Le système pronominal quenya — un résumé

Quatre Anneaux
Thorsten Renk
traduit de l’anglais par Damien Bador
Article de synthèseArticles de synthèse : Ces articles permettent d’avoir une vue d’ensemble du thème traité mais ils nécessitent une bonne connaissance des principales œuvres de J.R.R Tolkien.

1. Une typologie des pronoms en q(u)enya

Le système pronominal est toujours l’un des domaines les plus obscurs de l’étude des langues elfiques tolkieniennes. Cependant, le problème du quenya n’est pas que nous manquons d’informations attestées mais plutôt que le matériel connu est plein de contradictions et d’énigmes, illustrant l’habitude de Tolkien de développer continuellement ses langues. Fort évidemment, il n’existe pas de système pronominal quenya « correct », tout ce que nous pouvons espérer faire étant de cartographier les différentes idées que Tolkien employa au cours du temps. Cela dit, bon nombre de caractéristiques (et de formes) du système pronominal ont été remarquablement stables du qenya premier jusqu’aux derniers textes des années 1970.

Au cœur du système pronominal q(u)enya est un ensemble de consonnes « caractéristiques ». Chacune de ces consonnes représente une personne (et souvent un nombre). Par exemple, n est la consonne caractéristique de la première personne du singulier, ce qui implique en fait que toutes les formes pronominales de cette personne comprennent ladite consonne d’une manière ou d’une autre. Cependant, ces consonnes appartiennent à l’eldarin commun, ce qui signifie qu’elles peuvent ne pas apparaître sous leur forme originelle mais dépendre de l’environnement phonologique et être sujettes à des changements et à des fusions phonétiques.

La phonologie du quenya ne permet pas de former des mots indépendants à partir de consonnes individuelles, bien que des consonnes caractéristiques isolées puissent apparaître comme terminaisons verbales pronominales, comme par ex. –n dans utúlien « je suis venu »1), le –n signifiant « je ». Il est possible d’enrichir les consonnes caractéristiques en leur ajoutant une voyelle. Cela donne un ensemble de pronoms non-emphatiques au nominatif. L’une de ces formes apparaît dans ni véla « je vois »2).

Une partie des consonnes (certaines combinaisons ne sont pas permises par la phonologie du quenya, d’autres ne semblent pas avoir de signification) peuvent encore être enrichies en ajoutant –ye à la consonne caractéristique. Ainsi, nous arrivons par exemple à tye dans A yonya inye tye-méla « Et moi aussi mon fils je t’aime »3), qui est probablement dérivé de #kjê avec un changement subséquent en position initiale kj > ty (cf. KYEL- > q. tyel- « arriver à une fin »4)). Tandis que les formes dérivées avec –ye se voient aussi comme terminaisons verbales longues, cf. –lye dans hiruvalye « tu trouveras »5), il existe d’autres terminaisons verbales où deux consonnes se combinent à une voyelle pour former la terminaison. Clairement, ces terminaisons longues ne peuvent être indépendantes pour des raisons phonologiques (contrairement au groupe en –ye). On peut citer comme exemple –nte dans tiruvantes « #ils le garderont »6).

Les terminaisons possessives (qui s’appliquent aux noms) sont manifestement apparentées aux terminaisons pronominales longues – elles en diffèrent seulement par leur voyelle. Tandis que les terminaisons verbales pronominales emploient e, les possessives sont formées avec a, cf. esselya « votre nom »7). L’enrichissement suivant consiste apparemment à ajouter les terminaisons verbales longues à une voyelle. Cela donne l’ensemble des pronoms nominatifs emphatiques. Nous observons par ex. elyë « vous »8) dérivé de –lye. La forme la plus longue dans laquelle des pronoms peuvent apparaître (si l’on omet les déclinaisons) est la classe des possessifs indépendants. Ils semblent comprendre une répétition de la consonne caractéristique autour d’une voyelle, en plus de la terminaison –ya, cf. ninya « mon »9).

2. Paradigmes complets

La manière la plus simple d’acquérir une idée des caractéristiques stables ou changeantes du système pronominal quenya est de se concentrer sur les paradigmes complets. Pour les pronoms indépendants, nous en avons trois à notre disposition. La « Early Qenya Grammar »10) permet une étude complète du système pronominal dans une incarnation ancienne de la langue (1920-1925). Le VT 43, p. 29, contient un paradigme des formes pronominales avec le préfixe ó- ; des formes indépendantes connues nous pouvons conclure qu’ôter le préfixe permet raisonnablement de deviner l’ensemble des pronoms non-emphatiques tel qu’il existait dans les années 1950. Finalement, des notes contemporaines à l’essai « Eldarin Hands, Fingers and Numerals » et publiées dans le VT 47, p. 37 (aux environs de 1967-1970) contiennent un paradigme de pronoms avec le préfixe im-, qui permettent de même d’entrapercevoir le système sous-jacent de pronoms non-emphatiques. En plus de ces tables de pronoms indépendants, il existe aussi une table de terminaisons verbales pronominales que l’on trouve dans le VT 49, p. 16, qui est contemporaine du paradigme en im-. Les idées présentées dans ces deux tables pour déterminer l’attribution des consonnes caractéristiques s’accordent bien entre elles.

