L’elfique primitif : Le radical et ses modifications

Quatre Anneaux
Helge Kåre Fauskanger
traduit de l’anglais par Damien Bador
Article de synthèseArticles de synthèse : Ces articles permettent d’avoir une vue d’ensemble du thème traité mais ils nécessitent une bonne connaissance des principales œuvres de J.R.R. Tolkien.

Introduction

Lorsque nous avons affaire à l’elfique primitif, le concept de radical, racine ou base doit être clairement compris. Dans le « Qenya Lexicon » de 1915, Tolkien affirmait déjà que « les racines […] ne sont pas du tout des mots usités, mais servent d’élucidation aux mots groupés ensemble et de connexion entre eux »1). La racine ou le radical est un squelette quelque peu abstrait contenant une signification de base ; au cours du processus de dérivation, ce squelette est habillé afin de produire des mots véritables développant sa signification. Par exemple, l’idée générale de jeunesse est apparemment contenue dans le radical NETH- — Tolkien écrivit simplement « jeune » pour suggérer sa signification — mais cela ne veut pas dire que le mot pour « jeune » était neth en elfique primitif. NETH- est juste la base des vrais mots comme nēthē « jeunesse » ou neth-rā « jeune » (d’où le quenya nésë, nessa). « Les Étymologies » sont pour l’essentiel une liste de radicaux de ce type suivis par certains des vrais mots qu’ils donnèrent dans diverses langues. (Cependant, certaines des têtes d’entrées des Étym. semblent être des mots complets en elles-mêmes, comme RAMBĀ- « mur » ou TINKŌ- « métal ».) La vaste majorité des mots de l’elfique primitif sont composés d’un radical combiné à une terminaison ; ces terminaisons sont explorées en détail ci-dessous.

« Mon père écrivit longuement à propos de la théorie de la sundokarme ou “structure des bases” », nous informe Christopher Tolkien2). Cependant, peu de choses est disponible en plus de son propre résumé des idées de son père3) : « Très brièvement en effet, la “base” consonantique quendienne ou sundo était caractérisée par une “voyelle déterminante” ou sundóma : ainsi le sundo KAT possédait une sundóma médiane “A”, et TALAT voyait sa sundóma répétée. Dans les formes dérivées, la sundóma pouvait être placée devant la première consonne, e.g. ATALAT »4). Il semblerait donc que la « base » soit composée des consonnes (comme K-T dans KAT) et d’une « voyelle déterminante » (dans ce cas A), qui peut se déplacer et être redoublée — mais puisqu’elle doit être présente quelque part, la structure des bases quendienne n’est pas un système « sémitique » avec des racines purement consonantiques, comme en khuzdul. Cela ressemble plus au système adûnaïque : des racines consonantiques qui sont associées avec une certaine « Voyelle Caractéristique » qui peut être insérée à divers endroit, mais doit être présente dans tous les mots dérivés — sans quoi des radicaux dotés des mêmes consonnes seraient impossibles à distinguer.

Le système qui finit par se cristalliser à Cuiviénen comprenait une « structure des bases » avec une préférence pour des radicaux « de la forme X-X(-), avec une consonne médiane fixée […] comme *Dele, *Heke, *Tele, *Kala, *Nuku, *Ruku, etc. Un grand nombre de radicaux monosyllabiques (avec uniquement une consonne ou un groupe consonantique initial) apparaissent toujours dans les langues elfiques ; et beaucoup des radicaux dissyllabiques doivent avoir été créés par élaboration de ceux-ci »5). Lorsque Tolkien parle de « la forme X-X(-) », il veut évidemment dire « consonne-voyelle-consonne(-voyelle) ». Habituellement, la première et la deuxième voyelles sont identiques ; en effet, il ne semble pas importer que les radicaux pour, mettons, « suivre » et « lécher » soient donnés sous la forme KHILI et LABA6) ou simplement KHIL- et LAB-, comme dans « Les Étymologies »7). De manière similaire, le radical pour « déverser » est donné tant sous la forme ULU-8) que UL9). De même, des radicaux comme ceux que Tolkien lista en tant qu’exemples — *Dele, *Heke, etc. — pourraient probablement aussi bien être donnés comme DEL-, #HEK-, etc. (DEL- se trouve effectivement en WJ, p. 363). Ce dernier système semble être employé dans « Les Étymologies » (noter que les Étym. ont KAL- tandis que WJ, p. 392, donne *Kala-) ; le radical ULU- au lieu de UL est l’une des rares exceptions. Dans les Étym., les voyelles radicales suffixées pourraient avoir été laissées de côté juste pour économiser de l’espace. Mais lorsque Tolkien mentionne les radicaux « monosyllabiques » en WJ, p. 393, il semble se référer aux radicaux où aucune consonne ne suit la première voyelle (comme KWE, NĀ-), de sorte que celle-ci ne peut être suffixée.

