L’entique : ne dites rien qui ne vaille la peine d’être dit

Deux Anneaux
Helge Kåre Fauskanger
traduit de l’anglais par Julien Mansencal
Article de synthèseArticles de synthèse : Ces articles permettent d’avoir une vue d’ensemble du thème traité mais ils nécessitent une bonne connaissance des principales œuvres de J.R.R. Tolkien.

A l’origine, les Ents n’avaient pas de langue, mais ils adoptèrent l’idée de communiquer par des sons au contact des Elfes. « Ils voulaient toujours parler à tout, les anciens Elfes », se rappelle Sylvebarbe1). Les Ents aimaient le quenya, mais ils développèrent également leur propre langue, sans doute la plus particulière de toutes les langues d’Arda. Tolkien la décrit comme étant « lente, sonore, agglutinante, répétitive et verbeuse ; formée d’une multiplicité de nuances vocaliques et de distinctions de ton et de quantité que même les Maîtres du Savoir des Eldar ne tentèrent pas de représenter à l’écrit »2). Les Ents étaient apparemment capables de discerner des variations infimes en qualité comme en quantité, et utilisaient phonématiquement de telles distinctions. De nombreux phonèmes entiques distincts paraîtraient être un son unique à des oreilles humaines, voire même elfiques. Il semble que l’entique faisait également usage de différents tons, peut-être à l’image du chinois mandarin, langue où un simple mot comme ma peut avoir quatre sens différents – allant de “mère” à “cheval” – qui sonnent différemment pour les Chinois, parce que la voyelle a est prononcée avec un ton différent dans chaque cas. L’entique utilisait peut-être bien plus de tons que quatre3).

Notre unique exemple d’entique véritable est A-lalla-lalla-rumba-kamanda-lindor-burúmë ; les tons ne sont marqués d’aucune façon. Il s’agit peut-être de l’une des raisons pour lesquelles Tolkien décrit ce fragment unique comme « probablement très approximatif »4). Il nous est impossible de l’analyser5). On peut noter que la forme générale des mots semble fortement inspirée du quenya (en termes purement phonétiques, tous les éléments sauf burúmë auraient pu être du haut-elfique, le quenya ne pouvant avoir de b dans cette position).

Vieil Homme-Saule (© John Howe)

Tolkien décrit également l’entique comme « agglutinant » et « verbeux », en raison du fait que chaque « mot » était en fait une description très longue et détaillée de la chose en question. Sylvebarbe indique de son propre nom entique qu’il « s’allonge sans cesse, et j’ai vécu très, très longtemps ; de sorte que mon nom est comme une histoire. Les vrais noms vous racontent l’histoire des choses auxquelles ils appartiennent, dans ma langue, en vieil entique, pourrait-on dire. »6) Par la suite, Sylvebarbe commença à exprimer la désignation entique des Orques directement en parler commun, avant de réaliser que cela serait bien trop long pour dialoguer avec des individus de type humain : « Car il y eut une grande irruption de ces… burárum, ces aux-yeux-mauvais-mains-noires-jambes-torses-cœurs-de-pierre-doigts-griffus-panse-répugnante-assoiffés-de-sang, morimaite-sincahonda, houm, enfin, comme vous êtes des gens pressés et que leur nom complet est aussi long que des années de tourment, ces vermines d’orques » (SdA, Livre VI, chap. 6 ; morimaite-sincahonda est l’équivalent quenya de « aux-mains-noires-cœurs-de-pierre »). Le « mot » entique pour désigner les Orques était donc une description plutôt longue et très minutieuse des Orques et de leurs attributs7). Sylvebarbe utilisa également de façon ponctuelle des éléments quenyarins en les assemblant comme il le ferait dans sa propre langue, par exemple laurelindórenan lindelorendor malinornélion ornemalin. Dans les Lettres, p. 308, Tolkien explique que « les éléments sont laure : or (pas le métal mais la couleur, ce que nous pourrions appeler lumière dorée) ; ndor, nor : pays, contrée ; lin, lind- : un son musical ; malina : jaune ; orne : arbre ; lor : rêve ; nan, nand- : vallée. Il entend donc par là approximativement : “La vallée où les arbres sous une lumière dorée chantent harmonieusement, une terre de musique et de rêves ; il y a des arbres jaunes, c’est une terre d’arbres jaunes”. » Un autre exemple est Taurelilómëa-tumbalemorna Tumbaletaurëa Lómeanor, ce que Tolkien rend par « Fortombreusesforêt-profondevalléenoire Profondevalléeboisée Terredeffroi »8). Par cela, Sylvebarbe entendait « à peu près » : il y a une ombre noire dans les combes profondes de la forêt9). Ces exemples nous laissent entrevoir le caractère éminemment complexe et répétitif de la syntaxe entique. L’indication « à peu près » est certainement justifiée ; l’entique était probablement impossible à traduire fidèlement dans quelque langue humaine que ce soit. Une « traduction » n’aurait pu être qu’un résumé très bref et incomplet du sens original. Jim Allan spécule : « Un discours entique, s’il pouvait être compris par des oreilles humaines, ressemblerait peut-être à une sorte de poésie très verbeuse et intriquée. Il y aurait répétition sur répétition sur répétition, avec des variations mineures. S’il existait une chose que nous pourrions qualifier de phrase, elle procèderait peut-être comme une spirale, s’enroulant vers le point principal, puis se déroulant, reprenant sur son chemin tout ce qui a déjà été dit et ce qui le sera »10).

