Phonologie de l’ilkorin premier

Cinq Anneaux
Helios de Rosario Martínez
traduit de l’anglais par Damien Bador
Article théoriqueArticles théoriques : La maîtrise globale des écrits de J.R.R. Tolkien est nécessaire pour bien saisir la portée des articles de cette catégorie, les sujets étant analysés de façon poussée par leurs auteurs.

Introduction

L’un des éléments qui caractérisent les langues elfiques inventées par J.R.R. Tolkien est qu’il leur donna un arrière-plan historique, dans lequel deux langues principales furent développées et dotées de relations complexes avec les autres langues et dialectes, préhistoriques ou contemporains. On trouve de fréquentes références à ces langues et dialectes dans les essais linguistiques, les tableaux et les listes de mots composés par Tolkien. Les exemples les plus prolifiques et les mieux connus se trouvent probablement dans le « Lhammas » et « Les Étymologies » : l’essai linguistique et le dictionnaire étymologique que Tolkien composa au milieu des années 30. Mais la diversité et la profondeur historique des langues elfiques se voit aussi dans ses écrits plus anciens, quoiqu’ils ne soient pas aussi prolixes en exemples autres que ceux appartenant au qenya et au gnomique / noldorin (ou aux formes anciennes de ceux-ci), et les spécialistes leur ont accordé moins d’attention.

Cet article a pour but d’analyser l’ilkorin (ilk.), l’une de ces langues « mineures », ainsi qu’il était conçu dans les premières phases conceptuelles. L’adjectif ilkorin, composé de Kôr avec le préfixe négatif il- (cf. LT1, p. 255) était utilisé pour désigner « les Elfes qui ne virent jamais la lumière de Kôr » (LT1, p. 231 ; cf. LT2, p. 9, 64), et la langue ainsi appelée est la langue natale des Elfes qui restèrent dans les Grandes Terres. Je vais examiner les textes linguistiques et les commentaires narratifs sur la langue ilkorine qui furent publiés dans le Livre des Contes Perdus et dans la revue Parma Eldalamberon (en particulier dans les listes de mots du nº 13), et poursuivre avec une analyse des faits qui s’y trouvent, afin de montrer comment le concept de cette langue évolua au cours de ces années.

Il s’agit d’un domaine de recherche intéressant, mais peu exploré, qui n’a que récemment retenu l’attention des spécialistes. La première étude publiée à ce sujet est l’analyse détaillée de Roman Rausch sur la phonologie historique de l’ilkorin, du telerin et du noldorin aux alentours de 1923 (Rausch, 2008). Le présent article, bien que composé indépendamment, coïncide en grande partie avec l’analyse de Rausch, quoiqu’il se concentre uniquement sur l’ilkorin, et analyse cette langue plus en détail, étendant la comparaison avec des langues historiques et incluant les premières étapes conceptuelles du développement de l’ilkorin.

Faits concernant l’ilkorin

Période des « Contes Perdus »

La première période où apparaissent des informations à propos de l’ilkorin correspond à la composition du Livre des Contes Perdus, avant que Tolkien ne déménage à Leeds. Dans le « Schéma historique » du Qenyaqetsa, écrit au plus tard en 1920 (PE 12, p. xvii), il est dit que « les Elfes croient, et que nombreux sont ceux parmi les hommes qui ont vu avec leurs yeux et savent que […] des bandes dispersées des Eldalie errent toujours dans les terres, certaines s’étant peut-être écartées de la marche depuis Palisor et n’ayant jamais vu Valinor. » (PE 12, p. 2). Et il est ajouté ensuite :

« Ceux-ci, comme l’estime Rûmil, parlent des langues issues de cet eldarin, mais bien que s’il pouvait recueillir le témoignage des langues de ceux qui ne vinrent jamais à Valinor cela aiderait considérablement son savoir, il ne parvint pourtant jamais à cela : mais en ceci Eriol réussit plus tard.
(…)
« mais sur la manière de parler des Elfes d’Angleterre, rien n’était connu avant l’époque d’Eriol, car nul homme des Anglais ne l’avait écrit ou parlé, et les fées de ces lieux conversent avec les Hommes, si jamais elles en éprouvent le besoin, dans le parler anglais ou dans d’autres langues évanescentes des peuples des hommes qui vivent là. »

La mention des Elfes « qui ne vinrent jamais à Valinor » révèle que les langues que Rúmil ignorait n’étaient pas seulement les formes modernes de celles qu’il apprit dans les Grandes Terres (qui auraient changées après qu’il soit retourné à Tol Eressëa), mais aussi les langues ilkorines, qui ne sont en fait pas mentionnées dans le reste du Qenyaqetsa. Rúmil n’en parle pas non plus à Eriol dans le « Lien » entre « La Chaumière du Jeu Perdu » et « La Musique des Ainur », qui était approximativement contemporain, et probablement écrit en 1917 ou 1918 (PE 12, p. xv). Là, il parle bien des bandes perdues qui « demeurent errant tristement dans les Grandes Terres », dont il dit que « elles parlent peut-être fort étrangement désormais » (LT1, p. 48), mais il semble alors ne parler que des Noldoli qui marchèrent depuis Kôr et s’attardent toujours là, pas des Elfes ilkorins.

Finrod (© Anke Katrin Eissmann)

La première information positive (exceptée la connaissance d’Eriol, qui n’est nulle part mise par écrit) se trouve dans « Le Conte de Gilfanon », qui fut écrit après « La Musique des Ainur » (cf. LT1, p. 202-203 concernant l’ordre des contes et l’apparition de Gilfanon dans la trame du Livre des Contes Perdus). Là, Gilfanon raconte : « Maintenant les Eldar ou Qendi reçurent le don de la parole directement d’Ilúvatar, et ce n’est que la divergence de leurs destins qui les altéra et les rendirent dissemblables ; pourtant, nulle n’est aussi peu changée que la langue des Elfes Sombres de Palisor » (LT1, p. 232 ; mais Christopher Tolkien note que ce paragraphe fut annoté avec des points d’interrogation, cf. LT1, p. 244). Et dans l’exposé de la partie du conte qui ne fut pas développée, il nous est également dit que l’Elfe Sombre Nuin éveilla les pères des Hommes, Ermon et Elmir, et que « il leur enseigna une grande part de la langue ilkorine » (LT1, p. 236).

Nous avons peu d’exemples de la langue ilkorine dans les Contes Perdus. Dans le GL et le QL, nous trouvons l’ilk. Aryador « Terre de l’Ombre » (un autre nom pour Dor Lómin), adapté en gnomique sous la forme Ariodor, q. Areandor et autres variantes (PE 11, p. 20 ; PE 12, p. 32). Peut-être que Nuin, le nom de l’Elfe Sombre du conte de Gilfanon était dans sa propre langue, comme les noms des Hommes que Nuin éveilla et auxquels il enseigna la parole : Ermon et Elmir ; mais cela est loin d’être certain.

Période de Leeds

La période suivante correspond aux années pendant lesquelles Tolkien travailla comme Lecteur de Langue anglaise à l’Université de Leeds, entre 1920 et 1925, après quoi il retourna à Oxford comme Professeur de la chaire d’Anglo-Saxon Rawlinson and Bosworth. Il y écrivit davantage de textes linguistiques, avec plus de détails sur l’ilkorin et d’autres langues – en fait, ce fut aussi pour Tolkien une période importante et productive d’un point de vue académique : au cours de ces années, il composa ses travaux monumenta ad perennis avec E.V. Gordon, le Middle English Vocabulary (1922) et leur édition de Sir Gauvain et le Chevalier Vert (1925). Dans la « Early Qenya Grammar »1), il inclut un chapitre inachevé sur la « Phonologie du qenya »2) (QP, cf. PE 14, p. 60-70) qui peut être comparée avec « The Sounds of Qenya »3) (SQ) dans le Qenyaqetsa, mais qui est plus structuré et détaillé dans son introduction historique initiale, où Tolkien parlait désormais de l’ilkorin. Mais nos sources les plus importantes sur le matériel ilkorin de cette période sont les « Noldorin Word-lists »4) et le « Noldorin Dictionary »5) (PE 13, p. 133-165), dans lesquels Tolkien inclut de nombreux commentaires étymologiques sur les mots noldorins, avec des références aux formes préhistoriques, et à celles du qenya, du telerin et de l’ilkorin.

Informations provenant de la Early Qenya Grammar

L’introduction historique à la QP, éditée par Carl F. Hostetter et Bill Welden en tant que partie de la « Early Qenya Grammar » dans le Parma Eldalamberon nº 14, introduit l’ilkorin comme une famille de langues dérivées de l’eldarin primitif, parallèle aux langues et dialectes kor-eldarins (qenya, telerin et noldorin). Son histoire est donnée en grand détail :

« De l’ilkorin se développèrent, dès avant la fuite des Gnomes et la nouvelle rencontre entre les Kor-Eldar et les Ilkorindi, plusieurs langues distinctes et presque entièrement mutuellement inintelligibles. Celles-ci se distinguaient cependant par contraste avec le valinorien [i.e. les langues kor-eldarines] par la nature plus archaïque et grossière de leurs systèmes de consonnes, et un caractère général plus consonantique. Leur histoire est obscure, puisqu’il n’existe presque aucun récit de leur histoire ancienne, et qu’à aucune époque elles n’ont produit d’écrits ou de littérature comparable à ceux des langues kor-eldarines, excepté dans le cas de Doriath sous Thingol. De plus, les Ilkorindi étaient habituellement et demeurent toujours nomades, aussi leurs langues avaient-elles tendance à se diviser en dialectes mineurs de peu d’étendue, dont les relations mutuelles changeaient constamment. » (PE 14, p. 62).

Puis diverses branches des langues ilkorines sont mentionnées, ainsi que leur répartition géographique : ilkorin occidental, principalement dérivé du vieil ilkorin de Doriath et parlé en Angleterre, Pays de Galles et Écosse ; un groupe de « dialectes descendant d’une branche distincte du groupe occidental mais étroitement apparentée à l’origine », désormais parlé dans le reste de l’Europe jusqu’aux confins occidentaux de la Russie ; et les branches méridionales et orientales, « au sujet desquelles les connaissances anciennes sont limitées et dont les descendants actuels sont dispersés et s’évanouissent. » De plus, une influence bilatérale entre l’ilkorin et le noldorin est expliquée :

« tandis qu’en apparence [le noldorin] ressemble plus à l’ilkorin qu’au valinorien, il n’a pas été considérablement influencé par l’ilkorin, sauf dans la mesure d’un développement général similaire. […] [Les parlers noldorins des Gnomes errants] étaient plus étroitement apparentés au dialecte des Mithrim qu’à celui de Gondolin ; ils étaient particulièrement susceptibles d’être influencés par l’ilkorin et, à travers les fugitifs d’Angband, par le parler des Orques. […] Le noldorin est toujours largement parlé comme une sorte de lingua franca par tous les peuples elfins des terres des hommes, et dans de nombreuses tribus d’extraction originelle ilkorine, tend à remplacer leur langue propre. Le noldorin de ce type descend principalement du dialecte des Mithrim, avec quelque influence des dialectes des groupes “fugitifs” moindres, dont le plus important était le doriathrin. » (PE 14, p. 61-62)

Ainsi, l’ilkorin n’est pas considéré comme une seule langue, mais comme la famille diversifiée de langues et dialectes parlés par les Elfes tout autour du monde, quoique de nombreuses tribus parlent en fait un type de noldorin principalement dérivé du dialecte des Mithrim, qui fut à son tour influencé par l’ilkorin et d’autres langues. Cependant, parmi les nombreuses variétés de dialectes ilkorins, nous pouvons nous attendre à trouver dans les récits surtout du vieil ilkorin, qui fut « la langue de Doriath sous Thingol, préservée dans les archives apportées à Tol Eressëa. » (ibid.)

