sur lui, en fonction de la sagesse qui est la leur, l’émonder, enlever les chancres, le débarrasser des parasites etc. »19) Tolkien décrit les chefs de l’Église comme ceux qui débarrassent l’Arbre des dangers, mais la métaphore prend en compte le fait que, comme des jardiniers qui doivent « émonder », ils sont aussi capables de le modifier. Les modernistes, selon Pascendi, voient l’autorité uniquement comme une puissance conservatrice tentant d’étouffer le changement, jusqu'au jour où elle est contrainte au compromis (C). L’antimodernisme s'oppose tout aussi bien à la réaction qu'à la révolution ; on ne devrait pas contraindre l’arbre à revenir à la forme qui était, selon les savants, celle de l’arbre autrefois ; on ne devrait pas non plus le contraindre à épouser une configuration que les réformateurs imaginent que l’arbre possédera.

(II)

Pie X compare l’Église à un arbre pour illustrer la violence exercée par le modernisme contre la foi : « Ajoutez que ce n'est point aux rameaux ou aux rejetons qu'ils ont mis la cognée, mais à la racine même, c'est-à-dire à la foi et à ses fibres les plus profondes. Puis, cette racine d'immortelle vie une fois tranchée, ils se donnent la tâche de faire circuler le virus par tout l'arbre : nulle partie de la foi catholique qui reste à l'abri de leur main, nulle qu'ils ne fassent tout pour corrompre. »20) (D) Le destin de l’Arbre, le regard porté vers le passé, l’évolution forcée : ce sont tous là des éléments présents à travers la mythologie de Tolkien. Il dépeint une immonde corruption des arbres dans la description du festin fatal d’Ungoliant fait au détriment des Arbres de Valinor dans Le Silmarillion :

« Alors la Lumière Noire d’Ungoliant s’étendit jusqu’à noyer les racines des arbres, et Melkor s’élança sur la colline. D’un coup de sa lance de ténèbres il blessa chaque arbre jusqu’au cœur d’une plaie béante et la sève se mit à couler comme du sang […] Ungoliant alors absorba la sève […] Puis le poison mortel qui courait dans ses veines vint envahir les arbres et dessécha les racines, les branches et les feuilles et ils moururent. »21)

Plus tard, dans l'Akallabêth, les Númenóréens reçoivent en présent un rejeton de Celeborn, fait à l’image de Telperion, le premier Arbre Blanc consumé par Ungoliant ; toutefois: « Sauron pressa le Roi d’abattre l’Arbre Blanc, le Beau Nimloth, qui poussait dans son jardin, puisque c’était un souvenir des Eldar et de la lumière de Valinor. Au début le Roi refusa, croyant encore que la fortune de sa maison était lié à celle de l’Arbre. »22) Réduite à une superstition, la foi des Númenóréens décline, et « le Roi céda à Sauron, il abattit l’Arbre Blanc, et abandonna alors complètement l’allégeance de ses pères. »23) Comme dans la description de Pie X, l’orgueil d’Ar-Pharazon détruit une image de la foi et de l’histoire immuable, parce que l’arbre Nimloth représente la connexion historique jusqu’à Valinor et la création d’Arda. Pour Tolkien la foi et l'histoire sont inextricablement associées, car l’histoire, comme le mythe ou toute autre narration, nous transmet les histoires du passé. Les modernistes de Pie X affaiblissent cette transmission par le biais des études textuelles pour montrer combien les variations bibliques prouvent le changement de la vérité épistémologique pour s’adapter aux besoins de la communauté contemporaine 24). (E)

Melkor et Sauron rassemblent tous deux les elfes et les hommes contre les Valar, au moyen d’une rhétorique antihiérarchique qui réécrit le passé. La rhétorique de Melkor sur le pouvoir et la servitude est apparentée à la libération vis-à-vis de l'autorité que les modernistes de Pascendi proposent grâce à leur réécriture de l’histoire :

« En mêlant à ses belles paroles d’autres si subtiles […] Il faisait naître dans leur cœur la vision des immenses royaumes de l’Est qu’ils auraient pu gouverner à leur guise, libres et puissants, et des rumeurs se mirent à courir prétendant que les Valar ne les avait fait venir au pays d’Aman que par jalousie, de peur que la beauté des Quendi et les dons créateurs qu'Ilúvatar leur avait accordés ne rendent les Valar impuissants à les dominer. […] Mais il fit courir parmi les Elfes le bruit que les Valar les tenaient en captivité afin que les humains puissent venir les supplanter. »25)

Les mensonges abominables de Melkor aux Elfes les mènera finalement à la capture et à la transformation en Orques26). Sauron singe les machinations habiles de Melkor dans l'Akallabêth, révélant aux rois númenóréens que les Valar gardent jalousement les clés de la vie éternelle. Sauron ment aux Númenóréens pour qu’ils haïssent les Valar : « C’est celui dont le nom n'est plus prononcé à présent27), les Valar vous ont trompés sur lui, en mettant en avant le nom d’Eru, un fantôme né de leur folie, pour enchaîner les hommes à être leurs esclaves. Ce sont eux l’oracle d’Eru, il ne dit que ce qu’ils veulent. » 28)

Glaurung le dragon est bien plus subtil – il reste fidèle au fait historique, mais colore l’histoire de manière à détruire la foi de Túrin. Le dragon tourne l’histoire de Túrin d’une façon négative, jetant la honte sur le guerrier subjugué : « Tu t’es bien mal conduit, fils de Húrin. Fils ingrat, hors-la-loi, meurtrier de ton ami, voleur d’amour, usurpateur de Nargothrond, capitaine imprudent et déserteur des tiens.[…] Tu es vêtu comme un prince alors qu’elles sont en haillons, et elles implorent ta venue alors que tu les ignores. »29) Les mots de Glaurung font mal car ils renvoient tous à des faits historiques, mais ils constituent une interprétation volontairement faussée de ces faits, qui décrit Túrin comme ayant été intentionnellement malveillant envers ceux qu’il a trahis contre son gré. Comme le note Jodock, Pascendi craint les prophéties de facto justifiées du moderniste, qui affirme que toute interprétation est fondée sur les besoins d’humains imparfaits sans reconnaître entièrement ses propres préjugés. (F) Le dragon, lorsqu'il ensorcelle Túrin, fait écho à la promesse mensongère de libération faite par Melkor et le modernisme : « Non ! Au moins tu es vaillant […] Ils mentent ceux qui disent que nous n’honorons pas nos ennemis valeureux. Vois donc ! Je t’offre la liberté. »30)

Il ne s’agit pas de dire que Melkor et ses créatures sont des allégories du modernisme ou même que Tolkien s’est inspiré consciemment de Pascendi comme d’une source. Les méchants de Tolkien se servent des tactiques des modernistes, mais ils ne sont pas des représentations symboliques du modernisme en lui-même. Tolkien reconnaît simplement que ce sont des stratégies pour détruire la foi, et la destruction de la foi est la clé du succès de Sauron et de Melkor dans leur guerre contre Eru et les Valar.