De plus, on trouve des paradigmes de terminaisons verbales pronominales datant d’environ 1960 dans le PE 17, p. 57, 75 et 132. Des paradigmes encore plus tardifs, datant de 1964 et 1968, sont reproduits dans le VT 49, p. 48 et suivantes. Nous les présenterons également dans ce qui suit. Le système pronominal du qenya premier a donc la structure suivante (PE 14, p. 52, les formes apparaissent avec des tirets, du fait que le qenya premier emploie des pronoms préfixés au verbe et non des terminaisons) :

Singulier Pluriel
1ère ni- me-
qe-
2e ke- le-
3e masc. hu- tu-
3e fém. hi- si- < #ti-
3e neut. ha- ta-

La différence entre me- et q- est que me- exclut la ou les personnes à qui l’on s’adresse et qe les inclut. Le paradigme en ó- donne quant à lui :

Singulier Pluriel
1ère onye) óni óme
2e olye) óle óle
3e masc. óse óte
3e fém. ósa (ós) óta (ót)
3e neut. ótar ótari

La dernière ligne se réfère probablement à la forme tar « vers, là »11). Finalement, le paradigme en im- contient les formes suivantes :

Singulier Pluriel
1ère imne, imni imme
inwe
2e intye inde, #imde
2e imle
3e inse, imse, insa inte, #imte

En prenant en compte que les deux derniers paradigmes contiennent des formes étymologiques et des formations analogiques tardives, la structure la plus probable pour le système pronominal sous-jacent au paradigme en ó- ressemble à :

Singulier Pluriel
1ère #ni #me
2e #le #le
3e masc. / fém. #se #te
3e neut. #sa #ta

Et celle du paradigme en im- donnerait :

Singulier Pluriel
1ère #ni #me
#we
2e #tye #le
2e #le
3e masc. / fém. #se #te
3e neut. #sa #te

Grâce à ceux-ci, nous pouvons identifier les groupes suivants de consonnes caractéristiques : n pour la première personne du singulier, m, q et w pour la première du pluriel, k(c), k > t, l et d pour la deuxième personne, s et h pour la troisième du singulier et t pour la troisième du pluriel. Les détails de la distribution diffèrent, en particulier pour la deuxième personne, et la comparaison avec d’autres formes suggère une distinction entre l’usage formel et familier, mais la structure générale reste remarquablement stable.

Une table des formes verbales de care avec des colonnes pour le singulier, le pluriel et le duel se trouve en PE 17, p. 57. En extrayant les terminaisons verbales pronominales de ce paradigme, nous obtenons :

Singulier Pluriel Duel
1ère incl. -lme -ñgwe / -nque
1ère excl. -n / -nye -mme -mme / -nwe
2e fam. -tye -nce †-xe / -cce
2e form. -lye -lde / -lle -lle / -ste
3e animé -s / -ste -nte -tte / -sto
3e neut. -s / -ssa -nta
Impersonnel - -r -t

Cette table ne contient pas seulement des formes distinguant clairement les premières personnes du pluriel et du duel inclusives (i.e en incluant la personne à qui l’on parle) et exclusives, et les pronoms de la deuxième personne formels et familiers mais distingue aussi l’usage animé de l’inanimé pour la troisième personne. En tant que tel, il s’agit du paradigme qui comprend le plus grand nombre de nuances connues.

Deux tables de terminaisons verbales nues se trouvent en PE 17, p. 75 ; une seule est reproduite ici, vu que la seconde n’apporte guère d’informations supplémentaires. Alors que personnes et nombres sont identifiés, la détermination des formes de la première personne inclusives et exclusives doit être faite par comparaison avec la table de PE 17, p. 57, la distinction n’étant pas faite explicitement. Cette table donne :

Singulier Pluriel Duel
1ère incl. -lme (-ngwe) -ngo / -lmo
1ère excl. -n / -nye -mme -mmo
2e fam. -t / -tye -ntye -lko
2e form. -l / -lye -lle -llo
3e -s -r -t
Réflexif -kse -kser -kset

Tandis que le singulier et le pluriel sont assez similaires au paradigme des formes verbales que l’on trouve en PE 17, p. 57, les formes duelles sont remarquablement différentes dans le sens où Tolkien changea la manière d’identifier ce nombre en introduisant la voyelle terminale –o. De plus, la table présente une forme réflexive en –kse, qui doit probablement sous-entendre une utilisation comme #tirikse « il s’observe lui-même ».

Un autre paradigme encore se trouve en PE 17, p. 132, où les terminaisons verbales peuvent être déchiffrées à partir des désinences des verbes care et ala. Alors que nombres et personnes sont à nouveau clairement identifiés, les usages familiers et formels, de même que les formes inclusives et exclusives doivent être déduites à partir de PE 17, p. 57. Cette table donne :

Singulier Pluriel Duel
1ère incl. -lme -lmo
1ère excl. -n / -nye -mbe -mmo
2e fam. -tar -ltar -star
2e form. -l / -lye -lle -llo
3e -s / -sse -r / -nte -t / -sto

Tandis qu’elle retient l’idée d’employer –o pour marquer le duel, cette table contient l’idée non attestée ailleurs que la deuxième personne familière pourrait être marquée au moyen de –tar.

La dernière table connue de terminaisons verbales se trouve en VT 49, p. 16 et suivantes (en VT 49, p. 16, les formes sont données sous forme de désinences du verbe care). L’attribution des formes formelles, familières, inclusives et exclusives doit être déduite du contexte. Cette table donne :

Singulier Pluriel Duel
1ère incl. -lwe -ngwe
1ère excl. -n / -nye -lme -mme
2e -l / -lye -lde -ste
2e -tye
3e -s -lte †-ste
3e - -r -t

Les changements les plus frappants sont la réassignation des formes inclusives et exclusives de la première personne au pluriel et au duel. Il est aussi manifeste que Tolkien finit par décider d’abandonner l’idée de formes duelles en –o.

Plusieurs questions intéressantes peuvent être étudiées en comparant tous ces paradigmes : (1) le changement de signification des consonnes caractéristiques ; (2) la signification des voyelles associées ; et (3) la structure des formes non-emphatiques fléchies.

Changements des consonnes caractéristiques

Il y a peu de surprises pour la première personne du singulier, -n restant la consonne caractéristique au cours de toutes les phases. Concernant la première du pluriel, nous sommes ici aux prises avec le problème que le quenya pouvait avoir jusqu’à quatre nuances différentes de signification, que l’on voit dans les paradigmes verbaux : (a) exclusif (nous, mais pas vous) ; (b) inclusif (nous et vous) ; (c) duel inclusif (nous deux) et (d) duel exclusif (nous deux, mais pas vous). La consonne la plus commune pour la première personne du pluriel est m, excluant apparemment la personne à qui l’on s’adresse en qenya premier, tandis que q était inclusive.