Edhellond (© John Howe)

Tandis que dans WJ (p. 392), Tolkien parle d’un « grand nombre » de radicaux monosyllabiques de ce type, ils sont relativement rares dans notre corpus. Sur la même page de WJ, Tolkien spécule qu’un radical KWE, se référant au langage parlé, ait pu exister à l’étape la plus primitive, mais fut plus tard étendu en KWENE et KWETE, étant ainsi adapté au système qui avait évolué entre-temps. Dans « Les Étymologies », la plupart des radicaux listés consistent en trois éléments : une consonne ou un groupe consonantique initial, une voyelle et une consonne suivant la voyelle (e.g. BAL-, SPAN-). Dans certains cas, il n’y a pas de consonne initiale (e.g. EL-), mais il existe très peu de radicaux d’une syllabe qui sont dépourvus de la consonne finale, comme NĀ- « être » (RP, p. 426 s.v. 2-). Comme noté ci-dessus, ces derniers semblent être le type de radicaux que Tolkien appelle « monosyllabiques » en WJ, p. 392 (et non des radicaux comme KWEN, EL-, DEL10), qui peuvent aisément être changés en radicaux polysyllabiques par suffixation de la voyelle radicale : KWENE, ELE, DELE11)). Sur les plus de six cents radicaux listés dans « Les Étymologies », moins de trente possèdent cette structure « monosyllabique » et plusieurs d’entre eux ne sont pas des radicaux de verbes, noms ou adjectifs, mais de prépositions, particules, préfixes et autres. (Certains radicaux se terminaient originellement par une consonne gutturale représentée par Ȝ, mais la perdirent et virent leur voyelle allongée par compensation : DOȜ > DÔ- et manifestement TAȜ- > TĀ-. Peut-être que des radicaux comme THĒ-, THŪ- ou devraient être compris comme les formes ultérieures de #THEȜ, #THUȜ, #YOȜ, qui ne sont pas donnés.) En accord avec cela, Tolkien affirma que « la vue ultérieure [des Maîtres du Savoir de Terre du Milieu] était qu’en fait les “radicaux complets” (désignant par là les radicaux de noms-adjectifs ou de verbes) étaient en réalité rarement voire jamais monoconsonantiques à la fin du développement commun du quendien primitif »12). « Monoconsonantique » est un meilleur terme pour ce genre de radicaux que « monosyllabique ».

Plan de l’article :
L’elfique primitif :
là où tout a commencé

Le radical pour « mordre » est un bon exemple montrant comment un radical peut être modifié afin de former une base pour de nouveaux mots. Pas moins de quatre variantes sont trouvées dans « Les Étymologies ». Il y a d’abord NAK-, apparemment la forme la plus basique, avec la simple signification « mordre ». Le radical NDAK- « abattre » doit évidemment se comprendre comme une forme renforcée de NAK-, le renforcement de la consonne initiale symbolisant l’intensification du sens. Une autre variante de NAK- préfixe la voyelle radicale pour former ÁNAK-, un radical donnant des mots pour « mâchoire », la partie du corps utilisée pour mordre (quenya anca, sindarin anc, tous deux dérivés d’un an-kā́ primitif, venant à son tour de ÁNAK- ; voir NAK-). Une quatrième variante possible est NAYKA- avec un Y infixé (et suffixation de la voyelle radicale) ; cela est appelé une « élaboration » de NAK-. Ce radical « élaboré » semble basiquement signifier « #mordant », d’où « #douloureux » ; il donne des mots comme le quenya naicë, sindarin naeg « peine (aiguë) ». Nous allons maintenant examiner de plus près les différentes manières de manipuler un radical.

Voyelle radicale préfixée

Dans l’entrée I des « Étymologies », Tolkien explique que i est un « préfixe intensif où i est la voyelle de base ». Il mentionne ITHIL « Lune » comme exemple ; celui-ci est dérivé du radical (ou « base ») THIL- « briller argent » (voir SIL-). INDIS- « mariée » comme nom de la déesse Nessa vient de NDIS- « femme » ; la variante avec voyelle préfixée i-ndise est appelée une « forme intensive ». Voir aussi WJ, p. 28, où le quenya et sindarin estel « espoir » est dit être un dérivé avec voyelle radicale préfixée du radical STEL « demeurer ferme ».