La crise silencieuse de la foi qui a troublé l’Église au début du XXème siècle se fait aussi sentir à la fin du Hobbit. Le dénouement du conte répète les thématiques sur le pouvoir de l’histoire d’une façon qui favorise la rhétorique antimoderniste. Selon Pie X, le moderniste considérait l’implication de l'homme dans l'écriture de l’histoire comme intrinsèquement suspecte, l’action de l’homme ne laissant aucune place pour les forces surnaturelles qui sont au dessus de lui :

« D'où ils infèrent deux choses : que Dieu n'est point objet direct de science ; que Dieu n'est point un personnage historique. […] Maintenant, de l'agnosticisme, qui n'est après tout qu'ignorance, comment les modernistes passent-ils à l'athéisme scientifique et historique, dont la négation fait au contraire tout le caractère ; de ce qu'ils ignorent si Dieu est intervenu dans l'histoire du genre humain, par quel artifice de raisonnement en viennent-ils à expliquer cette même histoire absolument en dehors de Dieu, qui est tenu pour n'y avoir point eu effectivement de part ? Le comprenne qui pourra. »31)

Bilbo, banlieusard de classe moyenne satisfait par sa vie confortable dans son trou de hobbit bien propre, en vient à douter de l'ancienne sagesse et de la prophétie, mais non pas, comme on pourrait s'y attendre, en raison de son autosatisfaction. Bilbo perd sa foi dans les vieilles histoires parce qu'il a été mêlé à l'une d'entre elles. Il a vu que le cosmos tournait avec un certain désordre, et évoluait en grande partie selon les libres choix des individus. Sans aucun doute, par la suite, tout système qui repose sur des hobbits imparfaits et voleurs, tout système qui autorise les gens à poser des actions sans fondement moral et leur conserve pourtant leur titre, ne peut être qu’un système défectueux et autocentré. Gandalf voudrait que Bilbo croie autrement, et que, en dépit de telle erreur circonstanciée, tout se passe comme il avait été prévu :

« – Ainsi les prédictions des anciens chants se réalisent – dans un certain sens ! dit Bilbo.
– Bien sûr ! dit Gandalf, et pourquoi ne se réaliseraient-elles pas ? Vous n’allez pas refuser créance aux prophéties pour la seule raison que vous avez contribué à leur réalisation ? Vous ne pensez tout de même pas que toutes vos aventures et vos évasions ont été le résultat d’une pure chance, à votre seul bénéfice ? Vous êtes une personne très bien, monsieur Baggins, et je vous aime beaucoup, mais vous n’êtes, après tout, qu’un minuscule individu dans le vaste monde. »32)

La voie passive permet à Tolkien d’éviter de répondre quelle autre puissance que la « seule chance » a dirigé « les aventures et les évasions » de Bilbo, contraignant le public à affirmer ou renier sa propre foi. On peut décider qui ou quoi gouverne l’univers, selon l'opinion de Gandalf : cela ne sert en rien à l’intrigue mais incite quand même le lecteur à introduire sa propre foi dans l’action. Du point de vue des études littéraires, on ne peut qu’applaudir l'ambiguïté poétique de Tolkien, et les acrobaties rhétoriques nécessaires pour impliquer un large public. Toutefois, Le Hobbit fut conçu en vue d'une tâche culturelle, et sa tâche, ici, est d’attirer l’attention des lecteurs sur la santé de leur propre spiritualité. La remarque de Gandalf n’introduit pas une profonde réflexion sur la nature de la Providence, et Bilbo Sacquet ne serait certainement pas un hobbit capable de développer une contre-argumentation élaborée à l’existence de pouvoirs supérieurs. Bilbo réplique simplement « Dieu merci ! »33) L’argumentation de Gandalf est à la tournure négative « certainement tu ne doutes pas »34), lui demandant d'affirmer la position contraire, mais la disqualifiant dans le même temps. Le discours de Gandalf s’adresse à ceux qui excluent la vérité des pouvoirs divins à l’œuvre dans l’histoire, à la fois dans le passé et aussi en tant que cela se révèle dans le présent, à ceux qui avaient adopté un paradigme plus moderne. Gandalf parle avec des points d’exclamation et d’interrogation : le magicien est surpris de découvrir que Bilbo, notre improbable héros, est aussi notre hérétique innocent. Pie X classe ainsi les modernistes : rebelles déclarés, cabalistes cachés, ou catholiques de bonne intention mais dévoyés. Il semble que la correction de Bilbo par Gandalf révèle que le chevaucheur de tonneau est une de ces créatures à la bonne nature et bienveillante, qui aurait involontairement versé dans une façon dangereuse de regarder le monde. Les mensonges de Melkor sont furtifs et immortels.

(III)

L’utilité de Pascendi est plus prononcée dans Le Seigneur des Anneaux lorsque Tolkien pousse plus loin l’exploration des qualités rhétoriques et intellectuelles de personnages comme le fourbe Saroumane et le tragique Boromir. Saroumane, comme Melkor et Sauron, commence par cacher ses intentions, mais, contrairement à eux, ne quitte jamais le Conseil ou l’ordre. Gandalf doit le chasser du rang des héros. De même, le serviteur de Saroumane, Langue de Serpent, commet ses pires méfaits comme conseiller de Théoden, en corrompant un héros à l’intérieur même de sa maison. Ces personnages sont maléfiques, car pleinement conscients des ténèbres qu’ils génèrent. Bien que succombant au charme du Pouvoir de l’Anneau, Boromir a toutefois de bonnes intentions.

Les descriptions du moderniste dans Pascendi conviennent parfaitement à la figure de Saroumane. L’encyclique expose comment les modernistes se dissimulent dans l’Église et comment le pape doit avertir son troupeau de leur présence : « Nous devons rompre maintenant le silence, dans le but de dévoiler devant l’Église les véritables couleurs de ces hommes qui se sont couvert d’un mauvais déguisement. »35) Saroumane est d’abord « dévoilé » dans sa corruption précisément à travers sa « véritable » couleur : « Regardant alors, je vis que ses vêtements, qui m’avaient paru blancs, ne l’étaient pas, mais ils étaient tissés de toutes les couleurs, et quand il bougeait, ils chatoyaient et changeaient de teinte, de telle sorte que l’œil était confondu. »36) Gandalf découvre que ce qui semble être blanc a été diffracté en diverses couleurs ; l'identité de Saroumane est détruite. Il est un ennemi de l’intérieur dont le masque est tombé, comme Gandalf le dit : « Vous étiez le chef du Conseil, mais vous vous êtes enfin démasqué. »37) Le rôle de Saroumane est de diriger le Conseil qui est à la fois spirituel et temporel, du fait que les magiciens sont intendants de vie et de savoir. (G) Saroumane continue de se déguiser sous la plus bienveillante apparence même après que Gandalf a montré sa méchanceté. Eomer avertit Aragorn que Saroumane apparaît comme Gandalf, comme si on devait le recevoir comme le véritable intendant : « Il est mauvais d’avoir affaire à pareil ennemi : c’est un magicien à la fois rusé et artificieux, qui revêt de multiples apparences. Il va et vient, dit-on, sous celle d’un vieillard enveloppé d’un manteau à capuchon, tout comme Gandalf, et maintes personnes s'en rappellent à présent. Ses espions glissent à travers toutes les mailles, et ses oiseaux de mauvais augure parcourent le ciel. »38) Le moderniste, comme l’affirme Pie X, a lui aussi beaucoup d’apparences « il faut noter tout d'abord que les modernistes assemblent et mélangent pour ainsi dire en eux plusieurs personnages : c'est à savoir, le philosophe, le croyant, le théologien, l'historien, le critique, l'apologiste, le réformateur. »39) Alors qu’il promeut la discipline scolastique le pape Pie avertit encore son lecteur que le moderniste, lui aussi, cherche à se montrer comme celui qui veut aider :

« Oui, ces modernistes, qui jouent aux docteurs de l'Église, qui portent aux nues la philosophie moderne et regardent de si haut la scolastique, n'ont embrassé celle-là, en se laissant prendre à ses apparences fallacieuses, que parce que, ignorants de celle-ci, il leur a manqué l'instrument nécessaire pour percer les confusions et dissiper les sophismes. »40)

Le faux déguisement de Saroumane trompe le groupe d’Aragorn et conduit les héros à confondre Gandalf avec Saroumane et à attaquer le premier dans la forêt de Fangorn, tout comme les modernistes induisent en erreur en s’affirmant « docteurs ». La référence au « raffinement » de la philosophie moderne et le « mépris de la scolastique » trouve son écho dans le goût altéré de Saroumane pour son habillement, délaissant la pureté et l’intégrité du blanc pour la variété clinquante et tape-à-l’œil du spectre. Malgré la découverte du pacte entre Saroumane et Sauron, Gandalf n’essaye pas de lui prendre sa vie quand les occasions se présentent. Au lieu de cela il offre à son ancien chef la possibilité de se repentir.

