Le poème Markirya

 Quatre Anneaux
Helge Kåre Fauskanger
traduit de l’anglais par Julien Mansencal1)
Articles théoriques : La maîtrise globale des écrits de J.R.R. Tolkien est nécessaire pour bien saisir la portée des articles de cette catégorie, les sujets étant analysés de façon poussée par leurs auteurs.

Ce poème est décrit par Christopher Tolkien comme étant « l’un des principaux textes en quenya »2), et il s’agit en effet du plus long texte en quenya mature connu à ce jour. La version finale du poème est en réalité une traduction. Les premières versions furent rédigées au début des années 1930, alors que Tolkien tâtonnait encore au sujet de la structure exacte du « qenya » (comme il l’écrivait à l’époque) et révisait visiblement les terminaisons grammaticales chaque semaine. Ces textes en « qenya »3), ne seront pas d’une grande aide pour les personnes intéressées par le quenya de l’époque du Seigneur des Anneaux. Heureusement, Tolkien produisit, à une date nettement ultérieure, une version du poème en quenya mature, y joignant même un glossaire4). Dans les faits, il s’agit d’une traduction du « qenya » expérimental des années 30 en quenya mature, le quenya tel que l’envisageait Tolkien après une vie passée à le raffiner — car la dernière version du poème semble dater de la dernière décennie de sa vie. Il s’agit d’une source très importante, qui nous fournit notamment de nombreux exemples sur l’emploi des participes.

La première version du poème est intitulé Oilima Markirya « La Dernière Arche »5). La version révisée tardive n’a pas de titre. Oilima « dernière » n’est peut-être pas un terme valide en quenya mature (le texte final donne métima là où l’original donnait oilima), mais Markirya « arche » est clairement valide ; il signifierait littéralement « navire-maison » (cf. Eldamar « Demeure des Elfes »). Je ferai référence à ce poème en l’appelant « le poème Markirya ».

J’ai régularisé l’orthographe en suivant le système employé dans le Seigneur des Anneaux : cela a consisté à modifier les k en c et à ajouter un tréma sur tous les e en fin de polysyllabes, sauf lorsque le tréma était déjà présent dans le texte publié (pour les mots se terminant en -ië). J’ai numéroté les vers pour faciliter les références du commentaire au texte original. La traduction de Tolkien6) est intercalée entre les vers.

Premier couplet

  • 1) Men cenuva fánë cirya
    • Qui verra un vaisseau blanc
  • 2) métima hrestallo círa,
    • quitter les derniers rivages,
  • 3) i fairi nécë
    • les pâles fantômes
  • 4) ringa súmaryassë
    • en son sein froid
  • 5) ve maiwi yaimië ?
    • telles des mouettes qui gémissent ?

1. Le tout premier mot, men « qui », doit être une mauvaise lecture de man (toujours l’écriture difficile de Tolkien !). Man apparaît non seulement dans Namárië, mais également à cinq autres reprises dans le présent poème. cenuva « verra », radical cen- + terminaison du futur -uva. fánë « blanc » (mais on trouve fána dans la strophe suivante, peut-être plus correct — voir plus bas). cirya « navire, vaisseau ».

2. métima « dernier », hrestallo « depuis (les) rivages », c’est-à-dire hresta « rivages » + terminaison ablative -llo « depuis ». círa « naviguer, faire voile », signification de base « #couper », ici « couper ou traverser vivement la mer ». Cf. cirya « navire », comparé par Christopher Tolkien à l’anglais cutter dans l’appendice du Silmarillion, entrée kir-. Le mot círa pourrait être une sorte de « radical duratif », avec une voyelle de base allongée et la terminaison -a (ce mot serait également possible au présent : « #coupe, navigue ». Le sens littéral de ces vers n’est donc pas « qui verra un vaisseau blanc quitter les derniers rivages », mais « #qui verra un vaisseau blanc faire voile depuis (les) derniers rivages ? ».

3. i « les », fairi « fantômes », pluriel de fairë « fantôme, esprit désincarné, lorsqu’il apparaît comme une forme blanche »7), nécë pl. (s’accordant avec fairi) de l’adjectif néca « vague, indistinct, difficile à percevoir »8).

4. ringa « froid » (« Les Étymologies » donnent ringë à l’entrée RINGI), súmaryassë « en son sein », d’où « en son sein froid ». Súmaryassë est súma « cavité creuse, sein » + la terminaison possessive -rya « son, sa » + la terminaison locative -ssë « dans ».