Thingol (© Anke Katrin Eissmann)

Une remarque spéciale devrait être faite au sujet du doriathrin (dor.). Plus tard dans le « Lhammas », il sera considéré comme une variété d’ilkorin, distincte du falathrin ou falassien (voir l’arbre de RP, p. 195, et les commentaires p. 202, 205-206) et d’autres langues. Mais ici, il est appelé un dialecte des « groupes “fugitifs” moindres », mentionné dans un fragment qui concerne les dialectes noldorins. Puisque le vieil ilkorin est appelé ailleurs « la langue de Doriath sous Thingol » (cf. supra), il serait tentant d’amalgamer le doriathrin et le vieil ilkorin, mais cela n’est pas correct. En PE 14, p. 66, nous avons une paire de mots différents mais apparentés dans les deux langues : v. ilk. *þakl et dor. þacol (hache). Le fait que la forme vieil ilkorine est marquée avec un astérisque implique qu’il s’agit d’une forme antérieure reconstruite d’où vint le terme doriathrin, et þacol pourrait en fait être considéré comme un développement de *þakl dans lequel la sonnante syllabique non vocalique -l se développa en -ol, et /k/ fut écrit c (bien que cela n’implique pas un phonème différent). Par conséquent, nous pouvons considérer que le doriathrin est le nom donné au descendant du vieil ilkorin parlé par les Elfes qui fuirent de Doriath après sa ruine, plus ou moins influencé par le noldorin. L’écriture du phonème /k/ comme c pourrait en fait être un symbole de cette influence noldorine.

L’autre fait que l’on peut déduire de la QP concerne le système consonantique original. La table des consonnes eldarines originelles (PE 14, p. 63) montre un ensemble de « spirantes » (i.e. fricatives), qui inclut les alvéolaires voisées /z/ et sourdes /s/, comme appartenant à la série des « dentales ». Les vraies dentales fricatives /ð/ et /θ/ ne sont pas dans la table, mais il est dit en revanche que « des preuves tirées de l’ilkorin » suggèrent qu’elles existaient à l’origine (/ð/ est orthographié ð ou ř et /θ/ comme þ), ainsi que /z/ et /s/, quoique cette dernière distinction n’ait « aucune importance pour l’eldarin de Kor. » Cela implique que deux mots ilkorins pourraient avoir des développements phonologiques différents là où tout autre langue eldarine pointerait vers le même phonème (soit /s/ soit /z/) dans le même contexte, parce que dans chaque mot, les phonèmes originaux étaient en fait différents, quoique uniquement distingués dans les langues ilkorines.

Corpus lexical

Les « Noldorin Word-lists » (NW) et le « Noldorin Dictionary » (ND) procurent un grand nombre de mots noldorins avec des formes préhistoriques et apparentées dans d’autres langues. Ces textes font partie des « Early Noldorin Fragments », édités par Christopher Gilson, Bill Welden, Car F. Hostetter et Patrick Wynne dans le Parma Eldalamberon nº 13. Tous les exemples d’ilkorin sont rassemblés dans la Table 1, suivant un ordre généralement alphabétique pour les termes ilkorins. J’y ai ajouté l’exemple du QP commenté ci-dessus, et la seule occurrence de doriathrin dans NW et ND. L’inclusion de ces cas se justifie par la contemporanéité des textes et la relation directe entre l’ilkorin et le doriathrin.

La première colonne de la table présente le terme ilkorin (ilk.) ou doriathrin (dor.), distinguant ce dernier avec une obèle (†). La deuxième colonne montre les formes préhistoriques (préh.), qui peuvent généralement être considérées comme du « proto-noldorin », mais pas toujours de l’eldarin (eld.), car dans certains cas les termes apparentés dans d’autres langues impliquent un antécédent légèrement différent. Les quatre colonnes suivantes donnent les termes parents en noldorin (nold.), vieux noldorin (v. nold.), qenya (q.) et telerin (tel.), s’ils sont attestés. Dans les dernières colonnes, sont données la traduction du terme et sa référence dans les textes. Les formes préhistoriques sont habituellement identifiées par un astérisque, qui est omis dans la table et dans l’analyse ci-dessous ; le croisillon est cependant utilisé pour marquer des formes hypothétiques non mentionnées par Tolkien. Les voyelles longues des formes préhistoriques sont normalement marquées d’un macron (¯) dans ND, l’accent aigu (´) étant réservé pour marquer l’accentuation ; mais dans NW, Tolkien utilisa aussi un accent aigu ou deux points (:) pour les voyelles longues (PE 13, p. 135). Dans la table, ces marques ont été conservées telles qu’elles ont été originellement publiées. La signification des accents aigus dans les exemples préhistoriques de NW peut être clarifiée en considérant que t’lḗpe comporte évidemment un ē long également accentué, et que presque tous les autres cas viennent des pages manuscrites où un accent est systématiquement utilisé pour les voyelles longues (ENF 3, 4, 8 et 10). La seule exception est míye, qui apparaît dans ENF 13 et comporte probablement un i accentué (mais pas long) ; en fait, , sur la même page, identifie sa voyelle longue avec un macron.

Ilk. / †dor. Préh. Nold. V. nold. Q. Tel. Traduction Réf.
ank#angā̆6)ang angaangaferND:159
cath7)kaslacaul kalla heaumeNW:140
felspelesahelai peles‑ (peler)pelerabarrièreNW:147
fisspisye pihyepiriesève, jusNW:147
helhkelekwéceleb telqecelpeargentNW:140
#hóþ8)#(s)kantá9)hant hantascantaun coup avec une hacheNW:147
karkgr:go10)garagargkarko11)gargogorgeNW:144
miggmíyemidh miemirebrume, bruineNW:150
molkmlgobliw millomilgohuileNW:139
sehtsiktāhaithheithsihtasittahumide, mouilléND:163
slíwsleiwalhui laiwalívapâleNW:149
smígsmeigémui miemigemietteNW:150
snórsnóranúr muscleNW:151
stainstaináthain sainastaino12)niveau, égalNW:153
swatswada farasuadaécorce13)NW:146
swötswadwéfadhw parcheminNW:146
#tak14)dagá dagahautNW:141
tökdagā́ tá‑dagahautND:161
þakl, †þacol15)dagla#tael16) tailatagulahache17)QP:66
takl, †tacoldagla#dael dailadagulahacheQP:66
þahda’a, daw 18)faire taire, être silencieuxNW:142
þerrterar19) telar briqueNW:153
þilf20)t’lḗpetlí telpetelpebeurreNW:154
#þilf21)t’lépetlub telpe argentNW:154
þóh#tankā̆22)tanc tankatancaferme, stableND:165
þoldtḷtā́tleth tiltatoltavallon, coteau23)ND:165

Table 1. Mots ilkorins et apparentés dans d’autres langues de la période de Leeds.

Analyse phonologique

Période des Contes Perdus

Le seul mot de la période des Contes perdus qui puisse être analysé est le toponyme Aryador. Pour tous les autres noms ilkorins éventuels, Nuin, Ermon et Elmir, nous n’avons pas de forme préhistorique ou de terme apparenté dans d’autres langues, que nous pourrions utiliser pour effectuer une analyse ; notons de plus que c’étaient des noms donnés à des locuteurs de l’ilkorin, ce qui ne veut pas dire qu’ils dussent être des noms ilkorins : le roi même des Ilkorins en Artanor n’est nommé que par ses noms qenya ou gnomique dans les contes (Tinwë Linto, Tinwelint, etc. ; cf. LT1, p. 269).

D’un autre côté, les entrées du GL et du QL qui se rapportent à l’ilk. Aryador (Ariodor et Areandor, respectivement) ont des références croisées avec d’autres entrées dans les deux textes, ce qui nous permet de reconstruire une forme primitive hypothétique #Gar-yað-ndor lorsque toutes les informations sont rassemblées :

  • L’élément initial #gar- correspond au gn. gar, garth « endroit, lieu, en particulier une terre habitée » (PE 11, p. 37) et à la racine qenya ARA « être sec », d’où provient arean « endroit déserté, sauvagerie24) » (PE 12, p. 32 ; une forme alternative de la racine, ’ARA, est également donnée, l’apostrophe indiquant une consonne perdue, pointant vers #GARA). Dans le QL, il est dit de l’entrée Areandor qu’elle est en fait placée à droite du groupe en-dessous de cette racine dans le manuscrit, bien que les éditeurs du QL affirment que ce mot a une origine différente de celle de la racine.
  • Le deuxième élément #yað- correspond à la racine qenya YAÐA-, d’où provient l’adjectif yanda « sombre, lugubre » et le nom yara « une obscurité, un fléau, des ténèbres obscures » (PE 12, p. 105). Cette racine et les mots qui en dérivent sont apparentés à la racine gn. gadh- (analysée comme < i̯ādh dans l’entrée Garioth), gand « sombre et lugubre » et gath « obscurité, fléau » (PE 11, p. 37).
  • Finalement, #ndor « terre, contrée » correspond au nom qenya nōre ou au suffixe -nor, -nōre et au gn. dôr, qui viennent de racines en nd (PE 11, p. 30 ; PE 12, p. 66).

Dans #Gar-yað-ndor > Aryador, nous voyons une perte du #g- initial et une réduction de #ðnd en d. Ces changements ressemblent à ceux normalement observés en qenya et en gnomique, et s’opposent à l’affirmation de Gilfanon qu’aucune langue elfique n’était « aussi peu changée que la langue des Elfes Sombres de Palisor » (cf. supra). À l’évidence, l’évolution phonologique d’un mot unique n’est pas un terrain suffisamment solide pour évaluer la « variabilité » d’une langue, et nous ne savons absolument rien des autres caractéristiques linguistiques que sont la morphologie et la grammaire. De toute façon, les points d’interrogation au niveau du paragraphe contenant l’affirmation de Gilfanon indiquent que Tolkien n’était pas sûr de la validité de celui-ci.

Période de Leeds

Dans cette section, je m’efforcerai d’analyser la phonologie de l’ilkorin et du doriathrin tels qu’ils sont représentés dans les exemples de la Table 1. Par souci de simplicité, j’ai standardisé la manière de représenter la longueur des voyelles dans toutes les langues, les voyelles longues étant identifiées par un macron (ˉ) et les brèves par une brève (˘) ou par une absence de marque spécifique. De même, le l résonant est orthographié .

Voyelles

Liste des voyelles

Dans les mots ilkorins et doriathrins, nous trouvons ă, ĕ, ī̆, ō̆ et ö. L’absence des ā et ē longs, ainsi que de ū̆ (long ou court), qui existent dans toutes les autres langues elfiques, est probablement due au corpus limité dont nous disposons.