Pie X écrit qu’il a d’abord offert aux modernistes son pardon, espérant les sauver de leurs erreurs :

« Certes, Nous avions espéré qu'ils se raviseraient quelque jour : et, pour cela, Nous avions usé avec eux d'abord de douceur, comme avec des fils, puis de sévérité : enfin, et bien à contrecœur, de réprimandes publiques. […] ils courbent un moment la tête, pour la relever aussitôt plus orgueilleuse. »41)

De même Gandalf et Frodon donnent tous deux à Saroumane la possibilité de se racheter. Durant sa confrontation à Orthanc, Gandalf dit à Saroumane : « Je ne désire pas vous tuer, ni vous faire de mal, comme vous le sauriez, si vous me compreniez vraiment. Et j’ai le pouvoir de vous protéger. Je vous offre une dernière chance. Vous pouvez quitter Orthanc, libre – si vous le voulez. »42) Saroumane rejette ce qu’il considère comme une reddition, dans le seul but de rejeter les pardons futurs. Frodon arrête la main de Sam, même après avoir découvert les atrocités que Saroumane a infligées à la Comté : « Non, Sam ! […] Ne le tue pas, même maintenant. [Quant à lui il ne m’a pas blessé.] 43) Et de toute façon je ne veux pas qu’il soit mis à mort dans ce mauvais état d’âme. […] Il est tombé et sa guérison nous dépasse ; mais je voudrais encore l’épargner dans l’espoir qu’il puisse la trouver. »44) Frodon appelle même le misérable Langue de Serpent au repentir : « Vous n’êtes pas obligé de le suivre. Je ne sache pas que vous m’ayez fait aucun mal. Vous pouvez avoir ici repos et nourriture pendant quelque temps, jusqu’à ce que vous ayez repris des forces et soyez en état de suivre votre propre chemin. »45) La pitié du pape, du magicien et du hobbit tire sa source de la compassion qu’ils expriment envers leurs ennemis déchus. Pie X écrit :

« Ces hommes-là nous font véritablement compassion ; d'eux l'Apôtre dirait : Ils se sont évanouis dans leurs pensées […] se disant sages, ils sont tombés en démence.46) Mais où ils soulèvent le cœur d'indignation, c'est quand ils accusent l'Église de torturer les textes, de les arranger et de les amalgamer à sa guise pour les besoins de sa cause. Simplement, ils attribuent à l'Église ce qu'ils doivent sentir que leur reproche très nettement leur conscience. »47)

Gandalf lui aussi manifeste sa compassion envers l’ancien chef du Conseil :

« Vous avez fait l’imbécile, Saroumane, et pourtant vous êtes digne de pitié. Vous auriez encore pu vous détourner de la folie et du mal et être de quelque utilité. Mais vous préférez rester et ronger les bouts de vos anciennes intrigues. Restez donc ! Mais je vous avertis que vous ne ressortirez pas facilement. Pas à moins que les mains ténébreuses de l’Est ne s’étendent pour vous emporter. »48)

Alors que Gandalf reflète la compassion de Pie X pour les intellectuels déchus, la même scène contient aussi l’accusation de Pascendi traitant de la projection que l’un fait de sa propre faute sur l’autre. Saroumane accuse Gandalf de tricherie et de tromperie ; comme Pie X retournant l’argument du Moderniste contre lui-même, Gandalf lui répond « Les traîtres se méfient toujours . »49)

Pour Saroumane, l’histoire est un moyen d'arriver au pouvoir, en trouvant l’Anneau pour se l’approprier. Gandalf utilise la sagesse ancienne pour protéger le monde de sa propre destruction. Comme cela a déjà été vu dans Le Hobbit, la figure de Gandalf (bien qu’il ait en fait changé d'apparence depuis le moment où il se cachait dans les arbres avec Bilbo), prêche sur la valeur des fondements surnaturels du monde réel. Faisant référence à la leçon qu’il donna à Bilbo dans Le Hobbit et évoquant la force cachée qui guida Bilbo à travers ses « aventures et évasions », Gandalf dit à Frodon :

« Il y avait plus d’un pouvoir à l’œuvre, Frodon. L’Anneau cherchait à revenir à son maître.[…] Seulement pour être ramassé par la personne la moins vraisemblable : Bilbo de la Comté.
Derrière cela, il y avait quelque chose d’autre à l’œuvre, en dehors de tout dessein du Créateur de l’Anneau. Je ne puis le faire comprendre plus clairement qu’en disant que Bilbo était destiné à trouver l’anneau, et pas par la volonté de Celui qui l’avait créé. [Dans la même mesure vous étiez aussi destiné à l’avoir.]50) Et c’est peut-être une pensée encourageante. »51)

Gandalf trouve confiance dans le « sens » de l’histoire, dans une volonté invisible qui prend soin du monde, ce qui est précisément le type de chose en quoi l’antimoderniste croit, et qu'il craint que le Moderniste cherche à détruire. Frodo est sceptique. À la suggestion « qu’il y avait quelque chose d’autre à l’œuvre » et que « c’est peut-être une idée encourageante », le hobbit répond « Elle ne l’est pas […] Le savez-vous vraiment, ou sont-ce encore des hypothèses ? » Frodon interroge Gandalf sur son autorité et sur sa science, à quoi le magicien rétorque « Je savais beaucoup de choses, et j’en ai appris beaucoup […] Mais je vais pas vous faire, à vous, un compte rendu de tous mes actes. »52) Quoique désirant donner à Frodon une preuve empirique grâce au feu, Gandalf réaffirme son autorité hiérarchique. Ses réflexions échouent à encourager en raison du présupposé initial de Frodon que la science de Gandalf est suspecte. Frodon oublie la foi qu’il a dans les histoires de Gandalf et de Bilbo, à partir du moment où il est lui-même écrasé par leur réalité. Pie X écrit que le moderniste commet une erreur odieuse en attaquant le surnaturel au nom de l’histoire et de la science. En effet, Pie X considère que le moderniste doit ignorer la foi avant de conduire une exégèse biblique ou une recherche théologique, ce que Tolkien pourrait décrire comme détruire une chose pour mieux la connaître : ainsi Gandalf critique-t-il les nouveaux habits de Saroumane :

« [Saroumane] Le blanc ! fit-il d’un air sarcastique. […] la lumière blanche peut être brisée. […]
[Gandalf] Auquel cas, elle n'est plus blanche […]. Et qui brise quelque chose pour découvrir ce que c’est a quitté la voie de la sagesse. »53)

Tolkien réitère personnellement cette thèse dans son essai « Beowulf : Les monstres et les critiques », dans l'allégorie des chercheurs qui détruisent la tour qui permet de contempler la mer, afin d'apprendre comment celle-ci a été bâtie (H)54). La dialectique entre la science et la foi est au cœur de l’histoire de la Terre du Milieu de Tolkien.