5. ve « comme, tel », maiwi « mouettes », pl. de maiwë « mouette », yaimië pl. (s’accordant avec maiwi) de l’adjectif yaimëa « gémissant », adjectif dérivé de yaimë « gémissement ».

Deuxième couplet

  • 6) Man tiruva fána cirya,
    • Qui remarquera un vaisseau blanc,
  • 7) wilwarin wilwa,
    • léger comme un papillon,
  • 8) ëar-celumessen
    • dans la mer qui roule
  • 9) rámainen elvië
    • sur des ailes comme des étoiles,
  • 10) ëar falastala,
    • la mer qui enfle,
  • 11) winga hlápula
    • l’écume qui souffle,
  • 12) rámar sisílala,
    • les voiles qui brillent,
  • 13) cálë fifírula ?
    • la lumière qui s’évanouit ?

6. man « qui », tiruva « remarquera, observera », c’est-à-dire le radical tir- « observer » avec la terminaison du futur -uva, comme cenuva « verra » au vers 1. fána « blanc » — alors que le premier couplet donne fáne ! Le glossaire de Tolkien publié dans M&C donne également fáne, tandis que le radical SPAN des « Étymologies »9) donnait tout d’abord fanya « nuage » ; puis Tolkien raya « nuage » et ajouta fána à fanya, « avec les significations “blanc” et “nuage”, mais il est difficile de dire comment elles doivent être appliquées » (Christopher Tolkien). D’autres sources donnent fanya « nuage (blanc) », et il semble donc que fána soit le mot qui veuille dire « blanc ». Puisqu’on a visiblement lu men au lieu de man dans le premier vers, il est possible que fáne ait également lu erronément au lieu de fána à deux reprises, dans le texte lui-même et dans le glossaire. (Pourquoi un homme capable de produire des calligraphies splendides ne pouvait-il avoir une écriture plus lisible dans la vie de tous les jours ?) cirya « navire, vaisseau ».

7. wilwarin « papillon », wilwa « papillonnant ». Tolkien a traduit ce vers par « léger comme un papillon », mais littéralement le navire est comparé à « (un) papillon papillonnant ».

8. ëar-celumessen mot composé de ëar « mer » et celumessen, de celumë « courant, marée » avec la terminaison locative plurielle -ssen : donc littéralement « #dans les courants marins », ou bien en suivant la traduction de Tolkien : « dans la mer qui roule ».

9. rámainen est ráma « aile » + la terminaison instrumentale plurielle -inen « par, avec », donc « par / avec des ailes », ici évidemment en parlant des voiles du navire. elvië pl. (s’accordant avec « ailes ») de l’adjectif elvëa « tel des étoiles ». Tolkien traduit par « sur des ailes comme des étoiles », mais littéralement le quenya signifie « avec (= en employant) des ailes comme des étoiles », puisqu’il s’agit d’une forme instrumentale (« sur des ailes » serait littéralement le locatif #rámassen, non attesté).

10. ëar « mer », falastala « écumant », participe de falasta- « écumer » ; -la est la terminaison du participe présent, correspondant à l’anglais -ing (mais si -ing sert également à former des noms verbaux, -la ne sert qu’à former des participes adjectivaux). Ce poème comprend de nombreux exemples de la terminaison -la10).

11. winga « écume, embruns ». hlápula participe d’une base verbale hlapu- « voler ou flotter au vent », avec la même terminaison -la que dans falastala ci-dessus. Notez que lorsque cette terminaison est ajoutée à un radical où la voyelle accentuée n’est pas suivie d’un groupe consonantique (comme le st de falasta-), la voyelle est allongée : a > á dans hlapu- > hlápula (voir aussi pícala plus bas).

12. rámar « ailes », pl. nominatif de ráma « aile ». sisílala « brillant », participe de sisíla-, dit à son tour être la forme « fréquentative » d’un radical plus court sil- « briller (blanc) », formée en dupliquant la première consonne et la première voyelle (ici si-), en allongeant la voyelle de base (i > í), et en ajoutant un a final. Cette forme longue de sil- indique apparemment une action longue, ou en cours. On peut noter que le participe prend la terminaison normale -la, même s’il décrit un nom pluriel (rámar « ailes »). Les adjectifs en -a forment leur pluriel en , et on pourrait s’attendre à ce que le participe adjectival se comporte ainsi, modifiant sa terminaison en -lë lorsqu’il décrit un nom pluriel. Ce n’est visiblement pas le cas ; la terminaison -la est invariable au pluriel, et les participes présents ne s’accordent donc pas en nombre, peut-être pour éviter toute confusion avec la terminaison substantive -lë, comme dans Ainulindalë (lit. « #Ainu-chant », traduit en « Musique des Ainur » par Tolkien).