Nous pouvons étudier certains des changements en observant les autres formes. En RS, p. 324, nous trouvons le possessif –mma en tant qu’inclusif, ce qui remonte à 1938. Cependant, dans « Quendi and Eldar » (aux environs de 1960), la terminaison verbale –mme est exclusive12), ce qui est confirmé par les paradigmes verbaux du PE 17, où –mme et sa variante –mbe sont également identifiés comme exclusifs, alors que dans une restructuration tardive (avant 1965), –lve devint l’inclusif, –mme le duel et –lme l’exclusif13). Il est probable que cette situation ait perduré à l’époque du paradigme verbal présenté en VT 49, p. 16 (les formes ne sont pas explicitement identifiées), ainsi –lwe (correspondant à –lve) serait inclusive, –lme toujours exclusive, –mme serait le duel exclusif et –ngwe le duel inclusif. La forme duelle en –ngwe est aussi mentionnée en VT 43, p. 36.

Ainsi, il est entièrement concevable que #me dans les paradigmes en ó- et en im- ne se réfère pas à la même signification. Il est plausible d’identifier la terminaison –lve avec #we dans le paradigme tardif, et si cela est juste, #we représente alors la forme inclusive. Par « Namárië », nous connaissons le duel met, et puisqu’il avait été publié, Tolkien était plus susceptible de le conserver, les formes restantes devant par conséquent être inclusive et exclusive. Contrairement aux formes duelles de la première personne dans le paradigme verbal de VT 49, p. 16, met contient le marqueur duel –t. Apparemment, la distinction entre les différentes formes ne reçut pas beaucoup d’attention avant 1960, puisque nous ne trouvons que #me dans le paradigme en ó-, lequel devait pouvoir couvrir les deux formes.

Maedhros (© Jenny Dolfen)

La deuxième personne subit certains des changements conceptuels les plus prononcés. Tolkien lutta au sujet de deux décisions différentes : (a) devait-il y avoir une distinction entre le singulier et le pluriel et (b) devait-il y en avoir une entre les modes formels et informels pour s’adresser aux gens ? En PM, p. 42-43, Tolkien décrit l’idée suivante : « Toutes les langues [elfiques] […] n’avaient, ou n’avaient originellement pas de distinction entre les pronoms singulier et pluriel à la deuxième personne ; mais ils possédaient une distinction marquée entre les formes familières et courtoises. »14) À de nombreuses reprises, il ne se sentit manifestement pas restreint par cette affirmation. Le qenya premier a k pour la deuxième personne du singulier et l pour celle du pluriel, i.e. une distinction marquée entre singulier et pluriel, et aucune entre familier et courtois, cette idée étant introduite plus tard. Pourtant, le paradigme en ó- ne présente aucune distinction soit entre le singulier et le pluriel, soit entre le familier et le courtois. Dans « Quendi and Eldar »15), nous retrouvons l’idée du qenya premier selon laquelle k marquait le singulier et l le pluriel : « il apparaît souvent sous les formes hekat ! sing. et hekal ! pl. avec les affixes pronominaux réduits de la deuxième personne »16) (le –t est ce qu’un –c en position finale donnerait en quenya, voir par ex. filit pl. filici17), dérivé de PHILIK). Finalement, le paradigme en im- présente une distinction entre le familier k, le courtois l et un pluriel (général) d (qui donnerait cependant l dans un pronom indépendant, puisque la phonologie du quenya ne permet pas que le d- soit au début d’un mot). Un élément de est aussi décrit en WJ, p. 363, où Tolkien se réfère à de et à sa variante le comme a des « éléments pronominaux de la deuxième personne », quoique cela se semble pas sous-entendre de distinction entre singulier et pluriel.

Une distinction complète est maintenue dans tous les paradigmes verbaux, où, dépendant de la consonne caractéristique k, –tye (parfois avec une variante –t, et dans un cas aussi avec –tar) dénote l’usage familier au singulier et, dépendant de la consonne caractéristique l, –l / –lye marque l’usage formel. Un pluriel distinct est formé en employant les marques du pluriel n, l (l ayant un double rôle de consonne caractéristique et de marque du pluriel), donnant par ex. –nce avec le k et le marqueur pluriel n ou –lle avec l utilisé comme marqueur pluriel et consonne caractéristique. La consonne caractéristique d du pluriel de la deuxième personne s’observe en PE 17, p. 57 et VT 49, p. 16, donnant –lde avec la marque du pluriel l. Il n’y a presque rien qui reste constant concernant cette attribution si l’on considère l’ensemble du développement des premières formes aux plus tardives, la seule chose que l’on puisse alors dire est que l dénote toujours un certain type de deuxième personne.

Maglor (© Jenny Dolfen)

Comparativement, la troisième personne est à nouveau facile. À l’exception d’un changement h > s du qenya en quenya, le s demeure la consonne caractéristique du singulier de la troisième personne, tandis que t représente la troisième personne du pluriel dans toutes les phases conceptuelles, donnant –lte / -nte dans les paradigmes verbaux où elle s’associe aux marques du pluriel l, n, et –ste au duel avec apparemment un marqueur duel s. Cela doit cependant être une particularité du quenya est n’est probablement pas une caractéristique des formes eldarines communes sous-jacentes, puisqu’en sindarin nous trouvons des pronoms de la troisième personne du pluriel construit sur s, cf. hain « les, eux »18) et des pronoms singuliers dérivés de t, cf. den « #ça »19) ou dîn « son, sa, ses [à lui] »20). (Noter que les formes sindarines sont sujettes à la lénition là où elles apparaissent, et donc que les formes non infléchies emploieraient s et t). Dans ce contexte, tar « là, vers » et ses déclinaisons semblent confirmer cette structure – on peut l’interpréter comme une forme fossilisée provenant d’une époque où les pronoms eldarins communs fondés sur t- pouvaient aussi être au singulier. Pourtant, les pronoms singulier construits sur t ne semblent pas complètement impossibles en quenya – dans le VT 42, p. 34, nous trouvons tai « que » (angl. what), qui peut s’interpréter comme le composé d’un démonstratif avec un pronom relatif ta + i « ce que, ce qui » - donc dans un sens démonstratif, t demeure apparemment approprié pour la troisième personne du singulier en quenya, et ne dénote le pluriel que pour les pronoms personnels.

