Le sindarin : la langue noble

 Trois Anneaux
Helge Kåre Fauskanger
traduit de l’anglais par Bertrand Bellet
Article de synthèse : Ces articles permettent d’avoir une vue d’ensemble du thème traité mais ils nécessitent une bonne connaissance des principales œuvres de J.R.R Tolkien.

Également appelé : gris-elfique, la langue des Elfes-gris, la langue de Beleriand, la langue noble ; dans le SdA, elle est souvent simplement désignée comme « la langue elfique ». Appelé « noldorin » dans les écrits de Tolkien antérieurs au SdA, mais c’est inexact selon la conception finale ou « classique » de l’histoire de cette langue (dont le scénario est exposé dans les Appendices du SdA et les sources ultérieures).

Histoire interne

Le sindarin était la plus importante des langues eldarines de Terre du Milieu, la langue vivante vernaculaire des Elfes-gris ou Sindar. C’était le descendant le plus important du telerin commun, qui dérivait lui-même de l’eldarin commun, l’ancêtre du quenya, du telerin, du sindarin et du nandorin. « Le parler des Elfes-Gris ou gris-elfique était originairement apparenté au quenya » explique Tolkien, « car c’était la langue des Eldar qui, venus sur les rivages de la Terre du Milieu, n’avaient point passé Outre-Mer, mais étaient demeurés sur les côtes, en pays de Beleriand. Là régna Thingol Grismantel de Doriath, et durant ce long crépuscule, leur langue […] [était devenue fort différente] du parler des Eldar vivant au-delà de la mer »1). Bien que le sindarin soit réputé être la mieux préservée des langues eldarines de Terre du milieu2), c’est néanmoins celle des langues elfiques dont nous avons une connaissance quelque peu approfondie qui changea le plus. « La langue des Sindar avait beaucoup changé, même de façon imperceptible, comme un arbre peut changer peu à peu de forme ; autant peut-être qu’une langue de mortels non écrite le puisse en cinq cents ans ou plus. Avant même le Lever du Soleil, c’était déjà un parler fort différent du [quenya] à l’oreille, et après ce Lever tout changement fut rapide, et pour un temps, très rapide en vérité dans le second Printemps d’Arda. »3) L’évolution de l’eldarin commun au sindarin implique beaucoup plus de changements radicaux que celle de l’eldarin commun au quenya ou au telerin d’Aman. Tolkien suggère que le sindarin s’était « altéré comme tout s’altère en terres mortelles »4). Cela ne veut pas dire que ces changements furent chaotiques et non systématiques ; ils furent tout à fait réguliers — mais modifièrent de façon spectaculaire la sonorité générale et la « musique » de la langue. Parmi les changements importants, notons la chute des voyelles finales, la transformation des occlusives sourdes p, t, k en sonores b, d, g après une voyelle, la transformation des occlusives sonores en spirantes en cette même position (à l’exception de g, qui disparut complètement) et l’altération de nombreuses voyelles, souvent par assimilation avec d’autres voyelles. Selon PM, p. 401, « longtemps avant l’arrivée des exilés ñoldorins, l’évolution du sindarin était essentiellement devenue le produit de changements incontrôlés, comme les langues des Hommes ». Commentant ces grands changements, PM (p. 78) remarque que le sindarin « demeurait une belle langue, qui s’accordait bien avec les forêts, les collines et les grèves où elle avait pris forme ».