13. cálë « lumière », fifírula « s’évanouissant », participe de fifíru- « s’évanouir lentement », une forme allongée de fir- « mourir, s’évanouir » (de la même façon que sil- donne sisíla-). La raison pour laquelle la voyelle de connexion de fifíru- est un u et non un a n’est pas totalement claire. On peut noter que la voyelle de connexion u est parfois associée à quelque chose de mauvais (voir la note de Tolkien sur -uñkwâ par opposition à -iñkwâ11)), et fir- « mourir, s’évanouir » a bel et bien un sens négatif.

Troisième couplet

  • 14) Man hlaruva rávëa súrë
    • Qui entendra rugir le vent
  • 15) ve tauri lillassië,
    • comme les feuilles des forêts ;
  • 16) ninqui carcar yarra
    • les rochers blancs qui grondent
  • 17) isilmë ilcalassë,
    • dans la lune qui scintille,
  • 18) isilmë pícalassë,
    • dans la lune qui décroît,
  • 19) isilmë lantalassë
    • dans la lune qui tombe
  • 20) ve loicolícuma ;
    • une chandelle-cadavre ;
  • 21) raumo nurrua,
    • le tonnerre qui murmure,
  • 22) undumë rúma ?
    • l’abîme qui remue ?

14. Man « qui », hlaruva « entendra », radical hlar- « entendre » + terminaison du futur -uva. rávëa « rugissant », adjectif dérivé de rávë « rugissement » ; -a sert souvent de terminaison adjectivale. súrë « vent ». Tolkien traduit ce vers par « Qui entendra rugir le vent ? », mais le sens littéral serait plutôt « Qui entendra (le) vent rugissant ? ».

15. ve « comme, tel », tauri « forêts », pl. de taurë « forêt ». lilliassië « qui a de nombreuses feuilles, #aux nombreuses feuilles », dérivé de lassë « feuille », avec la terminaison adjectivale -a et le préfixe lin- « beaucoup »12). Lin- devient ici lil- par assimilation du premier l de lassë : le quenya ne permet pas la combinaison nl, donc **linlassëa n’est pas un mot possible ; nl doit devenir ll. La traduction de ce vers est « telles les feuilles des forêts », mais le texte quenya signifie littéralement « #comme des forêts aux maintes feuilles ».

16. ninqui pl. (s’accordant avec le nom pluriel qui suit) de l’adjectif ninquë « blanc ». carcar, pl. de carca, est ici traduit par « rochers » ; dans « Les Étymologies », le terme carca (karka) est glosé « dent »13). Il doit faire référence ici à des rochers pointus. yarra « grogner, gronder », ici employé en fait comme un participe « grondant » et traduit comme tel par Tolkien, bien que la terminaison participative -la ne soit pas employée.

17. isilmë « clair de lune », dérivé d’Isil « Lune » ; la terminaison -më dénote fréquemment quelque chose d’abstrait ou d’intangible. Dans sa traduction, Tolkien traduit simplement isilmë par « lune », mais cela fait référence à sa lumière, pas à l’astre en lui-même. ilcalassë est ilcala « miroitant », participe d’ilca- « miroiter » formé avec la terminaison participative normale -la (la voyelle de base i n’est pas allongée, étant suivie du groupe consonantique lc). La proposition isilmë ilcala « clair de lune (qui est) miroitant » est considérée comme une unité, et la terminaison locative -ssë « dans » est ajoutée au dernier mot pour exprimer « dans le clair de lune miroitant ». Toutefois, #ilcala isilmessë « miroitant clair de lune-dans » serait peut-être une construction plus naturelle dans un parler non poétique.

18. isilmë « clair de lune ». pícalassë contient pícala, participe du verbe píca « diminuer, s’amenuiser » (Tolkien emploie « décroissante » plutôt que « faiblissante » dans sa traduction). La proposition entière isilmë pícala « clair de lune (qui est) faiblissante » se voit ensuite ajouter la terminaison locative -ssë « dans » pour exprimer « dans le clair de lune faiblissant » - probablement #pícala isilmessë dans un style moins recherché.