L’intellectuel suppose la supériorité du savoir froid sur la foi, et c’est l’orgueil qui finalement fait chuter Saroumane des escaliers d’Orthanc. De fait, Pascendi et Le Seigneur des Anneaux donnent à l’orgueil le rang de péché principal de l’intellectuel. Pascendi se livre à une longue diatribe contre l’orgueil moderniste, dans laquelle on lit comme une esquisse du personnage de Saroumane :

« Mais ce qui a incomparablement plus d'action sur l'âme, pour l'aveugler et la jeter dans le faux, c'est l'orgueil. L'orgueil ! Il est, dans la doctrine des modernistes, comme chez lui […] Orgueil, assurément, cette confiance en eux qui les fait s'ériger en règle universelle. Orgueil, cette vaine gloire qui les représente à leurs propres yeux comme les seuls détenteurs de la sagesse, […] ce manque absolu de respect à l'égard de l'autorité sans en excepter l'autorité suprême »55)

L’orgueil de Saroumane l’aveugle sur sa propre faiblesse, alors que Gandalf possède déjà le pouvoir de commander au magicien déchu. C’est l’orgueil qui empêche Saroumane de se repentir lors de sa dernière entrevue avec Gandalf.56)

Le fait que le moderniste et le magicien déchu possèdent d’excellentes facultés mentales et une force intellectuelle remarquable, qu'ils sont, de fait, supérieurs à beaucoup d’hommes, tout cela contribue en partie à la compassion que suscite leur chute orgueilleuse. Mais l’orgueil intellectuel n’est pas la faute du seul Saroumane. La chute de Denethor vient de son statut d’Intendant du Gondor et de sa conviction qu’il a une connaissance supérieure des événements à venir par sa contemplation dans le Palantír. Quand Aragorn marche vers les Portes du Mordor, la Bouche de Sauron parlemente avec lui. Sa première réplique dévoile l’hubris de Sauron : « Y a-t-il dans cette bande quelqu’un qui a autorité pour traiter avec moi ?[…] Ou, en fait, qui ait assez de tête pour me comprendre ? »57) L’orgueil dans Le Seigneur des Anneaux naît d’une connaissance cachée et d’une supériorité intellectuelle : le sentiment qui donne licence à quiconque au nom d’une sagesse personnelle de s’affranchir de l’autorité ignorante. Paradoxalement ceux qui croient qu’ils sont libérés de l’autorité en raison de leur savoir se soumettent eux-mêmes à la source de leur savoir, qui devient Sauron dès lors que celui-ci contrôle les images dans le Palantír. Quoique la vue moderniste s'imagine que le savoir libère le peuple du contrôle de l’autorité, elle condamne en fait le peuple à se faire dominer par les savants.

La comparaison entre Saroumane et la description que fait Pie X du modernisme devient plus sinistre quand on juxtapose les méthodologies du magicien et du moderniste. Là où Pie X estime que la rhétorique moderniste est la plus menaçante pour l’Église c’est quand celle-ci affirme le progrès inévitable de démocratisation et de socialisation des institutions humaines. Il place dans la bouche des modernistes un langage révolutionnaire qui adresse un ultimatum aux autorités de l’Église pour qu’elles évoluent avec le monde en mouvement ou alors qu’elles acceptent une disparition inévitable :

« Si l'autorité ecclésiastique ne veut pas, au plus intime des consciences, provoquer et fomenter un conflit, à elle de se plier aux formes démocratiques. Au surplus, à ne le point faire, c'est la ruine. Car il y aurait folie à s'imaginer que le sentiment de la liberté, au point où il en est, puisse reculer. Enchaîné de force et contraint, terrible serait son explosion ; elle emporterait tout, Église et religion. - Telles sont, en cette matière, les idées des modernistes, dont c'est, par suite, le grand souci de chercher une voie de conciliation entre l'autorité de l'Église et la liberté des croyants. »58)

Ce discours s'apparente, de façon troublante, à la rhétorique de Saroumane quand il cherche pour la première fois à persuader Gandalf de prêter allégeance à Sauron (I) :

« J’ai dit nous, car ce peut être nous, si vous vous joignez à moi. Un nouveau Pouvoir se lève. Contre lui, les anciens alliés ne sous serviront de rien. Il ne reste plus aucun espoir à mettre dans les Elfes ou en le mourant Númenor. Vous, nous voici placés devant un choix. Nous pouvons rejoindre ce Pouvoir. Ce serait sage, Gandalf. Il y a un espoir de ce côté. Sa victoire est proche ; et il y aura une riche récompense pour qui l’aura aidé. À mesure que le Pouvoir s’accroîtra, ses amis prouvés grandiront aussi ; et les Sages, tels que vous et moi, pourront avec de la patience en venir finalement à diriger son cours et à le régler. […] Il ne serait point besoin, il n’y aurait point de véritable modification de nos desseins, mais seulement des moyens. »59)

La rhétorique moderniste s'harmonise aussi avec les enchantements de la voix de Saroumane, faisant appel surtout aux impressions que ressent son auditoire de faire l'expérience de quelque chose au dessus de lui-même :

« Enfin - et ceci est un sujet de véritable horreur pour les bons - s'il arrive que l'un d'entre eux soit frappé des condamnations de l'Église, les autres aussitôt de se presser autour de lui, de le combler d'éloges publics, de le vénérer presque comme un martyr de la vérité. Les jeunes, étourdis et troublés de tout ce fracas de louanges et d'injures, finissent, par peur du qualificatif d'ignorants et par ambition du titre de savants, en même temps que sous l'aiguillon intérieur de la curiosité et de l'orgueil, par céder au courant et se jeter dans le modernisme. »60)

La première fois que Saroumane parle au groupe qui vient le voir face à face à Orthanc, Tolkien décrit l’enchantement et la conviction qui s'emparent de l’assistance sous l'effet de sa sagesse apparente, à tel point qu’ils désirent s’accorder avec elle, comme les jeunes qui sont « étourdis et troublés » :

« Ils se rappelaient surtout qu’il était délicieux d’entendre parler cette voix, tout ce qu’elle disait semblait sage et raisonnable et le désir s’élevait en eux de sembler sages eux-mêmes par un rapide agrément. Quand d’autres parlaient le contraste les faisaient paraître rauques et grossiers, et s’ils contredisaient la voix, la colère était allumée dans le cœur de ceux qui étaient sous le charme. »61)

Tolkien continue à décrire le pouvoir de la voix quand Saroumane offre à Gandalf une ultime chance de s’allier à lui :

« Le pouvoir que Saroumane mit en œuvre dans cet ultime effort était si grand qu’aucun de ceux qui se trouvaient à portée ne resta insensible. À présent, toutefois, le sortilège était entièrement différent. Ils entendaient la douce remontrance d’un roi bienveillant envers un ministre dans l’erreur, mais très aimé. Ils étaient cependant exclus, écoutant à une porte des paroles qui ne leur étaient pas destinées : enfants mal élevés ou domestiques stupides surprenant l'entretien insaisissable de leurs aînés et se demandant de quelle façon leur sort en serait affecté. Ces deux là étaient d’une espèce plus élevée : vénérables et sages. Leur alliance était inévitable. Gandalf monterait à la tour pour discuter dans les chambres hautes d’Orthanc de choses profondes qui dépassaient leur entendement. »62)

Les mots mêmes de Saroumane semblent reproduire la rhétorique supposée du moderniste :

« Mais vous Gandalf ! Pour vous au moins, je suis peiné, car je prends part à votre honte ; […] Maintenant encore, ne voulez-vous pas écouter mon conseil ? […] Car je n’avais pour vous aucune malveillance ; et je n’en ai même pas aujourd’hui encore, bien que vous reveniez me voir en compagnie des violents et des ignorants. […] Nous pourrions encore accomplir beaucoup ensemble pour guérir les désordres du monde. […] Pour le bien commun, je suis prêt à redresser le passé et à vous recevoir. » 63)

Quoique Saroumane ne parle pas exactement dans le même contexte que les modernistes et que Pie X donne à l’opposition qu’il se représente le bénéfice du doute en raison de la sincérité de ces derniers, il y a d’autres parallèles frappants dans le discours du magicien et du professeur rebelle. Pie X écrit que les modernistes tentent de gagner la sympathie en faisant grief à l’Église de son ignorance et de ses méthodes brutales :

« Contre l'autorité qui les maltraite ils n'ont point d'amertume : après tout, elle fait son devoir d'autorité. Seulement ils déplorent qu'elle reste sourde à leurs objurgations, parce qu'en attendant, les obstacles se multiplient devant les âmes en marche vers l'idéal. Mais l'heure viendra, elle viendra sûrement, où il faudra ne plus tergiverser, parce qu'on peut bien contrarier l'évolution, on ne la force pas. »64)

Gandalf trouve la force et la sagesse pour s’empêcher de tomber sous le charme de la parole de Saroumane, mais il est inquiet de ce que ses camarades n’y arriveront pas. Avant d’entrer dans Orthanc il les avertit : « êtes-vous assez perspicaces pour discerner toutes ses contrefaçons ? »65) La menace que fait peser Saroumane repose sur son intelligence bien supérieure à la moyenne de celle de ses victimes, et le plus grand péril pour Gandalf n’est pas Saroumane lui-même mais le pouvoir qu’il pourrait avoir sur ses compagnons.

