Les pluriels noldorins dans « Les Étymologies »

 Quatre Anneaux
Bertrand Bellet — Mars 2005
traduit de l’anglais par Damien Bador
Article théorique : La maîtrise globale des écrits de J.R.R. Tolkien est nécessaire pour bien saisir la portée des articles de cette catégorie, les sujets étant analysés de façon poussée par leurs auteurs.

Introduction

Ainsi que Carl F. Hostetter et Patrick H. Wynne l’affirment dans leur avant-propos aux « Addenda and Corrigenda to the Etymologies », « “Les Étymologies” sont indubitablement la source la plus importante dont nous disposions actuellement pour comprendre l’histoire interne et les liens entre les langues elfiques de Tolkien, ainsi que leur créateur les a conçues et imaginées au cours de la rédaction du Seigneur des Anneaux. » Mais l’on sait aussi fort bien que ce document présente certaines difficultés pour l’étude du sindarin, puisqu’à cette époque, la langue tolkienienne inspirée par le gallois était encore dénommée noldorin, et conçue comme la langue natale des Noldor, développée au cours de leur exil en Terre du Milieu à partir de la langue qu’ils parlaient anciennement à Valinor, appelée vieux noldorin dans « Les Étymologies » et korolambë ou kornoldorin dans le Lhammas1). Celle-ci est à l’évidence très proche du sindarin ultérieur, mais il existe certaines différences, particulièrement pour le développement de certaines consonnes et, plus important pour nous ici, dans la manière de former le pluriel des noms. Par exemple, le mot sindarin Golodh, pl. Goelydh et – plus tard dans l’histoire de cette langue – Gelydh, pluriel de classe Golodhrim2) est déjà présent dans « Les Étymologies », mais sous la forme golodh, pl. goeleoidh, geleidh et golodhrim.

Les pluriels des noms sindarins ont naturellement attiré beaucoup d’attention – je recommande particulièrement l’article « Attested Sindarin Plurals » d’Anders Stenström, sur le site internet Mellonath Daeron, que j’ai utilisé comme modèle pour le présent essai. Les pluriels noldorins ont également été étudiés, mais principalement comme outils pour comprendre la phase ultérieure que constitue le sindarin. Je crois cependant qu’ils méritent d’être étudiés en tant que tels, de manière à mieux apprécier à quel point le noldorin et le sindarin se ressemblent et diffèrent, en particulier en ce qui concerne le fonctionnement des métaphonies, dont les traces sont utilisées comme indicateur du pluriel dans les deux langues. C’est l’objectif de cet article. De manière à délimiter précisément quelle étape de la langue tolkienienne inspirée par le gallois est concernée par cette étude, je l’ai délibérément restreinte au noldorin des « Étymologies ». La majeure partie de ce document a été publiée par Christopher Tolkien dans la Route perdue ; le reste a été présenté par Carl F. Hostetter et Patrick H. Wynne dans les « Addenda and Corrigenda to the Etymologies », dont la première partie parut en novembre 2003 dans Vinyar Tengwar nº 45 et la seconde en juillet 2004 dans Vinyar Tengwar nº 46.

Méthodologie

La liste qui suit cherche à rassembler l’ensemble des formes nominales plurielles du noldorin des « Étymologies ». « Nominales » s’entend au sens large, et comprend tant des noms que des adjectifs, puisqu’ils suivent les mêmes modèles de formation du pluriel, et forment en fait un continuum dans cette langue. Les pluriels sont triés selon leur mode de formation.

  • Pluriels par inflexion vocalique. Ils sont exclusivement marqués par des changements vocaliques.
  • Pluriels imparisyllabiques. Ils ajoutent une syllabe au pluriel, parfois avec un changement vocalique supplémentaire.
  • Pluriels de classe. Listés séparément, puisqu’ils constituent une formation différente qui s’oppose aux pluriels réguliers.
  • Autres pluriels. Diverses formations peu productives qui ne peuvent être incluses dans les catégories précédentes.