19. isilmë « clair de lune » ; lantalassë comprend le participe lantala « tombant » (du verbe lanta- « tomber » - comme dans ilcala, le participe n’entraîne pas d’allongement de la voyelle de base parce qu’elle est suivie d’un groupe consonantique). Une fois encore, la terminaison locative -ssë « dans » est ajoutée à la proposition entière pour exprimer « dans le clair de lune tombant ». Dans un style plus clair, non poétique, on pourrait s’attendre à une construction du style #lantala isilmessë.

20. ve « comme, tel », loicolícuma « chandelle-cadavre » : loico « cadavre » + lícuma « bougie » (apparenté à líco « cire », visiblement dérivé du plus ancien #lîku, et si la finale brève -u devient -o en quenya, elle reste -u lorsqu’elle n’est pas finale, comme dans lícuma). La traduction de Tolkien dit simplement « une chandelle-cadavre », mais le texte quenya dit clairement « comme une chandelle-cadavre ».

21. raumo « tempête » (ou « fracas de la tempête »). nurrua « murmurant » dérive d’une base verbale nurru- « murmurer, marmonner ». Il a la fonction sémantique de participe, mais semble formé avec la terminaison adjectivale -a et non la terminaison participative normale -la. En fait, Tolkien écrivit d’abord nurrula, puis le corrigea en nurrua. Peut-être faut-il assimiler ce dernier à une sorte d’adjectif verbal.

22. undumë « abîme » ; rúma est dit être un verbe « déplacer, bouger, soulever (des choses grandes et lourdes) », ici employé comme participe « remuant », bien que la terminaison participative normale -la ne soit pas employée. En fait, Tolkien avait d’abord écrit rúmala, qu’il corrigea ensuite, de la même façon qu’il remplaça nurrula par nurrua. Peut-être que rúma contient la terminaison adjectivale -a, comme c’est le cas pour nurrua, mais la terminaison est ici invisible, puisque rúma se terminait déjà par -a. Il en est peut-être de même pour yarra au vers 16 et tihta au vers 35.

Quatrième couplet

  • 23) Man cenuva lumbor ahosta
    • Qui verra s’assembler les nuages,
  • 24) Menel acúna
    • les cieux qui se penchent
  • 25) ruxal’ ambonnar,
    • sur des collines qui s’effondrent,
  • 26) ëar amortala,
    • la mer qui se soulève,
  • 27) undumë hácala,
    • l’abîme qui bâille,
  • 28) enwina lúmë
    • les ténèbres anciennes
  • 29) elenillor pella
    • au-delà des étoiles
  • 30) talta-taltala
    • qui tombent
  • 31) atalantië mindonnar ?
    • sur des tours effondrées ?

23. Man « qui », cenuva « verra » comme au vers 1, lumbor « nuages » (pl. de lumbo « nuage »). Le mot ahosta est traduit par « s’assembler ». Le verbe « assembler » est hosta-. Il reçoit ici le préfixe a- (Tolkien écrivit d’abord na-, puis changea d’avis). Tolkien laisse une note quelque peu obscure sur ce préfixe : « Lorsque le radical simple du verbe est utilisé comme infinitif (après “voir” ou “entendre”), on ajoute le préfixe na- [changé en a-] si le nom est objet et non sujet »14). Dans la phrase qui nous intéresse, ce « nom » qui est « objet et non sujet » doit être lumbor « nuages », objet de man cenuva « qui verra ». Il semble donc que si l’on souhaite exprimer l’action accomplie par cet objet même, il faut employer la base verbale simple avec le préfixe a- : Man cenuva lumbor ahosta [?] « Qui verra les nuages s’assemblant ? », c’est-à-dire « verra les nuages en train de s’assembler ? » Le préfixe a- forme un verbe dont un nom est sujet, tandis que ce nom est aussi l’objet d’un autre verbe. On peut noter qu’en-dehors du préfixe a-, ce verbe n’est pas infléchi (ahosta ne prend pas la terminaison du pluriel -r, bien que son sujet lumbor soit au pluriel et que les verbes quenya s’accordent généralement en nombre). Comme le dit Tolkien, c’est un « radical simple » à l’exception de ce préfixe.