Le phonème représenté par ö n’est pas connu avec certitude. En allemand, ce caractère est utilisé pour le o infléchi, représentant un /o/ avancé (i.e. /ø/). Mais en ilkorin, il n’apparaît que comme résultante de a dans certaines circonstances (dans une distribution complémentaire à celle du ō long ; voir ci-dessous). Par conséquent, il se peut qu’il représente plutôt une voyelle intermédiaire entre /a/ et /o/ : la voyelle mi-ouverte postérieure labialisée /ɔ/ ou la voyelle ouverte postérieure labialisée /ɒ/. Tolkien semblait se référer à cette dernière lorsqu’il parla de la voyelle « ouverte ǭ ressemblant à a » qui intervenait dans la transformation ā > ō en sindarin septentrional, diphtonguée en au en sindarin « standard » (WJ, p. 400) – mais réduite en ō̆ dans les syllabes inaccentuées du sindarin (cf. Gilson et Welden, 1978, p. 119).

Peu de choses peuvent être dites au sujet des diphtongues, qui ne sont représentées que par ai (/ai̯/) dans stain à l’intérieur du corpus. Mais là encore, cela est probablement dû à la petite taille de celui-ci ; noter que la même chose est vraie du telerin, dont nous savons qu’il possède d’autres diphtongues, au minimum au (/au̯/) dans les tel. austa « été » et aurina « temps chaud » (PE 13, p. 137, 160). La seule chose que l’on peut dire est que le préh. ei (/ei̯/) n’était pas préservé, mais transformé en ī (voir ci-dessous).

Perte de voyelle

On observe plusieurs changements vocaliques. Comme en noldorin, les voyelles finales originelles sont normalement perdues, mais ce phénomène est plus généralisé en ilkorin : il n’y a aucun mot se terminant par une voyelle dans le corpus ilkorin. Une autre caractéristique intéressante est que les mots dissyllabiques, qu’ils soient tels dès l’origine (comme le préh. terar) ou résultent d’une perte des voyelles finales (comme #peles < pelesa) subissent une syncope de la deuxième voyelle (þerr < #ter’r <, fels < #pel’s, etc.). Si þilf n’est pas le résultat d’une interversion de #þlif, nous pourrions supposer qu’une telle syncope pourrait avoir lieu même si la voyelle était accentuée, puisque la forme préhistorique de ce mot est t’lḗpe, avec un long et accentué. Ce phénomène favorise les monosyllabes se terminant par un groupe consonantique ; la plupart des mots du corpus sont en fait des monosyllabes, et nombreux sont ceux qui possèdent cette structure, soit du fait de la syncope décrite ici, soit à cause d’un groupe consonantique originel après la voyelle racine. Nous ne pouvons savoir comment les voyelles finales des formes préhistoriques de trois syllabes ou plus évoluaient en ilkorin.

Vocalisation des sonnantes

D’un autre côté, ainsi qu’il advient dans d’autres langues, les anciennes sonantes et (et probablement aussi ) se transformaient normalement en syllabes vocaliques. Mais tandis que le devint ar en ilkorin comme dans d’autres langues (voir la ligne de kark dans le tableau), devint ol (voir les lignes de molk et þold), bien que dans les autres langues, à tout le moins en qenya, elle devint il ou ul, cf. PE 12, p. 10 et PE 14, p. 70. En vieil ilkorin, la sonnante pouvait résulter d’une perte de la voyelle finale, comme c’est le cas pour þakl, takl (i.e. þakḷ, takḷ) ; mais le développement en doriathrin était identique : þacol, tacol.

Mutation en A

Certains mots ilkorins présentent des mutations vocaliques, mais pas de façon systématique. La première dont nous allons discuter est ă > ö, ō : dans swöt < swadwē ; tök < dagā́ ; #hōþ < kantā ; þōh < #tankā̆. Comme nous l’avons commenté ci-dessus en référence à la valeur phonétique de ö, cette mutation peut être comparée au sindarin ā > au, ō̆, qui était déjà une caractéristique du noldorin dans la phase que nous étudions (comparer le nold. môr avec le q. mā‑ra en PE 13, p. 125, ou daw < dans la Table 1, entre autres), et même du gnomique antérieur (comparer avec le gn. Edhofon < Eđusmānī- en PE 11, p. 31, ou Aulas < Ālasso en PE 13, p. 125). Cependant, dans les exemples ilkorins, le ă originel était toujours court (il n’y a pas d’exemple d’un ā long originel ailleurs qu’en position finale, ce qui nous aurait permis de comparer les deux évolutions).

Cependant, la longueur des voyelles aurait dû changer dans une phase intermédiaire, causant la mutation spécifique en ö ou ō : nous pouvons remarquer que dans les cas en ō, la voyelle était initialement suivie par un groupe consonantique, qui fut plus tard changé en une simple fricative (cf. la section « Mutation des occlusives sourdes », plus bas). Cela pourrait avoir déclenché un allongement compensatoire, qui aurait fait muter ă en un #ȫ long, et cela aurait pu donner au final un ō demi-fermé, tandis que le ö court conservait son point d’articulation demi-ouvert ou ouvert.

Cette mutation n’advient pas dans tous les cas. Ailleurs, le ă originel est conservé (ilk. ank < #angā̆ ; #tak < dagā ; þah < da’a25) ; swat < swada ; þakḷ, takḷ < dagla ; et dor. cath < kasla ou þacol, tacol < dagla). Si nous cherchons des différences entre les formes préhistoriques qui mutèrent et celles qui ne le firent pas, nous pouvons remarquer que dans le premier groupe, il se trouve trois formes préhistoriques se terminant par une voyelle longue et un cas incertain (#tankā̆), tandis que dans le second figurent un autre cas incertain (#angā̆), cinq cas dans lesquels le mot préhistorique se terminait par une voyelle brève, et seulement un autre exemple de voyelle finale longue (dagā). Incidemment, l’entrée de NW comportant ce dernier cas fut réécrite dans ND, donnant naissance à l’un des cas dans lequel il y avait mutation (tök < dagā́). Cela serait cohérent avec une mutation déclenchée si la syllabe finale était la plus longue ou recevait l’accentuation.

Autres mutations vocaliques

Il existe d’autres voyelles qui mutent dans certaines circonstances. L’apostrophe dans les préh. t’lḗpe et t’lēpe, d’où proviennent respectivement les nold. tlī et tlub, représente une voyelle manquante en position non-accentuée, qui fut conservée dans les autres formes apparentées. Le qenya et le telerin, des langues dans lesquelles les changements des voyelles médianes étaient moins généralisés, présentent la forme telpe, indiquant un e originel. Dans l’ilk. þilf (aux deux entrées, bien que le f de la seconde ne soit pas pleinement visible dans le dactylogramme – voir note 21), ce e aurait été élevé en i. Cette mutation pourrait avoir été favorisée par l’absence d’accentuation dans cette syllabe, comme cela advenait occasionnellement en qenya (cf. PE 12, p. 9). En fait, l’accent est explicitement noté être sur la syllabe médiane dans t’lḗpe, et d’autres indices confirment que cela aurait également dû être l’accentuation en ilkorin (cf. « Mutation des occlusives sourdes »). D’autres mots ilkorins comme fels, helh et þerr présentent un e originel inchangé. Cette différence pourrait avoir été causée par la différence d’accentuation ; mais les exemples sont trop peu nombreux et leurs caractéristiques prosodiques trop obscures pour que nous puissions en inférer une hypothèse solide concernant l’origine de cette mutation.

À l’inverse, i > e dans l’ilk. seht < siktā, bien que le i originel soit conservé dans fiss et migg. Et le ō originel est conservé dans l’ilk. snōr, le seul exemple avec un ō̆ préhistorique dans une position autre que finale. Il n’y a aucun d’exemple de ū̆ préhistorique.

Finalement, nous pouvons noter que les diphtongues peuvent également se transformer : ei > ī26) dans slīw < sleiwa et smīg < smeigē ; mais ai est conservé dans stain < stainā.

Consonnes

Énumération des consonnes

La Table 2 montre l’ensemble des consonnes que l’on trouve dans les mots ilkorins et doriathrins, arrangés selon leur distribution phonétique. Sont utilisées les lettres de l’orthographe ilkorine, qui coïncident normalement avec les symboles API des phonèmes concernés, excepté þ qui représente le /θ/ de l’API et h, qui, quoique normalement utilisé dans les langues elfiques suivant sa valeur API (une fricative glottale), représente probablement dans ce cas une fricative vélaire, i.e. /x/, au moins à l’origine, cf. la section « Mutation des occlusives sourdes » ci-dessous. En outre, le phonème découlant des gg géminés pourrait être différent d’un simple /ɡː/ long, comme nous allons l’expliquer. D’un autre côté, l’orthographe doriathrine diffère de l’ilkorin, écrivant /k/ sous la forme c et possiblement /θ/ comme th dans un cas.

Labiales Dentales Vélaires
Occlusives voisées d g
Occlusives sourdes t k
Fricatives sourdes f þ, s h
Fricatives voisées gg ?
Nasales m n
Latérales l
Vibrantes r
Approximantes w

Table 2. Consonnes attestées en ilkorin.

Certaines consonnes manquent, probablement à cause de la maigreur du corpus. Ainsi, les traits généraux des mutations consonantiques (cf. Mutations consonantiques en ilkorin) requerraient au moins l’existence de p. Nous pourrions de même nous attendre à l’existence de sa contrepartie voisée b, bien qu’elle puisse être moins fréquente, comme cela semble être le cas avec les autres occlusives voisées.

Peut-être que nous devrions lire le -gg de migg comme une fricative vélaire voisée longue, ou même comme une affriquée (/ɣː/ or /ɡɣ/). Une occlusive longue serait inhabituelle en position finale, et le seul cas similaire que j’ai pu trouver est le gn. bordd « cheminée », qui peut se comparer au nold. bordh « chaleur, rage » ou borth / bordh « foyer », où la consonne finale est fricative (PE 13, p. 116, 139)27). Nous n’avons pas la preuve de l’existence d’autres fricatives voisées, et nous ne pouvons être certains de leur existence. Il a été remarqué plus haut que l’ilkorin tenait compte de ð (la fricative dentale voisée) au contraire de z en eldarin, mais cela ne veut pas dire que ð ou d’autres fricatives voisées étaient conservées en ilkorin, puisqu’il s’agit d’un groupe de consonnes qui avait tendance à changer ou disparaître dans d’autres langues elfiques.

De même, nous n’avons pas besoin de nous attendre à des phonèmes nasaux, latéraux ou vibrants différents de ceux qui se trouvent dans le corpus, puisqu’ils suffisent à d’autres langues, bien que /ł/ pourrait se retrouver dans #calh, si l’on prend cette forme au lieu du cath publié (cf. Un cas douteux : le doriathrin « cath »). Plus incertain est le cas de l’approximante /j/ (normalement écrite y par Tolkien) : nous avons sa contrepartie labiale ou labiovélaire w, mais il y a d’autres langues qui ont aussi w, comme le noldorin et ses parents conceptuels (gnomique et sindarin), et n’ont pourtant aucun mot comportant y. Cependant, ces langues possèdent un son fort similaire, si elle n’est pas identique, avec les i faisant partie d’une diphtongue montante, parfois orthographiée avec le son de transition (cf. le suffixe nold. pl. ‑i̯ath en PE 13, p. 123). Aussi, nous ne pouvons dire avec certitude qu’il manquait dans une autre langue eldarine. Notre corpus possède le préh. y dans la terminaison -ye, qui disparut ou fusionna avec d’autres consonnes ilkorines ; mais ce son aurait pu être préservé dans d’autres contextes phonologiques.