Les paradigmes verbaux montrent aussi des formes impersonnelles du verbe (celles-ci apparaissent lorsque le sujet n’est pas exprimé par une terminaison verbale ou lorsque la phrase n’a pas de sujet). Les terminaisons correspondantes sont Æ au singulier et la marque du pluriel –r ou du duel –t pour les autres nombres. Par définition, il n’y a pas de formes impersonnelles correspondant aux pronoms personnels.

Le choix des voyelles

Le choix de la voyelle employée pour former les formes des pronoms indépendants simples est remarquablement constant. Nous trouvons i pour la première personne du singulier, e pour la première personne du pluriel et la deuxième personne, et le genre détermine le choix pour la troisième personne. Le qenya premier fait une distinction complète des trois genres, avec le masculin u, le féminin i et le neutre a, les paradigmes ultérieurs montrant un concept plus simple dans lequel e représente sans doute le masculin et le féminin et a couvre le neutre. Cette idée se voit aussi dans le paradigme verbal de PE 17, p. 57, où les formes animées de la troisième personne présentent une terminaison en –e mais celles du neutre de la troisième personne –a.

Au cours d’une période spécifique, Tolkien expérimenta l’idée selon laquelle o serait une marque des formes duelles. Cela s’observe clairement dans les paradigmes verbaux de PE 17, p. 75 et 132, par ex. dans la comparaison entre la 2e pers. pl. –lle et 2e pers. duelle –llo. Cependant, cette idée fut finalement abandonnée, et l’effet qu’elle aurait eu sur la forme des pronoms indépendants n’est pas clair. Il existe aussi des variantes dans lesquelles on observe une voyelle longue – par exemple, le VT 49, p. 51, montre au singulier pour la première personne, lyé pour la deuxième et pour la troisième, avec une forme neutre distincte, .

La forme des désinences fléchies

En qenya premier, les pronoms à l’accusatif n’ont pas de tiret, mais sont de forme identique à leurs contreparties au nominatif21). Cependant, en qenya tardif, une forme tye fait sa première apparition dans Atarinya tye-meláne. « Mon père, je t’aime. » et A yonya inye tye-méla. « Et moi aussi, mon fils, je t’aime. »22) Apparemment, tye se traduite comme l’accusatif « tu, te » dans ces exemples. Cela laisse trois possibilités distinctes, et Tolkien pourrait avoir joué avec chacune :

  • Tye pourrait simplement être une forme alternative du ke du qenya premier. Dans ce cas, #inye méla ke serait de même une forme acceptable pour « je t’aime ». Le paradigme en ó- semble confirmer cette idée, mentionnant #nye et #lye, qui semble être des formes alternatives de #ni, #le.
  • Tye pourrait avoir remplacé l’ancien ke – c’est ce que l’on peut aussi arguer à partir du paradigme en im-, où l’on trouve #tye au côté de #le, sans que des formes alternatives ne soient données.
  • Finalement, tye pourrait être la forme que ke prend lorsqu’il est employé en tant qu’objet (ou possiblement lorsqu’il est fléchi). Dans ce cas, nous aurions #ni méla tye « je t’aime », mais #ke méla nye « tu m’aimes ».

Nous ne savons pas avec certitude si des formes comme #mye ou sye > #rye, dérivées d’autres consonnes caractéristiques pourrait exister. Pour autant que nous le sachions, elles pourraient s’accorder avec la phonologie du quenya, mais il faut noter que de telles formes ne sont en fait pas observées. Des formes similaires s’observent en tant que terminaisons verbales, mais tous les paradigmes verbaux ne listent que –nye, -lye et –tye, ce qui va à l’encontre de cette idée.

Un deuxième regard aux pronoms non-emphatiques fléchis ne nous aide pas à trouver une réponse décisive concernant une possible distinction entre tye et ke. Nous trouvons olesse « avec vous »23), où les déclinaisons sont ajoutées à #le, mais cela n’est guère surprenant, puisque dans le paradigme en ó-, le / lye semblent être des formes alternatives. Sur une carte postale en possession de Carl F. Hostetter, nous trouvons la forme lyenna24), où #lye agit comme l’élément fléchi (une discussion de cette forme se trouve aussi en VT 49, p. 40). Dans orenya quete nin25), la flexion dative –n est ajoutée à ni, pas à nye. Les premières versions de l’Ataremma (I-IV ; VT 43, p. 8-26) ont men au datif « pour nous, à nous », dans les versions suivantes (V-VI), il fusionne avec l’impératif dans ámen anta « donne (à) nous ». De même, l’Ataremma I-IV contient la forme mello « de nous » avec le pronom me à l’ablatif. L’Ataremma V et VI contiennent tien, apparemment le datif de la troisième personne du pluriel « pour eux ». Cette forme est intéressante, vu qu’elle semble indiquer que les déclinaisons ne sont pas ajoutées à te (la base du paradigme) mais plutôt à tie-. Cependant, dans les variantes AS 4-7 de la « Phrase des ambidextres », les variantes ten / téna se trouvent avoir le même rôle26). Une courte phrase citée en VT 49, p. 14, antanen hatal sena « je lance un javelot vers lui » contient la troisième personne se « il », avec une variante de la flexion dative –na27). Finalement, on peut trouver omesse « sur nous » dans le VT 44, p. 12, qui inclut à la fois le préfixe o- et le locatif –sse avec le pronom me.