L’autre grande tragédie que le pape constate est la chute des laïcs de bonne intention, et, de fait, une des scènes les plus tragiques de la trilogie de Tolkien est la faute de son Boromir, bien intentionné mais complètement égaré. Selon Pascendi, le modernisme fait appel avec insistance tant à la liberté personnelle qu'à un devoir civique proche du patriotisme. Cet appel crée un désaccord entre l’Église et l’État et le pape voit qu’à ce sujet les modernistes donnent aux attentes de l’État la priorité suprême :

« Donc séparation de l'Église et de l'État, du catholique et du citoyen. Tout catholique, car il est en même temps citoyen, a le droit et le devoir, sans se préoccuper de l'autorité de l'Église, sans tenir compte de ses désirs, de ses conseils, de ses commandements, au mépris même de ses réprimandes, de poursuivre le bien public en la manière qu'il estime la meilleure. Tracer et prescrire au citoyen une ligne de conduite, sous un prétexte quelconque, est un abus de la puissance ecclésiastique, contre lequel c'est un devoir de réagir de toutes ses forces. »66)

La paraphrase papale de la conception moderniste de l’interaction entre le spirituel et le temporel dans la sphère publique ne devait pas sonner favorablement aux oreilles de Tolkien, du fait qu’il était lui-même méfiant envers toute discussion sur l’État, comme il l'écrivait à Christopher le 29 novembre 1943 :

« Mes opinions politiques penchent de plus en plus vers l’Anarchie (au sens philosophique, désignant l’abolition du contrôle, non pas des hommes moustachus avec des bombes) ou vers une monarchie « non constitutionnelle ». J’arrêterais quiconque utilise le mot « État » (dans un sens autre que le domaine inanimé qui recouvre l’Angleterre et ses habitants, chose qui n’a ni pouvoir, ni droits ni esprit). »67)

Son inquiétude est semblable à celle du pape Pie : la chosification d'un corps du gouvernement et de son peuple dans un « État » compris comme une entité individuelle fait de celui-ci le rival des loyautés antérieures de chacun. Cette implication patriotique excessive pour le bien de l’État se révèle chez Boromir, dont l’amour pour le Gondor et l'allégeance indépassable à son État va jusqu'à écraser son engagement pour la Terre du Milieu et pour l’autorité et la sagesse du Conseil. Dans le monde de Tolkien, les vrais héros risquent le bien-être de leur nation pour un bien plus souverain encore. (J)

Les motifs de Boromir ne sont pas intrinsèquement mauvais, et la logique de ses arguments est séduisante. De même que le catholique de bonne intention dont Pascendi soutient qu’il a été séduit involontairement par le modernisme, Borormir fait le mal au moment où il le désire le moins :

« Mais ne puis-je même en parler ? Car vous paraissez ne penser sans cesse à son pouvoir qu'entre les mains de l’Ennemi : de son emploi néfaste et non du bien qui est en lui.[…] Que ne pourrait Aragorn ? Ou, s’il refuse, pourquoi pas Boromir ? L’Anneau me donnerait le pouvoir du commandement. Ah ! comme je chasserais les armées du Mordor, et tous les hommes se presseraient sous ma bannière ! »68)

La logique et la raison de Boromir sapent les arguments de Gandalf et d’Elrond. Boromir dit : « Et on nous dit de le jeter ! […] Je ne dis pas de le détruire. Cela pourrait être bien, si la raison autorisait aucun espoir de le faire. Ce n’est pas le cas. […] Vous le voyez sûrement mon ami ? […] Vous dites que vous avez peur. S’il en est ainsi, le plus hardi vous le pardonnerait. Mais n’est-ce pas en réalité votre bon sens qui se révolte ? »69) Boromir a construit un argument moderniste en miniature. Il n’y a pas de preuve tangible de la malice de l’Anneau, personne n’a essayé de l’employer. L’interdiction qui pèse sur l’Anneau repose uniquement sur la foi qu’on porte au Conseil, de même que la condamnation du modernisme se fonde sur l’obéissance au pape. Bien que Pie X veut écraser le modernisme à cause de son usage dangereux de la raison, les défenseurs de ce mouvement rejettent le pape et continuent à l'exercer. Une fois que Boromir imagine utiliser l’Anneau, il tombe sous son pouvoir, de même que Pie X imagine le lettré dérapant dans la pente glissante du modernisme. Peut-être que la bonne volonté de Boromir (aussi mal exprimée qu’elle soit) incline Tolkien à offrir à Boromir une chance de rachat, chance qu’avec sagesse le guerrier saisit. La chute et la rédemption de Boromir suit un schéma qui se trouve dans Le Hobbit. Bilbo, Thorin et Boromir tombent sous les traits séducteurs de choses de ce monde : pour Boromir c’est l’Anneau, quant au hobbit et au nain il s’agit de l’Arkenstone. Ces trois là se relèvent d’eux-mêmes : Bilbo en donnant l’Arkenstone aux hommes et aux Elfes comme élément contractuel pour des négociations de paix, Boromir et Thorin par un ultime et courageux affrontement face aux Orques et aux Gobelins. Leurs actions prouvent la sincérité de leur repentance. Aucun des trois ne comprend véritablement la nature de l'ancienne sagesse, au moment où ils commencent leur voyage. Bilbo, Thorin et Boromir sont si affairés dans leur petites sphères qu’ils en oublient l'univers plus vaste qui est en jeu. Tolkien prend soin de montrer que Boromir contraste avec Faramir dans son ignorance d’une science secrète ; Boromir, comme un hobbit, n’a pas pris le temps d’étudier sérieusement quoi que ce soit qui dépasse ses besoins immédiats.

La fragilité causée par l’ignorance est un thème récurent tout au long du Seigneur des Anneaux. Les Hommes du Rohan et du Gondor, et, de manière plus pathétique, les hobbits de la Comté, tous offrent le flanc aux mensonges des ténèbres en raison de leur ignorance des puissances de la Terre du Milieu. Ce qui est en jeu dans Le Seigneur des Anneaux se révèle dans l’épisode du « nettoyage de la Comté » : la souffrance des hobbits quand leur terre est détruite et les gens forcés de se soumettre à la loi de Sharkey, la nouvelle identité de Saroumane. Sa domination fasciste sur les hobbits pourrait se retrouver dans l’avertissement de Pie X mettant en garde contre la prétention moderniste de parler au nom du peuple : « Il leur importe de rester au sein de l'Église pour y travailler et y modifier peu à peu la conscience commune : avouant par là, mais sans s'en apercevoir, que la conscience commune n'est donc pas avec eux, et que c'est contre tout droit qu'ils s'en prétendent les interprètes. »70) Suivant les dires de Pie X, le peuple est satisfait de l’Église. Malgré les affirmations modernistes qui prétendent que l’Église oppresse le peuple, le projet moderniste s’impose aux désirs de ceux qu'il a la prétention de libérer. Les hobbits sont entièrement satisfaits du statu quo avant que les améliorations de Saroumane, que personne ne demandait, ne ruinent leur façon de vivre. La plupart des hobbits coopère sans faire de difficultés avec Saroumane, jusqu’à qu'on fasse appel à leur ralliement pour restaurer l’ordre confortable qu’ils avaient connu.