Au temps où les Ñoldor retournèrent en Terre du Milieu, près de trois millénaires et demi après leur séparation des Sindar, le sindarin classique s’était complètement développé. (En effet, il semble être entré dans une phase plus stable, malgré l’affirmation de Tolkien selon laquelle les changements furent rapides après le lever du Soleil : ceux qui eurent lieu pendant les sept mille ans suivants, jusqu’au temps de Frodo, furent vraiment minces comparés à la rapide évolution des trois mille années précédentes.) Au Premier Âge, il existait différents dialectes du sindarin — la langue archaïque de Doriath, le dialecte occidental des Falathrim ou « gens des rivages » et le dialecte septentrional des Mithrim. On ne sait pas avec certitude lequel fut à l’origine du sindarin parlé au cours des âges ultérieurs, mais la langue des Falathrim semble la meilleure candidate, puisque Doriath fut détruite et que le peu que nous connaissons du sindarin du Nord suggère qu’il différait du sindarin du temps de Frodo. (Le nom Hithlum est en sindarin du Nord, cf. WJ, p. 400)5). Par conséquent, il semblerait que la période de « changement rapide » du sindarin ait rapidement laissée place à une période d’uniformisation de la langue.)

Les Ñoldor et les Sindar ne purent pas immédiatement se comprendre, leurs langues s’étant trop éloignées pendant leur longue séparation. Les Ñoldor apprirent rapidement le sindarin et commencèrent même à adapter leurs noms quenyarins au gris-elfique, car « ils trouvaient absurde et déplaisant d’appeler des personnes vivantes qui parlaient sindarin dans leur vie quotidienne par des noms d’un type linguistique fort différent »6). Parfois, les noms furent adaptés avec grand soin, comme Altariel, que l’on dut faire remonter à sa forme (hypothétique) en eldarin commun *Ñalatārigellē ; partant de cette « reconstruction », les Ñoldor dérivèrent alors la forme sindarine qui serait apparue en sindarin s’il avait réellement existé un nom ancien *Ñalatārigellē : Galadriel. Les noms ne furent pas toujours convertis avec un tel soin. Le nom fameux de Fëanor est en fait un compromis entre le pur quenya Fëanáro et la forme sindarine « correcte » Faenor (« correcte » au sens où ç’aurait été la résultante du *Phayanāro primitif en sindarin, si ce nom avait réellement existé en eldarin commun aux temps anciens). Certains noms, comme Turukáno ou Aikanáro, reçurent simplement une phonétique sindarine, bien que les formes résultantes Turgon et Aegnor n’aient guère de sens en gris-elfique7). Beaucoup de traductions de noms eurent lieu très tôt, avant que les Ñoldor n’aient assimilé toutes les subtilités du sindarin — si bien que les noms résultants « étaient souvent inexacts : à savoir que leur signification ne coïncidait pas exactement, et que les éléments mis en équivalence n’étaient pas toujours réellement les formes sindarines les plus proches des éléments quenya »8).

Siège de Gondolin (© John Howe)

Mais les Ñoldor, ayant toujours été de fins linguistes, acquirent bientôt une maîtrise complète du sindarin et débrouillèrent ses relations exactes avec le quenya. Vingt ans après la venue des Ñoldor en Terre du Milieu, pendant Mereth Aderthad, la Fête des Retrouvailles, « on (y) parla surtout la langue des Elfes-Gris, même les Noldor, car ils avaient vite appris le langage de Beleriand, alors que les Sindar avaient du mal à maîtriser celui de Valinor »9). Le quenya en tant que langue parlée fut finalement aboli par Thingol lorsqu’il apprit que les Ñoldor avaient tué de nombreux Teleri et volé leurs navires pour retourner en Terre du Milieu : « Jamais plus ne sonnera à mes oreilles la langue de ceux qui tuèrent les miens à Alqualondë ! Pas plus qu’elle ne sera parlée ouvertement dans mon royaume. » Par conséquent, « les Exilés ne parlèrent plus que la langue sindarine pour leur usage quotidien »10). Il semble que l’édit de Thingol ne fit qu’accélérer le processus ; comme nous l’avons vu, beaucoup de Ñoldor parlaient déjà sindarin.