Dans bon nombre de cas, les versions d’un radical avec voyelle préfixée sont donnés comme des entrées séparées dans « Les Étymologies ». Parfois, l’accent se déplace sur la nouvelle première syllabe ; parfois la voyelle radicale originelle conserne l’accent. ÁLAK- « se précipitant » est dérivé de LAK2- « rapide ». ÁNAK- « mâchoire » de NAK- « mordre » a été été mentionné. ANÁR- « soleil » est dit être un dérivé de NAR1- « flamme, feu ». (Dans l’Appendice du Silmarillion, entrée nár, Christopher Tolkien mentionne (a)nar comme étant « la même ancienne racine » qui donna des mots pour le feu et le soleil.) AYAN- « saint » est dérivé de YAN-, de signification similaire. ELED- « aller, partir, quitter » est lié à LED- « aller, s’aventurer, voyager ». ÉNED- « centre » vient de NÉD-, de signification similaire. ERÉD-, donnant des mots pour « germe » est dérivé de RED- « disperser, semer ». ÓLOS- « rêve » est connecté à LOS- « sommeil ». ORÓM-, le radical qui selon « Les Étymologies » est la source du nom du Vala Oromë, vient de ROM- « bruit fort, sonnerie de cor » (mais Tolkien rejeta plus tard cela comme étant une étymologie populaire elfique). Il a été suggéré que ÓROK-, le radical auquel remontent les mots elfiques pour Orque, est lié à ROK-, le radical pour « cheval ». Bien que cela puisse sembler sémantiquement ténu, ROK- pourrait à l’origine avoir fait référence à la monture du « sombre Cavalier sur son cheval sauvage » qui persécuta les Elfes à Cuiviénen, à l’évidence un serviteur de Morgoth13). C’est pourquoi le radical renforcé ÓROK- pourrait être employé pour d’autres créatures maléfiques. (Cependant, Tolkien semble avoir abandonné cette idée et décidé de dériver à la place les mots elfiques pour « Orque » du radical RUKU ; voir WJ, p. 389.) Les radicaux négatifs GŪ-, MŪ- ont des variantes avec préfixation UGU-, UMU-. Un peu plus complexes sont les dérivations d’AKLA-R- « brillance » à partir de KAL- « briller » et d’OKTĀ- « guerre » à partir de KOT- « s’efforcer, se quereller » ; comme d’habitude, les voyelles radicales sont ici préfixées, mais elles disparaissent en outre de leur position normale, et d’autres terminaisons sont introduites. Parmi d’autres exemples de mots où la voyelle radicale est ôtée de sa place normale entre la première et la deuxième consonne du radical pour être préfixée, se trouvent esdē « repos » de SED « se reposer » (voir WJ, p. 403), an-kā́ « mâchoire » de NAK- « mordre », susmentionné, et #ostō « forteresse », dérivé du radical SOTO- « abriter, défendre » (voir WJ, p. 414 pour ce dernier). Voir aussi la formation agentive #edlō de DEL, DELE « marcher, aller, procéder, voyager » — mais aussi #edelō avec la voyelle radicale de DEL intacte. En WJ, p. 363, Tolkien dit que le mot #edlō présente une « perte de la sundóma » (voyelle radicale) et il en va manifestement ainsi de mots comme esdē, #ostō et an-kā́. Le radical RUKU est dit avoir des variantes uruk- et urk(u). Il est peut-être impossible que des radicaux monosyllabiques comme KWA (en rapport avec la complétion) apparaissent sans voyelle radicale à sa place normale, mais elle peut toujours être préfixée, comme dans le dérivé #akwā (selon WJ, p. 415, « une extension ou intensification de *kwa, utilisée adverbialement » — quenya aqua « pleinement, complètement, tout à fait, entièrement »).

Infixation en A

Dans certains cas, une nouvelle voyelle A est insérée dans un radical, changeant les voyelles radicales i et u en diphtongues ai et au. Le radical SLIW- « maladif » donne l’adjectif slaiwā « maladif, malade, souffrant » (contraster avec un autre dérivé, slīwē « maladie », qui ne présente pas d’infixation). L’infixation de a se voit aussi dans le mot taun « ? colline », dérivé de TUN- (voir MINI-). Du radical MIL-IK- « #avidité » est dérivé Mailikō, un nom de Melkor. Parmi encore d’autres exemples des « Étymologies » se trouvent thausā « nauséabond », de THUS-, et taurā « puissant », de TUR-. En WJ, p. 337, Tolkien dérive maikā « aigu, pénétrant, s’enfonçant profondément » du radical mik « percer ». À côté, le mot quenya nauta « lié », dérivé de NUT-, pointe vers une forme primitive #nautā (non donnée) ; de même, le sindarin glaer (glær) « long lai », dérivé de GLIR-, doit descendre de #glairē (cf. quenya lairë). Dans l’essai « Quendi & Eldar », #naukā « mal formé, #court » est dérivé du radical NUKU « rabougri », ce qui est appelé une « formation adjectivale »14). Noter que maikā, #naukā, slaiwā, taurā sont aussi des adjectifs. L’infixation en a se trouve aussi pour le nom abstrait khaimē « habitude », dérivé de KHIM- « adhérer » (qui donne aussi l’adjectif khīmā « collant » sans infixation en a — comme s’il fallait se garder d’être trop prédictible !) En outre, l’une des « formes anciennes » du radical RUKU (en rapport avec la « peur », source des mots elfiques pour Orque) est dit être rauk-15). En utilisant des exemples en quenya, Tolkien expliqua que les mots formés par infixation en a « étaient surtout “intensifs”, comme dans rauko “créature très terrible” (*RUK), taura “très puissant, vaste, de force ou taille démesurée” (*TUR). Certains étaient “continuatifs”, comme pour Vaire “Toujours-tissant” (*WIR) »16). — Savoir si l’infixation en a produisit jamais les diphtongues ae et ao à partir des e et o simples, de même que ce processus produisit ai et au à partir de i et u était matière à débat. Fëanor considérait que de telles formes avaient effectivement existé en quendien primitif, mais comme mentionné ci-dessus, les maîtres du savoir plus modernes étaient « penchaient cependant vers l’opinion que ces a͡e, a͡o n’étaient pas des développements très primitifs, mais comparativement tardifs et dus à l’analogie avec ai : i et au : u. »17).

