A Elbereth Gilthoniel

 Quatre Anneaux
Helge Kåre Fauskanger
traduit de l’anglais par Damien Bador1)
Article théorique : La maîtrise globale des écrits de J.R.R. Tolkien est nécessaire pour bien saisir la portée des articles de cette catégorie, les sujets étant analysés de façon poussée par leurs auteurs.

Cet hymne, qui se trouve vers la fin du chapitre « Nombreuses rencontres »2), est le plus long texte sindarin du SdA. Les hobbits sont dans la maison d’Elrond et quittent la Salle du Feu : « Alors qu’ils franchissaient le seuil, une voix claire s’éleva chantant seule… [Frodo] enchanté se tint immobile, tandis que les douces syllabes de la chanson elfique tombaient comme des joyaux clairs de mots et de mélodie mêlés. “C’est un chant à Elbereth”, dit Bilbo. “Ils la chanteront de nombreuses fois ce soir, avec d’autres chansons du Royaume Béni.” » Dans L, p. 278, Tolkien l’appelle un « fragment d’hymne », suggérant que ce que nous avons n’est qu’une strophe parmi nombre d’autres.

Cet hymne n’est traduit nulle part dans le SdA, excepté pour les mots galadhremmin Ennorath qui sont interprétés par « les régions entretissées d’arbres de la Terre du Milieu » dans la deuxième note de bas de page de l’Appendice E. Cependant, Tolkien donna une traduction de ce chant en RGEO, p. 72, suivie d’un commentaire éclairant. Il s’agit de la source principale de cet article.

Hymne à Elbereth (qui possède un sous-titre en tengwar en RGEO, p. 70 : Aerlinn in Edhil o Imladris, « #Hymne des Elves de Fondcome ») :

A Elbereth Gilthoniel,
O Elbereth Star-kindler
Ô Elbereth Enflammeuse d’étoile
silivren penna míriel
(white) glittering slants down sparkling like jewels
scintillant (blanc) décline étincelante comme des joyaux
o menel aglar elenath !
from [the] firmament [the] glory [of] the star-host!
du firmament [la] gloire [de] la foule des étoiles !
Na-chaered palan-díriel
To-remote distance far-having gazed
Vers [le] lointain ayant observé au loin
o galadhremmin ennorath,
from [the] tree-tangled middle-lands,
des terres-du-milieu enchevêtrées d’arbres,
Fanuilos, le linnathon
Fanuilos, to thee I will chant
Fanuilos, pour toi je chanterai
nef aear, sí nef aearon !
on this side of ocean, here on this side of the Great Ocean!
de ce côté de [l’]océan, ici de ce côté du Grand Océan !

Dans RGEO, Tolkien compara cet hymne à l’invocation proférée par Sam pris de « glossolalie » à Cirith Ungol3) : « alors sa langue fut libérée et sa voix cria dans une langue qu’il ne connaissait pas […] »4). Nous suivons son exemple et analyserons ce cri également. En L, p. 278, Tolkien note : « Quoiqu’il soit, bien sûr, dans le style et le mètre du fragment d’hymne [A Elbereth Gilthoniel], je pense qu’il fut composé ou inspiré pour [la] situation particulière [de Sam]. »5)

A Elbereth Gilthoniel o menel palan-diriel, le nallon
O Elbereth Starkindler from firmanent gazing afar, to thee I cry
O Elbereth Enflammeuse d’étoile du firmanent observant au loin, vers toi je crie
sí di-nguruthos ! A tiro nin, Fanuilos !
here beneath death-horror! O look towards me, Everwhite!
ici sous l’horreur de la mort ! Ô regarde vers moi, Blanc-éternel !