Daeron espionne Beren et Lúthien (© Anke Katrin Eissmann)

Nous ne trouvons non plus aucune indication concernant les séries palatales et labiovélaires (sauf l’approximante w, que j’ai assimilée à la série labiale dans la Table 2) ; en fait, il est possible que l’ilkorin ne les ait pas possédées du tout, ou n’avait que leurs approximantes. Dans d’autres langues, comme le noldorin ou le telerin, les occlusives labiovélaires étaient généralement transformées en labiales (voir dans la Table 1 les nold. celeb et tel. celpe < kelekwē ; le nold. peth « mot » < qettā̆ en PE 13, p. 164, etc.), et les occlusives palatales en vélaires (nold. corn < #kyurna « fromage » ; tel. alacha < alakya‑ « #défendre, protéger, repousser », PE 13, p. 140, 158). Et nous pouvons voir le même développement pour les fricatives dans le gn. fui « ténèbres, obscurité », lié à la racine qenya ǶUẎU (PE 12, p. 41, où ƕ = /χʷ/), et le gn. hanna, apparenté au q. hyanda (PE 11, p. 48). Notre corpus montre encore qu’au moins le /kʷ/ originel dans kelekwē est perdu dans l’ilk. helh, bien que le développement ne soit pas semblable au noldorin ou au telerin. Mais là encore, nous manquons d’exemples pour confirmer si les palatales ou les labiovélaires étaient conservées ou générées dans d’autres circonstances. Par exemple, bien que les occlusives labiovélaires originelles soient transformées en labiales en noldorin (et que la même chose advenait probablement pour les fricatives, comme en gnomique), cette langue possédait /ɡʷ/, allongement d’un w- originel : voir les entrées pour gwadh « écorce, peau, pelure », gwedhion « mari », gweg « homme », etc. dans le PE 13, p. 146, 162.

Groupes consonantiques

Tous les mots ilkorins sont des monosyllabes fermés. Par conséquent, nous pouvons dire quelque chose au sujet des groupes consonantiques initiaux et finaux, mais nous n’avons aucune information concernant les agglomérats en position médiane. Cependant, tous les groupes initiaux et finaux seraient probablement autorisés en position intersyllabique, en compagnie d’autres combinaisons qui n’existeraient pas dans les positions extrêmes.

En position initiale, seuls les agglomérats commençant par s- (sl-, sm-, sn-, st-, sw-) sont observés, mais si ces groupes, perdus pour la plupart dans les autres langues, sont autorisés, il est probable que d’autres aient été également possibles. En position finale, nous trouvons des consonnes géminées (-gg, -rr, -ss), plusieurs agglomérats composés d’une liquide suivie d’occlusives ou de fricatives (-rk, -lf, -ld, -ls, -lk, -lh), un groupe nasal avec l’occlusive sourde homorganique (-nk) et une fricative suivie d’une occlusive hétérorganique (-ht).

De nombreuses autres combinaisons similaires pourraient être autorisées en position finale, mais pas n’importe lesquelles. Il semblerait que les liquides ne puissent partager leur unité syllabique avec une consonne les précédant, au moins en doriathrin, où le préh. *-sl se résout en -th dans kasla > cath28), et -kl dans le v. ilk. þakl, takl donne -col, par l’intermédiaire de #/kḷ/, semble-t-il. De même, les nasales finales avec des fricatives homorganiques sont réduites aux fricatives seules (cf. cette question dans la section qui suit).

Mutations consonantiques en ilkorin

Nous en venons maintenant à l’une des principales caractéristiques de cette langue : les transformations des consonnes occlusives – et peut-être fricatives. Ce phénomène est étonnamment similaire au erste Lautverschiebung ou première mutation consonantique germanique, généralement connue sous le nom de Loi de Grimm. Je l’ai ainsi appelée Mutation consonantique ilkorine, bien que nous allons aussi y voir des éléments d’autres transformations consonantiques historiques, typiques des langues germaniques. Cf. Krahe and Meid, 1967–1969.

Mutation des occlusives sourdes

Tout d’abord, nous pouvons remarquer que les occlusives sourdes eldarines devinrent des fricatives en ilkorin, exactement comme le développement du proto-indo-européen (pr.-ind.-eur.) en proto-germanique (pr.-germ.) d’après la Loi de Grimm29). Ainsi, p > f dans tous les cas que nous avons sans exception. De même, h est un réflexe ilkorin régulier du préh. k, avec la seule exception du préh. kasla > cath, où il est inchangé. En supposant que le modèle de la Loi de Grimm soit suivi, ce h devrait être considéré comme la fricative vélaire /x/, comme commentée ci-dessus (dans l’Énumération des consonnes), à moins qu’un changement plus tardif n’ait modifié sa qualité (comme ce fut d’ailleurs le cas en pr.-germ., où il fut finalement adouci en /h/).

Une exception à ce schéma est que dans #tankā̆ > þōh nous voyons l’agglomérat -nk ne pas donner #-nh mais un -h simple. Cela coïncide avec le développement historique des langues ingvaeoniques (i.e. saxonnes et anglo-frisonnes), cf. Lass (1997, p. 251)30). Et (s)kantā a donné #hōþ, sans le s- initial, mais nous ne sommes probablement pas face à une autre réduction d’un groupe consonantique : nous devrions plutôt interpréter que la forme ilkorine venait de la variante préhistorique dépourvue de s-, i.e. #kantā (voir note 9).

Beleg (© Anke Katrin Eissmann)

Finalement, nous avons aussi normalement t > þ. Il y a plus d’exceptions à cette mutation dans le corpus, mais la plupart peuvent s’expliquer par des développement germaniques réguliers :

  • stainā > stain et siktā > seht. Ici, le t est conservé. Mais les occlusives sourdes proto-indo-européennes suivant immédiatement une autre obstruante n’étaient pas non plus affectées par la Loi de Grimm (Ringe, 2006, p. 97)31). Par conséquent, le modèle germanique est également suivi dans ce cas.
  • tḷtā́ > þold. Le premier t est normalement transformé en þ, mais le deuxième devient d à la place. Noter qu’en phonologie germanique, la Loi de Verner forçait certaines occlusives sourdes à se transformer en occlusives voisées (plutôt que spirantisées selon la Loi de Grimm) lorsqu’elles n’étaient ni initiales ni précédées par l’accent indo-européen32). L’orthographe du préh. tḷtā́ montre que le deuxième t est exactement dans ce contexte ; ainsi cela pourrait être une caractéristique régulière. Incidemment, cela confirmerait que la forme préhistorique de l’ilk. þilf était accentuée comme indiquée dans t’lḗpe, dans la syllabe précédant le p ; autrement, la transformation attendue selon le modèle de la Loi de Verner aurait été #þilb.
  • Il y a finalement une autre exception apparente dans le texte, qui donne hōb comme résultat de #(s)kantā (voir note 8), où l’agglomérat -nt semble être transformé en -b. Cependant, Tolkien voulait certainement écrire #hōþ, où le -nt > #‑þ, exactement comme nous avons constaté que -nk > -h. Dans le dactylogramme de NW, il existe d’autres cas où Tolkien fit un þ d’un p en le modifiant à la main, ou tapant un b et un p ensemble (þah et þerr dans NW, p. 142, 153). En fait, Patrick H. Wynne rapporte que dans l’entrée dont nous discutons, Tolkien tapa au départ « ilk. », avec le þ représenté comme un b tapé modifié à l’encre, bien qu’il barra immédiatement et le remplaça par hób ; et qu’il y a en fait deux marques légères sous la barre ascendante du b qui peuvent être interprétées comme une tentative hâtive de le transformer en þ (Wynne, 2008). Tous ces indices sont la raison d’assumer tout au long de cet article que la forme voulue était en fait #hōþ.

La Loi de Grimm s’applique aussi à l’occlusive sourde labiovélaire : /kʷ/ > /hʷ/. Notre seul cas d’une telle consonne originelle dans le corpus est le préh. kelekwē transformé en ilk. helh. Ici, la qualité labiale de la consonne a été perdue, mais la chute de la médiale */hʷ/ < */kʷ/ est aussi un développement germanique normal. Ce phonème était normalement préservé en position initiale, mais n’était gardé médialement qu’en gotique, tandis qu’il était systématiquement perdu en anglo-frison et en norrois, et dans d’autres langues était changé en h33). Le cas de l’ilk. helh ressemble à ce dernier développement, bien que nous manquions d’exemples pour nous assurer si /kʷ/ était conservé ou modifié en position initiale.

Mutation des occlusives voisées

Comme dans la Loi de Grimm, les occlusives voisées primitives deviennent normalement des occlusives sourdes en ilkorin34). Nous pouvons voir que le préh. g est systématiquement dévoisé pour donner l’ilk. k dans tous les positions sauf dans smeigē > smīg, où il est préservé.

De même, le préh. d devient l’ilk. t dans cinq cas, mais þ dans deux autres cas. Au moins l’un de ces cas peut être justifié par un changement des idées de Tolkien sur la phonologie des mots, qui n’est pas complètement représentée dans les textes : préh. dagla > v. ilk. þakl, dor. þacol, comme expliqué dans la note 15, est le résultat d’une réécriture d’un texte qui rendait originellement compte du préh. dagla > v. ilk. takl, dor. tacol (qui suivait notre Mutation consonantique ilkorine). Lorsque Tolkien modifia la consonne initiale des mots dans toutes les langues, à l’exception du préh. dagla, la cohérence avec ce modèle fut perdue, mais il en fut de même pour les développements normaux des autres langues. Les nouvelles formes noldorine et telerine suggèrent que la forme préhistorique aurait également dû être changée en #tagla, et cela serait aussi cohérent avec les formes vieil ilkorine et doriathrine þakl, þacol (voir ci-dessus). Par conséquent, nous pouvons en déduire que le défaut de cohérence se situe au niveau de la forme préhistorique, qui devrait être #tagla et non dagla.

Ithilien (© Anke Katrin Eissmann)

L’autre cas exceptionnel, le préh. da’a, > ilk. þah est plus problématique : la forme telerine, tapée juste devant l’ilkorine, était originellement (voir note 18), comme si elle provenait d’un mot primitif en t- et non d-. L’idée d’un mot originel en t- pourrait expliquer pourquoi il écrivit la forme ilkorine avec un þ‑, et peut-être Tolkien corrigea-t-il l’erreur de la forme telerine lorsqu’il la détecta, mais laissa accidentellement la forme ilkorine inchangée. Pourtant, peut-être ne changea-t-il que la forme telerine parce qu’il s’agissait en fait de la seule qui soit fausse, et une autre explication devrait être trouvée pour l’ilk. þ‑. Une solution alternative intéressante est suggérée dans la section suivante.