Infixation en I / Y

Cela semble être plus rare qu’une infixation en A. Il est affirmé que le radical NAYKA- « #douloureux » pourrait être une « élaboration » de NAK- « mordre » ; NAYKA- donne des mots quenyarins en naic-. Le radical WAIWA- « souffler » est apparemment une variante avec infixation en i de WAWA-, qui à son tour semble être une forme redoublée de WĀ-. Dans le VT 39, p. 11, Tolkien indique que les formations « désidératives » présentent souvent une infixation en i ; voir plus loin.

Infixation nasale

Des radicaux pouvaient être modifiés par infixation d’une nasale devant la deuxième consonne du radical, m devant b et p et n ailleurs (sauf peut-être ñ devant w, voir plus bas). Ainsi, le radical DAT- « chuter » possède une variante avec infixation nasale DANT-. LAK1- « hirondelle » devient LANK-, donnant des mot pour la « gorge ». L’une des « anciennes formes » du radical RUKU présente une infixation nasale : runk-18).

L’infixation nasale n’est pas inhabituelle dans les mots dérivés. Par exemple, *TUG- donne tungā « tendu, serré, étroit » et ronyō « limier, chien de chasse » vient du radical ROY- « poursuivre » (RP, p. 440 s.v. ROY1-). Dans certains cas, il est difficile de dire si des formes avec une infixation nasale apparente sont en fait dues à une métathèse ultérieure. Le quenya sambë « chambre » est dit descendre d’un stabnē, stambē primitif. Ce dernier semblerait représenter une forme avec infixation nasale du radical STAB-, mais la formulation de Tolkien peut vouloir dire que la forme la plus ancienne était stabnē, simplement dérivé de STAB- par ajout d’une terminaison et que l’agglomérat bn subit plus tard une métathèse et devint #nb > mb. Alternativement, Tolkien pourrait avoir voulu signifier qu’il était impossible de dire si la forme ancestrale du quenya sambë était stabnē ou stambē. Une autre forme double similaire se trouve sous SYAD- : syadnō, syandō « fendoir » = épée. Quoi qu’il en soit, le radical PAT- donne tant patnā « vaste » que la forme avec infixation nasale pantā « ouvert », des mots qui étaient apparemment déjà distincts à l’origine, aussi semble-t-il que l’infixation nasale avait également lieu dans la langue primitive. Il existe un exemple d’infixation en ñ devant w : liñwi « poisson », dérivé du radical LIW-.

Renforcement, fortification, affermissement, enrichissement

Ce sont les termes utilisés par Tolkien pour certains changements que subissent parfois les radicaux. Par exemple, RUKU apparaît aussi en tant que « radical renforcé » gruk-19) ; dans ce cas, le « renforcement » consiste en une préfixation de g-. Un préfixe s se voit dans s-rot- « creuser sous terre, excaver, forer un tunnel », par comparaison avec le radical simple rot (PM, p. 365 ; en WJ, p. 414, groto est apparemment une variante avec g préfixé). (D’après le VT 39, p. 11, les maîtres du savoir plus modernes estimaient que le renforcement originel de r en position initiale était dr plutôt que gr ; ce dernier aurait été modelé sur la fréquente variation l / gl.) Fëanor est dit (dans le VT 39, p. 9) avoir cité des exemples de renforcement initial impliquant « les liens entre les initiales st- et s- ou t-, gl- et l-, ky- et kw- et k- ». Un autre « enrichissement initial fréquent »20), qui impressionna particulièrement Fëanor, est le changement de b, d et g en plosives nasalisées mb, nd et ñg. Cela pourrait s’appeler préfixation nasale, la version en tête de mot de l’infixation nasale discutée plus haut. Cependant, le n initial, comme d, peut être renforcé en nd et m peut de même devenir mb (des changements qui figurent aussi au milieu des mots, voir ci-dessus). Peut-être le ñ initial pouvait-il être renforcé en ñg (pas d’exemple). En RP, p. 431, le radical ÑGYŌ-, ÑGYON- « petit-fils, descendant » est suggéré être apparenté à , YON- « fils », suggérant que Y- peut être renforcé en ÑGY-.

