L’avarin : six mots seulement

Trois Anneaux
Helge Kåre Fauskanger
traduit de l’anglais par Damien Bador
Article théoriqueArticles théoriques : La maîtrise globale des écrits de J.R.R. Tolkien est nécessaire pour bien saisir la portée des articles de cette catégorie, les sujets étant analysés de façon poussée par leurs auteurs.
« Les Avari étaient ces Elfes qui demeuraient contents en Terre du Milieu et refusèrent les appels des Puissants ; mais ni eux ni leurs nombreuses langues secrètes ne concernent ce livre. »1)

Voilà ce qu’écrivait Tolkien dans un brouillon de l’Appendice sur les langues qu’il préparait pour le Seigneur des Anneaux. Cela signifie-t-il que les Avari développèrent délibérément ou même construisirent de nouvelles langues dans un but de secret ? Mais certaines langues avarines étaient à l’évidence similaires aux eldarines : Felagund interpréta rapidement le parler du peuple de Bëor, et l’une des raisons pour lesquelles il le put était que « ces Hommes avaient longuement été en rapport avec les Elfes Sombres à l’Est des montagnes, et d’eux ils avaient appris une grande part de leur parler ; et puisque toutes les langues des Quendi avaient la même origine, la langue de Bëor et de son peuple ressemblait à la langue elfique par de nombreux mots et constructions. »2). En effet, il est dit que « au Nord et à l’Ouest du Vieux Monde [les Hommes] apprirent une langue entièrement développée, directement des Elfes qui les prirent en amitié pendant leur enfance et leurs premières errances »3), et Faramir affirma même que « toutes les langues des hommes en ce monde sont d’origine elfique. »4) Dans les premiers temps, cette influence elfique sur les langues des Hommes ne pouvait venir que de l’avarin.

Même les Nains semblent avoir emprunté quelques mots aux Elfes non eldarins, probablement bien avant qu’ils ne rencontrassent les Eldar en Beleriand. Dans The War of the Jewels (p. 391), Tolkien affirme que « le nom nanesque pour les Orques, Rukhs, pl. Rakhâs, semble avoir des affinités avec les noms elfiques, et était possiblement dérivé de l’avarin au final. » Il est dit que dans les langues avarines (comme dans les langues des Eldar) existaient de nombreux dérivés du radical primitif RUKU, source des mots quenya et sindarin pour “Orque”5).

L’intérêt de Tolkien se portait sur la branche eldarine de la famille des langues elfiques, et il semble qu’il laissa les langues avarines virtuellement inexplorées. Les seules formes avarines qui soient réellement citées dans le matériel publié, constituant peut-être les seuls termes avarins que Tolkien mentionna jamais, sont six descendants du terme primitif *kwendî (d’où provient le quenya Quendi), qui sont listées dans The War of the Jewels (p. 410) : kindi, cuind, hwenti, windan, kinn-lai et penni. (Il est dit que des descendants du *kwendî primitif étaient « souvent rencontrés » dans les langues avarines.) Ces formes avarines sont dites être « citées par les Maîtres du Savoir [eldarins ?] », qui avaient à l’évidence un intérêt scientifique envers les langues avarines. Chacune de ces formes appartient à une langue avarine différente ; il en existerait donc six à tout le moins, et probablement beaucoup plus (d’après The War of the Jewels, p. 410, les dialectes avarins « étaient nombreux, et souvent aussi éloignés l’un de l’autre qu’ils l’étaient des formes eldarines du parler elfique. ») En pratique, ces mots avarins ne signifiaient pas exactement la même chose que leur parent quenya Quendi, i.e. « des Elfes en général ». C’étaient les noms que les Avari se donnaient à eux-mêmes. Tolkien note : « Ils avaient à l’évidence continué à s’appeler eux-mêmes *kwendî “le Peuple”, considérant ceux qui partirent [c’est-à-dire les Eldar] comme des déserteurs. »

Eöl (© Ted Nasmith)

Comparer les formes que Tolkien mentionne avec le *kwendî primitif nous permet d’obtenir ce qui restera peut-être les seuls aperçus des transformations phonétiques de l’avarin que nous aurons jamais :