La propre traduction de Tolkien pour ces textes (assez libre et ampoulée) :

Hymne : « Ô Elbereth qui enflamma les étoiles ! de l’étincelant cristal déclinant tombe des cieux là-haut, avec une lumière pareille aux joyaux, la gloire de la foule étoilée. Vers des terres reculées j’ai observé au loin, et maintenant pour toi, Fanuilos, brillant esprit vêtu de blanc éternel, je vais chanter ici par-delà la Mer, par delà la vaste Mer séparatrice. »6)

Invocation de Sam : Ô Reine qui enflamma étoile après étoile ! drapée de blanc des cieux observant les lointains, ici submergé par la terreur de la Mort je crie : Ô garde-moi Elbereth ! »7)

Une autre traduction plus littérale est donnée dans L, p. 278 : « Ô Elbereth Enflammeuse d’étoile, des cieux observant au loin, vers toi je crie maintenant dans l’ombre de (la peur de) la mort. Ô regarde vers moi, Blanc-éternel ! »8)

Analyse mot par mot

Sous-titre

Aerlinn in Edhil o Imladris.

Nulle part traduit par Tolkien, mais signifie à l’évidence « Chant sacré (hymne) des Elfes de Fondcombe ». Aerlinn est un composé transparent d’un élément aer « #saint » + lind « air, mélodie, #chanson », qui pourrait apparaître sous la forme d’un suffixe –linn (mais #aerlind serait aussi possible). in « les ». Edhil « Elfes » (sing. Edhel). L’expression in Edhil doit se comprendre comme un génitif, « des Elfes ». Le génitif n’est pas indiqué au moyen d’une terminaison ou d’un préfixe, mais simplement par sa position après un autre nom, aerlinn. (Au singulier, le sindarin possède un article « génitif » spécifique, e ou en « du, de la », mais au pluriel in est utilisé que le nom soit ou non génitif.) o « de, depuis », Imladris « Fondcombe ».

En RGEO, p. 72, Tolkien note que la langue de cet hymne est le « sindarin, mais d’une variété utilisée par les Hauts Elfes (dont faisaient partie la plupart des Elfes de Fondcombe), marquée en style noble et en versification par l’influence du quenya, qui avait été à l’origine leur langue normale. » Comme exemples d’emprunts au quenya, il liste les mots menel, palan- et le (voir ci-dessous) ; nous pourrions en ajouter un de plus : le aer « #sacré » de aerlinn pourrait être une forme sindarisée du quenya aira, airë, car ces mots proviennent du radical GAYA9) qui n’aurait pas perdu son G initial en sindarin si aer avait été un mot hérité. Cependant, une autre interprétation possible de cet élément serait qu’il provienne de aear « mer », d’où aerlinn = « #chant de mer », puisque les Elfes allaient parfois en pèlerinage aux Emyn Beraid, près de l’océan. Il se pourrait même que le mot ait été délibérément ambigu.