Le radical DORO « desséché, dur, ne cédant pas » donne le q. pr. #ndorē « terre sèche » par enrichissement initial d > nd21). Le radical NDER- « marié » est dit être une « forme renforcée de der »22), c’est-à-dire du radical DER- « homme ». NDUL-, donnant des mots signifiant « sombre, foncé, obscur », vient de DUL- « cacher, dissimuler ». MBAD- « contrainte, prison, destin, enfer » est un renforcement de BAD- « juger ». MBUD-, le radical qui donne des mots pour « nez », vient de BUD- « dépasser, saillir ». MBAR- « demeurer, habiter » est dit être apparenté à BAR-, quoique la façon dont ils sont sémantiquement reliés ne soit pas claire (la probable signification originelle de BAR- est donnée : « élever »). Concernant le renforcement N > ND et M > MB, il y a le radical NDIS- « ? épousée », dit être un « renforcement » de NIS- « femme »23). Le radical NDŪ- « descendre, couler » vient de NŪ̆-, apparemment un radical prépositionnel donnant des mots comme « bas » et « sous ». Nous avons déjà mentionné NAK- « mordre » > NDAK- « abattre, tuer ». Le radical MASAG- « pétrir » est lié avec MBAS-, de signification similaire ; ils sont probablement tous deux des élaboration d’une racine plus simple, #MAS. (Noter cependant, qu’il existe de nombreux radicaux avec MB ou ND initial qui ne correspondant à aucun radical en B- / M- ou en D- / N-. Dans de tels cas, il nous faut supposer que l’occlusive nasalisée est « originelle ».)

Porte d’Angband (© John Howe)

Des changement similaires pouvaient aussi avoir lieu au milieu des mots. Kwende « elfe » est dérivé du radical KWENE par « fortification primitive du n médian > nd »24). Voir aussi certains mots des « Étymologies », comme tundu « colline, tumulus », dérivé de TUN-. Le verbe quenya tamba- « toquer, continuer à frapper » vs. le verbe plus simple tam- « taper » indique qu’une fortification m > mb est advenue (radical TAM-). Tolkien expliqua que Lindā « Linda, Elfe teler » est dérivé du radical primitif *LIN par « affermissement du N médian et adjectival »25). L’eldarin commun elda, « une formation adjectivale “liée ou en rapport avec les étoiles” », semblerait être dérivée suivant le même schéma et contient une fortification médiale l > ld (radical EL-, ELE) ; celle-ci n’est pas observée initialement.

Au milieu des mots, la « médiane » pouvait aussi être doublée : #grottā « une large excavation » est une forme « intensive »26) de #grotā « excavation »27). Concernant le radical pour « cheval », ROKO, il est dit qu’il s’agit en fait d’une « ancienne forme simple du radical, que l’on trouve dans certains composés et noms composés, quoique la forme normale du mot indépendant “cheval” ait eu la forme fortifiée rokko »28). Comme nous le constatons, rokko est « fortifié » par doublement de la consonne médiane de ROKO. Le mot battā́ « piétiner », avec « consonne médiale allongée dans une formation fréquentative »29), nous procure un exemple d’un radical verbal « fortifié » : le radical de base BAT- signifie « cheminer » et le radical renforcé symbolise la répétition de l’action par allongement de la consonne médiane. Pour ce changement sémantique, comparer avec le quenya tam- « taper » vs. tamba- « toquer, continuer à frapper » mentionné ci-dessus.

Extension

Certains radicaux possèdent des formes spéciales, « étendues », formées par suffixation de la voyelle radicale (comme pour DELE, comparée à DEL — en quenya, cela s’appelle ómataina30) ou « extension vocalique ») et ajout d’une consonne finale, habituellement n, k, t ou s. Dans « Les Étymologies », le radical BORÓN- est dit être une extension de BOR- « endurer » (lorsqu’il est accentué sur la seconde syllabe, c’est une forme verbale du radical nominal bóron-). Une extension similaire comportant un n final nous est fournie par le radical EL-, ELE, donnant l’eldarin commun elen « étoile » (dit représenter une « base étendue » en WJ, p. 360 ; comparer avec le vieux sindarin toron « frère », dérivé de TOR- ; voir aussi les paires PHER- / PHÉREN- « hêtre » et THOR- / THÓRON- « aigle »).