Plus tard, les Hommes mortels firent leur apparition en Beleriand. L’Appendice F du SdA nous informe que « seuls de toutes les races d’Hommes, les Dúnedain connaissaient et parlaient une langue elfique, car leurs ancêtres avaient appris le sindarin, et c’était là un savoir qui avait été transmis de génération en génération, et les années passèrent sans presque rien y changer »11). Peut-être les Dúnedain furent ils ceux qui stabilisèrent la langue sindarine, au moins celle qu’ils utilisaient entre eux12). Quel qu’ait pu être le standard du sindarin humain aux âges ultérieurs, au Premier Âge « ils apprirent pour la plupart la langue des Elfes-Gris13), à la fois pour leur usage quotidien et parce que beaucoup voulaient connaître le savoir des Elfes »14). En fin de compte, certains Hommes connaissaient et parlaient le sindarin aussi bien que les Elfes. Le célèbre lai Narn i Chîn Húrin (selon son orthographe correcte) fut composé par un poète humain du nom de Dírhavel, « mais les Eldar le goûtaient fort, car Dírhavel avait utilisé la langue des Elfes-Gris, qu’il maniait avec une noble aisance »15). Túrin apprit le sindarin en Doriath ; une certaine Nellas « lui enseigna à parler le sindarin selon le style de l’ancien royaume, plus antique et courtois, et plus riche en mots splendides »16).

Les Elfes eux-mêmes continuèrent à utiliser le sindarin tout au long du Premier Âge. Dans une colonie ñoldorine comme Gondolin, on aurait pu penser que les Ñoldor auraient recommencé à parler quenya au quotidien, mais cela n’a apparemment pas été le cas, sauf dans la maison royale : « Pour la plupart des gens de Gondolin, il s'agissait désormais d'une langue livresque, et, comme les autres Noldor, ils utilisaient le sindarin dans la vie quotidienne. »17) Tuor entendit la garde de Gondolin parler d’abord en quenya, puis dans « la langue de Beleriand [le sindarin], mais avec des inflexions un peu étranges à ses oreilles, celles de gens qui auraient vécu depuis longtemps à l’écart de leurs frères de race. »18) Même le nom quenya de la cité, Ondolindë, apparaît toujours sous sa forme sindarisée Gondolin (bien qu’il s’agisse d’une simple adaptation et pas de « vrai » sindarin ; le *Gondolindē primitif aurait produit **Gonglin, s’il avait eu un descendant historique).

Beaucoup de locuteurs du sindarin périrent dans les guerres de Beleriand, mais grâce à l’intervention des Valar, Morgoth fut finalement renversé lors de la Guerre du Courroux. De nombreux Elfes partirent à Eressëa à la fin du Premier Âge, et à partir de ce moment le sindarin devint de toute évidence une langue parlée dans le Royaume Béni aussi bien qu’en Terre du Milieu (un passage de l’Akallabêth, cité ci-dessous, indique que les Númenóriens conversaient avec les Eresséens en sindarin). Les Valar voulurent récompenser les Edain pour leurs souffrances dans la guerre contre Morgoth et élevèrent une île hors de la mer, et les Hommes, suivant l’Étoile d’Eärendil vers leur nouvelle demeure, fondèrent le royaume de Númenor.

Cap du Forostar (© John Howe)