Les mots noldorins seront cités au singulier, suivi du pluriel. Il n’est pas rare que Tolkien mentionne deux formes plurielles à la suite. Cette pratique sera aussi suivie ici. J’inclus également les commentaires qu’il faisait parfois, qui sont systématiquement mis entre guillemets. Quelques formes du corpus n’apparaissent qu’incorporées à un mot composé ou soumises à mutation ; j’ai listé de tels mots sous la forme que j’estime être celle qu’ils auraient isolément, précédée du signe ٭, au côté de la forme attestée présente dans la source originale.

Pluriels par inflexion vocalique

Ils remontent à des métaphonies au cours du développement de la langue : un ancien suffixe pluriel en –i, bien attesté en vieux noldorin, déclenchait des alternances vocaliques au singulier et au pluriel des noms et adjectifs, qui devinrent des marques du pluriel par elles-mêmes lorsque la terminaison disparut du fait de la chute des voyelles finales. Ils sont de loin les plus nombreux, et il existe des preuves qu’ils restent productifs dans la langue courante et tendent à remplacer les autres formations : plusieurs formes sont dites être analogiques. Cette section est classée comme suit. Une première distinction est faite entre monosyllabes, dissyllabes et les quelques polysyllabes restants. Les mots sont triés par leurs voyelles au singulier – sauf pour le troisième groupe, très petit – et donnés dans l’ordre alphabétique.

Il existe une ambiguïté concernant le graphème oe, qui est parfois imprimé ainsi et parfois œ avec une ligature. Les corrections du Vinyar Tengwar nº 45 semblent montrer que Tolkien utilisait cette différence pour dénoter deux sons différents : oe pour une diphtongue et œ pour une monophtongue, le résultat d’un o affecté par une métaphonie, évoluant plus tard en e ; ce devait être une voyelle antérieure labialisée, possiblement mi-ouverte, puisque les o et e du sindarin le sont aussi3), quelque chose comme le ö de l’allemand öffnen ou le eu du français peuple. Malheureusement, la différence ne fut pas conservée systématiquement à l’impression. Par conséquent, je n’ai pas tenté de normaliser quoi que ce soit, et j’ai traité ensemble tous les exemples de oe et œ. Il s’agit de toute façon de la monophtongue dans tous les cas discutés plus bas – l’étymologie nous permet de le déterminer très facilement.

Monosyllabes

A E O
fang pl. ٭feng dans Enfeng4)
lalf pl. lelf5)
parf pl. perf6)
rhanc pl. rhenc [avec un ancien pl. rhengy]7)
cef pl. ceif8)
fern pl. firn9)
hent pl. hint ou henn pl. hinn10) [entrée révisée]
telch pl. tilch11)
orch pl. yrch; pluriel alternatif supprimé erch12)
orn pl. yrn; pluriel alternatif supprimé ern13)
toll pl. tyll14)
Ó Â Ê
bór « anal[ogique] » pl. býr [avec un ancien pl. berein, beren]15) Dân pl. Dein16)
mâl pl. meil ou mely17)
pân pl. pein18)
tâl pl. teil19)
cên pl. cîn [entrée supprimée]20)
hên pl. hîn21)
Ô Û AU, AW
pôd pl. pŷd22) lhûn pl. ٭lhuin dans Eredluin vs. Lhúnorodrim, Lhúndirien23) gwaun pl. guin24)
iau pl. iui25)
naug pl. nuig26)
naw pl. nui27)
rhaw pl. rhui28)
thaun pl. thuin29)
EI IE IO
feir pl. fîr30)
geil pl. gíl31)
gwein pl. gwîn32)
sein pl. sîn33)
rhien pl. rhîn34)35) hniof pl. hnyf36)37)