Parmi les « formes anciennes » du radical RUKU (en rapport avec la peur), se trouvent rukus et rukut31). Les radicaux étendus avec ómataina suivie de t pourraient-ils être ce que Tolkien nomme « les radicaux dits en kalat » en WJ, p. 39232) ? Kalat ressemble à une forme étendue de KAL-, le radical en rapport avec la « lumière ». Dans ce cas, un autre exemple encore pourrait être le radical ÓROT- « hauteur, montagne », qui est apparemment étendu à partir du radical plus basique ORO- « vers le haut ; s’élever ; haut ». Nous voyons ici comment la forme étendue développe la signification du radical de base (les autres exemples de radicaux étendus sont glosés séparément). Les formes à radicaux doubles des « Étymologies », comme LEP- / LEPET « doigt » ou ESE- / ESET- « nom » semblent représenter le même phénomène. Arat- est un exemple certain, qui est appelé « une forme étendue du radical ara- “noble” » en PM, p. 363. Comme le radical NĀ- « être » donne le quenya nat « chose », cela pourrait témoigner d’une extension en t similaire.

Certaines extensions sont possibles avec un -k final, comme OTOK « sept », dérivé d’OT-. Peut-être que NÁYAK- « douleur » est lié avec NAY- « (se) lamenter », tandis que KIRIK- (d’où vient le quenya circa « faucille ») est indubitablement une extension de KIR- « couper, fendre » (pas défini dans « Les Étymologies », mais voir kir- dans l’Appendice du Silmarillion ; voir aussi KIRÍS- « coupure » — une autre forme étendue). LEPEK est présenté comme extension de LEP- « cinq » (aussi LEPEN). Voir en outre MIL-IK- « #avidité », évidemment une extension d’un radical simple #MIL (d’où vient le quenya mailë par infixation en a).

Les extensions impliquant un -s final (cf. rukus et KIRÍS- ci-dessus) comprennent OT- / OTOS « sept » (aussi OTOK, déjà mentionné), THEL- / THELES- « sœur », TER- / TERES- « percer », PHAL- / PHÁLAS- « écume » (plus la variante SPAL- / SPALAS-) ; voir aussi KHYEL(ES)- « verre ». Le radical NIS- « femme » est dit être « élaboré à partie de INI » (voir NDIS-) ; peut-être NIS- devrait-il plutôt être dérivé du radical simple NĪ- « femme », dont INI- doit être une version avec préfixation vocalique. (Pour l’abréviation de la voyelle radicale longue dans la version avec voyelle préfixée, comparer avec les radicaux négatifs GŪ- vs. UGU- et MŪ- vs.UMU-.) Tolkien spécule que THUS- « ? nauséabond » serait apparenté à (étendu à partir de ?) THŪ- « haleter, souffler ». Ces derniers exemples indiquent que les radicaux « monosyllabiques » (radicaux sans consonne finale ou « médiale ») peuvent être étendus par ajout direct de la consonne finale -n, -t, -s après la voyelle radicale originelle ; la voyelle ne peut être redoublée à la fin, parce qu’il n’y a pas de consonne à laquelle elle pourrait être suffixée. (Mais la voyelle radicale peut apparemment être redoublée derrière la nouvelle consonne après que celle-ci ait été ajoutée ; voir la référence de Tolkien au radical « *KWE, dont *KWENE et *KWETE étaient des élaborations » ; WJ, p. 392.)

Tour d’Elwing (© John Howe)

Noter qu’il existe certains radicaux qui semblent être polysyllabiques dès le départ. Par exemple, pour des raisons sémantiques, KYELEK- « rapide, agile » peut difficilement être une forme étendue de KYEL- « arriver au bout ». Il convient de remarquer que Tolkien utilise parfois le terme « radical étendu » pour se référer aussi aux radicaux avec une voyelle radicale préfixée (voir ci-dessus), lorsque la voyelle est toujours présente dans sa position normale.

Concernant l’utilisation de la sundóma (voyelle radicale) dans de tels radicaux triconsonantiques, Tolkien nota que « plus de deux insertions de la sundóma n’étaient pas nécessaires dans le système eldarin commun »33) (nous voyons par conséquent deux A dans palat-, palan- en tant qu’extensions de PAL- ; VT 47, p. 8). Cependant, la première sundóma suivant la consonne initiale pouvait être « omise et remplacée par une sundóma extraite initialement, auquel cas la vocalisation était ap’lata »34). Ici, le indique la place de la voyelle radicale « omise » ; il ne s’agit pas d’une perte phonétique. Dans le VT 47, p. 13, Tolkien cite aussi l’exemple aklara (la forme primitive sous-tendant le quenya alcar et le sindarin aglar « gloire, splendeur ») ; c’est donc ak’lara, une forme retravaillée du radical triconsonantique KALAR-, forme étendue de la racine simple KAL-, en rapport avec la lumière.