L’hymne

Première phrase

Ici, a « ô » est à l’évidence employé comme particule vocative. Elbereth nom sindarin normal de Varda. L’élément el- signifie « étoile », tandis que bereth, d’après RGEO, p. 74, se traduit par « épouse », et se dit de l’épouse d’un roi, venant donc à signifier « reine ». Varda est à la fois la Reine des Valar et l’épouse de Manwë ; en L, p. 282, Elbereth est traduit « Dame aux étoiles ». Pourquoi bereth n’est-il pas lénifié en #vereth dans Elbereth, quoique le second élément d’un composé soit normalement lénifié ? Tolkien traita cette question en MR, p. 387 : cela découle du fait que l’élément el- « étoile » était à l’origine elen, comme en quenya, et qu’ainsi nous avons l’ancien Elenbarathi qui donna Elmbereth, simplifié en Elbereth, l’ancien lmb devenant lb plutôt que lv. Noter que le mot Elbereth n’est pas directement apparenté au quenya Varda « Élevée, Noble, Sublime » (la forme quenya d’Elbereth aurait été quelque chose comme #Elenvarsi, tandis que le mot sindarin apparenté à Varda aurait donné #Baradh ou peut-être #Bradh, mais il ne semble pas que ces termes aient jamais été employés comme noms de la Reine des Étoiles10) Gilthoniel « Enflammeuse d’étoiles » : Gil « brillante étincelle, étoile » (comme dans Gil-galad « Étoile de radiance ») + thoniel « enflammeuse ». En MR, p. 388, ce deuxième élément est dit provenir du radical than, thân « enflammer, allumer » + iel « un suffixe féminin correspondant au masculin –we ». (Le th sindarin ne peut subir aucune lénition et demeure par conséquent inchangé lorsque gil- est préfixé.) En L, p. 278, Gilthoniel est traduit « Enflammeuse d’étoiles », mais Tolkien ajouta la note : « au passé : ce titre appartient à une pré-histoire mythique et ne fait pas référence à une fonction permanente. »11) Ainsi, thoniel est d’une certaine manière au passé « quelqu’un ayant allumé » plutôt que « quelqu’un allumant (maintenant) ». Si nous le considérons comme un participe, présentant la même terminaison que dans palan-díriel « ayant observé au loin » plus bas dans l’hymne (par opposition au présent palan-diriel « observant au loin » dans l’invocation de Sam), il devrait présenter une voyelle longue au passé. Puisque le radical est dit être than-, thân- en MR, p. 388, non #thon-, il nous faut manifestement en déduire que le á long (â) devint o (par l’intermédiaire de au). De nombreux parallèles montrent qu’il en est ainsi ; par exemple, le sindarin Anor « Soleil » vient de anâr- (LRW, p. 378, radical ANÁR).

silivren « brillant (blanc) ». Le suffixe –ren est adjectival, tandis que siliv- est une forme sindarisée du quenya silima, le nom que donna Fëanor à la substance cristalline spéciale qu’il inventa et utilisa pour créer les Silmarils. Tolkien nota que le mot silivren « rappellerait les silmarils aux mémoires elfiques et décrirait les étoiles comme des formes cristallines brillant de l’intérieur d’une lumière au pouvoir mystérieux »12). Ici, silivren est apparemment employé comme adverbe, décrivant comment « la gloire de la foule des étoiles » (voir ci-dessous) « décline ». penna un verbe « penche, s’incline », ici doté de la terminaison –a qu’ont les verbes à radical en A au présent. Il doit dériver d’une forme avec infixation nasale du radical PED « pente, pencher »13). Le sujet de ce verbe semble être aglar elenath « la gloire de la foule des étoiles » ; voir infra. míriel adj. « étincelant comme des joyaux » (comparer avec mîr « joyau », quenya mírë). Míriel ressemble presque à un participe, mais pour diverses raisons, mieux vaut le considérer comme un adjectif (avec sa voyelle longue, il aurait signifié « ayant étincelé comme des joyaux » s’il s’était agit d’un participe, mais telle n’est clairement pas sa signification, c’est pourquoi il nous faut supposer qu’il préserve simplement la voyelle longue de mîr). Ici, míriel (comme silivren) est utilisé comme adverbe, décrivant comment « la gloire de la foule des étoiles » (voir ci-dessous) « décline ».

o « depuis, de » ; menel « firmament, empyrée, la région des étoiles » (d’après RGEO, p. 72, un emprunt au quenya). aglar « gloire », elenath « (la) foule (des) étoiles », « (toutes) les étoiles (visibles) du firmament ». Tolkien affirme en WJ, p. 363 : « êl, pl. elin, pluriel de classe elenath. Un mot archaïque pour “étoile”, peu usité sauf en versification, à l’exception de la forme elenath “toute la foule des étoiles du ciel”. »14) En RGEO, p. 74-75, Tolkien explique que la terminaison –ath « était utilisé[e] comme pluriel de groupe, embrassant toutes les choses du même nom, ou celles associées suivant un arrangement ou une organisation particulière »15). L’expression complète aglar elenath « (la) gloire (de la) foule (des) étoiles » est un exemple de construction « génitive » en sindarin, qui consiste simplement en une juxtaposition de deux noms, le possédé suivi de son possesseur : « (la) gloire (de la) foule (des) étoiles ». Cf. aerlinn in Edhil « hymne (des) Elfes » dans le sous-titre ; voir aussi l’inscription sur la porte de la Moria : Ennyn Durin Aran Moria « (Les) Portes (de) Durin Roi (de) Moria ».