Le sindarin était largement usité à Númenor : « Si le peuple employait encore son langage de toujours, les rois et les princes parlaient aussi la langue des Elfes qu’ils avaient apprise au temps de leur alliance, et ils pouvaient ainsi continuer à converser avec les Eldar, qu’ils fussent d’Eressëa ou des régions occidentales des Terres du Milieu. »19) Les descendants du peuple de Bëor utilisaient même le sindarin comme langue quotidienne20). Bien que l’adûnaïque fût la langue vernaculaire de la majeure partie de la population de Númenor, le sindarin était « plus ou moins connu de presque tous »21). Mais plus tard, les temps changèrent. Les Númenóréens commencèrent à envier l’immortalité des Elfes, et finalement se détournèrent de leur ancienne amitié avec Aman et les Valar. Quand Ar-Gimilzôr « proscrivit totalement l’usage des langues eldarines » vers l’an 3100 du Deuxième Âge, il nous faut supposer que même les Bëoriens abandonnèrent le sindarin et adoptèrent à la place l’adûnaïque22). L’histoire de la folie d’Ar-Pharazôn, de la fourbe « reddition » de Sauron, de la corruption totale des Númenóriens et de la Chute de Númenor nous est bien connue par l’Akallabêth. Après la Chute, les Amis des Elfes qui avaient survécu fondèrent les Royaumes en Exil, Arnor et Gondor, en Terre du Milieu. PM, p. 315 indique : « Les Fidèles [après la Chute] […] utilisaient le sindarin, et élaborèrent en cette langue tous les noms de lieux qu’ils rebaptisèrent en Terre du Milieu. L’adûnaïque fut abandonné aux changements inadvertants et à la corruption en tant que langage quotidien, la seule langue des illettrés. Tous les hommes de haut lignage et tous ceux qui apprenaient à lire et à écrire employaient le sindarin, y compris entre eux pour leur usage quotidien. Dans certaines familles, dit-on, le sindarin devint la langue maternelle, et la langue vulgaire, l’adûnaïque, n’était apprise qu’à l’occasion lorsque c’était nécessaire. Néanmoins, le sindarin n’était pas enseigné aux étrangers, à la fois parce qu’on le considérait comme une marque d’ascendance númenórienne et parce qu’il s’avérait difficile à acquérir — bien plus que la “langue vulgaire” ». Dans le même esprit, il est dit du sindarin qu’il était « la langue parlée couramment par le peuple d’Elendil »23).

Parmi les Elfes eux-mêmes, le sindarin se répandit vers l’Est au cours des Deuxième et Troisième Âges et finit par supplanter certaines des langues sylvaines (nandorin, danien). « Vers la fin du Troisième Âge, on avait probablement cessé de parler les langues sylvaines dans les deux régions qui avaient eu de l’importance à l’époque de la Guerre de l’Anneau : la Lórien et le royaume de Thranduil au nord de Mirkwood. »24) Le sylvain disparut, le sindarin s’imposa. Il est vrai que le chapitre 6 du Livre II du SdA nous donne l’impression que la langue utilisée en Lórien était quelque étrange parler d’Elfes des Bois, mais Frodo, l’auteur du Livre Rouge, se trompait. Une note de bas de page de l’Appendice F du SdA explique qu’au temps de Frodo, c’est bien le sindarin que l’on parlait en Lórien, « mais avec un “accent”, car la plupart des habitants descendaient des Elfes sylvains. C’est cet “accent” qui, joint à sa connaissance limitée du sindarin, devait égarer Frodo (comme l’indique un commentateur du Gondor dans le Livre du Thain) ». UT, p. 257, CLI Partie II, p. 138 donne des détails supplémentaires : « En Lórien, où bien des gens étaient à l’origine des Sindar ou Noldor rescapés d’Eregion, le sindarin était devenu la langue de tous. À l’heure actuelle, nous ignorons bien sûr en quoi leur sindarin différait des formes usitées au Beleriand — voir [SdA] II 6, où Frodo rapporte que le parler que les Sylvains employaient entre eux différait de celui en usage dans l’Ouest. Il est probable que les différences tenaient surtout à ce que l’on appelle aujourd’hui vulgairement “l’accent”, des différences affectant essentiellement le son des voyelles et les intonations, suffisantes cependant pour dérouter quelqu’un qui, comme Frodo, n’était pas suffisamment habitué à un sindarin vraiment pur »25). Le sindarin standard, sans « accent », était vraisemblablement parlé à Fondcombe et aux Havres parmi le peuple de Círdan.