Si cet assourdissement des occlusives voisées s’appliquait généralement à toutes les séries consonantiques, comme cela semble être le cas, b (manquant dans notre corpus) devrait muter en #p, ce qui est la raison de s’attendre à ce que cette consonne existe en ilkorin, comme nous l’avons remarqué dans l’Énumération des consonnes. D’un autre côté, d’après la Loi de Grimm, le pr.-ind.-eur. /ɡʷ/ > /kʷ/, mais comme nous l’avons vu dans la section précédente, le développement des labiovélaires dans la Mutation consonantique ilkorine est incertain.

Autres mutations consonantiques similaires au germanique

Si nous utilisons la Loi de Grimm comme modèle de la Mutation consonantique ilkorine, nous pourrions déduire une transformation des aspirées voisées originelles (/bʰ/, /dʰ/, /ɡʰ/, /ɡʷʰ/) en fricatives voisées, qui fusionneraient finalement avec les occlusives voisées. Mais les premiers traités sur la phonologie eldarine (SQ et QP) ne révèlent pas l’existence d’aspirées primitives, bien qu’il y ait des spirantes voisées (i.e. des fricatives). Le tableau de QP (PE 14, p. 63) comprend /β/, /z/, /ʝ/, /ɣ/, et tient compte de l’existence de /ð/ distinct de /z/, d’après les preuves tirées de l’ilkorin, quoique dans d’autres langues ces deux phonèmes aient été confondus en un seul ; en PE 12, p. 15, SQ comporte toutes ces fricatives voisées (y compris la paire fusionnante /ð/ et /z/, bien que l’ilkorin n’y soit pas mentionné), plus /v/ comme alternative à /β/, l’alvéolaire palatalisée /zʸ/ comme alternative à /ʝ/ et la labiovélaire /ɣʷ/. Je les représente ici avec leur valeur API dans un but de clarté, parce que Tolkien ne suivit pas une convention constante dans ces écrits35).

Nous ne pouvons savoir si ces fricatives voisées fusionnaient avec les occlusives voisées comme en pr.-germ., ou si elles subissaient un autre type de changement, car nous manquons d’exemples clairs avec des fricatives voisées préhistoriques. Mais il existe un autre développement phonologique apparenté à la Loi de Grimm dont nous pouvons discuter en relation avec les langues elfiques en général et l’ilkorin en particulier. Le vieux haut-allemand possède une zweite Lautverschiebung ou « Deuxième mutation consonantique », qui assourdissait les occlusives voisées (comme la Première Mutation) et transformait les occlusives sourdes en occlusives fricatives géminées ou en affriquées dans certaines circonstances. D’après certains spécialistes, il s’agit d’une conséquence de la tendance générale des langues germaniques à répéter les phénomènes consonantiques au cours du temps ; en fait, des langues modernes de cette famille, comme l’anglais, aspirent la prononciation des occlusives sourdes au début des syllabes toniques, ce qui peut être comparé à leur spirantisation ou affrication dans les Première et Deuxième mutations consonantiques (Ramal, 1998). Et il est intéressant de remarquer que la Mutation consonantique ilkorine possède aussi quelque ressemblance avec le processus de renforcement de la racine décrit dans QP :

« [En position médiane] probablement seules les occlusives sourdes étaient originellement géminées (ou allongées) kk, tt, pp. La modification équivalente dans le cas (i) des spirantes était de les bloquer ou de les nasaliser, produisant une alternance entre ʒ, j, z, w [= /ɣ/, /ʝ/, /z/, /β/] et ŋ, ni̯, n, m et g, d, b36) ; (ii) des occlusives voisées, de les assourdir, produisant une variation entre k, t, p et g, d, b. […] Clairement, ce renforcement des spirantes en occlusives voisées et des occlusives voisées en occlusives sourdes advint aussi initialement. » (PE 14, p. 64)

Ce phénomène, que j’appellerai « Renforcement médian de la racine » (bien qu’il puisse aussi advenir en position initiale), ne peut pas être classifié comme une « mutation consonantique », parce qu’il n’avait pas lieu systématiquement, mais seulement dans certains cas afin de créer de nouvelles racines ; et contrairement à la Mutation consonantique ilkorine, il affectait aussi les nasales et les liquides. Mais il est intéressant de noter que son effet sur les occlusives voisées était identique à la Mutation consonantique ilkorine, et que la gémination des occlusives sourdes dans le Renforcement médian de la racine n’est pas très éloigné de leur spirantisation dans la Mutation consonantique ilkorine : au moins en gnomique et en noldorin, les occlusives géminées devinrent au final des fricatives ; cf. gn. laf et comparer avec le q. lappa « détail inexpliqué » (PE 11, p. 52), le nold. noth < notta « nombre » (PE 13, p. 151), ou le nold. crech « salive, bave » < kә̀rekka, entre autres. Notablement, nous avons deux développements différents des fricatives voisées eldarines dans le Renforcement médian de la racine, ce qui peut servir de fondement à une discussion sur ce qu’il advint d’elles dans la Mutation consonantique eldarine.

Si nous comparons le Renforcement médian de la racine avec les « échos » historiques de la Loi de Grimm, nous pouvons aussi trouver une ressemblance spéciale avec la Deuxième mutation consonantique du haut-allemand : les occlusives voisées furent assourdies dans les deux cas, et les fricatives géminées ou les résultantes affriquées des occlusives sourdes en vieux haut-allemand peuvent être comparées avec la gémination des occlusives sourdes en eldarin. Cependant, le Renforcement médian de la racine ne peut absolument pas être apparenté avec la Mutation consonantique ilkorine comme le sont les Première et Deuxième mutations consonantiques germaniques : comme nous l’avons noté au-dessus, le Renforcement médian de la racine n’est même pas une mutation consonantique régulière, et il devrait de plus avoir été plus ancien que la Mutation consonantique ilkorine, qui était appliquée à des mots formés et non à leurs racines. Néanmoins, le parallélisme entre leurs effets sur les occlusives voisées et sourdes est remarquable, comme le montre la Table 3.

Consonnes originelles p t k b d g
Première mutation consonantique germ. f θ x p t k
Deuxième mutation consonantique germ. ff, pf zz, ts hh, kx p t k
Renforcement médian de la racine pp tt kk p t k
Mutation consonantique ilkorine f θ x p t k

Table 3. Structure de mutations des occlusives

Cette répétition des mutations consonantiques nous donne aussi une possible explication pour le problématique þ‑ < d- dans l’ilk. þah « faire taire, être silencieux » < da’a, . D’abord, il nous faut considérer que la forme préhistorique qui se trouve derrière l’ilkorine devait avoir été da’a et non ; un développement à partir de cette dernière aurait requis une réduction de la voyelle et l’apparition d’une nouvelle consonne finale à partir de rien ; et celle-là en particulier serait un développement rare. Plus précisément, le mot préhistorique réel d’où provient þah aurait dû être la forme « complète » de da’a, incluant le son manquant indiqué par l’apostrophe. L’apostrophe est un symbole commun pour l’occlusive glottale (/ʔ/), mais Tolkien l’utilise normalement pour représenter tout phonème primitif, qu’il soit vocalique ou consonantique, qui a été perdu. Dans le cas présent entre deux voyelles, cela aurait dû être une consonne, et bien que nous n’ayons pas d’indication explicite sur sa valeur dans le cas présent, la consonne manquante indiquée par une apostrophe est habituellement g en gnomique et en noldorin, et celle-ci disparaît fréquemment en position médiale dans les langues eldarines (cf. PE 12, p. 16). Et si da’a représente effectivement #daga, dans le cadre de la Mutation consonantique eldarine, il aurait normalement produit #tak(a) (avec ou sans la voyelle finale, en fonction de la chronologie des phénomènes phonologiques), et une répétition du changement consonantique dans les deux consonnes, accompagnée de la perte la voyelle finale aurait finalement donné #tak(a) > þah.

Bien sûr, il est possible que l’apostrophe représente une autre consonne perdue37). Mais l’étape finale de la théorie proposée #tak(a) > þah est particulièrement attirante, si nous la comparons avec le pr.-ind.-eur. */tak‑/ « être silencieux » > gotique þahaiþ « fait silence » (Ringe, 2006, p. 132), presque identique à notre cas pour la phonologie et le sens38). La raison pour laquelle ce mot aurait subit un « double » changement consonantique ne peut être déterminée. Peut-être cela fut-il favorisé pour éviter la coalescence avec le préh. dagá > #tak « haut », qui a aussi été cité plus haut. Ou cela pourrait simplement être un développement dialectal.

Développement du « y »

Il existe d’autres changements consonantiques qui ne peuvent pas être analysés au moyen de la Loi de Grimm, et ainsi ne tombent pas dans le cadre de ce que j’ai appelé la Mutation consonantique ilkorine et les phénomènes qui lui sont liés. Le premier est la transformation de l’approximante y, que l’on trouve dans le préh. pisye > ilk. fiss et le préh. míye > ilk. migg. Dans les deux cas, la terminaison -ye a disparu et la nouvelle consonne finale du mot ilkorin est longue : ss dans pisye > fiss et gg dans míye > migg (pour lequel il n’y avait cependant pas de consonne initialement devant l’originelle préh. -ye).

Chaque développement ressemble à un changement de sonorité germanique distinct. Dans les langues germanique occidentales, toutes les consonnes sauf /r/ furent géminées devant /j/, et ce /j/ pouvait disparaître dans certaines langues et contextes phonologiques, exactement comme c’est ici le cas avec pisye > fiss39). Et en vieux norrois (qui n’était pourtant pas une langue germanique occidentale), le /j/ était parfois allongé en /jj/ d’après la Loi de Holtzmann (Prokosch, 1939 : §33c)40) et se durcissait finalement en /gg/, comme ici dans míye > migg.

Des changements de sonorité similaires peuvent expliquer l’ilk. fiss et migg. La terminaison -ye pourrait correspondre à une diphtongue montante (#‑i̯e) dans l’histoire ilkorine : comparer avec ‑i̯ā̆ dans les mots gnomiques ou noldorins préhistoriques, apparenté avec les formes qenya en -yā̆ : q. murya « renfermé, lourd et humide », vs. mburi̯ā́ et mbúri̯a « chaud, furieux » (PE 13, p. 139, 160) ; q. purya « cheminée », vs. búri̯ā (PE 13, p. 116) ; venya « féminin », vs. u̯eni̯ā̆ (PE 13, p. 118) ; q. minya « mince », vs. miníi̯ā (PE 13, p. 164), etc. La semi-voyelle #‑i̯ (phonétiquement l’approximante /j/) pourrait alors causer l’allongement des sons précédents, comme pour le germanique occidental. Mais lorsqu’une voyelle la précédait, il se pourrait que le /j/ ait acquis une qualité consonantique (Tolkien l’orthographierait , cf. PE 12, p. 8, 11-13) et s’allonger lui-même, comme dans la Loi de Holtzmann pour le vieux norrois. Alternativement, il se pourrait que si la voyelle précédente était i, cette voyelle assimilerait la qualité consonantique (comparer avec PE 12, p. 12, où la transformation ‑ī‑ > iy est discutée pour le qenya). Alors se transformerait en g, comme en vieux norrois et dans certaines langues germaniques occidentales. Les mots ilkorins perdraient alors la totalité de leur terminaison préhistorique -ye, ce qui serait cohérent avec l’hypothèse de son caractère diphtongué, si nous assumons que la perte des voyelles finales pourrait affecter ses deux segments, peut-être en deux étapes séparées.