Différentiation

Comme noté plus haut, les formes longues des radicaux possédant une voyelle finale utilisent habituellement une simple répétition de la voyelle radicale : DEL > DELE, KAL- > KALA, etc. Mais il existe de rares cas où une autre voyelle finale, -U, apparaît. Dans WJ, p. 411, Tolkien mentionne un radical TELE « clôre, fermer, arriver au bout » et ajoute que « cela était possiblement distinct de *tel-u “toiturer, couronner un bâtiment” […] Mais *telu pourrait simplement être une forme différenciée de *TELE, puisque le toit était le dernier travail d’un bâtiment. »35) Il semblerait que cette variante, ou radical « différencié » puisse être créé par modification de la voyelle finale.

À l’exception de TELU, nous n’avons essentiellement que des preuves indirectes de l’existence de tels radicaux. Le radical KEL- « aller, courir (en particulier pour l’eau) » a clairement une forme plus longue KELU. (L’Index des Contes et légendes inachevés36) mentionne en fait une racine kelu- « s’écouler rapidement » à l’entrée Celos.) La forme longue apparaît dans le quenya celumë « courant, flot » (mais pas dans celma « détroit »). Le mot ilkorin pour « rivière », celon, est dérivé de ce qui semble être une forme étendue en -n : « kelu + n », d’où #kelun37). Un cas similaire semble être le quenya cotumo « ennemi », dérivé de KOT-, KOTH : le u médian doit bien venir de quelque part. Il existe également quelques radicaux quenyarins en -u, comme nicu- « avoir froid, froid (pour le temps) »38) ou hlapu- « voler ou s’écouler dans le vent »39). Mais la manière dont ceux-là sont apparentés aux radicaux « différenciés » comme TELU, s’ils le sont seulement, est loin d’être claire. Une espèce de nouvel indice est apparu dans le VT 46, p. 8 : « Pour les suffixes en -u-, fréquents en q[uenya] après el, al, voir structure q. : cf. kelu, telu, smalu, etc. »40) Si la « structure q. » se réfère à un essai rédigé spécifique, il n’a pas encore été publié. Smalu apparaît dans « Les Étymologies » (entrée SMAL-), comme un mot signifiant « pollen, poudre jaune ». Peut-être devrons-nous simplement attendre la publication de l’essai que Tolkien écrivit sur la « structure q. »…

Variation

Il semble y avoir certaines variations entre consonnes similaires, comme T / TH / D et aussi entre TH et S. Dans « Les Étymologies », il existe manifestement une connexion (confirmée par une des propres références croisées de Tolkien) entre les radicaux PAT-, en rapport avec l’ouverture, et PATH-, donnant des mots comme le « noldorin » pathw « espace de niveau » (sindarin classique #pathu). Il est aussi suggéré (en RP, p. 451) que THIN-, donnant des mots pour « gris » pourrait être une variante de TIN- « émettre de fins rayons (argentés, pâles) ». De même, il existe clairement un lien entre les radicaux DAL- « plat », LAD- « #vaste » et LAT- « être ouvert ». Les radicaux SIL-, THIL- « briller » sont dits être des variantes, et une variation similaire S / TH se voit dans les paires GOS- / GOTH- « épouvante » et KHIS- / KHITH- « brume, brouillard ». La variation SP / PH se voit dans SPAL- / SPALAS-, alternative de PHAL- / PHÁLAS- « écume ». KAR- « fabriquer, faire » semble avoir une variante KYAR- « causer » et sous le radical KEL- « aller, courir », nous trouvons des références vers KYEL- « arriver au bout, s’épuiser » et KWEL- « pâlir, disparaître, se flétrir ». La variation entre les différentes semi-voyelles (Y / W) que l’on voit dans la paire KYEL- / KWEL- se trouve aussi dans KHAW- comparé à KAY- « s’allonger » ; dans « Les Étymologies », KHAW- est égalé à ce dernier radical. Cela montre aussi un exemple de variation K / KH ; voir également RIK(H)- « secousse, soubresaut, mouvement soudain ». Sous TAM- « toquer » se trouve une référence à NDAM- « marteler, battre » ; celui-là semble présenter à la fois un « enrichissement initial » avec nasale préfixée et variation T / D. L’elfique primitif n’autorisait clairement pas #NT comme combinaison initiale, de sorte qu’elle dû se transformer en ND à la place. Ce principe pourrait aussi expliquer le second élément du nom Moringotto41), dit être la forme quenya du nom Morgoth, le Noir Ennemi : si la partie en -ngotto suggère une forme primitive #ñgottō « ennemi », ce mot pourrait se référer au radical KOT-, KOTH « s’efforcer, se quereller » en supposant que l’« enrichissement initial » de K soit #ÑG- plutôt que ? ÑK-. L’« enrichissement initial » serait de même #MB- plutôt que ? MP-, quoique nous ne disposions d’aucun exemple.