Mais à la fin du Troisième Âge, les Elfes disparaissaient de la Terre du Milieu, quelle que fût leur langue. Le règne des Hommes Mortels, les Derniers-Nés d’Ilúvatar, était sur le point de commencer. Tolkien note qu’à la fin du Troisième Âge, il y avait plus d’Hommes que d’Elfes à parler le sindarin ou connaître le quenya26). Quand Frodo et Sam rencontrèrent les hommes de Faramir en Ithilien, ils les entendirent d’abord converser en parler commun (westron), mais ils passèrent ensuite à « une autre langue qui leur était particulière. À sa stupéfaction, Frodo s’aperçut en les écoutant que c’était de l’elfique ou un idiome approchant, et il les regarda avec étonnement, car il savait que ce devaient être des Dúnedain du Sud, hommes de la lignée des Seigneurs de l’Occidentale »27). Au Gondor, « le sindarin était une langue apprise, de politesse, et utilisée par ceux qui étaient d’une plus pure ascendance númenóréenne »28). Le volubile maître des herbes des Maisons de Guérison désigna le sindarin comme la « langue noble »29). Nous ne saurons jamais ce que devint le sindarin au Quatrième Âge. Comme pour le quenya, le souvenir dut en être gardé tant que perdura le royaume de Gondor.

Désignations de la langue

Le nom quenya de cette langue est « sindarin », dérivé de Sindar « #les Gris » = Elfes-gris ; il peut être (et est) traduit par gris-elfique. Le terme en usage en sindarin même n’est pas connu avec certitude. Il est dit des Elfes de Beleriand que « leur propre langue était la seule qu’ils entendissent jamais ; et ils n’avaient pas besoin de mot pour la distinguer »30). Les Sindar désignaient probablement leur langue simplement comme Edhellen « elfique ». Comme noté ci-dessus, le maître des herbes des Maisons de Guérison désigna le sindarin comme la « langue noble » (tandis que « la langue la plus noble au monde » reste le quenya ; cf. UT, p. 218 ; CLI, Partie II, p. 82). Dans le SdA, le terme employé est simplement « la langue elfique », puisque le sindarin était la langue vivante vernaculaire des Elfes.

Histoire externe

En 1954 dans les Lettres (p. 176 [VO]), Tolkien indiqua que « la langue vivante des Elfes de l’Ouest (le sindarin ou gris-elfique) est celle que l’on rencontre habituellement [dans le SdA], spécialement dans les noms. Elle dérive d’une origine commune avec le quenya, mais les changements ont été délibérément conçus pour lui donner un caractère linguistique très similaire (bien que non identique) au gallois : parce que ce caractère, parmi divers modes linguistiques, est un de ceux que que je trouve particulièrement attrayants, et parce qu’il semble s’accorder au type assez “celtique” des légendes et des histoires racontées sur ses locuteurs ». Plus tard, il trouva que « cet élément du récit a peut-être donné plus de plaisir à plus de lecteurs que quoi que ce soit d’autre »31).