Ainsi, le développement de ces mots pourrait avoir été comme suit : #pisi̯e > #pissi̯e (allongement) > fiss (transformations ilkorines régulières – perte des voyelles finales et Mutation consonantique ilkorine) ; et #míi̯e > #miẏi̯e (consonantisation du i) > #miẏẏi̯e (allongement) > migg (perte des voyelles finales et > g). Ou si l’ilkorin se comportait comme le vieux norrois, #míi̯e > #miẏẏe (Loi de Holtzmann) > migg (comme au-dessus).

Finrod (© Anke Katrin Eissmann)

D’un autre côté, le gg de migg pourrait être né d’un développement du y dépendant de l’accentuation, comme celui observé dans d’autres langues elfiques. En position pré-tonique, ce son est conservé (bien qu’il puisse devenir vocalique), mais en position post-tonique, il est transformé en ð en noldorin et en r en telerin (Rausch, 2008). De même, l’ilkorin pourrait avoir développé un pré-tonique #pisyé > #pisi̯é, etc comme ci-dessus, et un post-tonique distinct míye > #migge > migg. Noter que le noldorin midh et le telerin mire pourraient tous deux partager un ancêtre commun #miðe (par perte de la voyelle finale en noldorin et rhotacisme de ð en telerin, comparer avec le développement qenya de cette consonne en PE 12, p. 24). Par conséquent, il est possible que la même forme fut aussi un ancêtre de l’ilk. migg. La transformation d’une consonne dentale en vélaire est rare dans les langues elfiques, mais possible dans certains environnements (cf. # > eg devant l en PE 11, p. 31 s.v. edh)41). Dans ce cas, la qualité longue de la nouvelle consonne peut être comparée avec la longue fricative dd et l’affriquée dans des développements gnomiques analogues : búri̯ā > bordd « cheminée » et talii̯ēii̯un > -eii̯un > -oiðun > -uiddhon « #moquerie » (PE 13, p. 116). Si cette comparaison est appropriée, la valeur phonétique de -gg pourrait être un long g (/ɡː/), une longue fricative (/ɣː/) ou même une affriquée (/ɡɣ/) ; voir l’« Énumération des consonnes » ci-dessus. Mais dans tous les cas, il peut être assumé qu’il s’agit d’une consonne vélaire.

Développement du « w »

L’autre approximante, w, se trouve dans l’agglomérat initial sw- du préh. swada et swadwē et reste inchangée dans l’ilk. swat et swöt ; elle se trouve aussi après d dans le second cas, où elle a disparu. Le terme noldorin parent, fadhw révèle une forme antérieure #swadu̯ē dans laquelle le second w fut interprété comme une semi-voyelle qui fut complètement voisée indépendamment de la consonne précédente. En ilkorin, cette diphtongue #‑u̯ē disparut comme #‑i̯e dans les exemples des sections précédentes (sans effet sur la consonne la précédant), et le reste du mot se développa en suivant les processus commentés précédemment.

On trouve aussi le préh. kelekwē > ilk. helh, qui pourrait s’analyser exactement comme le cas précédent, mais noter que les termes apparentés dans d’autres langues, nold. celeb, q. telqe et tel. celpe, impliquent que le kw était dans ce cas une consonne labiovélaire simple (/kʷ/, préservée en qenya et transformée en labiale en noldorin et telerin, comme d’habitude). Par conséquent, soit cette consonne changea son point d’articulation dans l’évolution ilkorine – au moins lorsqu’elle se retrouvait en position finale (cf. « Mutation des occlusives sourdes » ci-dessus), soit elle ne se développa en ku̯‑ qu’en ilkorin.

Une conclusion de plus est que si l’approximante palatale y se comportait comme w dans d’autres positions que dans la syllabe finale, l’initiale #sy‑ pourrait être conservée en ilkorin, bien que nous n’ayons pas de cas concrets pour le confirmer.

Un cas douteux : le doriathrin « cath »

Le seul changement phonologique qui n’ait pas encore été discuté est -sl > -th (= ) ou #-lh dans le dor. cath ou #calh (cf. note 7). Si cath est la lecture correcte, la relation entre le th résultant et le s originel est clair (les deux sont des fricatives sourdes avec un point d’articulation proche, et sont normalement assimilées en qenya) ; mais nous ne savons pas exactement comment le l disparut. Peut-être fut-il assimilé à la consonne précédente dans le groupe (> #-st, # ?) avant que les deux consonnes ne fusionnent en une seule. Cependant, nous n’avons aucun cas parallèle pour une comparaison.

D’un autre côté, #calh serait plus proche du développement observé dans le nold. caul et le q. kalla, où le préh. l est conservé (et est allongé en qenya). Cette forme pourrait être dérivée de #kals(a) ou #kalþ(a) par interversion précoce de kasl(a) (avant la perte de la voyelle finale ou avant que la sonnante soit allongée en ol). Dans ce cas, elle représenterait plutôt #/kał(ł)/ que #/kalx/. Noter qu’en position médiane (bien que pas en finale), le sindarin méridional possède aussi #/łł/ (écrit lh, lth, ou ll), provenant d’un environnement similaire, cf. Hostetter (2003).

Conclusions

Les données qui ont été rassemblées dans cet article montrent que Tolkien concevait l’existence de langues et dialectes ilkorins très tôt au cours des premières étapes de son invention linguistique, mais qu’il ne développa pas ce concept dans les premiers textes, excepté pour quelques noms et quelques vagues commentaires sur cette langue, dont les Elfes de Tol Eressëa savaient peu de choses. Parmi ces commentaires, il mérite d’être relever que l’ilkorin était supposé être le germe des langues des Hommes, et qu’il changea moins que les autres langues des Elfes. Mais cette dernière idée est contradictoire avec les rares preuves factuelles que nous ayons concernant l’ilkorin (qui montrent le même genre de changements que pour les autres langues), et avec la notion générale sous-entendue dans les contes de Tolkien que les Grandes Terres sont un endroit où les choses grandissent et changent plus vite que dans les Terres Bénies.

Lorsque Tolkien travaillait sur de nouveaux textes linguistiques au cours de son séjour à Leeds, il développa considérablement les informations sur l’ilkorin, avec un commentaire plus long sur son histoire, ses caractéristiques et ses variantes géographiques dans le chapitre sur la « Phonologie du qenya » dans la « Early Qenya Grammar », et plus significativement, avec vingt-six exemples de mots ilkorins, accompagnés des termes apparentés dans d’autres langues, inclus dans les « Noldorin Word-lists », le « Noldorin Dictionary » et la « Phonologie du qenya » elle-même.

Dans ces textes, nous apprenons que l’ilkorin n’était pas une langue unique, mais un vaste ensemble de langues et dialectes, dont le vieil ilkorin était le parler de Doriath à l’époque de Thingol et la langue la mieux préservée, et le doriathrin la variante parlée par les fugitifs de ce royaume, très influencée par le noldorin (de même que certaines variantes de noldorin furent considérablement influencées par l’ilkorin). Par conséquent, la majeure partie des mots ilkorins du corpus existant peuvent être considérés comme du vieil ilkorin de Thingol, bien que nous ayons quelques exemples de doriathrin, qui sont différenciés des autres par une orthographe plus proche de celle du noldorin, avec c pour /k/ et (peut-être parfois) th pour /θ/, lesquels s’orthographient respectivement k et þ en ilkorin. En outre, l’un des exemples de doriathrin (þacol / tacol), lorsqu’il est comparé avec son parent en vieil ilkorin (þakl / takl) montre que le « caractère consonantique » marqué de l’ilkorin décrut dans le développement du doriathrin.

Ce caractère consonantique est corroboré par les mots ilkorins du corpus, qui perdirent en règle générale toutes leurs voyelles finales, effectuèrent une syncope des voyelles médianes et gardèrent les groupes consonantiques initiaux (au moins ceux en s-), bien que dans les autres langues elfiques, ceux-là se résolussent en sonnantes par l’incorporation de nouvelles voyelles devant eux.

D’autres développements phonétiques ont été détectés et analysés. La découverte la plus importante concerne un ensemble de règles régulières pour le développement des consonnes, qui a été appelée « Mutation consonantique ilkorine », d’après le nom de la « Première mutation consonantique germanique » définie par Grimm, parce qu’elle comporte une grande ressemblance avec ce phénomène linguistique historique et avec d’autres règles phonologiques des langues germaniques. Des développements caractéristiques des langues germaniques sont observés, comme la réduction ingvaeonique des groupes finaux nasale + fricative, ainsi que la rétention du vieux haut-allemand de la médiale /h/ < /kʷ/. La « Deuxième mutation consonantique » typique du vieux haut-allemand est aussi évoquée par le Renforcement médian de la racine qui s’appliqua aux premières étapes des langues eldarines (pas seulement en ilkorin), et par le « double » changement que le terme þah semble avoir subi ; de plus, ce mot possède un remarquable parallèle sémantique et phonologique en gotique. L’inspiration germanique évidente pour les mutations consonantiques éclaire aussi les mutations vocaliques observées. Seules des structures partielles de transformations vocaliques ont été trouvées, mais certaines d’entre elles peuvent s’apparenter à des développement germaniques typiques, comme ei > ī, ainsi que ă > ö / ō (dans certains cas), qui peuvent être connectés avec la fusion qualitative de /a/ et /o/ en pr.-germ. (Ramal, 1998).

L’évasion de Lúthien (© Anke Katrin Eissmann)

Les conséquences des transformations phonétiques qui ont été détectées ne sont pas indépendantes, et certaines doivent par conséquent avoir eu lieu avant d’autres. Certaines sonnantes qui développèrent une voyelle les précédant furent produites par la perte des voyelles finales ; les changements observés dans les mots se terminant en -ye à la période préhistorique doivent être advenus alors que cette terminaison était toujours présente ; la mutation des voyelles, qui impliquait dans certains cas un allongement, n’aurait pu s’accomplir avant que les groupes consonantiques nasaux les suivant ne soient réduits par la Mutation consonantique ilkorine ; et les exemples du v. ilk. þakl / takl en regards des dor. þacol / tacol montrent clairement que la résolution des sonnantes fut plus tardive que la Mutation consonantique ilkorine. En rassemblant tout cela, nous pouvons voir que les transformations générées par -ye furent plus anciennes que la perte des voyelles finales, tandis que cette perte et la Mutation consonantique ilkorine précédèrent certainement la résolution des sonnantes et la mutation des voyelles (ou tout au moins plus anciennes que la complétion de ces phénomènes). De plus, la Mutation consonantique ilkorine implique des développement différents qui peuvent être ordonnancés comme en linguistique historique. Seule la syncope médiane des voyelles est indépendante des autres changements dans les exemples dont nous disposons, mais à défaut de plus amples preuves, elle pourrait être liée à la perte des voyelles en position finale.