Deuxième phrase

Na-chaered « au loin » : na- « vers » + #haered « lointain » (comparer avec l’adjectif quenya haira « éloigné, lointain ») ; #haered est lénifié en chaered après l’élément prépositionnel na-. palan-díriel « ayant observé au loin » : palan- « au loin, au large, ici et là », un élément emprunté au quenya (apparaissant dans palantír, « ce qui observe de loin ») ; díriel forme lénifiée de tíriel « observant, regardant », participe de tir- « observer ». En tant que deuxième partie d’un composé, ce mot est lénifié. D’après Tolkien, palan-díriel avec une voyelle radicale longue (í) signifie « ayant observé au loin » (au passé), tandis que palan-diriel comme dans l’invocation de Sam, avec un i court, veut dire « observant au loin » (maintenant). La distinction est passé vs. présent. – Le radical tir- « observer » est bien entendu le même que dans le quenya palantír. En effet, l’expression complète palan-díriel suggère intentionnellement « ayant regardé dans un palantír », puisqu’il s’agit d’un hymne chanté par des Elfes au retour d’un « pèlerinage » aux Emyn Beraid pour observer le Royaume Béni en utilisant la Pierre de vision qui s’y trouvait. – On peut se demander pourquoi le n final de palan, lorsqu’il est préfixé à tíriel, ne déclenche pas de mutation nasale – à savoir la transformation de n + t en th, comme lorsque l’expression sous-jacente #in tiw « les runes » se manifeste sous la forme i thiw dans l’inscription de la Porte de la Moria. Au lieu d’une mutation nasale, le t de tíriel subit une lénition (mutation douce) et devient d, produisant palan-díriel. Tolkien répond à cette question en L, p. 427 : « palan-tîriel devrait phonétiquement > -thíriel […] mais grammaticalement, seule la mutation douce était normalement utilisée devant les formes existantes des verbes en s[indarin] tardif, afin d’éviter toute confusion avec les autres radicaux verbaux. »16)

o « depuis, de ». galadhremmin « enchevêtré d’arbres » : galadh « arbre » + remmin « enchevêtré ». Il s’agit d’un adjectif dérivé de rem « maille, réseau » ; voir la deuxième note de bas de page de l’Appendice E du SdA. Remmin est la forme plurielle de cet adjectif ; le singulier serait #remmen. Il s’accorde en effet avec ennorath, traduit par « terres médianes » en RGEO, p. 72. Il s’agit en fait d’Ennor « Terre du Milieu » (#en- « milieu, médian » + nor « terre » ; quenya Endor, Endórë) avec la terminaison collective –ath comme dans elenath ci-dessus, renvoyant donc aux différents territoires de la Terre du Milieu en tant que groupe.

Taniquetil (© Ted Nasmith)