(IV)

La publication des matériaux de travail de Tolkien n’offre aucun élément direct ou canonique pour interpréter le texte d’une manière religieuse. (K) Toutefois, dans ses notes sur l'« Athrabeth », Tolkien observe que son dialogue en est venu dangereusement à s'approcher d’une déformation de la mythologie chrétienne : « Dubium : N'est-il pas correct de faire qu'Andreth refuse de parler d'aucune des traditions ou légendes de la « Chute » ? C’est déjà (serait-ce de manière inévitable) comme une parodie du christianisme. Toute légende de la Chute en ferait-elle autant ? »71) Même dans une allusion à Jésus Christ apparemment transparente, Tolkien se retient d’affirmer clairement son christianisme dans le texte. Andreth, femme sage de race humaine, ne tient aucun compte de certains aspects, parmi les plus judéo-chrétiens, de la sagesse ancienne de son peuple, et ce avec une méfiance cynique, quoique sa propre objectivité soit rendue suspecte. La question de Tolkien ne porte pas sur la pertinence d’inclure son christianisme, mais sur la possibilité morale de « parodier » le christianisme.

Que faire d’un auteur qui affirme son catholicisme et pourtant ne fait aucune référence à celui-ci dans ses écrits mythologiques ? Pascendi est inflexible dans son édiction de lois de censure demandant aux évêques, libraires et éditeurs catholiques de faire cesser la diffusion de la littérature moderniste, et même d’instituer des conseils de vigilance pour écraser tout germe d’hérésie. Particulièrement dangereuse fut jugée toute tentative de réviser le catholicisme, car Pascendi condamne tout ce à qui est associé au suffixe « néo » :

« On ne peut approuver, dans les écrits des catholiques, un langage qui, s'inspirant d'un esprit de nouveauté condamnable, parait ridiculiser la piété des fidèles, et parle d'ordre nouveau de vie chrétienne, de nouvelles doctrines de l'Église, de nouveaux besoins de l'âme chrétienne, de nouvelle vocation sociale du clergé, de nouvelle humanité chrétienne, et d'autres choses du même genre. »72)

Même si les conseils de vigilance passèrent de mode, Pascendi eut une influence forte sur l’Index des livres prohibés durant la plus grande partie du siècle. Quoique faire silence de son catholicisme déclaré élargisse l’intérêt du public dans une nation anglicane, le christianisme tacite de Tolkien dans la Terre du Milieu évite aussi de présenter un matériau théologiquement critiquable à sa propre Église. Dans son investiture, la fonction première de l’Index était de pourchasser des textes théologiques, et non de parcourir les étagères des livres de Science-Fiction ou de mythologie ; toutefois l’« Athrabeth » devient une parodie parce qu’il attire le domaine sacré de la spiritualité de la Création Primaire dans le domaine de la Sous-Création profane. Tolkien est trop avisé pour prétendre réécrire ce que Dieu a déjà écrit.

Si Dieu avait été manifeste dans l’histoire, l’auteur aurait tenu un propos excessif. Au lieu d’inviter les lecteurs à accepter leurs croyances, Tolkien aurait demandé qu’ils acceptent les siennes, ce qui est précisément le type de domination qu’il essaye d’éviter. La domination est le pouvoir de l’Anneau, ce n’est pas le pouvoir de l’artiste, le sous-créateur. La sous-création offre une bien meilleure explication de la raison pour laquelle Tolkien évite d’inviter Dieu dans la Terre du Milieu. Comme sous-créateur d’une mythologie, la tâche de Tolkien est d’engendrer un nouveau monde et de le rendre crédible sur la base des lois qu’il définit. (L) Amener Dieu dans le Seigneur des Anneaux aurait fait de Dieu un sujet de l’imagination de Tolkien, justifiant par là l'opinion moderniste que les conceptions sur Dieu naissent de l'opinion humaine.

Le christianisme reste cependant présent dans les essais universitaires de Tolkien « Du conte de fées » et « Beowulf : les monstres et les critiques ». Beowulf se prête bien à une discussion sur le christianisme, au vu des invocations chrétiennes contenues dans les manuscrits médiévaux. La digression de Tolkien sur les Évangiles forme comme un épilogue à sa discussion sur l’imaginaire : « Il n'y a aucune autre histoire racontée dont les hommes auraient préféré découvrir la véridicité à celle de celle-ci, et aucune n'aura été admise comme vraie, en raison de ses propres mérites, par tant d’hommes sceptiques. Car son Art a le ton suprêmement convaincant du Premier Art, c’est-à-dire de la Création. Refuser cette histoire ne laisse que la tristesse ou la colère comme alternative. »73) Dans ces essais où la poésie se mêle à l’histoire, Tolkien ne se permet pas de faire divorcer en lui le professeur et le croyant, une séparation expressément condamnée par Sacrorum Antistitum de Pie X :

« Je condamne et rejette aussi l'opinion de ceux qui disent que le chrétien savant revêt une double personnalité, celle du croyant et celle de l'historien, comme s’il était permis à l'historien de tenir ce qui contredit la foi du croyant, ou de poser des prémices d'où il suivra que les dogmes sont faux ou douteux, pourvu que ces dogmes ne soient pas niés directement. »74)

Tolkien n’affirme ni ne nie directement la vérité des Évangiles. Il dit simplement que le peuple veut y croire et qu’ils seraient tristes de ne pouvoir le faire. L’essai contraint le lecteur à considérer sa propre opinion. De la part de Tolkien, son refus d’imposer à son lecteur les vérités chrétiennes, et plus spécifiquement les vérités catholiques, n’implique pas qu’on le comprenne comme un cynisme intellectuel ou comme la parole d’un auteur oscillant dans un conflit personnel d'intérêts. Tolkien vainc les critiques monstrueux et les modernistes cyniques à leur propre jeu en montrant comment une approche intellectuelle renforce les vérités contenues dans les histoires au lieu de les déconstruire. Cette absence de « fanatisme », malgré cette croisade littéraire, vient sans doute de son éducation au sein de l’Oratoire. Il loue son tuteur, le père Francis, de l'avoir laissé recevoir une éducation en-dehors des écoles catholiques :

« Je dois beaucoup (et peut-être que l’Église aussi, un peu) au fait d’avoir été traité, d’une manière étonnante pour l’époque, d’une façon plus rationnelle. Le père Francis a obtenu pour moi l’autorisation de garder ma bourse à la King Edward's School et d’y poursuivre ma scolarité, Et j’ai donc bénéficié d’une école qui était alors (alors) de premier ordre et « d’un bon foyer catholique » – in excelsis– : presque comme jeune pensionnaire de la maison de l’Oratoire, qui accueillait de nombreux prêtres érudits (pour la plupart « convertis »). »75)

La finesse du père Morgan reflète l’investissement de l’Oratoire pour que chacun accomplisse sa vocation en harmonie avec le monde. Comme le note l’historien D. Aiden Bellenger : « Newman comprit la vie de l’Oratoire telle que la voulait saint Philippe Néri comme une maison à mi-chemin entre un sacerdoce séculier et régulier. »76) Les oratoriens regardaient au-dessus du monde mais interagissaient directement avec lui. Gandalf ne se compromet pas avec Saroumane, mais il ne fuit pas le monde non plus. Ni Gandalf ni Tolkien ne peuvent forcer le cours du monde à changer, en conséquence tous les deux doivent-il lui parler avec son propre langage s’ils veulent le convaincre de se préserver de son autodémolition.