Dissyllabes

A - A A - E A - O
adab pl. edeb38)
adar pl. edeir, eder39)
Anfang pl. Enfeng40)
aran pl. erain41)
Balan pl. Belein, Belen42)
falas pl. feles43)
habad pl. hebeid44)
nawag pl. neweig, neweg45)
salab pl. seleb46)
talaf, pl. teleif47)
angren pl. engrin48)
dangen pl. ٭dengin dans Hauð i Ndengin49)
glamren pl. ٭glemrin dans Eredlemrin50)
gwathel pl. gwethil51)
harfen pl. herfin [écrit à l’origine harven pl. hervin]52)
lalven pl. lelvin53)
malen pl. melin54)
Afor pl. Efuir, Efyr ; version supprimée Avor pl. eveir55)
amon pl. emuin, emyn56)
annon pl. ennyn57)
Fannor en particulier dans Gurfannor, Olfannor, pl. Fennyr ou Fennuir58)
gwador pl. gwedeir59)
E - A E - E E - EI
fela pl. fili60) brethel pl. brethil61)62)
ceber pl. cebir63)
Eledh pl. Elidh64)
ereg pl. erig65)
penedh pl. penidh66)
Sethel pl. Sethil [entrée supprimée]67)
tele pl. telei68)
cebeir pl. cebir69)
I - E O - A O - O
fileg « singulier analogique » du pl. filig70)
tithen pl. tithin71)
cobar pl. ceb… [forme incomplète, entrée supprimée]72)
rhofal pl. rhofel73)
doron pl. dœrœin, deren74)
golodh pl. goeloeidh, geleidh75)
orod pl. ereid, ered76)
thoron [à côté de thôr] pl. therein77)
U - U Ú - E UI - E UI - O
curu pl. cyry78)
tulus pl. tylys79)
dúven pl. dúvin80) muinthel pl. muinthil81) muindor pluriel « analogique » muindyr82)

Autres polysyllabes

  • Alchoron pl. Elcheryn83).
  • avaron pl. everuin [supprimé]84).
  • Caleledh pl. Celelidh [lecture incertaine]85).
  • Lhoebenidh ou Lhoebelidh pl. « Elfes-verts »86) ; singulier non donné, mais le VT 45 affirme p. 26 que ces entrées étaient initialement écrites Lhebenedh et Lhebeledh, respectivement.
  • Mirion pl. Miruin87).
  • thalion pl. thelyn88).

Interprétation

Le noldorin apparaît suivre les modèles de formation du pluriel présentés ci-dessous dans les Tables 1 et 2 :

Singulier a e o â ê ó, ô û au ei ie io
Pluriel e i, ei y ei î ý, ŷ ui ui î î y, ui ?

Table 1 : Inflexion vocalique dans les monosyllabes

Singulier a e i o o < au u ú ei ui io
Pluriel – syllabe finale ei > e i œi > ei > e / ui > y ui > y y i ui > y
Pluriel – syllabe non finale e e i œ > e o y ú ui

Table 2 : Inflexion vocalique dans les polysyllabes

La variation entre ei et e pour l’inflexion en a dans les syllabes finales reflète probablement un développement diachronique. Tolkien liste parfois les deux formes, en ei puis en e, voulant probablement signifier que la première est antérieure à la seconde. Il est concevable qu’en noldorin, ei se soit tardivement monophtongué en e dans les syllabes post-toniques. La même explication vaut pour la variation entre ui et y pour l’inflexion de o dans les syllabes finales. La variation entre œ, e et œi, ei et e doit être similaire : la voyelle œ et la diphtongue œi furent d’abord délabialisées en e et ei, qui évoluèrent ensuite comme les e provenant d’autres sources. La distribution de e et ei pour l’inflexion en a et â des monosyllabes reflète probablement un conditionnement phonétique. Les a brefs infléchis en e au pluriel apparaissent devant les groupes consonantiques et les â allongés infléchis en ei au pluriel devant les consonnes isolées. Il serait intéressant de savoir si cette différence d’inflexion vocalique avait jadis existé aussi pour les syllabes finales des polysyllabes, mais ce n’est guère possible, car la structure originelle est brouillée par le changement tardif des ei post-toniques en e mentionné plus haut. On peut néanmoins remarquer qu’aucun exemple de ei en tant qu’inflexion finale de a n’apparaît devant un groupe consonantique dans notre corpus. L’inflexion de e dans les monosyllabes dépend aussi de la structure du mot. Au pluriel, le e se transforme en i devant les groupes consonantiques mais en ei devant les consonnes isolées (nous n’avons qu’un exemple pour ce dernier cas). Dans les monosyllabes dotés d’un ê long, l’inflexion donne î. On peut être surpris que cef ne suive pas la même règle que cên ou hên ; cette différence est peut-être liée à un environnement consonantique légèrement différent, mais les données dont nous disposons sont vraiment trop limitées pour trancher quoi que ce soit.