24. Menel « paradis, ciel ». Tolkien emploie ici « les cieux », mais le terme quenya est singulier. Dans The Road Goes Ever On, Tolkien définit menel par « firmament, septième ciel, région des étoiles »15) (voir le nom de la grande montagne de Númenor, le Meneltarma ou « Pilier des Cieux »). acúna « se penche » : la base verbale cúna « pencher » (elle-même dérivée de l’adjectif cúna « penché, courbé ») avec le même préfixe a- que dans ahosta ci-dessus. Le nom Menel est l’objet du même verbe que dans le vers précédent, et le mot acúna nous indique ce que font les cieux alors même qu’ils sont l’objet de « verra » : Man cenuva […] Menel acúna [?] « Qui verra […] les cieux se penchant [autrement dit, verra les cieux en train de se pencher] ? »

25 ruxal’ forme réduite ou « élidée » de ruxala ; en quenya, le -a en fin de mot tombe parfois si le mot suivant commence par une voyelle similaire, a ou o (cette règle ne semble toutefois pas gravée dans le marbre, étant surtout appliquée dans le parler oral ou poétique, où il est important que les mots soient bien énoncés). Ruxala signifie « s’effondrant », participe d’un verbe #ruxa- « s’effondrer » qui n’est attesté nulle part ailleurs. ambonnar « sur des collines », c’est-à-dire le nom ambo « colline » + la terminaison allative « vers » ou « sur » + la terminaison du pluriel -r ; d’où ruxal’ ambonnar = « sur des collines s’effondrant ». Une autre construction de même sens, en suivant le modèle de axor ilcalannar ci-dessous, serait #ambor ruxalannar.

26. ëar « mer », amortala « se soulevant » (participe de amorta- « se soulever », soit orta « lever, s’élever » avec le préfixe am- « vers le haut », d’où « s’élevant, se soulevant »).

27. undumë « abîme » ; hácala « bâillant », participe d’un verbe #hac-, #háca- « bâiller » qui n’est attesté nulle part ailleurs.

28. enwina « ancien », lúmë « ténèbres » (on peut se demander si Tolkien ou le transcripteur a confondu lómë « nuit » avec lúmë « heure, temps », qui apparaît dans le Seigneur des anneaux et « Les Étymologies » sous le radical LU).

29. elenillor « depuis (les) étoiles », elen « étoile » + terminaison du pluriel -i + terminaison ablative -llo « depuis » + terminaison du pluriel -r (la terminaison du pluriel à l’ablatif peut-être -llon ou -llor). On peut noter que elenillor contient deux marqueurs du pluriel, -i et -r. Il semble que les noms se terminant par une consonne, qui forment normalement leur pluriel en -i (eleni « étoiles »), utilisent également cette terminaison comme voyelle de lien devant les terminaisons de cas débutant par une consonne (en effet, **elenllor n’est pas une construction possible). pella « au-delà » ; ce mot semble fonctionner comme une postposition plutôt que comme une préposition : il vient après le nom qui est « au-delà » de quelque chose. Cf. Andúnë pella « au-delà de l’Ouest » dans Namárië (et non #pella Andúnë, #pell’ Andúnë si l’ordre des mots était le même qu’en français). D’où elenillor pella = « depuis au-delà (des) étoiles ». La traduction de Tolkien indique simplement « au-delà des étoiles », mais le vers précédent et celui-ci font littéralement référence aux « anciennes ténèbres » (qui proviennent) « d’au-delà des étoiles ».

30. talta-taltala est simplement traduit par « tombant » dans le texte de Tolkien. Comme on le voit, le radical talta- « tomber » est en fait doublé avant que soit ajoutée la terminaison participative -la : « tombe-tombant » (dégringolant, en quelque sorte). Le radical talta- ne signifie pas simplement « tomber » comme lanta- (vers 19). Les connotations de talta- sont plus violentes : s’effondrer, tomber en ruine. Le nom de Númenor après sa chute, Atalantë, provient du même radical ; voir aussi l’adjectif atalantëa au vers suivant. Dans « Les Étymologies », talta- est glosé « pencher, glisser, tomber »16).

