L’elfique primitif : Phonologie basique

Trois Anneaux
Helge Kåre Fauskanger
traduit de l’anglais par Damien Bador
Article théoriqueArticles théoriques : La maîtrise globale des écrits de J.R.R. Tolkien est nécessaire pour bien saisir la portée des articles de cette catégorie, les sujets étant analysés de façon poussée par leurs auteurs.

Plan de l’article :
L’elfique primitif :
là où tout a commencé

Les sons

Les voyelles (monophtongues) du quendien primitif étaient les a, e, i, o, u longs et courts. Les voyelles longues sont habituellement marquées d’un macron par Tolkien ; nous utiliserons ici un accent circonflexe à la place : â, ê, î, ô, û. Comme noté ci-dessus, les fréquentes voyelles finales longues sont très caractéristiques de l’elfique primitif. (Cependant, les voyelles finales sont parfois – mais pas toujours – abrégées si le terme figure comme élément final d’un mot composé ; comparer tûrô « seigneur » avec -turo dans Spanturo « seigneur des nuages » ; voir aussi WJ, p. 403 pour khînâ « enfant » devenant -khîna. La terminaison plurielle reste toujours longue, cependant : kala-kwendî « Calaquendi ».) Les diphtongues primitives étaient apparemment ai, au, ei, eu, iu, oi, #ou, ui (#ou n’est pas explicitement mentionné dans un mot primitif « reconstruit » par Tolkien, mais il est sous-entendu qu’il a existé, quoique il semble s’être confondu très tôt avec au). Cf. le quenya nausë « imagination » ; la racine est dite être NOWO, la syllabe initiale de ce mot devait donc avoir été #now- = #nou- à l’origine.) Des combinaisons comme âi peuvent soit avoir été considérée comme des « longues diphtongues » soit comme â suivi de i (deux syllabes distinctes) ; nous ne pouvons savoir avec précision ce que Tolkien avait décidé. Dans le VT 39 (p. 11), Tolkien affirme que « l’eldarin (et probablement le quendien primitif) montrait une préférence marquée pour les diphtongues se terminant en i. »

Concernant les consonnes, une table intéressante, « Les consonnes quendiennes originelles », a été publiée dans le VT 46, p. 28. Tolkien y présente le système consonantique complet comme une grille organisant les consonnes en trois « séries » : la série en p, la série en t et la série en k.

  • Il y a d’abord les trois « Occlusives sourdes » qui donnent leur nom à leur série respective : p, t et k.
  • Tolkien lista ensuite les « Occlusives sourdes aspirées » correspondantes, ph, th et kh. Cela correspond à p, t et k suivies par un son semblable à h, un peu comme dans les termes anglais uphold, outhouse et elkhorn. (On peut en déduire que les p, t et k « normaux » de l’elfique primitif n’étaient aspirés dans aucune position, comme en français ou en russe ; en anglais, ces consonnes sont aspirées en position initiale devant une voyelle, quoique la plupart des locuteurs n’en soient guère conscients.) Noter que les ph, th et kh quendiens étaient perçus comme des consonnes unitaires, et non pas analysés comme des agglomérats p + h, etc. ; dans le VT 46 (p. 28), Tolkien utilise en fait les lettres grecques simples phi [φ], thêta [θ] et khi [χ] pour les désigner. Ces lettres grecques dénotaient originellement des aspirées, qui ne devinrent que plus tard des spirantes (par ex., ph = f, th, comme dans l’anglais think, et kh comme le « ch » de l’allemand – un développement similaire des aspirées en spirantes s’observe aussi lorsque l’on compare l’elfique primitif aux langues elfiques ultérieures, le quenya et le sindarin).
  • Ensuite sont listées les occlusives voisées b, d et g (les équivalents voisés de p, t et k). En-dessous de ces consonnes voisées, Tolkien mentionna les « groupes occlusifs nasalisés » mb, nd et ng, les listant entre crochets. Il n’est pas tout à fait clair si ceux-ci doivent être considérés comme des consonnes unitaires, des versions nasalisées de b, d et g ou comme les lettres b, d et g avec un élément nasal distinct introduit devant eux. Le fait que Tolkien appelle ces combinaisons des « groupes » (et donc des groupes consonantiques ?) suggère probablement que cette dernière interprétation est correcte.
  • Viennent ensuite les « Sonantes nasales » à proprement parler : m dans la série en p, n dans la série en t, et ñ dans la série en k (si nous utilisons le symbole ñ pour « ng » comme dans l’anglais ring, ainsi que Tolkien le fait souvent). Incidemment, le « groupe occlusif nasal » ng susmentionné serait à proprement parler ñg.
  • Finalement, Tolkien lista des « Sonantes orales, ou spirantes voisées faibles ». Il s’agit de la semi-voyelle w dans la série en p, des sons latéraux / vibrants l et r dans la série en t, et de la semi-voyelle j (= « y » anglais comme dans you) de la série en k. Avec j, Tolkien lista aussi 3, la contrepartie spirante de g (comme le gh orquien).