En revanche, les différents produits de l’inflexion de o et ô ne peuvent s’expliquer aussi facilement. Les monosyllabes présentent un changement régulier en y (certains signes montrent que Tolkien envisagea aussi un changement en e mais abandonna cette idée) ; lorsque le mot se termine par une consonne isolée, nous avons un ô long au singulier, un ŷ long au pluriel. Dans les syllabes finales, o donne soit œ > ei > e, soit ui > y, tandis que dans les syllabes non finales, o produit œ > e ou demeure inchangé. Ce dernier traitement peut du moins s’expliquer : il est attesté dans le mot rhofal, où le o provient d’un ancien ā – Tolkien reconstruisit la forme ancestrale *rāmalē89). Très clairement, si l’inflexion non finale transforma les o originaux en œ > e, elle laissa o < ā inchangé, probablement parce qu’il était toujours à l’étape intermédiaire ō. Nous avons aussi un exemple de l’inflexion finale de o < ā dans le mot Afor (dérivé d’*ábāro ; RP, p. 391) : il donne ui (comme dans les monosyllabes), qui devient ultérieurement y. Pourtant, une version plus ancienne de l’entrée Afor pl. Efuir, Efyr donnait eveir comme pluriel d’Avor; de plus, les deux développements s’observent à partir du o originel. À cette époque, le contraste entre les développements du o originel et de o < ā n’explique pas cette différence, du moins pas pour les étapes du noldorin que l’on trouve dans « Les Étymologies ». Il est possible qu’une explication ait jadis existé, avant que le schéma ne soit brouillé par la fusion des deux types de o et que les développements ultérieurs n’aient redistribué les deux types d’inflexion (mais aucune règle à ce sujet n’apparaît clairement). Extérieurement parlant, il est probable que Tolkien ait simplement changé d’avis au cours de la composition des « Étymologies ». Il n’est peut-être pas négligeable que l’inflexion finale du o donne habituellement y en sindarin (avec la notable exception d’ered comme pluriel d’orod « montagne », et le « gondorien » ened comme pluriel d’onod « Ent », à côté des formes régulières eryd et eryd; cf. Lettre nº 168. N.d.T. : Voir aussi le PE 17, p. 33, 42-43, 64, 83.).

Quelques mots ne suivent pas les mêmes règles :

  • aran pl. erain est un précurseur du futur modèle de pluriel qui sera employé en sindarin. Dans cette langue, ei > ai dans les syllabes finales (comparer avec erain et Ereinion « Descendant de Rois », un autre nom de Gil-galad) ; cette règle n’opère habituellement pas en noldorin. À la place, Tolkien semble avoir considéré que le changement ei > ai était caractéristique du dialecte noldorin parlé par les Fëanoriens (voir l’entrée MAG- présentée en VT 45, p. 30).
  • fela pl. fili et tele pl. telei peuvent s’expliquer par leur histoire spécifique : le premier descend de l’ancienne forme #felȝ pl. #filȝ, où ȝ (g spirantisé) était finalement vocalisé, tandis que le second pourrait venir d’une contraction vocalique ; la forme primitive donnée par Tolkien est *télesā, et nous pouvons reconstruire la forme vieil noldorine #teleha pl. #telehi. Il est possible que le h intervocalique ait disparu plus tôt au pluriel qu’au singulier (du fait de la différence de timbre vocalique), donnant d’abord #teleha pl. #telei, puis #teleh pl. #telei > tele pl. telei. Cependant, « Les Étymologies » ne sont pas cohérentes à ce sujet : il existe un cas similaire avec le terme imparisyllabique thêl pl. thelei90), mais il est contredit par pêl pl. peli91)92).