31. atalantië « en ruine, effondré », pl. de l’adjectif atalantëa. Le pluriel s’accorde avec mindonnar : Mindon « tour » + terminaison allative -nna « vers, sur » + terminaison du pluriel -r, d’où atalantië mindonnar = « sur des tours effondrées ». Lorsqu’un suffixe de cas comme -nna, -llo ou -ssë doit être ajouté à un nom dont la dernière lettre est la même que la première du suffixe, la terminaison peut simplement fusionner avec cette consonne finale : mindonnar pour **mindon-nnar. En fait, Tolkien écrivit tout d’abord mindoninnar, utilisant le pluriel en -i mindoni « tours » comme voyelle de lien entre le nom et le suffixe, comme dans elenillor au vers 29. Puis il remplaça mindoninnar par mindonnar, et aussi atalantië par atalantëa, la forme singulière de l’adjectif. Ce changement semble dénué de sens, et je l’ai ignoré ici : l’adjectif devrait être pluriel, pour s’accorder avec « tours ». Une autre lecture du vers 3 donne également néca fairi pour « pâles fantômes » : l’adjectif néca est au singulier, au lieu d’être sous sa forme plurielle nécë. Tolkien envisagea-t-il que les adjectifs précédant le nom qu’ils qualifient ne s’accordent pas en nombre avec lui ? Mais dans Namárië, nous avons lintë yuldar « rapides gorgées », où lintë semble être le pluriel de #linta « rapide », et au sein même de Markirya on trouve ninqui carcar « blancs rochers » au vers 16, et pas **ninquë carcar avec ninquë « blanc » au singulier (non fléchi).

Cinquième couplet

  • 32) Man tiruva rácina cirya
    • Qui remarquera un vaisseau brisé
  • 33) ondolissë mornë
    • sur les rochers noirs
  • 34) nu fanyarë rúcina,
    • sous des cieux en ruine
  • 35) anar púrëa tihta
    • un soleil voilé qui luit faiblement
  • 36) axor ilcalannar
    • sur des os qui brillent
  • 37) métim’ auressë ?
    • dans le dernier matin ?
  • 38) Man cenuva métim’ andúnë ?
    • Qui verra le dernier soir ?

32. Man « qui », tiruva « remarquera, observera » comme au vers 6, rácina « brisé », participe passé du radical rac- « briser ». Le participe passé régulier est formé avec la terminaison -ina, et si la voyelle de la base n’est pas suivie d’un groupe consonantique, elle est allongée, comme a > á dans le cas présent. cirya « navire, vaisseau ».

33. ondolissë « sur les rochers », ondo « rocher » + terminaison partitive plurielle -li + terminaison locative -ssë « sur, dans ». D’après les déclinaisons de la lettre Plotz, le mot aurait pu aussi être ondolissen, avec la terminaison locative plurielle -ssen ; lorsque le pluriel a déjà été indiqué avec la terminaison -li, ajouter la marque du pluriel à la terminaison de cas qui suit semble être facultatif (dans Namárië, le mot falmalinnar présente à la fois -li- et -r). Le mot ondolissë est l’un de nos rares exemples du pluriel partitif en -li. Peut-être que ondoli signifie littéralement « quelques rochers », tandis que le pluriel normal ondor signifierait seulement « des rochers » (ondossen au locatif). C’est l’un des exemples qui montrent que la terminaison -li ne signifie pas systématiquement « beaucoup, nombreux », comme le veut une interprétation classique. Rien dans le contexte ne suggère que ondolissë est censé signifier « sur de nombreux rochers » ; Tolkien traduit simplement par « sur les rochers ». mornë « noirs », pl. (s’accordant avec « rochers ») de l’adjectif morna « noir, sombre ».

34. nu « sous », fanyarë « les cieux, l’air et les nuages supérieurs » (pas le paradis ni le firmament, qui correspondent à menel). Notez que si la traduction « les cieux » est au pluriel, fanyarë est en fait un mot singulier, qui prend un participe de forme singulière (rácina, pas le pl. rácinë, voir plus bas). Voir fanyar « nuages » (sing. fanya) dans Namárië ; le nom fanyarë semble être une sorte de formation collective dérivée de ce terme. rúcina « mélangé, éclaté, en désordre ». Il s’agit d’un participe passé formé sur le même modèle que rácina au vers 32. #Ruc- serait une base verbale ayant le sens « mélanger, éclater, désordonner », nulle part attestée et ne pouvant guère être rattachée à l’homophone ruc- « craindre »17) (première personne de l’aoriste rucin « je ressens de la peur ou de l’effroi », adjectif dérivé rúcima « terrible »).