Les développements phonétiques qui ont été analysés sont assez consistants et détaillés au regard du corpus disponible. La Mutation consonantique ilkorine peut à elle seule expliquer le développement de presque toutes les occlusives primitives (qui produisirent de nouvelles occlusives sourdes et des fricatives, dénotant peut-être ce que signifie « la nature plus archaïque et grossière [des] systèmes de consonnes » de l’ilkorin) et elle révèle une coquille probable lors de l’écriture des « Noldorin Word-lists » (hób, que nous devrions probablement lire #hóþ). Et avec d’autres hypothèses sur le développement des sons restants, y compris les approximantes y et w, l’évolution consonantique de presque tous les mots a été décrite. Dans certains cas, l’analyse a révélé que les termes primitifs dont descendaient les mots ilkorins étaient différents des formes préhistoriques données pour les entrées noldorines. Les seuls mots pour lesquels l’analyse historique a échoué sont :

  • smeigē > smīg, dans lequel le g final originel a été conservé, au lieu de muter en k, comme on pourrait s’y attendre avec la mutation consonantique ilkorine. Mais noter qu’en linguistique historique, ce genre de règle phonétique a souvent des exceptions ou se combine avec d’autres phénomènes qui obscurcissent parfois ses résultats, comme c’est le cas de la combinaison de la Loi de Verner avec celle de Grimm.
  • kasla > dor. cath ou peut-être #calh. Le k- initial ne mute pas non plus, et la transformation des consonnes finales est unique dans le corpus. En outre, l’analyse de ce mot est encore compliquée par l’incertitude portant sur sa lecture.

Une question surgit au sujet des intentions de Tolkien concernant les développements phonologiques ilkorins. Voulait-il les lier avec la phonologie historique des langues germaniques, ou utilisa-t-il le modèle germanique seulement comme inspiration, sans souhaiter établir une connexion entre la fiction et l’histoire ? Bien sûr, l’ilkorin ne participait pas aux mêmes évolutions que les langues germaniques, appartenant à une famille de langues distinctes de celles des Hommes. Mais nous devrions tenir compte du fait que dans une étape précédente, Tolkien concevait que les Elfes Ilkorins apprirent aux Hommes à parler, et qu’à une période plus tardive, il écrirait toujours que les langues humaines « qui vivent encore au Nord de la Terre » étaient apparentés aux parlers des Hommes de Beleriand, jadis influencés par les langues des Elfes-Sombres et plus tard par celles des Elfes-Verts (RP, p. 207). Ainsi, il est raisonnable de penser que Tolkien utilisa les plus anciennes caractéristiques des langues germaniques (et certains éléments de familles spécifiques, comme l’ingvaeonique, le germanique occidental, le vieux norrois, le gotique et particulièrement le haut-allemand) pour faire contraster l’ilkorin avec les autres langues germaniques comme les langues du Nord s’opposent aux autres langues indo-européennes, et ainsi lui donner une « saveur » caractéristique qui en fasse un ancêtre ou un parent acceptable des langues humaines nordiques. À moins que Tolkien n’ait voulu aller plus loin, et sous-entendre que le proto-germanique était apparenté aux langues des Hommes qui commercèrent avec les Ilkorins aux Jours Anciens, et que l’évolution des langues de ces Hommes et de ces Elfes trahissait une influence réciproque.

La conception de l’ilkorin discutée ici évoluera encore au cours de la décennie suivante, comme le montre le « Lhammas » et « Les Étymologies ». Mais nous pouvons voir que l’ilkorin devint plus qu’une simple langue « mineure », quelques années après que Tolkien ait commencé à développer sa grande invention linguistique elfique, et qu’il avait plus de considération pour cette langue que ce que l’on peut en percevoir au premier abord.

Remerciements

Je souhaite exprimer ma reconnaissance à José Andrés Alonso de la Fuente, de l’Université Complutense de Madrid, dont les travaux sur les langues fragmentaires inventées par J.R.R. Tolkien ont été une source d’inspiration pour moi, et dont les idées de valeur ont contribué à enrichir cet essai (en particulier la comparaison avec la phonologie du vieux haut-allemand et l’hypothèse que cath doive se lire #calh), de même que sa bibliographie et les exemples qu’il tira de la linguistique historique. Je remercie également Arden R. Smith et Carl F. Hostetter du fond du cœur, pour m’avoir aidé à trouver le modèle germanique discuté dans la section « Développement du “y” ».

Le traducteur quant à lui voudrait exprimer sa reconnaissance à Helios de Rosario Martínez et Carl F. Hostetter pour l’avoir autorisé à traduire cet article, ainsi qu’à David Giraudeau, qui l’a relu et a grandement contribué à améliorer cette traduction par ses habituels conseils avisés.

Bibliographie

  • Gilson, Christopher et Welden, Bill. « Proto-Eldarin Vowels: A Comparative Survey », in An Introduction to Elvish, édité par Jim Allan. Bath : Bran’s Head Books, 1978, p. 107–127.
  • Krahe, Hans and Meid, Wolfgang. Germanische Sprachwissenschaft, 3 vols. Berlin : de Gruyter, 1967–1969.
  • Lass, Roger. Historical linguistics and Language Change. Cambridge : Cambridge University Press, 1997.
  • Prokosch, Edward. A Comparative Germanic Grammar. Philadelphie : Linguistic Society of America University of Pennsylvania, 1939.
  • Ramal, Paolo. « The Germanic Languages ». The Indo-European Languages, édité par Anna Giacalone Ramal and Paolo Ramal. Londres : Routledge, 1998.
  • Ringe, Donald A. From Proto-Indo-European to Proto-Germanic. Oxford : Oxford University Press, 2006.
  • Tolkien, J.R.R., édité par Christopher Gilson, Carl F. Hostetter, Patrick Wynne et Arden R. Smith. « Qenyaqetsa. The Qenya Phonology and Lexicon ». Parma Eldalamberon nº 12, 1998.
  • Tolkien, J.R.R., édité par Christopher Gilson, Bill Welden, Carl F. Hostetter et Patrick Wynne. « Early Noldorin Fragments ». Parma Eldalamberon nº 13, 2001, p. 91–165.
  • Tolkien, J.R.R., édité par Carl F. Hostetter et Bill Welden. « Early Qenya Grammar ». Parma Eldalamberon nº 14, 2003, p. 35–86.
  • Wynne, Patrick H., cité par Carl F. Hostetter dans une correspondance personnelle du 6 octobre 2008.

Voir aussi la bibliographie générale de Tengwestië.