Comparaison avec le sindarin

Le schéma d’inflexion vocalique du noldorin semble assez similaire à celui du sindarin, mais il existe quelques différences. L’inflexion finale du a donne ei, qui est plus tard monophtongué en e dans les syllabes post-toniques. Il est probable qu’en sindarin, le premier développement se produisit à une étape primitive, mais que ei donna plus tard ai de façon régulière dans les syllabes finales. Pour la même raison, l’alternance ei / î apparaît sous la forme ai / î en sindarin (e.g. cair « navire »93) pl. ٭cîr dans le nom Círdan « Charpentier de navire »94)).

L’inflexion finale du o donne régulièrement y en sindarin, sans forme en œi > ei > e, sauf pour ered comme pluriel d’orod « montagne » à côté de eryd, et ened comme alternative gondorienne à enyd comme pluriel d’onod « Ent »95). Il n’est pas même certain que ce y soit conçu comme résultat d’une ancienne forme en ui (comme dans les polysyllabes noldorins), car aucune inflexion o > ui n’est explicitement attestée dans cette langue. Il semble que l’inflexion finale de au, qui donne ui en noldorin, fut modifiée pour donner oe – la diphtongue – en sindarin, car le nom Nibin-noeg des Petits-nains96) correspond à l’évidence au pluriel de naug « nain ».

Pluriels imparisyllabiques

La plupart de ces pluriels remontent aux formes dont la base possédait une consonne finale au singulier en vieux noldorin. Celles-ci finirent par disparaître, mais furent conservées devant une désinence, et cela produisit en noldorin une différence entre le singulier et le pluriel quant au nombre de syllabes97).

  • bór pl. býr, anciennement berein, beren (RP, p. 398).
  • fêr pl. ferin (RP, p. 397, 436).
  • oel pl. oelin (RP, p. 393).
  • ôl pl. elei (RP, p. 432-433).
  • pêl pl. peli (RP, p. 434 ; VT 46, p. 8).
  • thêl pl. thelei (RP, p. 450).
  • thôr, thoron pl. therein (RP, p. 451).
  • tôr pl. terein (RP, p. 453).

Trois mots possèdent des pluriels en –y qui ont une origine différente.

  • mâl pl. meil ou mely98).
  • orch pl. yrch, archaïque yrchy99) ; yrchy remplace un pluriel alternatif erch ajouté au-dessus de yrch.
  • rhanc pl. (archaïque) rhengy, habituellement rhenc100).

Ils remontent à des mots en –u dotés de pluriels en –ui en quendien primitif, qui donnèrent sing. –o / pl. -ui en vieux noldorin ; tandis que le –o final tombait, comme la plupart des autres voyelles finales, le –ui final fut conservé et monophtongué en –y (peut-être par l’intermédiaire d’un –ŷ long). Cette terminaison transforma les a précédents en e et les o en y. Le développement historique était le suivant :

  • *órku pl. #orkui > v. nold. orko pl. orkui > nold. orch pl. yrchy.
  • *smalu pl. #smalui > v. nold. malo pl. malui > nold. mâl pl. mely.
  • *ranku pl. #rankui > v. nold. ranko pl. rankui > nold. rhanc pl. rhengy.

Comme le montrent nos trois exemples, ces rares pluriels avaient tendance à être remplacés par des pluriels analogiques avec inflexion vocalique.

Il existe deux cas où une terminaison plurielle –in pourrait apparaître.

  • lhagr et lhegin; lecture incertaine, peut-être lhegrin; les deux formes sont simplement listées côte-à-côte, et il peut s’agir de doublets plutôt que d’un singulier suivi de son pluriel (RP, p. 417 ; VT 45, p. 25).
  • naugol (naugl-) pl. nauglin dans l’expression mîr na Nauglin, une alternative à Nauglavir, la « tournure idiomatique » noldorine correspondant à la forme doriathrine Nauglamîr (RP, p. 427).