Celegorm (© Jenny Dolfen)

L’un dans l’autre, il semble qu’habituellement les terminaisons flexionnelles soient juste ajoutées à la forme de base des pronoms, mais que Tolkien ait joué avec les deux variantes. Nous pouvons aussi étudier l’accusatif (non fléchi). En fait, certaines personnes ont argué que des formes comme inte emploieraient la forme accusative du pronom et non le nominatif, du fait que les éléments sous-jacents ne sont observés qu’à l’accusatif en quenya. Bien que cela soit possible, il existe cependant une explication plus probable : contrairement au qenya, la grammaire quenya utilise des terminaisons verbales pronominales, il n’y a donc plus de vrai besoin de pronoms non-emphatiques au nominatif. Lorsqu’une terminaison verbale n’est pas suffisante, les pronoms emphatiques sont habituellement utilisés, rendant quelque peu obsolètes les pronoms non-emphatiques au nominatif dans un usage réel de la langue.

Outre tye, on trouve plusieurs formes non-emphatiques à l’accusatif : on voit la troisième personne du pluriel te « les » dans A laita te, laita te ! « Louez-les, louez-les ! »28), qui semble identique à la forme nominative telle qu’extraite du paradigme en im- et ne se change pas en #tye – peut-être simplement pour éviter la confusion avec la deuxième personne, mais d’autres raisons sont plus probables. L’AtaremmaI-IV contient l’acc. me « nous », dans l’AtaremmaV et VI, il réapparaît dans les formes composées álame tulya « ne nous mène pas » et áme etelehta « (mais) délivre-nous ». Noter que les versions antérieures de l’Ataremma combinent un marqueur de la deuxième personne –lye avec la marque de l’impératif pour indiquer à qui s’adresse l’expression, ce qui est différent des versions tardives, étant la principale raison pour lesquelles l’Ataremma I-IV et V-VI forment deux groupes distincts dans cette étude. Comparer par ex. alye anta men (Ataremma II-IV) avec le plus tardif ámen anta (Ataremma V-VI), où la deuxième personne demeure implicite. Ce changement conceptuel est une source possible de confusion. « Namárië » possède l’intéressante forme duelle met « nous deux ». Une brève expression en VT 49, p. 15, contient melin sé « je l’aime », avec une variante longue de la forme objet de la troisième personne.

Ainsi, pour autant que nous puissions en juger des paradigmes et des formes attestés, aucun bon argument ne peut être construit pour rendre nécessaire l’emploi généralisé des formes longues pour les pronoms fléchis. Cependant, il est fort probable qu’il soit permis d’en employer au moins certaines d’entre elles comme variantes dans tous les cas, et qu’ainsi tant lyenna que #lenna soient possibles.

3. Terminaisons verbales pronominales

Le qenya premier possède un système dans lequel les désinences verbales étaient indiquées en préfixant le pronom non-emphatique au verbe29) ; nous trouvons par ex. ha-tule « ça vient »30). Cependant, dès l’époque de la Chanson de Fíriel (c. 1940), la situation avait changé – nous rencontrons des formes comme meláne « j’aime »31), avec une terminaison de la première personne en –ne, ou la forme plus complexe antaróta « il le donna »32), dont on peut déduire une troisième personne #-so > -ro « il » et –ta « ça ». Conceptuellement, il s’agit presque du même système que le quenya tardif – les pronoms sont exprimés par des terminaisons verbales, et deux de celles-ci à la suite dénotent le sujet et son objet. La seule différence est que le quenya tardif possède aussi bien des terminaisons pronominales longues que courtes, et dans les constructions sujet-objet, la terminaison longue désigne toujours le sujet et la courte l’objet, cf. utúvienyes « je l’ai trouvé »33), comprenant la forme longue de la première personne du singulier –nye et la courte de la troisième du singulier –s, laituvalmet « nous les louerons »34), avec la forme longue de la première personne du pluriel –lme et la courte de la troisième du duel –t, tiruvantes « ils le garderont »35), avec la forme longue de la troisième personne du pluriel –nte (noter ici la marque du pluriel n, par opposition à –lte dans le paradigme verbal en VT 49, p. 16) et la courte de la troisième du singulier –s, leltanelyes « vous l’avez envoyé »36) et camnelyes « vous l’avez reçu »37), où l’on a la forme longue de la deuxième personne –lye et la courte –s dans le même paragraphe, dénotant le genre masculin aussi bien que neutre.

Chose intéressante, toutes les personnes du singulier ne présentent pas de formes longue et courte pour tous les paradigmes verbaux. Par exemple, en VT 49, p. 16, au singulier, la première personne a aussi bien –nye que –n, la deuxième personne formelle –lye et –l, mais l’informelle ne possède que la longue –tye, tandis que la troisième personne ne présente que la courte –s. Ainsi, dans cette phase conceptuelle du quenya, il y avait des combinaisons sujet-objet qui ne pouvaient être exprimées sans l’aide de pronoms indépendants. D’un autre côté, le paradigme verbal donné en VT 49, p. 48 présente les variantes tye et –t, mais toujours –s uniquement à la troisième personne. Les idées de Tolkien oscillèrent aussi à plusieurs reprises entre les préfixes et les terminaisons personnelles : en SD, p. 56, nous trouvons une modification de maruvan « je m’établirai » (utilisant une terminaison verbale) en nimaruva (employant un préfixe). Cependant, en particulier dans les textes tardifs, les terminaisons pronominales semblent être le choix habituel de Tolkien.

Amrod (© Jenny Dolfen)

Il n’existe pas une variété extrêmement grande de formes attestées dans les textes en quenya, mais pour autant que nous puissions en juger, il n’existe aucune différence de signification selon qu’est employée une terminaison longue ou courte (pour autant qu’existent les deux variantes) et tous les paradigmes connus le confirment : nous voyons hamil « vous jugez »38) et hiruvalye « vous trouverez » (Namárië) impliquant l’une la terminaison courte –l et l’autre sa variante longue –lye. De même, les terminaisons courtes employées comme sujet ou objet semblent être identiques ; nous avons eques « dit-il »39), impliquant la troisième personne du singulier –s, qui s’accorde avec la forme objet citée au-dessus, en supposant que la terminaison verbale courte de la troisième personne du singulier ne marque pas le genre. Il semble justifié de généraliser ces observations : nous n’avons pas de terminaison longue en –nye qui soit attestée pour la première personne du singulier au nominatif ; à la place, nous n’avons que la terminaison courte –n comme dans maruvan « je m’établirai »40) et la terminaison longue combinée à une forme objet courte dans utúvienyes « je l’ai trouvé », mais il n’y a aucune raison de supposer que des formes comme #maruvanye « je m’établirai » ou #utúvienyen « j’ai trouvé » ne seraient pas valides. Des variantes comme melinyes / melin sé « je l’aime » se trouvent en VT 49, p. 15.