Sylvebarbe (© John Howe)

Si l’on garde cela à l’esprit, la description que fait Sylvebarbe de l’entique devient plus claire : « C’est une très belle langue mais il faut très lontemps pour y exprimer quoi que ce soit, parce que nous ne nous en servons que pour parler de choses qui valent une longue narration et une longue écoute. » L’Ent Bregalad reçut son nom elfique (« Vifsorbier ») après avoir répondu oui à un autre Ent avant que celui-ci n’ait terminé sa question, ce qui fut considéré comme très « hâtif » de sa part (la question aurait peut-être été achevée à peine une heure plus tard). Il est clair que l’entique n’est pas la langue à employer pour exprimer « passe-moi le sel ». En écoutant les délibérations de la Chambre des Ents, Pippin « commença à se demander, l’entique étant une langue si peu “hâtive”, s’ils avaient même dépassé le simple Bonjour ; et, au cas où Sylvebarbe devrait faire l’appel, combien de jours il faudrait pour que tous chantent leurs noms. “Je me demande comment on dit oui ou non en entique“, pensa-t-il »11). On peut supposer que les « mots » entiques pour oui ou non étaient de longs monologues sur le thème « je suis d’accord » vs. « je ne suis pas d’accord », si bien que même la « prompte réponse » de Bregalad prit sans doute un certain temps. Mais il semble que les Ents ne communiquaient pas toujours en « dialogues », avec chaque interlocuteur prenant la parole à tour de rôle. Durant la Chambre des Ents, « les Ents commencèrent à murmurer lentement : l’un d’eux s’y joignant d’abord, puis un autre, jusqu’à ce que tous chantent ensemble en une longue cadence montante et descendante, tantôt plus forte d’un côté de l’anneau, puis s’éteignant pour surgir de l’autre côté de façon retentissante ». Le débat fut de toute évidence une longue symphonie pulsatoire mêlant de nombreuses opinions exprimées simultanément, s’unissant lentement en une conclusion. Cela explique peut-être pourquoi il ne fallut pas une éternité à la Chambre des Ents pour déterminer les actions à prendre.

Il va néanmoins sans dire que l’entique n’était pas une langue pour des êtres percevant le temps comme nous le faisons. De telles étrangetés sont à prévoir quand on s’intéresse à la langue d’arbres qui marchent.

Voir aussi

Sur Tolkiendil

Sur le net

1) SdA, Livre II, chap. 3
2) , 4) , 9) SdA, App. F
3) N.d.T. : une autre langue chinoise, le cantonais, utilise jusqu’à neuf tons distincts.
5) N.d.T. : dans le PE 17 (p. 79), les notes de Tolkien précisent qu’il s’agit d’une partie du nom de la croûte terrestre.
6) SdA, Livre III, chap. 4
7) N.d.T. : dans le PE 17, p. 79, il est indiqué que burárum est un simple bruit de dégoût chz les Ents.
8) N.d.T. : voir encore l’analyse de ces deux phrases dans le PE 17, p. 80.
11) Cf. SdA, Livre III, chap. 4
 
langues/langue_ents/entique/entique_ne_dites_rien.txt · Dernière modification: 28/08/2013 18:16 par Elendil
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