Son origine n’est pas claire ; Helge Fauskanger suggère qu’il s’agit d’une généralisation de la syllabe supplémentaire de certains pluriels imparisyllabiques hérités101). Chose intéressante, une telle réanalyse est à l’origine des terminaisons plurielles galloises. Dans l’ancien scénario linguistique, une autre possibilité serait que le noldorin ait été influencé par les langues indigènes du Beleriand, car la terminaison plurielle –in est bien attestée en doriathrin et en ilkorin.

Pluriels de classe

Ils ont une signification collective et on peut les opposer aux autres types de pluriels. Ils sont construits à partir du singulier par ajout d’un suffixe : en noldorin, –iath et –rim sont attestés. Ce dernier est en fait une forme du nom rhim « foule, troupe », comme l’affirme Tolkien en RP, p. 439, de sorte que les pluriels de classe construits avec cette terminaison pourraient en fait être considérés comme des composés, ce qu’ils sont historiquement, bien que Tolkien les appelle fréquemment « pluriels ». Dans la Lettre nº 144, il affirme au sujet du sindarin que « les pluriels généraux étaient très fréquemment formés en ajoutant un mot signifiant “tribu, troupe, horde, peuple” à un nom (ou à un toponyme). »102) Il existe aussi des arguments syntactiques pour les considérer comme des pluriels en sindarin, puisqu’ils déclenchent l’accord au pluriel des adjectifs (cf. Pinnath Gelin « Crêtes Vertes » sur la carte du Seigneur des Anneaux et dans l’Appendice du Silmarillion) et des articles (cf. Tol-in-Gaurhoth« Île des Loups-garous » dans le Silmarillion, semblable au pluriel indubitable Annon-in-Gelydh « Portail des Noldor »). Il en va très probablement de même pour le noldorin.

  • Daðrin (lire #Daðrim ?) pluriel de classe de Dân (RP, p. 428)103)
  • Eledhrim pluriel de classe d’Eledh (RP, p. 402. N.d.T. : cf. PE 17, p. 141-142)
  • firiath pluriel (?) de classe de fîr [plus tard émendé : fîr « homme, mortel » fut remplacé par feir pl. fîr] (RP, p. 436 ; VT 46, p. 10)
  • giliath pluriel de classe de geil (RP, p. 405 ; VT 45, p. 15)
  • golodhrim pluriel de classe de golodh (RP, p. 430. N.d.T. : cf. PE 17, p. 141)
  • orodrim pluriel de classe d’orod (RP, p. 433)
  • Penedhrim pluriel de classe de penedh (RP, p. 416)
  • siniath pluriel de classe de sein (RP, p. 441)

Autres pluriels

  • filig pl., singulier analogique fileg ou filigod « petit oiseau » (RP, p. 436)
  • lhoth « fleur(s) » sing. lhothod [la lecture du deuxième o est incertaine] (RP, p. 421, VT 45, p. 29)

Ces noms indiquent le nombre d’une manière différente des autres. La forme de base, sans marque spécifique est en fait un collectif, à partir duquel une forme dérivée indiquant une unité – techniquement un singulatif – peut être construite au moyen d’un suffixe. Au final, il existe une opposition singulatif / collectif, qui est superficiellement comparable à l’opposition plus habituelle entre singulier et pluriel. On trouve un parallèle complet dans les langues brittoniques : le gallois a par exemple moch « porcs, groupe de porcs » vs. mochyn « un porc », ou coed « bois, groupe d’arbres » vs. coeden « un arbre ». Cette catégorie inclut notamment des objets que l’on trouve souvent en groupes ; les attestations sont trop limitées pour dire s’il en va de même en noldorin.

  • hên pl. hîn duel hent « œil » (RP, p. 412 ; VT 45, p. 22)
  • lhaw « oreilles (d’une personne) », dérivé d’un « vieux duel *lasū – d’où [le] singulier lhewig », d’abord écrit sous la forme lhaweg (RP, p. 418 ; VT 45, p. 26)

Nous voyons ici la survivance isolée en noldorin de l’ancienne catégorie du duel (toujours usité en quenya). Dans le deuxième cas, nous avons aussi une opposition duel / singulatif. Les langues brittoniques possèdent aussi quelques duels pour les parties du corps, en particulier le breton, qui possède par exemple lagad « œil » / daoulagad « une paire d’yeux » / daoulagadoù « des paires d’yeux », ou skouarn « oreille » / divskouarn « une paire d’oreilles » / divskouarnoù « des paires d’oreilles ». Cette formation est moins répandue en gallois, qui possède par exemple glin « genou » pl. gliniau duel deulin, ou dwylo, à l’origine un duel, qui est désormais employé comme pluriel de llaw « main »104).