Fanuilos est traduit par « Blanc-éternel » (Angl. Ever-white.). Il comporte trois éléments : Fân, fan- signifie « voile », mais renvoie vers le terme quenya apparenté fana, utilisé pour l’enveloppe physique prise par les Valar lorsque ceux-ci adoptaient une forme visible. Ui signifie « toujours », tandis que –los doit être une forme lénifiée et réduite de gloss, « blanc-neige ». L’ensemble, explique Tolkien, signifie par conséquent « brillante figure (angélique) toujours blanche (comme la neige) »17). Une explication un peu différente est donnée en L, p. 278 ; ici l’élément fan- est aussi supposé signifier « blanc » : « Toujours-blanc est une traduction inadéquate, comme l’est également […] blanc-neige […] L’élément ui (elfique primitif oio) signifie toujours ; fan- comme los(s) évoquent le blanc, mais fan renvoit à la blancheur des nuages (dans le soleil) ; loss fait référence à la neige. »18) le « à toi, pour toi », un pronom emprunté au quenya (dans lequel il ne s’agissait probablement pas d’un datif, mais plutôt d’un accusatif et / ou d’un nominatif ; en haut-elfique, « à toi, pour toi » serait plutôt #len au datif ou #lenna à l’allatif)19) Il est possible que le puisse aussi s’employer comme accusatif en sindarin et ait été originellement emprunté en tant que tel. Linnathon « je chanterai » : radical linna- « chanter » + marque du futur –tha + terminaison –n « je », qui change en o les a la précédant. Comparer avec nallon dans l’invocation de Sam ci-dessous ; voir aussi linnon « #je chante » dans les Lais de Beleriand p. 606.

Nef est une préposition « de ce côté de ». Elle se prononce nev et s’orthographie ainsi en tengwar, mais Tolkien avait une étrange horreur des v finaux, aussi utilisait-il la lettre f à la place, comme dans l’anglais of (prononcé « ov »), lorsqu’il écrivait en sindarin avec les lettres latines. L’orthographe « correcte » est utilisée lorsque v n’est pas final, comme dans le nom Nevrast « Côte citérieure » dans le Silmarillion. Aear « océan, mer » (quenya ëar, comme dans Eärendil). Dans la conception tardive de Tolkien, aear doit être vu comme une forme lénifiée de gaear, du fait qu’elle suit la préposition nef (tout comme #haered est lénifiée en chaered après na). Mais manifestement, lorsque Tolkien écrivit l’hymne pour la première fois, il considérait aear comme un mot complet, non comme gaear avec la lénition normale G > ∅. Dans « Les Étymologies », le mot pour « mer » était oear, dérivé du radical AYAR/AIR. Tolkien révisa plus tard les évolutions phonétiques de sorte qu’il devint aear. Mais dans un essai datant d’environ 1960, Tolkien fit plutôt dériver le mot sindarin pour « mer » du radical GAYA, de sorte qu’il devint gaear20). Puis il revint au radical AYAR donnant le sindarin aear, ainsi qu’on peut le voir dans une lettre écrite en 196721). Et il changea encore d’avis ; dans un texte rédigé au moins un an plus tard, le mot sindarin pour « mer » est à nouveau gaear22), et pour autant que nous le sachions, ce fut sa décision finale. (Cependant, je ne serais pas surpris s’il s’avérait que l’on eût trouvé une note agrémentée de quelques griffonnages auprès de son lit de mort : « AYAR mer ; q. ëar, sind. aear. ») « ici », nef « de ce côté de » encore, aearon doit être considéré comme une forme lénifiée de gaearon, c’est-à-dire gaer avec ce que Tolkien appelle un suffixe augmentatif23). Si gaear est simplement « océan », gaearon signifie « Grand Océan »24). Exactement de la même manière que aear, il y n’a guères de doutes que Tolkien ait considéré aearon comme un mot complet en soi, non comme une forme lénifiée, lorsqu’il écrivit l’hymne pour la première fois. (Si nous ne voyons pas aear, aearon comme des formes lénifiées, elles doivent être considérées comme des variantes de gaear, gaearon influencées par le quenya ëar.)