Commentaires additionnels

Voir aussi

Sur Tolkiendil

Sur le net

1) Traduction : « Grammaire qenya première ».
2) N.d.T. : angl. Qenya Phonology.
3) Traduction : « Les Sons du qenya ».
4) Traduction : « Listes de mots noldorins », qui sont inclues dans « Early Noldorin Fragments » (« Fragments de noldorin premier »).
5) Traduction : angl. « Dictionnaire noldorin », qui est inclus dans « Early Noldorin Fragments » (« Fragments de noldorin premier »).
6) Aucun terme préhistorique n’est donné dans ND. Le q. et tel. anga, les langues les plus conservatrices, suggèrent la forme donnée dans le tableau, mais la longueur de la voyelle finale est incertaine. Puisque les voyelles finales brèves disparurent des noms qenya (cf. PE 14, p. 42), elle devait initialement avoir été longue. Mais il existe des exemples de noms qenya dans lesquels des voyelles finales brèves furent conservées, comme le q. tyuka « ruminement » < tyúka (PE 13, p. 140).
7) Marqué comme un terme doriathrin. Les éditeurs de NW notent qu’il fut « ajouté dans une écriture très peu marquée, et sa lecture est incertaine » (PE 13, p. 140). La lecture calh ne peut pas non plus être rejetée (Wynne, 2008). Voir la section Un cas douteux : le doriathrin « cath » pour une plus longue discussion à ce sujet.
8) En fait publié sous l’orthographe hób, mais la forme probablement voulue par Tolkien est #hóþ. Voir ci-dessous la section « Mutations des occlusives sourdes ».
9) Ce terme est clairement publié comme étant skantá. Mais après la forme ilkorine est écrit « de k-- ». Cette note compressée (écrite à l’extrême bord droit de la feuille, comme le notent les éditeurs) pourrait signifier qu’il vient d’une variante de la forme eldarine commençant par k-, i.e. #kanta.
10) Les éditeurs de NW commentent cette forme : « Noter que dans les formes étymologiques, *r a une prononciation résonante ou semi-vocalique, et *r: représente une variété allongée du même son. »
11) La forme qenya karko n’est pas directement apparentée aux autres mots listés ici (qui dérivent de gr:go), mais plutôt au nold. griw « tube digestif » (qui dérive de #grgu). Je l’ai néanmoins incluse ici pour mémoire.
12) La forme telerine est donnée derrière un point-virgule, avec la traduction « une plaine ». Cela peut soit signifier qu’elle vient de la même forme adjectivale préhistorique que celles des autres langues, mais s’étant développée avec une signification substantive en telerin, soit qu’elle est dérivée d’une forme substantive apparentée mais distincte.
13) La traduction « écorce » s’applique uniquement au terme ilkorin. Le q. fara signifie « fourrure, pelage », et le tel. suada « peau ».
14) La forme ilkorine est donnée comme étant ta[k], accompagnée de la note éditoriale : « La terminaison de la forme apparentée ilkorine est perdue au-delà du bord droit de la feuille. » Mais il n’y a pas de raison de penser qu’elle ait été plus longue que #tak.
15) Þacol est indiqué être une forme doriathrine, après le v. ilk. þakl. Toutes les formes de cette ligne, excepté le préh. dagla sont des émendations de celles données dans la ligne d’après.
16) Écrit avec l’article défini comme i·dael ; mais en noldorin, l’article cause une mutation douce de la consonne initiale, aussi la forme sans article #tael est apparemment sous-entendue (cf. PE 13, p. 120-121). De même, #dael dans la ligne d’après est sous-entendue dans la forme avec l’article tel qu’il est écrit : i·dhail.
17) La traduction « hache » (ici et dans la ligne suivante) s’applique uniquement aux termes doriathrins, ilkorins et noldorins. Le q. taila signifie « lame », et le tel. tagula (← dagula) est « hache lourde de bûcheron ».
18) La forme telerine fut d’abord écrite .
19) Dans son article, Roman Rausch comprend que l’ilk. þerr vient de tésare, la forme primitive du terme parent nold. teiar, plutôt que de terar (d’où provient le q. telar). En fait, tous ces mots sont donnés dans la même entrée de NWL, et il est probable que terar < tésare. Mais le préh. terar semble être plus proche de la forme ilkorine, à la fois par sa phonologie et par sa position relative dans l’entrée de NWL.
20) Des mots de cette ligne, seul le nold. tlí est apparenté de façon sûre à la forme préhistorique syncopée t’lḗpe. Toutes les autres formes sont données comme références annexes pour comparaison.
21) Comme dans la ligne d’avant, seul le nold. tlub est incontestablement apparenté au préhistorique t’lépe. L’entrée entière fut biffée (probablement pour être remplacée par la précédente). Le f de l’ilk. #þilf est seulement partiellement visible au bord de la feuille (note des éditeurs).
22) Aucun terme préhistorique n’est donné dans ND. Le q. tanka et le tel. tanca impliquent cette forme, bien que la longueur de la voyelle finale soit incertaine ; cf. note 6.
23) La traduction « vallon, coteau » s’applique uniquement au terme ilkorin. Le q. tilta signifie « pentu », le nold. tleth « incliné, pentu, penché » et le tel. tolta « penché, chancelant ».
24) N.d.T. : au sens d’endroit sauvage.
25) Le texte donne deux formes préhistoriques pour l’ilk. þah : da’a et . La première est probablement plus proche de l’origine de l’ilk. þah, bien que le mot exact dont ce dernier découle puisse être différent (voir ci-dessous dans Autres mutations consonantiques similaires au germanique). Mais cela n’affecterait pas la discussion présente au sujet des mutations vocaliques.
26) N.d.T. : il convient de noter que ei n’est pas considéré comme une diphtongue dans les langues elfiques des périodes ultérieures, ce qui pourrait contribuer à expliquer la différence d’évolution entre les primitives ei et ai si c’était également le cas ici.
27) Le gallois utilise aussi dd pour représenter une fricative dentale voisée (/ð/), et il est possible que Tolkien ait imité cette orthographe dans une certaine mesure lorsqu’il écrivit bordd ; se référer à d’autres exemples évidents d’orthographe gnomique similaire au gallois dans Tynwfiel (LT2, p. 41), ffwyg (PE 13, p. 114) et Fwyor (PE 15, p. 14), et à une discussion de la manière dont Tolkien utilisa certaines caractéristiques de l’orthographe galloise dans Hostetter (2003). Le gallois ne comporte cependant pas /ɣ/, et Tolkien n’aurait donc pu utiliser gg dans ce sens que par analogie, si c’est bien le cas.
28) Ou en -lh si la lecture correcte est #calh ; cf. note 7 et Un cas douteux : le doriathrin « cath ». Si la forme est réellement calh, cela serait le seul cas où le phonème /θ/ est écrit th et non þ. Bien que l’orthographe doriathrine diffère de l’ilkorine dans l’écriture de /k/ en suivant la convention du noldorin (ilk. k, dor. c), dans le dor. þacol, nous voyons toujours /θ/ écrit comme þ. Mais th ne devrait certainement pas être interprétée comme l’agglomérat /tx/ : cela n’aurait aucun fondement phonologique et de plus, le mot doriathrin cath avec sa signification « heaume » et prononcé [kaθ] semble être une réminiscence du gn. cathol, cathwar « heaume, protection têtière », comme les éditeurs de NW le mentionnent dans le texte.
29) E.g. dans le pr.-ind.-eur. */póros‑/ « porc » (comparer avec le lat. porcus, le grec πόρκος) > pr.-germ. */farhaz/ « porcelet, portée de cochon » > vieil anglais fearh, vieux haut-allemand farah. Et aussi le pr.-ind.-eur. */treies/ « trois » (comparer avec le lat. trēs, le grec τρεῑς, le sanscrit trayas, le lithuanien trýs) > pr.-germ. */θrīz/ > gotique þreis, vieil anglais þrī, vieux haut-allemand drî, vieux norrois þrír.
30) E.g. pr.-ind.-eur. */h1nt‑/ « dent » (comparer avec le lat. densdent-s, le grec ὀ‑δόντς) > pr.-germ. */ta‑/ > gotique tuus, vieux haut-allemand zand, mais vieil anglais þ, vieux frison th.
31) Voir les exemples historiques parallèles dans le proto-indo-européen */stéi̯ɡʰeti/ « est en train de marcher » (comparer avec le lat. ve‑stīgium « trace de pas, empreinte », le grec στείχειν « aller ») > proto-germanique */stīɡ‑/ « grimper », d’où l’angl. stair « marche d’escalier », l’all. steigen « s’élever, grimper » ; et le proto-indo-européen */oḱtṓw/ « huit » (comparer avec le lat. octō, le grec οκτώ, le sanscrit aṣṭáu) > proto-germanique */ahtōu/ > gotique ahtau, vieil anglais eahta, vieux haut-allemand ahto, anglais eight.
32) E.g. pr.-ind.-eur. */ph2tḗr/ (comparer avec le lat. pater, le grec πατήρ, le sanscrit pitár) > pr.-germ. */fadēr/ > vieil anglais fæder, vieux haut-allemand fater, vieux norrois faðer. Les spécialistes reconnaissent que la Loi de Verner s’appliquait aux résultantes de la Loi de Grimm, transformant les fricatives sourdes en voisées, qui fusionnèrent finalement avec les occlusives voisées (i.e. pr.-ind.-eur. */ph2tḗr/ > /faþḗr/ > */faðēr, */fadēr/), comme il est aussi affecté par /s/ > /z/. Si le développement ilkorin était semblable à cela, nous pourrions nous attendre à ce que l’eld. s devienne z après les syllabes inaccentuées ; mais nous n’avons pas d’exemples pour le confirmer.
33) Voir la rétention initiale dans le pr.-ind.-eur. */é‑l‑o‑s/ « roue » (comparer avec le grec κύκλος, le lat. cycl‑us) > pr.-germ. */elaz/ « roue » > vieux norrois hvél, vieil anglais hwēol. Mais le développement médial distinct dans le pr.-ind.-eur. */léi̯‑/ « laisser, quitter, partir » (comparer avec le lat. re‑linquō, le grec λείπω) > pr.-germ. */līaną/ « prêter » > gotique leihvan, vieux haut-allemand han, vieil anglais līon. Ou le post-pr.-ind.-eur. */á‑eh2/ « eau (courante) » (comparer avec le lat. aquā) > pr.germ. */aō/ > gotique ahva, vieux haut-allemand aha, vieil anglais ēa, vieux norrois â.
34) Concernant le développement des occlusives voisées en pr.-germ., voir l’exemple du pr.-ind.-eur. */h1dónt‑/ > pr.-germ. */tanþ‑/ dans la note 30. Également le pr.-ind.-eur. */leb‑/ « lèvre » (lat. labium, hittite lilipai « il/elle lèche » > pr.-germ. */lepaz/ et */lipjian‑/ > vieux haut-allemand leffur et vieil anglais lippa, respectivement. Ou le pr.-ind.-eur. */yuɡóm/ « joug » (comparer avec le lat. iugum, sanscrit yugám) > pr.-germ. */juką/ > vieil anglais ġeoc, gotique juk « joug (de bœufs), paire ».
35) Tolkien écrivit /β/ comme ƀ et indiqua dans la QP qu’il s’écrivait normalement w en phonologie du qenya ; /ð/ était écrit đ dans SQ ; /ʝ/ était j dans QP et ʒ̑ dans SQ ; mais ʒ (sans le diacritique) était normalement utilisé pour /ɣ/, comme il le fit dans QP, bien que dans SQ il ait utilisé γ pour la spirante voisée vélaire et labiovélaire. Les fricatives voisées restantes furent orthographiées au moyen de leurs symboles API actuels, bien qu’il ait marqué la qualité « palatalisée » et « labialisée » de /zʸ/ et /ɣʷ/ avec une arche, non avec un exposant, i.e. z​͡y et γ͡w respectivement. Noter qu’il y a des symboles API que Tolkien utilisa avec une valeur différente. Ainsi, l’API [ʒ] est l’occlusive voisée palato-alvéolaire, mais Tolkien l’utilisa normalement comme sa contrepartie vélaire (en moyen anglais, l’occlusive voisée vélaire est en fait orthographiée avec la lettre yoghȝ –, très similaire à ezhʒ). De même, les API [j] et [w] sont des approximantes, et quoique Tolkien les utilisa souvent exactement comme l’API, il les utilisa dans la QP pour représenter les fricatives, probablement par facilité, puisque ce texte était un dactylogramme (cf. PE 14, p. 38) et il aurait trouvé plus simple de taper ces caractères simples que d’autres combinaisons avec diacritiques, ou que d’écrire au besoin les autres symboles à la main. Je suis normalement l’orthographe de Tolkien dans cet article, mais les valeurs API sont utilisée là où il risque d’y avoir confusion.
36) Pour les valeurs phonétiques des spirantes, cf. note 35. Noter qu’aucune occlusive voisée résultante de j n’est donnée. Elle fusionna probablement avec g ; le tableau des consonnes eldarines de PE 14, p. 63, montre ʒ et j groupés ensembles. D’un autre côté, il devrait être noté que l’eld. ð n’est pas mentionné dans ce texte, probablement parce qu’il n’était pas distingué de z dans le développement phonologique du qenya, qui est la langue dont il est question. Mais ces deux phonèmes étaient peut-être renforcés différemment en ilkorin, parce que c’est cette langue qui révéla leur distinction originelle (voir au-dessus, dans Informations provenant de la Early Qenya Grammar).
37) Une alternative vraisemblable serait la fricative vélaire voisée, qui est habituellement perdue en position intervocalique dans de nombreuses langues ; comparer avec le nold. gwaist < wa‑ʒist (PE 13, p. 146), la racine qenya UƷU = Ū (PE 12, p. 96), et particulièrement le gn. gwaid « parent, relations » < gwa’ed < ŋuaʒet-, PE 11, p. 43. Incidemment, si c’était réellement le cas, nous aurions alors le premier exemple qui nous permette de discuter l’évolution des fricatives voisées en ilkorin. Mais cette proposition hypothétique est une indication trop mince pour arriver à une conclusion à ce sujet.
38) Ce parallèle n’existe qu’en gotique. La résultante du verbe pr.-ind.-eur. dérivé de */tak‑/ en pr.-germ. donnait */þag‑/ à cause de la Loi de Verner, puisque l’accent n’était pas porté par la première syllabe : pr.-ind.-eur. */takәyé‑/ > pr.-germ. */þagai‑/ (cf. vieux haut-allemand dagēt « fait silence », etc.).
39) E.g. pr.-ind.-eur. */médhyos/ « milieu » (comparer avec le sanscrit mádhyas, le lat. medius) > pr.-germ. */midjaz/ > gotique midjis, mais vieil anglais midd.
40) E.g. pr.-ind.-eur. */priya‑/ « cher, tendre » (comparer avec le sanscrit priyā́ « épouse ») > pr.-germ. */frija‑/ > vieux haut-allemand Frīa (nom de la déesse), mais germanique septentrional *frijja > vieux norrois Frigg.
41) Dans la première version de cet article, la différence d’accentuation des préh. pisye et míye n’était pas considérée, et il était assumé que y pourrait s’être transformé en #ð dans les deux cas. Additionnellement, la possible transformation de la dentale en vélaire dans migg était comparée avec le gn. feigien « pire » < faiðn (PE 13, p. 114). Mais Roman Rausch démontra dans le message nº 1068 de la liste Lambengolmor que ces mots ne présentaient probablement pas le développement proposé, et mis en évidence le développement de y généralement dépendant de l’accentuation dans les langues elfiques (comparable avec la phonologie du gallois). Cette section a été modifiée en conséquence, afin d’incorporer certaines des idées de Roman.
 
langues/langues_elfiques/ilkorin/phonologie_ilkorin_premier.txt · Dernière modification: 28/08/2013 19:01 par Elendil
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