Une langue à sonorités celtiques ou galloises était présente depuis le début dans le légendaire de Tolkien. Cette langue s’appelait à l’origine gnomique ou I·Lam na·Ngoldathon, « la langue des Gnomes (Noldor) ». Le dictionnaire gnomique original de Tolkien, datant d’environ 1917, fut publié dans le Parma Eldalamberon no 11 et se révèle être un document très complet, comptant des milliers de mots. De nombreux mots gnomiques se trouvent aussi dans les appendices des deux tomes des Contes perdus. Parma a aussi publié une grammaire gnomique (jamais terminée). Mais bien que Tolkien ait beaucoup travaillé à cette langue, elle fut en fait rejetée plus tard. Dans un document tardif (cf. PM, p. 379), Tolkien parle du gnomique comme « la langue elfique qui est finalement devenue celle du type que l’on appelle sindarin » et note qu’elle « était sous une forme primitive et inorganisée ». Certains des concepts centraux de la grammaire gnomique, en particulier certaines mutations consonantiques, furent recyclés plus tard en sindarin. De nombreux éléments du vocabulaire gnomique survécurent aussi en sindarin, inchangés ou sous une forme reconnaissable. Même ainsi, le gnomique était vraiment une langue entièrement différente, bien qu’il fût d’un type phonétique assez similaire à celui du sindarin (beaucoup de ch et de th, et la majorité des mots terminés par une consonne !). À ce que l’on rapporte, un trait important du sindarin, la métaphonie ou inflexion vocalique, apparaît pour la première fois dans des grammaires écrites par Tolkien dans les années 2032). Mais ce n’est que dans les années 30, avec « Les Étymologies », qu’une langue vraiment proche du sindarin du style du SdA a émergé des notes de Tolkien. Elle s’appelait cependant « noldorin », car comme son prédécesseur le gnomique, elle était conçue comme la langue non des Sindar, mais des Noldor — développée à Valinor. À ce stade, le quenya était considéré comme la langue des seuls « Lindar » (plus tard : Vanyar). Ce ne fut qu’à une période aussi tardive que celle de la rédaction des appendices du SdA que Tolkien abandonna cette idée, et transforma le noldorin en sindarin. Le quenya devint désormais la langue originelle aussi bien des Vanyar que des Ñoldor — ces derniers adoptèrent simplement le sindarin quand ils arrivèrent en Terre du Milieu. Il « s’avéra » que la langue à sonorités celtiques du légendaire de Tolkien n’était pas, après tout, leur propre langue (bien que dans les annales de la Terre du Milieu, ils en soient certainement devenus les utilisateurs les plus remarquables). Elle n’était pas originaire du Royaume Béni de Valinor, mais était une langue indigène de la Terre du Milieu.

Porte de la Nuit (© John Howe)

Dans la conception ancienne, les Elfes autochtones du Beleriand parlaient une langue appelée ilkorin, que le sindarin supplanta en pratique lorsque Tolkien fit cette révision (Édouard Kloczko soutient que certains éléments de l’ilkorin furent conservés dans le dialecte nordique du sindarin ; son article est ajouté à mon propre traité sur l’ilkorin). La décision de Tolkien de réviser fondamentalement l’histoire de la langue à sonorités celtiques de son légendaire fut probablement heureuse, rendant le scénario linguistique bien plus plausible : il était assurément difficile d’imaginer que les Vanyar et les Ñoldor aient pu développer deux langues aussi nettement différentes que le quenya et le « noldorin » alors qu’ils vivaient côte à côte en Valinor. Transformer le « noldorin » en sindarin résolut le problème ; désormais les deux branches de l’elfique pouvaient se développer de façon totalement indépendante pendant les longs âges où leurs locuteurs vécurent absolument séparés les uns des autres.

Le « noldorin » des « Étymologies » n’est pas entièrement identique au sindarin tel qu’il apparaît dans le SdA, car Tolkien ne cessa jamais d’affiner et d’altérer ses langues inventées. Mais une grande partie des différences qui séparent le « noldorin » du sindarin du style du SdA sont heureusement régulières, Tolkien ayant ajusté certains détails de l’évolution depuis l’elfique primitif. Par conséquent, la plus grande partie du matériel « noldorin » peut assez facilement être mis à jour pour s’accorder avec le scénario linguistique du SdA. Nombre de mots doivent être subtilement altérés : par exemple, la diphtongue « noldorine » oe doit plutôt être ae en sindarin. Un des cas impliqués est Belegoer, le nom du Grand Océan33), forme que Tolkien changea ultérieurement en Belegaer — comme sur la carte publiée dans le Silmarillion. Un autre changement concerne les consonnes lh- et rh- ; là où elles apparaissent en « noldorin », de nombreux exemples montrent que le sindarin devrait avoir des l- et r- simples à la place. Ainsi, nous pouvons déduire qu’un mot « noldorin » comme rhoeg (« faux », LRW, p. 383) devrait être plutôt raeg en sindarin — bien que cette dernière forme ne soit nulle part attestée explicitement. On a suggéré que l’on pouvait identifier le « noldorin » des « Étymologies », et ses diverses particularités, avec le dialecte « un peu étrange » du sindarin que les Ñoldor parlaient à Gondolin34). De cette manière, nous pourrions même justifier le fait qu’il s’appelle noldorin plutôt que sindarin. Toutefois, il se peut aussi que Tolkien ait considéré le « noldorin » comme totalement obsolète dans la mesure où il diffère de sa vision ultérieure du sindarin.