Tolkien ajouta : « Le son spirantal sourd s se trouvait en-dehors du système tripartite [c’est-à-dire des séries en p-, t- et k-]. Dans une certaine mesure, il appartenait à la série en t-. »1) Il fit aussi remarquer que ce s avait une « variété » voisée z, mais qu’il s’agissait d’un allophone de s plutôt qu’un phonème indépendant. Les formes primaires réellement attestées suggèrent que z apparaît principalement là où s vient en contact avec un d qui le suit, comme dans la « racine » MIZD (RP, p. 425, comparer avec la racine apparemment apparentée MISK, listée sur la même page). EZDÊ doit être considérée comme une forme eldarine commune, à la lumière de ce que dit Tolkien en WJ, p. 403.

Nous notons qu’en ignorant la sibilante s, la langue primitive n’avait pas d’autre spirante que 3, de plus ce son est souvent réinterprété en h par Tolkien (en RP, p. 408, le radical originel donnant le quenya ho « depuis » est dit être , tandis qu’en WJ (p. 368), le radical correspondant est donné comme étant HO). Puisque nous avons affaire à une forme reconstruite de l’elfique, la qualité exacte de ce son est de peu d’importance.

Fingon (© Jenny Dolfen)

Concernant la semi-voyelle j, un détail orthographique doit être gardé en mémoire : lorsqu’il édita « Les Étymologies » en vue de leur publication, Christopher Tolkien changea J en Y, e.g. KUY, DYEL là où son père avait en fait écrit KUJ, DJEL (voir RP, p. 389). Cela découlait de bonnes intentions, puisque de nombreux locuteurs de l’anglais auraient pu interpréter incorrectement la lettre J, pensant qu’elle se référait au son « dzh » de l’anglais. Nous garderons cette orthographe révisée lorsque nous nous référerons aux radicaux basiques listés dans « Les Étymologies » (en majuscules), mais dans les autres cas, nous restaurerons désormais l’orthographe utilisée par Tolkien dans « Les Étymologies », i.e. njadrô au lieu de nyadrô (par conséquent, le lecteur ne devrait pas être troublé si njadrô est dérivé du radical NYAD, puisque les lettres j et y représentent le même son dans tous les cas). Dans l’essai « Quendi and Eldar », où se trouvent de nombreuses formes reconstruites, Tolkien utilisa aussi j plutôt que y, et Christopher Tolkien y laissa inchangée l’écriture de son père lorsqu’il édita cet essai en vue de le publier. Nous utilisons aussi j dans les mots primitifs là où il semble que Tolkien utilisa la lettre y, afin d’avoir une orthographe unifiée. – Certains supposent que la plupart du temps, j et w ne sont pas censés être des semi-voyelles indépendantes, mais indiquent simplement que la consonne précédente est palatalisée ou labialisée, respectivement. S’il en est ainsi, ces sons palatalisés et labialisés pourraient être comptés comme des phonèmes indépendants en quendien primitif ; pourtant, leur absence de la table des consonnes primitives en VT 46 (p. 28) pourrait indiquer que nous avons réellement affaire à des groupes consonantiques se terminant en j et w.