Invocation de Sam à Cirith Ungol

Première phrase

A Elbereth Gilthoniel, o menel palan-diriel, le nallon sí di-nguruthos!
« Ô Elbereth Enflammeuse d’étoile, des cieux observant au loin, vers toi je crie maintenant sous l’ombre de la mort. »

A Elbereth Gilthoniel « ô Elbereth Enflammeuse d’étoile » comme dans l’hymne (la première édition de The Lord of the Rings (LR) avait o Elbereth plutôt que a Elbereth, c’était une erreur que Tolkien corrigea ultérieurement, voir L, p. 278). o « de, depuis ». menel « firmament » comme dans l’hymne ci-dessus. palan-diriel « observant au loin », mêmes éléments que dans palan-díriel « ayant observé au loin » plus haut, mais ici la voyelle radicale n’est pas allongée (i, pas í), et ce léger artifice indique que ce participe est au présent « observant au loin » et non au passé « ayant observé au loin ». (Les premières éditions de LR donnaient en fait palan-díriel avec une voyelle longue au lieu de palan-diriel ; il s’agit d’une erreur, d’après une note de bas de page de RGEO, p. 72.)

le « vers toi, pour toi » comme dans l’hymne. nallon « je crie », évidemment un radical verbal #nalla- « crier » avec la terminaison pronominale –n « je ». Pour une raison donnée, cette terminaison force toujours les –a la précédant (marque du présent, comme ici, ou partie de la terminaison du futur –tha) à devenir –o, si bien que « je crie » est nallon plutôt que **nallan, de même que « je vais chanter » est linnathon plutôt que **linnathan (voir ci-dessus). Voir aussi linnon « #je chante » dans Les Lais de Beleriand, p. 606, radical #linna-. « ici », comme dans l’hymne ; également traduit « maintenant » (quenya « maintenant »). di-nguruthos « sous (l’)ombre de la mort ». Ainsi est-ce orthographié en RGEO, p. 72 ; le SdA a di’nguruthos, avec une apostrophe au lieu d’un tiret. La forme « normale » (c’est-à-dire non lénifiée de –nguruthos serait #guruthos. Le premier élément de ce composé est clairement guruth « mort » (LRW, p. 377, radical ÑGUR). Selon « Les Étymologies », cela devrait signifier « mort en tant qu’état ou abstraction » plutôt que « trépas » (qui serait gwanw ou gwanath), mais Sam devrait plutôt s’inquiéter de la possibilité de son propre trépas que de la mort en tant qu’abstraction, il semble donc que guruth prenne ici la signification de gwanw (qui, au passage, devrait plutôt s’orthographier #gwanu en sindarin du style du SdA). L’élément final de #guruthos est manifestement le même que dans delos « aversion », où del- représente le radical DYEL « ressentir la peur et le dégoût » et –os est équivalent à gos25), g- étant lénifié en ∅ dans les composés. Gos est à son tour en lien avec le radical GOS/GOTH « terreur », d’où provient le quenya ossë « terreur » — mot qui est également le nom du Maia Ossë, d’après « Les Étymologies ». Un terme sindarin inusité apparenté au nom Ossë est dit être *Goss, nous pouvons donc conclure que gos, goss signifie « terreur, #horreur », donnant à #guruthos la signification « mort-horreur ». C’est ainsi que Tolkien le traduisit en RGEO, p. 72, tandis que L, p. 278 a « l’ombre de (la peur de) la mort » ; en fait, il ne s’y trouve aucun mot signifiant « ombre ». L’élément préfixé di’ ou di- est traduit « dans » en L, p. 278, mais la traduction plus littérale de RGEO, p. 72 semble indiquer qu’il signifie en fait « sous, dessous ». Cet élément prépositionnel préfixé est d’une manière ou d’une autre responsable du fait que #guruthos apparaît ici sous la forme nguruthos. Il y a deux possibilités. Puisque guruth provient d’un radical ÑGUR, le ng- initial, reflétant l’occlusive nasalisée initiale originelle, apparaîtrait juste après les particules en lien étroit avec le mot et se terminant par une voyelle, comme l’article (#i nguruthos « l’horreur de la mort »). Il pourrait y avoir une preposition di « sous, dessous » qui se comporte comme l’article i « le, la, les » à ce propos. D’un autre côté, la préposition pourrait aussi être #din, et le n final déclencher la mutation nasale du g initial de #guruthos. Le de di’nguruthos suggère-t-il que le n final de #din ait disparu, avalé par la mutation nasale ? (Dans ce cas, une graphie plus standard aurait simplement pu être #din Guruthos ; comparer avec in Gelydh, non i’Ngelydh, pour « les Noldor ».) Après l’apostrophe, nous aurions pu nous attendre à un espace séparant clairement les mots (#di’ nguruthos), mais il ne semble pas y en avoir dans le texte du SdA.