En partant de cette observation, nous pouvons combiner les formes sujet et objet attestées pour créer une liste des terminaisons verbales courtes possibles (comme le montrent les paradigmes verbaux, toutes ne sont pas réalisées dans chaque phase conceptuelle du quenya). À la première personne du singulier, nous avons –n, comme on le voit par ex. dans maruvan « je m’établirai »41). Une forme à la première personne du pluriel serait logiquement –m, mais une telle terminaison ne peut exister en quenya (voir la discussion sur les consonnes finales autorisées en L, p. 425). Le changement phonétique donnerait –m > #–n (cf. talan pl. talami42)), mais puisque cela se confondrait avec la première personne du singulier, cette terminaison courte spécifique n’est probablement pas réalisée, vu qu’en outre la distinction entre les « nous » exclusifs, inclusifs et duels ne peuvent être effectuées. La deuxième personne est attestée dans hamil « vous jugez »43) et dans les éléments pronominaux –t, –l mentionnés en WJ, p. 364 – l’attribution des consonnes sous-jacentes aux différentes personnes et nombres est variable, comme nous l’avons discuté ci-dessus. À la troisième personne du singulier, –s est attesté tant pour « ça » (caritalyas lit. « vous faisant ça »44)) et « il » (eques « dit-il »45)). Au pluriel, –t est connu par l’Ataremma VI emme apsenet « nous leur pardonnons » et comme objet dans laituvalmet « nous les louerons » (noter que dans ce dernier cas, Tolkien insiste en PE 17 sur le fait que –t est en fait un duel, mais il s’agissait clairement d’un pluriel à une étape conceptuelle antérieure). Il y a conflit entre le –t de la deuxième personne du singulier et celui de la troisième personne du pluriel / duel. Certains écrivains ont argués que ces formes ne peuvent coexister. En réalité, cela ne semble guère être un problème, puisque par ex. l’allemand sie peut dénoter la deuxième personne du singulier et du pluriel46), la troisième personne du singulier au féminin et la troisième personne du pluriel, ce qui ne rend pas pour autant la langue inutilisable. Le pouvoir du contexte de résoudre les ambiguïtés est souvent insuffisamment apprécié. En fait, le paradigme verbal de PE 17, p. 57 prouve clairement que Tolkien ne voyait pas ce conflit comme un problème, puisqu’il permet à –t de subsister dans deux rôles différents dans cette table.

Amras (© Jenny Dolfen)

La systématisation des terminaisons verbales longues est plus complexe. Nous pouvons les séparer en deux groupes distincts – l’un de forme identique aux variantes des pronoms non-emphatiques, y compris –nye, -lye, -tye et possiblement (quoique de façon de moins en moins probable) #–rye. L’autre groupe ne possède pas d’équivalent parmi les pronoms non-emphatiques. Le premier groupe de terminaisons longues emploie uniquement une voyelle e, la consonne caractéristique et un y additionnel. Dans le deuxième groupe, le y est remplacé par un élément apportant des informations additionnelles. Par exemple, la terminaison longue de la troisième personne du pluriel –nte ajoute à la consonne de la troisième personne t un marqueur pluriel –n, (qui se voit aussi dans les déclinaisons plurielles –ron, –llon, –ssen, cf. la « Lettre Plotz »). Cela la distingue de la terminaison longue de la deuxième personne du singulier –tye. Les différentes idées de Tolkien concernant le rôle de la marque du pluriel donnèrent ensuite plutôt des terminaisons comme –lte ou –lde.

Les terminaisons longues de la première personne du pluriel semblent de même s’interpréter de façon évidente dans l’une des phases conceptuelles antérieures à la nouvelle désignation de l comme marque du pluriel et avant le changement de signification des formes de la première personne du pluriel / duel mentionné au-dessus : –lme comprenant les éléments pour « vous » et « nous », d’où le « nous » inclusif, –mme répétant « nous » (nous et seulement nous), étant donc exclusif, et #–lve (déduit de la terminaison possessive), impliquant peut-être un élément duel u / w. Cependant, comme nous l’avons déjà mentionné, si cette interprétation fut jamais l’intention véritable de Tolkien, elle fut subséquemment modifiée.

Les dernières idées de Tolkien, telles qu’on les observe en VT 49, p. 16, semblent impliquer l’usage d’une marque du pluriel –l, qui est utilisée avec la consonne caractéristique pour obtenir les formes plurielles. Ainsi, un pronom indépendant exclusif de la première personne du pluriel #we donne de la sorte la terminaison verbale –lwe. Cela s’accorde aussi avec la terminaison de la première personne du pluriel –lle (discutée aussi en VT 38, p. 6-7), que l’on voit employée en divers endroits. En SD, p. 47, le verbe laitalle « vous louez » emploie probablement une terminaison plurielle –lle « vous ». On trouve la même chose en VT 24, p. 5, où se trouve un brouillon de « Namárië », donnant nai hiruvalle Valimar (plutôt que nai hiruvalye Valimar, comme dans le SdA).

Les idées de Tolkien concernant la formation des formes duelles sont cependant moins claires. Il semble y avoir au moins trois mécanismes utilisés : (1) un doublement de la consonne caractéristique, comme on le voit dans –mme, –cce, –lle et –tte en PE 17, p. 57 ; (2) la voyelle finale –o, comme discutée ci-dessus, et vue par ex. en –mmo, –llo ; et (3) une marque –s du duel, donnant –ste ou –star, où les formes plurielles correspondantes sont –lte / –nte et –ltar. En VT 49, p. 33 cependant, –ste est aussi dérivé par réduplication d’une consonne caractéristique, de dd > zd > st et tt > st. Finalement, -ngwe / –nque est apparemment une autre manière encore de former le duel.