35. anar « soleil », púrëa « entaché, décoloré », tihta « regarder en plissant les yeux », ici employé techniquement comme participe « regardant les yeux plissés », bien que la terminaison participative normale -la ne soit pas employée (cf. yarra au vers 16 et rúma au vers 22).

36. axor « os », pl. de axo « os ». ilcalannar contient le même participe ilcala « miroitant » qu’au vers 17. Il y portait la terminaison locative -ssë ; ici remplacée par la terminaison allative -nna « vers, sur », plus la terminaison du pluriel -r (pluriel s’accordant avec axor). D’où axor ilcalannar = « sur des os miroitants » (probablement #ilcala axonnar, #ilcal’ axonnar dans un style plus normal).

37. métim’ forme élidée de l’adjectif métima « ultime, final, dernier » ; le -a final de métima tombe parce que le mot suivant, auressë, commence par la même voyelle (le -a final peut aussi tomber lorsque le mot suivant commence par un o). Cf. ruxal’ ambonnar pour #ruxala ambonnar plus haut. Alors que ruxal aurait pu être un véritable mot en lui-même, ce n’est pas le cas de **métim, car le quenya ne permet pas qu’un mot se termine par un m. auressë est aurë « matin » avec la terminaison locative -ssë « dans » ; d’où métim’ auressë « dans le dernier matin ».

38. Man « qui », cenuva « verra », comme aux vers 1 et 23, métim’ « ultime, final, dernier » ; le -a final disparaît à nouveau du fait que le mot suivant commence par la même voyelle. andúnë « soir » (dans Námarië, Andúnë est traduit « Ouest » ; en toute rigueur, le mot est lié au coucher du soleil, voir l’appendice du Silmarillion).

Tour d’Elwing (© John Howe)

On peut noter que si le texte quenya n’emploie qu’une seule fois l’article défini i (i fairi nécë « les pâles fantômes » au vers 3), la traduction de Tolkien contient de nombreux articles : il mentionne « le vent, les rochers blancs, la lune, la tempête, l’abîme, les nuages, les cieux, la mer, les anciennes ténèbres, les rochers noirs, le dernier matin, le dernier soir ». Il semble que l’article défini i puisse aisément être omis en quenya poétique s’il gêne le mètre et son absence n’implique pas nécessairement que le nom est indéfini (toutefois, Menel « les cieux » est peut-être à considérer comme un nom propre, qui n’aurait pas besoin d’article : il prend la majuscule). La traduction de Tolkien n’emploie d’article indéfini qu’à trois reprises : « un vaisseau blanc, un vaisseau brisé, un soleil voilé ». Il y a également les pluriels indéfinis « des mouettes, des ailes, des forêts, des collines, des os » qui traduisent des pluriels quenyarins sans article. Il faut bien conclure qu’en poésie quenya, ou du moins dans ce poème, les mots qui ne sont pas explicitement définis par l’article i peuvent être soit définis, soit indéfinis — et lorsque le contexte ne nécessite ni l’un, ni l’autre, la distinction est tout simplement ignorée. (Comme le savent les Russes et les Chinois, les articles ne sont pas indispensables à une langue fonctionnelle, même si les personnes employant the des centaines ou des milliers de fois par jours ne peuvent s’empêcher d’avoir l’impression que quelque chose manque !)

Voir aussi

Sur Tolkiendil

Sur le net

1) Le poème est donné dans la traduction de Christine Laferrière, modifiée par Damien Bador.
2) M&C, p. 10
3) Publiés dans M&C, p. 272-274
4) M&C, p. 274-275
5) M&C, p. 272
6) Donnée dans M&C, p. 214-215 ; voir aussi la note 8 pour une modification mineure.
7) , 8) M&C, p. 275
9) RP, p. 387
10) N.d.É. : La traduction française a fait choix de traduire ces participes par des constructions subordonnées.
11) , 17) WJ, p. 415
12) RP, p. 369, radical LI
13) RP, p. 362, radical KARAK « croc acéré, aiguille, dent »
14) Version originale : « When the bare stem of the verb is used (as after ‘see’ and ‘hear’) as infinitive na- [changed to a-] is prefixed if the noun is the object not the subject. » M&C, p. 275
15) RGEO, p. 72
16) RP, p. 390, radical TALÁT
 
langues/langues_elfiques/quenya/markirya.txt · Dernière modification: 28/08/2013 22:33 par Elendil
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