La variation P/T se trouve dans les radicaux PIK- et TIK- ; il sont tous deux en rapport avec la petitesse. Sous TIK-, Tolkien ajouta une référence croisée vers PIK-. La variation entre T et D se voit dans la paire TING-, DING-, mais puisque ces mots sont simplement onomatopéiques, une telle variation est logique. Selon WJ (p. 363), il y avait « certaines preuves » qu’une variation entre D et L avait lieu en quendien primitif, « un exemple notable étant de / le en tant qu’éléments pronominaux de la 2e personne »42) En quendien primitif tardif, la combinaison GL apparut comme variation initiale de L43). La variation entre voyelles différentes est bien plus rare, mais Tolkien compare hypothétiquement BEL- « fort » au radical BAL- (d’où vient bálā « Puissance, dieu, Vala ») et sous NAT- « lacer, tisser, attacher », Tolkien ajouta une référence croisée vers NUT- « attacher, lier ».

Voir aussi

Sur Tolkiendil

Sur le net

1) Version originale : « roots […] are not words in use at all, but serve as an elucidation of the words grouped together and a connection between them » ; LT1, p. 246
2) RP, p. 383-384
3) N.d.T. : La publication du PE 18 a changé cela et une grande quantité d’informations à ce sujet est désormais publiée.
4) WJ, p. 319
5) Version originale : « the pattern X-X(-), with a fixed medial consonant […] such as *Dele, *Heke, *Tele, *Kala, *Kiri, *Nuku, *Ruku, etc. A large number of monosyllabic stems (with only an initial consonant or consonant group) still appear in the Eldarin tongues; and many of the dissyllabic stems must have been made by elaboration of these » ; WJ, p. 392
6) WJ, p. 387, 416
7) RP, p. 413, 417
8) RP, p. 455
9) WJ, p. 400
10) WJ, p. 361-363
11) , 24) WJ, p. 360
12) Version originale : « the later view [of the Loremasters in Middle-earth] was that in fact “full stems” (meaning noun-adjective or verb stems) were actually by the end of the common development of primitive Quendian seldom if ever monoconsonantal » ; VT 39, p. 11
13) Silm., chap. 3
14) , 20) , 21) WJ, p. 413
15) , 18) , 19) , 26) , 31) WJ, p. 415
16) Version originale : « were mostly “intensive”, as in rauko “very terrible creature” (*RUK); taura “very mighty, vast, of unmeasured might or size” (*TUR). Some were “continuative”, as in Vaire “Ever-weaving” (*WIR) » ; VT 39, p. 10
17) Version originale : « inclined to the opinion that this a͡e, a͡o were not primitive developments, but comparatively late and due to the analogy of ai : i, and au : u » ; VT 39, p. 10
22) RP, p. 426
23) RP, p. 428
25) WJ, p. 382
27) WJ, p. 414
28) Version originale : « older simpler form of the stem, found in some compounds and compound names, though the normal form of the independent word “horse” had the fortified form rokko » ; WJ, p. 407
29) RP, p. 396
30) N.d.T. : Le terme que Tolkien a le plus utilisé, y compris dans ses textes les plus tardifs, est en fait ómataima, mais l’on conservera ici le choix de vocabulaire de Fauskanger.
32) N.d.T. : Tolkien désigne en fait par là tous les radicaux de type « ∛ canta » dotés d’une ómataima et d’une vocalisation normale ; cf. PE 18, p. 86-87.
33) Version originale : « more than two insertions of the sundóma were not necessary in the Common Eldarin system »
34) Version originale : « omitted and replaced by an extruded sundóma initially, in which case the vocalizing was ap’lata » ; VT 47, p. 13
35) Version originale : « this was possibly distinct from *tel-u “roof in, put the crown on a building” […] But *telu may be simply a differentiated form of *TELE, since the roof was the final work of a building. »
36) N.d.T. : Qui est malheureusement absent de la traduction française.
37) RP, p. 411
38) WJ, p. 417
39) MC, p. 223
40) Version originale : « On -u- suffix frequent in Q[uenya] after el, al, see Q structure: cf. kelu, telu, smalu, etc. »
41) MR, p. 194
42) Version originale : « a notable example being de/le as pronominal elements in the 2nd person »
43) WJ, p. 411, cf. VT 39, p. 11
 
langues/langues_elfiques/quendien_primitif/elfique_primitif_radical.txt · Dernière modification: 28/08/2013 22:37 par Elendil
Partager sur
Nous suivre sur
https://www.facebook.com/Tolkiendil https://www.twitter.com/TolkiendilFR https://plus.google.com/+Tolkiendil http://www.youtube.com/user/AssoTolkiendil
Tolkiendil - http://www.tolkiendil.com - Tous droits réservés © 1996-2017