4. Pronoms indépendants emphatiques

Le concept des pronoms emphatiques remonte à la « Early Qenya Grammar », les formes décrites dans le PE 14, étant fort différente des pronoms emphatiques du quenya tardif. En PE 14, p. 53, nous trouvons :

Singulier Pluriel
1ère nîmo melmo
qelmo
2e kêto lelko
3e masc. húyo tûto
3e fém. hie sîse
3e neut. hea atta

Tant la formation que la flexion des pronoms emphatiques indépendants du quenya tardif semblent relativement directes étant donné ce que nous savons des terminaisons verbales. Ces pronoms sont formés en ajoutant la terminaison verbale longue à une voyelle, qui est i- à la première personne du singulier et e- autrement. Les déclinaisons semblent être directement ajoutées à ces formes.

Nous observons un bon nombre de pronoms emphatiques non fléchis qui ne présentent pas de changement substantiel à partir du qenya de « La Route perdue » : elye « (même) vous » (Namárië), elle « (même) vous »47), inye « (moi) je »48), emme « (même) nous »49). Nous manquons de formes attestées pour la troisième personne, mais nous pourrions possiblement avoir #esse, #ente / #elte et #este. Une flexion en cas peut se voir dans emmen « pour nous »50). Étant donné que l’emphase est souvent sur le sujet, nous ne devrions probablement pas être surpris de trouver cet ensemble de pronoms surtout dans les situations non fléchies, mais il ne semble pas nécessaire d’être audacieux pour fléchir par ex. inye en #inyenna « vers moi ».

5. Pronoms possessifs

Le système des pronoms possessifs esquissé en qenya premier51) possède déjà une distinction entre formes indépendantes et enclitiques. En fait, le système des pronoms possessifs apparaît plus stable que celui des pronoms indépendants – en particulier, la première personne du singulier semble avoir été créée presque sous sa forme finale. Cependant, plutôt que d’être des terminaisons, les pronoms possessifs du qenya premier (comme les éléments verbaux flexionnels) étaient des préfixes :

Singulier Pluriel
1ère nya- mea-
qea-
2e tya- lea-
3e masc. hwa- tua-
3e fém. hya- sia-
3e neut. ha- ta-

La distribution des consonnes caractéristiques s’accorde (naturellement) avec le système esquissé pour les pronoms nominatifs. De plus, il existe des formes indépendantes des pronoms, qui sont décrites comme étant des adjectifs entièrement déclinés :

Singulier Pluriel
1ère ninya menya
qenya
2e ketya lelya
3e masc. húva túva
3e fém. íva síva
3e neut. áva táva

A l’époque de « La Route perdue », nous pouvons constater que cette situation a légèrement changé – comme dans le cas des flexions verbales, les formes possessives sont devenues des terminaisons, comme on peut le vois à partir de formes comme Anarinya « mon soleil »52) ou atarinya « mon père »53). Noter l’emploi de -i- ici comme voyelle de connexion. La préférence pour i plutôt que e comme voyelle de connexion et de « remplissage » (cf. inye mais emme, ni mais le) semble être spécifique à la première personne du singulier tout au long des écrits de Tolkien.

Les pronoms indépendants sont semblablement réalisés dans cette phase conceptuelle : la chanson de Fíriel a indo-ninya « mon cœur »54). Pour autant que nous le sachions, les possessifs indépendants apparaissent rarement dans les sources tardives mais ne sont pas obsolètes : l’Ataremma I-IV emploie menya « notre » comme forme indépendante (qui est absente de V et VI, vu que les textes furent reformulés et ne comprenaient plus de possessif du tout, ce qui n’implique donc pas que les formes pronominales possessives en tant que telles soient devenues obsolètes). Le proche accord de ces formes avec celle du qenya premier rend probable que #cetya, #lelya soient aussi réalisés dans les étapes plus tardives de la langue. La forme des possessifs indépendants de la troisième personne ne semble pas être évidente.

Le système des adjectifs possessifs sindarins est susceptible d’apporter un éclairage supplémentaire sur cette question, vu que ces formes pourraient bien être apparentées à celles du quenya. En sindarin, nous trouvons nîn « mon »55), lîn « votre »56), #tîn « son »57), #mîn « notre »58) et de plus un réflexif în « le sien »59). En quenya, cela pourrait pointer vers les formes ninya « mon », #lenya « votre », #tenya « son », menya « notre » et #enya « le sien ».

Discutons maintenant des formes attestées de terminaisons possessives dans les sources tardives. À l’exception de l’attribution des significations inclusive, exclusive et duelle de la première personne du pluriel, le reste du système semble n’avoir guère changé au cours du temps. Pour autant que nous puissions le voir, la plupart du temps, le système des terminaisons possessives peut être déduit des terminaisons verbales longues en remplaçant e par a, mais le VT 49, p. 16 présente un contre-exemple important. Tandis que la terminaison de la troisième personne du singulier est simplement –s, la terminaison possessive correspondante est dite être –rya, contrepartie d’une terminaison longue non réalisée **-rye. Chose intéressante, ce paradigme possède aussi les possessifs impersonnels –ya (sing.), -rya (pl.) et –twa (duel), qui sont cependant quelque peu en-dehors du périmètre de cet article.

Des tables complètes de formes sont données en PE 17, p. 57 et PE 17, p. 132, nous ne reproduirons ici que la première de celles-ci :

Singulier Pluriel Duel
1ère incl. -lma -nqua
1ère excl. -nya -lma -mma
2e fam. -tya †-nca †-xa, -cca
2e form. -lya -lda, -lla -lla
3e -rya -nta -twa

Une comparaison avec le PE 17, p. 57, révèle que ces formes suivent effectivement les terminaisons verbales avec remplacement de la voyelle finale e > a, à l’exception de la troisième personne du singulier –rya et de la troisième personne du duel –twa. Le PE 17, p. 132, qui contient des formes verbales où le duel est marqué au moyen de –o, montre que dans ce cas, les possessifs correspondants peuvent être obtenus en remplaçant le o par a. Les nouvelles formes possessives de cette table sont la deuxième personne familière du singulier –taro et du pluriel –tarion. Celles-ci semblent être des flexions génitives du singulier et du pluriel, appliquées à la terminaison verbale.