  • Kindi a perdu le w et changé le e en i, peut-être par assimilation avec la terminaison plurielle -i, ce qui nous indique également que les voyelles finales longues originelles sont devenues courtes (comme en quenya ; cf. aussi hwenti et penni ci-dessous).
  • Cuind (est-il significatif que Tolkien utilise un c au lieu d’un k ?) a changé la semi-voyelle originelle w en une vraie voyelle, u. La terminaison originelle a été perdue. Le i est-il simplement une forme tardive de la voyelle originelle e ou est-ce une infixation plurielle (peut-être un type de métaphonie causée par la terminaison plurielle avant qu’elle ne soit perdue ?) Le singulier pourrait-il être #cund (< #kuend < *kwende) ?
  • Hwenti présente les changements kw > hw et d > t, et la finale longue originelle est devenue un -i court (comme dans kindi ci-dessus et penni plus bas). Si hw dénote le même son qu’en quenya (w sourd, tel l’anglais wh dans les dialectes où “which” est audiblement distinct de “witch”), ce hw pourrait résulter de [x] (i.e. le “ach-Laut” allemand) en contact avec [w]. Peut-être cette branche de l’avarin changea-t-elle les occlusives sourdes originelles en spirantes, comme [k] > [x] et dévoisa-t-elle les occlusives sonores, comme [d] > [t].
  • Windan a perdu le k initial originel, changé e en i et apparemment renforcé le -e original du singulier primitif *kwende en -a. Cette langue avarine semble avoir introduit une nouvelle terminaison plurielle -n, qui ne descend pas directement du original. Elle est probablement dérivée de l’élément pluriel -m qui apparaissait dans la langue primitive (voir la Route perdue, p. 408, radical ). Certain des cas quenyarins montrent également un pluriel en -n, e.g. la terminaison plurielle du locatif, -ssen ; cela doit aussi provenir d’un -m primitif.
  • Kinn-lai pourrait venir d’une langue avarine étroitement liée à celle à laquelle appartient kindi (ci-dessus) ; nous notons le même changement kwe- > ki. Ici aussi, nous avons l’assimilation nd > nn. Le dernier élément lai n’est certainement pas dérivé de la terminaison plurielle primitive . Il doit plutôt être en rapport avec le terme quenya lië « peuple », d’où « kinn-peuple ». Le radical LI, source du quenya lië, peut avoir donné lai par infixition en a (bien attesté dans la langue primitive).
  • Penni est une forme que Tolkien signale comme particulièrement intéressante. Elle montre le même changement kw > p qu’en telerin commun (d’où proviennent le sindarin et le telerin d’Aman), suggérant « qu’il était déjà apparu parmi les Lindar [Teleri] avant la Séparation »6). Par ailleurs, nous voyons la même assimilation nd > nn que dans kinn-lai, tandis qu’un descendant de la terminaison plurielle primitive est toujours présent, quoiqu’il se soit abrégé, comme dans kindi et hwenti. Tolkien nous informe que « la forme penni est citée comme venant du parler des “Elfes sylvains” du Val d’Anduin. » De ce fait, certains le classifierait comme un terme nandorin.

Nous n’en savons guère plus. Le nom de l’Elfe Sombre Eöl, qui ne peut pas être analysé7) pourrait être avarin. Il est suggéré qu’Eöl appartenait aux Nandor8), aussi cela dépend si l’on compte les Nandor (Elfes-verts) comme des Avari ou non.

Il est dit qu’en dépit du fait que les Avari se souviennent toujours des clans originels, « il n’existe nulle trace d’un usage parmi eux du terme Ñoldo [c’est-à-dire, aucun descendant du terme primitif ñgolodô] dans quelque forme avarine que ce soit. »9)

Ceux qui veulent s’essayer à la « fan-fiction » peuvent commencer à construire les langues avarines auxquelles appartiennent les mots Kindi, Cuind, etc., en les dérivant à partir du quendien primitif de Tolkien.

Voir aussi

Sur Tolkiendil

Sur le net

1) PM, p. 29-30
2) Silm., chap. 17
3) PM, p. 30
4) WR, p. 159 ; PM, p. 63
5) WJ, p. 389
6) WJ, p. 410
7) WJ, p. 320
8) WJ, p. 322
9) WJ, p. 381
 
langues/langues_elfiques/avarin/avarin_six_mots_seulement.txt · Dernière modification: 28/08/2013 18:40 par Elendil
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