  • feredir pl. faradrim (RP, p. 444 ; VT 46, p. 9)

Feredir est clairement #farad-dir « chasse-homme » avec inflexion vocalique – laquelle suggère incidemment que les composés de ce genre doivent être anciens. La forme non infléchie du premier élément se voit au pluriel. Dans ce composé, nous observons une supplétion : dîr « homme », utilisé comme terminaison agentive avec une voyelle abrégée105), est remplacé par rhim « foule, troupe »106) au pluriel. Cette formation est similaire aux pluriels de classe. On peut observer un parallèle intéressant en allemand, qui comporte une série de noms composés désignant des occupations pour lesquels le second élément est Mann « homme » au singulier et Leute « gens » au pluriel : Kaufmann « commerçant » pl. Kaufleute, Fachmann « spécialiste » pl. Fachleute, Seemann « marin » pl. Seeleute, etc.

Bibliographie

  • Ball, Martin J. & Fife, James (éd.). The Celtic Languages. Londres, New York : Routledge, 1993. xi, 682 p. Routledge Language Family Descriptions. ISBN 0-415-28080-X.
  • Bellet, Bertrand. « N. Dân, pl. Dein, Daðrin… or *Daðrim? », message nº 743 sur la liste de diffusion Lambengolmor, 20 septembre 2004. Réponse par David Kiltz dans le message nº 745, 21 septembre 2004.
  • Hostetter, Carl F. & Patrick H. Wynne. « Addenda and Corrigenda to the Etymologies — Part One ». Publié dans Vinyar Tengwar nº 45, novembre 2003.
  • Hostetter, Carl F. & Patrick H. Wynne. « Addenda and Corrigenda to the Etymologies — Part Two ». Publié dans Vinyar Tengwar nº 46, juillet 2004.

Voir aussi la Bibliographie générale de Tengwestië.