En plus du VT 49, p. 16, la première personne du singulier –nya est attestée dans une source postérieure à « La Route perdue », dans Hildinyar « mes héritiers »60) (à nouveau avec une voyelle de connexion -i-). Les formes de la deuxième personne peuvent être trouvées à de nombreuses reprises dans l’Ataremma ou l’Aia Maria. Un exemple non fléchi serait par ex. esselya « votre nom », que l’on trouve dans l’Ataremma I-VI. Aucune terminaison possessive en –tya n’est attestée dans un texte. La troisième personne du singulier peut se déduire de máryat « ses (deux) mains » (Namárië) comme étant –ray. Les diverses formes de la première personne du pluriel sont apparentes dans –mma, extrait de ataremma « notre père »61), #-lma, #-lva, de omentielmo / omentielvo (LR, première et deuxième édition, et discussion en L, p. 447) « de notre rencontre », ici décliné au génitif.

Habituellement, les terminaisons des flexions des cas sont ajoutées après la terminaison possessive. Dans le cas de terminaisons courtes, comme le génitif –o, qui change la dernière voyelle, ou le datif –n, aucun autre choix ne semble possible, mais dans le cas de l’allatif long –nna, de l’ablatif –llo et du locatif –sse, la terminaison déclinée pourrait en principe précéder le possessif. Au singulier, cela ne se voit jamais – nous avons par ex. tielyanna « sur votre passage »62) ou ortírielyanna « vers votre patronage »63). Cependant, nous avons deux exemples où la terminaison du cas précède la terminaison possessive, à son tour suivie par la marque du pluriel. Ces exemples sont rocindillomman « ceux qui pèchent envers nous »64) et sangiessemman « en nos besoins »65). Noter qu’en fait ortírielyanna et sangiessemman apparaissent précisément dans le même texte, et donc qu’il ne saurait s’agir d’un changement conceptuel. Il se pourrait qu’au pluriel cet ordre soit optionnel – mais il semble peu probable que cet ordre inversé soit généralement réalisé au pluriel et quelque chose comme un datif pluriel ?ciryainenya(r), qui requerrait une voyelle de connexion supplémentaire ne semble guère probable. Dans la « Phrase des ambidextres » (angl. Ambidexter sentence), plus tardive66), apparaît la forme símaryassen « dans leur imagination », dans laquelle le possessif –rya précède la déclinaison, comme on le voit dans la majorité des exemples.

6. Remarques finales

Si vous avez parcouru cet article en espérant trouver à ce point une reconstruction complète du système pronominal quenya, vous allez être déçus. Une telle chose est impossible sans spécifier la période temporelle, ainsi que le démontrent les nombreux paradigmes complets donnés par Tolkien lui-même. À la place, j’espère avoir cartographié la manière dont changèrent au cours du temps les idées de Tolkien au sujet du système pronominal q(u)enya, lequel réinterprétait constamment les formes déjà publiées et en inventait de nouvelles. Je crois que le lecteur diligent en quête d’une table pronominale complète sera capable de déchiffrer le principe de construction des formes à partir de la discussion ci-dessus. Armé de cet ensemble d’outils, il est relativement simple de construire l’ensemble des formes pronominales correspondant à une attribution donnée de consonnes caractéristiques.

Remerciements

Les observations faites par Carl F. Hostetter, Helge Fauskanger, Helmut W. Pesch, Roman Rausch et d’autres m’ont permis de comprendre nombre d’éléments intéressants. Je suis reconnaissant à l’équipe éditoriale de Parma Eldalamberon et Vinyar Tengwar – sans leurs efforts, une étude telle que celle-ci serait impossible.

Voir aussi

Sur Tolkiendil

Sur le net

1) , 33) , 40) , 41) , 60) SdA, livre VI, chap. 5
3) , 22) , 31) , 48) , 53) LRW, p. 61
4) LRW, p. 366
5) , 8) SdA, livre II, chap. 8
6) , 35) UT, p. 305
7) VT 43, p. 12
9) , 32) , 52) , 54) LRW, p. 72
10) PE 14, p. 52-54
11) LRW, p. 389
12) WJ, p. 371
13) VT 43, p. 6
14) Version originale : « All these [Elvish] languages…had, or originally had, no distinction between the singular and plural of the second person pronouns; but they had a marked distinction between the familiar forms and the courteous. »
15) WJ, p. 364
16) Version originale : « it often appears in the forms hekat! sg. and hekal! pl. with reduced pronominal affixes of the 2nd person »
17) LRW, p. 381
18) SdA, livre II, chap. 4
19) , 55) , 56) , 58) VT 44, p. 21-22
20) , 57) , 59) SD, p. 128
21) PE 14, p. 53
23) VT 43, p. 26
24) Message nº 758 sur la liste de diffusion Lambeñgolmor
25) VT 41, p. 13
26) VT 49, p. 7-8
27) N.d.T. : il semble plutôt s’agir d’une forme courte de l’allatif –nna, lequel était à l’origine une élaboration du datif, il est vrai.
28) , 34) SdA, livre VI, chap. 4
29) PE 14, p. 52,56
30) PE 14, p. 52
36) , 37) VT 47, p. 21
38) , 43) , 44) VT 42, p. 33
39) , 45) WJ, p. 415
42) LRW, p. 390
46) N.d.T. : il s’agit de formes de politesse.
47) VT 24, p. 5
49) VT 43, p. 8-26, Ataremma I-VI
50) VT 43, p. 12, Ataremma V-VI
51) PE 14, p. 54
61) VT 43, p. 8-26
62) UT, p. 22
63) , 65) VT 44, p. 5
64) VT 43, p. 11
66) VT 49, p. 6-37
 
langues/langues_elfiques/quenya/systeme_pronominal_quenya.txt · Dernière modification: 07/12/2013 09:19 par Elendil
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