Voir aussi

Sur Tolkiendil

Sur le net

1) N.d.T. : le surnom que Tolkien donne à Thingol, Greymantle, a été retraduit pour plus d’exactitude ; cf. SdA, Appendice F.
2) PM, p. 305
3) WJ, p. 20
4) SdA, Appendice F
5) N.d.É. : Le PE 17, p. 133, indique que « Ce furent en fait les Noldor qui stabilisèrent et [?amél[iorèrent] le “sindarin commun” des temps des guerres, qui se fondait sur le sindarin o[ccidental]. »
Version originale : « It was the Noldor who in fact stabilized and made [?impr(ovements)] to the “common Sindarin” of the days of the wars, and it was based on W[est] Sindarin. »
6) PM, p. 341
7) PM, p. 345
8) PM, p. 342
10) N.d.É. : traduction personnelle ; Silm. chap. 15.
11) N.d.T. : changement de « langue elfe » en « langue elfique » dans la traduction, en accord avec le corps du texte du SdA.
12) UT, p. 216 ; CLI Partie II, p. 80 affirme qu’autrement, le sindarin parlé par les Hommes mortels « tendait […] à prendre des formes divergentes ou dialectales ».
13) N.d.T. : La traduction française comporte ici une erreur : on lit « Elfes-Verts ».
14) Le Silmarillion, chap. 17
15) UT, p. 146 ; CLI Partie I, p. 122. En revanche, le peuple de Haleth n’apprit le sindarin que mal et sans enthousiasme, cf. UT, p. 378, CLI Partie III, p. 165.
16) N.d.É. : traduction personnelle. UT, p. 76 ; CLI Partie I, p. 119.
17) UT, p. 55 ; CLI Partie I, p. 89
18) UT, p. 44 ; CLI Partie I, p. 75
19) Silm., Akallabêth
20) UT, p. 215 ; CLI Partie II, p. 79
21) N.d.T. : Passage coupé dans la traduction française. UT, p. 216.
22) UT, p. 223 ; CLI Partie II, p. 89
23) UT, p. 282 ; CLI Partie III, p. 24
24) UT, p. 257 ; CLI Partie II, p. 139.
N.d.T. : les termes « sylvaines » et « Mirkwood » (la Forêt Noire du SdA) ont été substitué à l’expression « de la forêt » utilisée par deux fois dans la traduction publiée.
25) N.d.É. : traduction personnelle.
26) , 28) L, p. 425
27) SdA, livre IV, chap. 4.
N.d.T. : la précision « du Sud » fut omise lors de la traduction du SdA. Par ailleurs, les dernières traductions préfèrent traduire Westernesse par « l’Occidentale » plutôt que par « l’Ouistrenesse ».
29) SdA, livre V, chap. 8 : « Votre seigneurie a demandé de la feuille de roi, comme l’appellent les campagnards, ou de l’athelas en langue noble, ou pour ceux qui connaissent un peu le valinoréen [= quenya]… »
30) WJ, p. 376
31) MC, p. 197
32) N.d.T. : Le présent article se montre ici passablement obsolète : les formes à métaphonie dont il est question ont été publiées depuis dans la « Early Noldorin Grammar » parue dans le PE 14.
33) LRW, p. 349, 352
34) UT, p. 44 ; CLI, Partie I, p. 75
 
langues/langues_elfiques/sindarin/sindarin_langue_noble.txt · Dernière modification: 29/08/2013 08:05 par Elendil
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