Notes de l'auteur

(A)

Coloumbe écrit au sujet des Oratoriens : « L’oratoire de Birmingham qui offrit la toile de fond de la vie de Tolkien de 1904 à 1911 fut fondé par le Cardinal Newman et demeura une place forte du catholicisme intellectuel […] Les maisons de l’Oratoire tout autour du globe sont célèbres pour leur orthodoxie et leur science. »77) Je voudrais manifester ma reconnaissance au père Gareth Jones de l’Archidiocèse du Pays de Galles pour son aide généreuse lors de mes recherches sur le catholicisme anglais.

(B)

Toutefois, en 1998, le pape Jean-Paul II publia un serment avec des idées similaires dans son motu proprio dénommé Ad tuendam fidem : « Pour protéger la foi de l’Église catholique contre les erreurs apparaissant chez certains fidèles chrétiens. »

(C)

Pie X décrit la conception moderniste de l’autorité : « Or, c'est en vertu d'une sorte de compromis et de transaction entre la force conservatrice et la force progressive que les changements et les progrès se réalisent. Il arrive que les consciences individuelles, certaines du moins, réagissent sur la conscience collective : celle-ci, à son tour, fait pression sur les dépositaires de l'autorité jusqu'à ce qu'enfin ils viennent à composition ; et, le pacte fait, elle veille à son maintien. » 78)

(D)

Joseph Pearce 79) compare aussi l’image de l’Arbre Blanc chez Tolkien à la description que fait le catholique Chesterton de l’Église comme un Arbre.

(E)

L’enseignement biblique put, bien sûr, atteindre un compromis en 1943 avec l’encyclique Divino afflante spiritu de Pie XII (Cf. D. Jodock, op. cit., p. 11). Toutefois, Tolkien s’attaque directement au cœur des présupposés des « études textuelles » dans « Du conte de fées », quand il décrit le besoin d’aller au-delà de l’approche historique pour une compréhension plus intégrale d’une histoire : « Il y a ici un point trop souvent oublié : à savoir l’effet produit encore maintenant par ces choses anciennes dans les histoires telles qu'elles sont. » 80)

(F)

Jodock écrit « A l'encontre de ces modernistes qui proclamaient que les recherches historiques sur la Bible étaient objectives et des entreprises indépendantes, il est dit […] que leurs jugements concernant ce qui était ou n'était pas historique sont portés sur la base de critères subjectifs. »81)

(G)

Shippey82) décrit Saroumane comme un politicien : « Saroumane, en fait, parle exactement comme le font de trop nombreux politiciens. Il est impossible de cerner exactement ce qu’il entend du fait de la nature abstraite de son discours ; à la fin on en vient à douter de ce qu’il se comprenne lui-même. » Les langages politiques n’ont pas besoin d’être limités au seul champ de la politique, et, de fait, Pie X voit d’un mauvais œil les alliances empressées que font les modernistes avec l’État, le pape pensant de son côté que la logique moderniste conclut : « de même que la foi doit se subordonner à la science, quant aux éléments phénoménaux, ainsi faut-il que dans les affaires temporelles l'Eglise s'assujettisse à l’État. »83)

(H)

Tolkien écrit « mais ses amis arrivant aperçurent immédiatement (sans s’inquiéter de gravir les marches) que ces pierres avaient autrefois appartenu à une construction plus ancienne. Donc ils renversèrent la tour, non sans peine, dans le but de chercher des sculptures et des inscriptions cachées. […] Mais depuis le haut de la tour l’homme pouvait contempler la mer. »84)

(I)

Quand Sauron parle « les humains s’étonnèrent de sa sagesse et sa loyauté. »85)

(J)

La rhétorique de la liberté et de l’État apparaît lorsque Eowyn demande à aller à la guerre : « J’ai assez longtemps veillé sur des pieds chancelants. Puisqu’ils ne chancellent plus, semble-t-il, ne puis-je maintenant vivre ma vie comme je l’entends ? » Aragorn répond « Peu de gens peuvent le faire avec honneur. » Bien que la situation soit clairement plus complexe, Eowyn ignore l’autorité de « l’État » au nom de ce qu’elle considère comme un bien meilleur, à savoir l’honneur.

(K)

Dans les lignes souvent citées de sa lettre à Milton Waldman, Tolkien écrit qu’il évite un christianisme ouvert mais que sa mythologie est compatible avec la foi chrétienne. « Du point de vue du seul procédé narratif, cela permet bien entendu d’introduire des êtres possédant le même ordre de beauté, de pouvoir et de majesté que celui des « dieux » des plus nobles mythologies, qui puissent être acceptés, pour le dire vite, par un esprit qui croit en la Sainte Trinité. »86) Dans la même lettre, il rejette la romance arthurienne car « elle fait partie la religion chrétienne et la contient explicitement. »87)

(L)

Tolkien écrit : « créer un monde secondaire dans lequel le soleil vert serait crédible, exigeant une croyance secondaire, impliquerait du travail et de la réflexion, et demanderait certainement une compétence particulière, une sorte d’art elfique. Peu se risquent à des travaux aussi difficiles. Mais quand ils sont entrepris et réussis à un quelconque degré alors nous avons l’Art à un rare degré d’achèvement : de fait, il s'agit de l’art narratif, l’invention d’une histoire dans son mode initial, dans sa puissance maximale. »88)