Dans « Les Étymologies », Tolkien changea w en v dans quelques cas, les radicaux WAY, WEY devenant VAY, VEY. Cela signifie-t-il qu’il envisagea d’introduire v comme son primitif, distinct de b ou w ? Le son v ne s’intègre pas bien à la phonologie attestée : comme noté ci-dessus, le quendien primitif ne possède virtuellement aucune spirante, si nous exceptons la sibiliante s ; même la spirante 3 est souvent réinterprétée sous la forme h. Peut-être qu’avoir v comme phonème distinct en quendien primitif était juste une idée éphémère ; il ne figure pas dans la table du VT 46, p. 28.

Agglomérats initiaux

Le principal groupe d’agglomérats initiaux commence par s : sj-, sk-, skj-, skw-, sl-, sm-, sn-, sp-, sr-, st-, sw-. Certains groupes consonantiques initiaux peuvent simplement être considérés comme des occlusives nasalisées : mb, nd, ñg. Dans la « Grammaire gnomique »2), Tolkien parle déjà de « mots commençant par des explosives nasalisées nd, mb, ng (une classe assez nombreuses à l’origine) »3). Comme noté ci-dessus, nous ne savons pas exactement si celles-ci doivent être considérées comme des consonnes nasalisées unitaires ou comme des agglomérats composés d’une nasale + une autre consonne.

Un certain nombre d’agglomérats se terminent par l’une des deux semi-voyelles :

  • En J : dj, gj, kj, khj, ndj, ñgj, nj, tj (et sj, skj déjà mentionnés).
  • En W : gw, ñgw, kw (et skw, sw, déjà mentionnés).

Il semblerait qu’avant la Séparation, kw ait déjà fusionné en un son labio-vélaire simple, q, qui resta ainsi en quenya (mais prit plus tard l’orthographe qu), tandis qu’il devint très tôt p dans le dialecte des Teleri – conservé ainsi en sindarin et chez les Teleri d’Aman. Certains interpréteraient dès le départ kw comme une labio-vélaire simple plutôt qu’un groupe consonantique. (Le premier « proto-elfin » de Tolkien – datant de 1915 – inclut des radicaux comme QORO ; voir LT1, p. 264. Ici, le Q joue bien le rôle d’un son labio-vélaire. Voir aussi ereqa dans le Lexique). Comme mentioné précédemment, certains considéreraient en effet plusieurs des « agglomérats » initiaux constitués d’une consonne simple + -w ou -j comme une simple méthode pratique pour écrire les séries labialisées et palatalisées des consonnes ; s’il c’était le cas, il ne s’agirait plus vraiment d’agglomérats. Pourtant, l’absence de pareilles consonnes dans la table du VT 46, p. 28, pourrait indiquer qu’il n’en est pas ainsi. SD (p. 419) mentionne un mot primitif avec un hj initial (ou hy, comme il est en fait orthographié). Est-ce un véritable agglomérat h + j ou simplement hy, comme en quenya, un son unitaire semblable au ich-Laut allemand ?