Voir aussi

Sur Tolkiendil

Sur le net

1) RP, p. 201
2) Silm., App., entrée golodh ; WJ, p. 364. N.d.T. : Aussi en PE 17, p. 141
3) cf. SdA, App. E ; The Road Goes Ever On, p. 71
4) RP, p. 444
5) , 53) RP, p. 391
6) , 18) RP, p. 434
7) , 73) , 89) , 100) RP, p. 437
8) RP, p. 411
9) , 30) , 60) , 70) RP, p. 436
10) , 21) RP, p. 412
11) , 51) , 68) , 81) , 90) RP, p. 450
12) RP, p. 433 ; VT 46, p. 7. N.d.T. : cf. PE 17, p. 47, 51
13) RP, p. 433 ; VT 46, p. 7. N.d.T. : cf. PE 17, p. 50-51
14) , 59) , 71) , 82) RP, p. 453
15) RP, p. 398 ; VT 45, p. 7
16) , 49) RP, p. 428
17) , 36) , 54) , 98) RP, p. 443
19) , 34) , 38) , 47) RP, p. 447
20) , 69) VT 45, p. 20
22) LRW, p. 382 ; N.d.T. : La traduction française donne la forme fautive **pǽd au pluriel ; cf. RP, p. 437.
23) RP, p. 421
24) RP, p. 457
25) RP, p. 460 ; VT 46, p. 22
26) RP, p. 427 ; VT 45, p. 37
27) RP, p. 432
28) RP, p. 438
29) , 77) RP, p. 451
31) RP, p. 405 ; VT 45, p. 15. N.d.T. : cf. PE 17, p. 152
32) RP, p. 459
33) , 46) RP, p. 441
35) En fait, les deux formes sont juste listées à côté l’une de l’autre, et pourraient aussi être des doublets.
37) Cette entrée donne « hniof (pl. hnyf) et hnuif. » Cette dernière forme est apparemment une variante, mais il n’est pas clair s’il s’agit d’un singulier ou d’un pluriel.
39) RP, p. 393
40) RP, p. 392, 444
41) RP, p. 407. N.d.T. : cf. PE 17, p. 40
42) RP, p. 394
43) RP, p. 435
44) RP, p. 442
45) RP, p. 427
48) RP, p. 392
50) RP, p. 405, 417
52) , 72) VT 45, p. 23
55) RP, p. 391 ; VT 45, p. 5
56) RP, p. 392. N.d.T. : cf. PE 17, p. 121.
57) RP, p. 391. N.d.T. : cf. PE 17, p. 40
58) RP, p. 443-444 ; VT 46, p. 15
61) RP, p. 429
62) En RP, p. 397 et p. 436 brethil est implicitement supposé être au singulier. N.d.T. : On retrouve d’ailleurs la même interprétation en sindarin dans le PE 17, p. 23.
63) RP, p. 411 ; VT 45, p. 20
64) RP, p. 402. N.d.T. : cf. PE 17, p. 142
65) RP, p. 402
66) RP, p. 416
67) VT 46, p. 13
74) RP, p. 400 ; VT 45, p. 11
75) RP, p. 430
76) RP, p. 433. N.d.T. : cf. PE 17, p. 33, 64
78) RP, p. 415 ; VT 45, p. 24
79) RP, p. 455
80) RP, p. 429 ; VT 45, p. 38
83) RP, p. 393, 417
84) VT 45, p. 5
85) VT 45, p. 19
86) RP, p. 418
87) RP, p. 425
88) RP, p. 445
91) RP, p. 434 ; VT 46, p. 8
92) Helge Kåre Fauskanger discute cela en détail dans son article « Sindarin – the Noble Tongue », section « Expanded plurals ».
93) cf. SdA, App. A, note de bas de page ; PM, p. 371
94) cf. UT, Index
95) Lettre nº 168. N.d.T. : Voir aussi le PE 17, p. 33, 42-43, 64, 83.
96) UT, p. 148 n. 16, Index
97) J’ai développé ce point dans l’article « Noms imparisyllabiques en sindarin », dont la version originale se trouve sur The Noble Tongue – I-lam Arth.
99) RP, p. 433 ; VT 46, p. 7. N.d.T. : cf. PE 17, p. 47, 51
102) Version originale : « the general plurals were very frequently made by adding to a name (or a place-name) some word meaning ‘tribe, host, horde, people’. »
103) L’entrée donne « N[oldorin] Dân, pl. Dein, Daðrin ». Le n de ce dernier est dans le manuscrit. J’ai tendance à penser qu’il s’agit d’une erreur d’inattention pour #Daðrim, un pluriel de classe en –rim fréquent pour les ethnonymes (cf. Eledhrim, golodhrim, Penedhrim mentionnés ci-dessus), d’autant plus que ce type de présentation singulier — pluriel — pluriel de classe n’est pas unique dans le document. Tolkien fait allusion au changement sindarinnr > ðr (dhr) dans l’App. E du SdA, section « Consonnes : DH », aussi attesté ailleurs dans « Les Étymologies » : considérer par exemple les formes noldorines odhron et odhril, dérivées de la racine ONO- (RP, p. 433). Toutefois, on ne peut pas entièrement exclure qu’il s’agisse d’un type rare de pluriel, qui devrait alors être classé parmi les imparisyllabiques, près des formes en –in. Voir les messages nº 743 (20 sept. 2004) et 745 (21 sept. 2004) sur la liste de diffusion Lambengolmor.
104) Ball et Fife, The Celtic Languages (1993), p. 310, 365.
105) cf. RP, p. 399-400
106) RP, p. 439
 
langues/langues_elfiques/noldorin/pluriels_noldorins_etymologies.txt · Dernière modification: 07/12/2013 09:20 par Elendil
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