Deuxième phrase

A tiro nin, Fanuilos !
« Ô regarde vers moi, Fanuilos ! »

Ici, a « ô » n’est pas employé comme particule vocative comme dans a Elbereth, mais plutôt pour mettre l’accent sur l’impératif qui suit : tiro « regarde » ou « observe » : radical tir-, avec la terminaison impérative normale –o. D’après L, p. 427, ce –o impératif couvre toutes les personnes (pas de pluriel distinct : un Elfe cria daro ! « halte ! » à l’ensemble de la Communauté alors que les marcheurs pénétraient en Lórien ; voir SdA, livre II, chap. 6). Les premières éditions de LR donnaient tíro avec un í long, mais d’après RGEO, p. 72, il s’agit d’une erreur. nin est traduit « vers moi ». Le premier élément de ce pronom est clairement identique au quenya ni « je » ; le –n final pourrait être ce qui reste de l’élément primitif na « vers » après la disparition des voyelles finales (cf. le radical 1 dans « Les Étymologies » et le na de na-chaered « au loin » dans l’hymne). Cela donnerait à nin la signification « je-vers » = « vers moi ». Fanuilos « Blanc-éternel » à nouveau.

Note concernant les mutations suivant la préposition « o » (« depuis, de »)

Comme l’illustre cet hymne, de nombreuses prépositions sindarines déclenchent une lénition (également connue sous le nom de « mutation douce ») du mot suivant. #Haered devient chaered après na et gaear / gaearon devient aear / aearon après nef. Mais qu’en est-il de la préposition o « depuis, de » ?

Dans l’expression o Imladris « de Fondcombe » du sous-titre, il n’y a bien sûr aucune mutation, puisque les mots débutant par une voyelle ne peuvent subir une telle modification. Mais il est remarquable qu’il n’y ait pas de lénition dans les expressions o menel et o galadhremmin ennorath. À la place, nous aurions pu nous attendre à **o venel et **o ‘aladhremmin ennorath, avec lénition des mots suivant o. Ce n’est pas le cas. Pourquoi ?

En WJ, p. 366-367, Tolkien note que « La préposition o [est] le mot habituel pour “depuis, de” […] Comme le montrent les mutations suivant la préposition o, elle devait se terminer par –t ou-d à l’époque préhistorique. Par conséquent, il se pourrait qu’elle vienne de *aud […] [La préposition o] est normalement o dans toutes les positions, quoique od apparaisse occasionnellement devant les voyelles, en particulier devant [les mots commençant par] o-. »26)

Il nous faut supposer supposer que le d final de aud était simplement assimilé en un son similaire devant des sons voisés comme le m de menel et le g de galadh, #aum m- et #aug g- étant ultérieurement simplifiés en o g- et o m- comme dans o galadh, o menel. Par conséquent, les mots commençant par m ou g (et probablement d’autres sons voisés comme d, b, l, r, n) restent inchangés après la préposition o. Mais puisque Tolkien renvoie aux « mutations suivant la préposition o » en WJ, p. 366, quelque chose d’intéressant advient parfois après o. Nous n’avons pas d’exemple direct de ce qu’il évoque, mais ce que nous connaissons de la phonologie générale du sindarin et de son évolution suggère que o déclenche une mutation spirante des noms débutant par une plosive sourde p-, t- ou c-. Devant un nom comme perian « semi-homme, hobbit », le d de aud serait assimilé au p le suivant, et aud deviendrait #aup. Le double p de #aup perian, comme tous les autres doubles p deviendrait alors une spirante unique ph (= f) en sindarin. « D’(un) hobbit » serait donc probablement #o pherian. De même, c et t deviendraient les spirantes ch et th après la préposition o. (Dans un poème publié dans Tyalië Tyelliéva nº 11, David Salo traduisit « du Celos » par o Chelos.)