Voir aussi

Sur le Net

Sur Tolkiendil

1) Sheridan Gilley, « The Years of Equipoise, 1892-1943. » From Without the Flaminian Gate, éd. V. Alan McClelland and Michael Hodgetts, Darton, Longman and Todd, London, 1999, p. 34.
2) Ellen M. Leonard, C.S.J (Congregation of the Sisters of St Joseph), « English Catholicism and Modernism. » Catholicism Contending with Modernity: Roman Catholic Modernism and Anti-Modernism in Historical Context, éd. Darrel Jodock, Cambridge: Cambridge UP, 2000, pp. 270-271.
3) Pie X, Pascendi Dominici Gregis, § 45, disponible sur http://w2.vatican.va/content/pius-x/fr/encyclicals/documents/hf_p-x_enc_19070908_pascendi-dominici-gregis.html. Pour cette citation de Pascendi et toutes les suivantes, l'emphase en italique est originale.
4) Darrel Jodock, Catholicism Contending with Modernity: Roman Catholic Modernism and Anti­-Modernism in Historical Context, op. cit., pp. 4-5.
5) Id., p. 6
6) William J. Schoenl, The Intellectual Crisis in English Catholicism: Liberal Catholics, Modernists, and the Vatican in the Late Nineteenth and Early Twentieth Centuries, Garland, New York, 1982, pp. 228-229.
7) Id., p. 225.
8) N.d.T. : La phrase semble étrange dans le contexte.
9) S. Gilley, « The Years of Equipoise, 1892-1943. », op. cit., p. 38.
10) J.R.R. Tolkien, Lettres, trad. Delphine Martin & Vincent Ferré, Christian Bourgois, Paris, 2005, pp. 473-474.
11) Id., p. 474.
12) N.d.T. : L’éditeur des lettres de Tolkien en anglais. Cf. The Letters of J.R.R. Tolkien, éd. Humphrey Carpenter, Houghton Mifflin, New York, 1981.
13) J.R.R. Tolkien, Lettres, op. cit., p. 628.
14) N.d.T. : Le texte anglais dit de manière erronée « both repeat Pius X's views against antimodernism ».
15) Pascendi, § 40.
16) J.R.R. Tolkien, Lettres, op. cit., p. 551.
17) N.d.T. : Nous avons corrigé la traduction (comme indiqué par les passages soulignés). En effet, Le traducteur traduit ici « My Church » par « son Église » & « by the interaction of its bequeathed divine life and history–the particular circumstances of the world into which it is set. » par « l’interaction de la vie divine dont elle a hérité et de l’histoire – ces circonstances particulières de l’histoire où elle est placée. »
18) Id., p. 551.
19) Ibid.
20) , 41) Pascendi, § 3.
21) J.R.R. Tolkien, Le Silmarillion, trad. Pierre Alien, Christian Bourgois, Paris, 1978, p. 71.
22) Id., p. 270.
23) Id., p. 271.
24) Pascendi, § 34.
25) J.R.R. Tolkien, Le Silmarillion, op. cit., p. 63.
26) Id., p. 44.
27) N.d.T. : Traduction contestable que nous avons préféré remplacer. Voici le texte orginal : « It is he whose name is not now spoken. » et la traduction dans l’édition que nous utilisons : « C’est celui dont on parle maintenant. »
28) J.R.R. Tolkien, Le Silmarillion, op. cit., p. 270.
29) Id., p. 216.
30) J.R.R. Tolkien, Le Silmarillion, op. cit., p.216
31) Pascendi, § 6.
32) J.R.R. Tolkien, Bilbo le Hobbit, trad. Francis Ledoux, Hachette, 2012, p. 502-503.
33) Ibid. N.d.T. : Mon relecteur, Vincent Cinotti note ceci : « Traduction gênante ici : le texte anglais a Thank goodness, qui n'introduit pas Dieu dans la réflexion de Bilbo, ne serait-ce qu’au niveau de l'interjection figée. » N.D.L.R. : La nouvelle traduction de Daniel Lauzon traduit cette interjection par « Heureusement ! », précisément pour revenir sur la référence explicite inappropriée de la traduction précédente.
34) N.d.T. : Le lecteur attentif aura remarqué que nous n'avons pas utilisé la traduction de Ledoux dans le titre. Cela aurait été difficile parce que la périphrase utilisée par ce traducteur fait perdre de sa vigueur à la version originale. L'auteur de l'article, Bossert, réutilise le texte littéral de Tolkien « You don't disbelieve » pour intituler sa réflexion qui se porte sur la foi et sa corruption. La foi est supposée chez le Hobbit par la négation d'un verbe négatif « disbelieve ». La traduction la meilleure serait « vous ne mécroyez pas », ou « tu ne mécrois pas », verbe de la même famille que mécréant. Le verbe mécroire a disparu de l'usage commun et le mécréant n'a plus ce sens dans la langue habituelle. La difficulté de tout traducteur est de conserver le sens du texte en écrivant un langage qui soit adapté à l'époque où il écrit. Nous avons donc choisi d'utiliser le verbe douter pour traduire le titre de l'article. Cela permet de garder partiellement la vigueur de la phrase anglaise, car malgré tout la double négation est moins apparente, et de ne pas avoir un titre écrit dans un style trop ampoulé.
35) Pascendi, § 3. N.d.T. : nous avons préféré traduire de l’anglais car il s’accorde mieux avec l’idée de l’auteur. Voici la traduction officielle en français « Trêve donc au silence, qui désormais serait un crime! Il est temps de lever le masque à ces hommes-là et de les montrer à l'Église universelle tels qu'ils sont. » et le texte latin : « Quapropter silentium, quod habere diutius piaculum foret, intercipere necesse est; ut personates male homines, quales reapse sunt, universae Ecclesiae demonstremus. »
36) J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, Tome 1, La communauté de l’Anneau, trad. F. Ledoux, Christian Bourgois, Paris, 1972, pp. 318-319.
37) Id., p. 320.
38) J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, Tome 2, Les deux tours, trad. F. Ledoux, Christian Bourgois, Paris, 1972, p. 41.
39) Pascendi, § 5.
40) Id., § 58.
42) , 49) J.R.R. Tolkien, Les deux tours, op. cit., p. 216.
43) N.d.T. : non traduit dans l’édition de 1973.
44) J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, Tome 3, Le retour du Roi, trad. F. Ledoux, Christian Bourgois, Paris, 1972, p. 335.
45) Id., p. 336.
46) Ro. I, 21-22.
47) Pascendi, § 43.
48) J.R.R. Tolkien, Les deux tours, op. cit., p. 217.
50) N.d.T. : absent de la traduction utilisée.
51) J.R.R. Tolkien, La communauté de l'Anneau, op. cit., pp. 78-79.
52) J.R.R. Tolkien, La communauté de l'Anneau, op. cit., p. 79.
53) Id., pp. 318-319.
54) N.d.T. : Mon relecteur a fait ce commentaire : « À vrai dire, dans la parabole de Tolkien, les chercheurs veulent surtout étudier l'ancienne demeure, tombée en ruine, dont les pierres ont servi à construire la tour, cf. note (H).
55) Pascendi, § 57
56) J.R.R. Tolkien, Le retour du Roi, op. cit., pp. 292-293.
57) Id., p. 183.
58) Pascendi, § 27.
59) J.R.R. Tolkien, La communauté de l'Anneau, op. cit., p. 319.
60) Pascendi, § 60.
61) J.R.R. Tolkien, Les deux tours, op. cit., pp. 210-211.
62) Id., p. 215.
63) Id., pp. 214-215.
64) , 70) Pascendi, § 37.
65) J.R.R. Tolkien, Les deux tours, op. cit., p. 209.
66) Pascendi, § 28.
67) J.R.R. Tolkien, Lettres, op. cit., p. 97.
68) J.R.R. Tolkien, La communauté de l'Anneau, op. cit., pp. 483-484.
69) Id., p. 484.
71) J.R.R. Tolkien, « Athrabeth » Morgoth's Ring, éd. Christopher Tolkien, Houghton Mifflin, New York, 1993, p. 354.
72) Pascendi, § 73.
73) J.R.R. Tolkien “On Fairy-Stories.” The Monsters and the Critics and other essays, éd. Christopher Tolkien, Houghton Mifflin, Boston, 1984, pp. 126-128.
74) Pie X, « Sacrorum antistitum. » Symboles et définitions de la foi catholique, éd. Henrich Denzinger, Le cerf, Paris, 1997, p. 760.
75) J.R.R. Tolkien, Lettres, op. cit., p. 552.
76) D. Aiden Bellenger, « Religious Life for Men. » Without the Flaminian Gate, op. cit., pp.159-160.
77) Charles A. Coloumbe, “The Lord of the Rings–A Catholic View.” Tolkien: A Celebration, éd. Joseph Pearce, Fount, London, 1999, p. 56.
78) Pascendi § 36.
79) Joseph Pearce, “Tolkien and the Catholic Literary Revival.” Tolkien: A Celebration, éd. Joseph Pearce, Fount, London, 1999, p. 119.
80) J.R.R. Tolkien “On Fairy-Stories.”, op. cit., pp. 126-128.
81) Darel Jodock, op. cit., p. 5
82) Tom Shippey, J.R.R. Tolkien Author of the Century, Houghton Mifflin, New York, 2002, p. 75.
83) Pascendi, § 30.
84) J.R.R. Tolkien “Beowulf: The Monsters and the Critics.” The Monsters and the Critics and other essays, op. cit., p. 8.
85) J.R.R. Tolkien, Le Silmarillion, op. cit., p. 269. N.d.T. : La traduction de ce passage : « men wondered, for all that he said seemed fair and wise », semble plutôt être : « Les humains s’étonnèrent, car tout ce qu'il disait semblait beau et sage ».
86) J.R.R. Tolkien, Lettres, op. cit., p. 212.
87) Id., p. 208.
88) J.R.R. Tolkien, “On Fairy-Stories” The Monsters and the Critics and other essays, op. cit., p. 140.
 
essais/religion/disbelieve.txt · Dernière modification: 09/04/2018 18:21 par Hofnarr Felder
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