Accentuation

Dans « Les Étymologies », bon nombre de mots primitifs reconstruits comportent un accent qui marque apparemment la syllabe accentuée (nous utilisons ici les italiques au lieu d’une marque d’accentuation). La plupart des mots sont marqués comme étant accentués sur la première syllabe : abarô (abaro), alâkô, ba, balâre, Ba, banjâ, bata (ba), belek, belekâ, berja, boron-, b’ras-sê, orku, pheren, telesâ, ûbanô (voir le Lexique pour la signification de ces termes). D’autres mots sont apparemment accentués sur l’avant-dernière syllabe : bara, ontâro, bere, moro, turumbê. D’autres mots encore sont accentués sur la syllabe finale : barasâ, barjâ, barnâ, battâ, khalnâ, tambâ. De par ces exemples, il est clair qu’en elfique primitif, l’accentuation n’était pas déterminée par la forme du mot (comme c’est généralement le cas en quenya et sindarin). Les mots belekâ, bere et barasâ ont le même nombre de syllabes et exactement la même distribution de consonnes et de voyelles (longues et brèves), mais il ne sont pas accentués sur la même syllabe. Il ne semble pas y avoir de méthode assurée pour prédire quelle syllabe reçoit l’accent en elfique primitif ; il nous faut prendre Tolkien au mot pour cette question. Certains radicaux des « Étymologies », comme MORÓK, sont marqués d’un accent pour indiquer quelle syllabe est accentuée – et cela se reflète dans le mot dérivé moro. Le radical MORÓK se trouve simplement être accentué sur le second o, et c’est tout.

On peut remarquer qu’il n’y a pas de lien entre l’accentuation et la longueur vocalique. On pourrait penser que les fréquentes voyelles longues étaient accentuées, mais une telle règle ne semble pas attestée. Dans alâkô, la seule voyelle brève est également celle qui est accentuée. Contrairement à l’auteur de ces lignes, les Elfes primitifs ne trouvaient apparemment pas difficile de prononcer des voyelles longues complètement inaccentuées.

Possibles contraintes phonologiques

Pour autant qu’on puisse en juger, la plus ancienne forme d’elfique avait peu de contraintes phonologiques, en particulier si on la compare aux phonologies bien mieux définies (et par conséquent plus restrictives) du quenya et du sindarin.

À l’époque la plus ancienne, il se pourrait que tous les mots aient dû se terminer par une voyelle : nous avons cité le VT 39, p. 6 [cf. Histoire de l’elfique primitif], où Tolkien affirme qu’en quenya « toutes les consonnes finales avaient probablement perdu une voyelle, si les lointaines origines quendiennes étaient prises en considération »4). Pourtant, comme nous l’avons aussi indiqué précédemment, quelques-unes des formes « reconstruites » par Tolkien se terminent bien par des consonnes. Peut-être ces formes ne sont-elles pas censées refléter la période la plus ancienne.

Alors qu’il ne semble y avoir aucune corrélation entre la longueur vocalique et l’accentuation, il se pourrait que les voyelles longues ne puissent être présentes devant un groupe consonantique. L’occurrence de deux voyelles longues à la suite (hiatus) pourrait aussi être impossible. D’après le VT 47 (p. 35), décrivant la situation en eldarin commun, la semi-voyelle w ne pouvait être présente avant la voyelle correspondante u, et de même y (= j) ne pouvait pas être présente devant i.

Tandis que la langue primitive autorisait les agglomérats initiaux mb-, nd-, ñg-, les combinaisons sourdes correspondantes mp-, nt-, ñk- ne pouvaient apparemment pas apparaître en début de mot. Ainsi, comme élaboration de la racine TAM nous trouvons NDAM plutôt que #NTAM, une forme apparemment impossible5).

Voir aussi

Sur Tolkiendil

Sur le net

1) Version originale : « Outside the tripartite system [sc. the p-, t-, and k-series] was the one voiceless spirantal sound s. To some extent it belonged to the t-series. »
2) Version originale : « Gnomish Grammar ».
3) PE 11, p. 7
4) Version originale : « all final consonants had probably lost a vowel, if remote Quendian origins were considered »
5) RP, p. 428, 448
 
langues/langues_elfiques/quendien_primitif/elfique_primitif_phonologie_basique.txt · Dernière modification: 28/08/2013 22:28 par Elendil
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