Voir aussi

Sur Tolkiendil

Sur le net

1) N.d.T. : Je souhaite remercier ici Bertrand Bellet, dont j’ai suivi certains choix de traduction pertinents. Il va sans dire que toutes les erreurs subsistantes sont de ma propre responsabiblité.
2) SdA, livre II, chap. 1
3) SdA, livre IV, chap. 10
4) Version originale : « then his tongue was loosed and his voice cried in a language which he did not know […] »
5) Version originale : « Though it is, of course, in the style and metre of the hymn-fragment [A Elbereth Gilthoniel], I think it is composed or inspired for his [Sam’s] particular situation. »
6) Version originale : « O! Elbereth who lit the stars, from glittering crystal slanting falls with light like jewels from heaven on high the glory of the starry host. To lands remote I have looked afar, and now to thee, Fanuilos, bright spirit clothed in ever-white, I here will sing beyond the Sea, beyond the wide and sundering Sea. »
7) Version originale : « O! Queen who kindled star on star, white-robed from heaven gazing far, here overwhelmed in dread of Death I cry: O guard me, Elbereth! »
8) Version originale : « O Elbereth Starkindler from heaven gazing-afar, to thee I cry now in the shadow of (the fear of) death. O look towards me, Everwhite. »
9) PM, p. 363
10) N.d.T. : on remarquera cependant que le nom quenya Elentári « Reine des Étoiles » possède une signification très proche du terme sindarin. En outre, dans « Les Étymologies », le nold. ex. El-bereth, Berethil (correspondant au v. nold. Barathi(l)) est explicitement glosé « Reine des Étoiles » en plus de « épouse de Manwë ».
11) Version originale : « in the past tense: the title belongs to mythical pre-history and does not refer to a permanent function. »
12) Version originale : « would recall to Elvish minds the silmarils and describe the stars as crystalline forms shining from within with a light of mysterious power » RGEO, p. 73
13) WJ, p. 375
14) Version originale : « êl, pl. elin, class plural elenath. An archaic word for “star”, little used except in verse, apart from the form elenath “all the host of the stars of heaven”. »
15) Version originale : « was used as a group plural, embracing all things of the same name, or those associated in some special arrangement or organization » RGEO, p. 74-75
16) Version originale : « palan-tîriel should phonetically > -thíriel […] but grammatically before actual forms of verbs, the soft mutation only was normally used in later S[indarin], to avoid the confusion with other verb stems. »
17) RGEO, p. 74
18) Version originale : « Everwhite is an inadequate translation, as is equally […] show-white […] The element ui (Primitive Elvish oio) means ever; both fan- and los(s) convey white, but fan connotes the whiteness of clouds (in the sun); loss refers to snow. »
19) N.d.T. : Bertrand Bellet précise : « L’expression anglaise employée ici, « to thee », est ambiguë. Elle peut se rendre soit par « pour toi », ce qui correspondrait à un datif en quenya, soit par « vers toi » (avec mouvement), ce qui correspondrait à un allatif en quenya. »
20) WJ, p. 400
21) L, p. 386
22) PM, p. 363
23) RGEO, p. 73
24) RGEO, p. 72
25) LRW, p. 355
26) Version originale : « The preposition o [is] the usual word for “from, of” […] As the mutations following the preposition o show, it must prehistorically have ended in -t or -d. Possibly, therefore, it comes from *aud […] [The preposition o] is normally o in all positions, though od appears occasionally before vowels, especially before [words beginning in] o-. »
 
langues/langues_elfiques/sindarin/elbereth_gilthoniel.txt · Dernière modification: 18/06/2011 19:33 par Elendil
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