SS ou pas SS : Un problème gollumique

 Trois Anneaux
Helge Kåre Fauskanger — Août 2001
traduit de l’anglais par Damien Bador
Article théorique : La maîtrise globale des écrits de J.R.R. Tolkien est nécessaire pour bien saisir la portée des articles de cette catégorie, les sujets étant analysés de façon poussée par leurs auteurs.

En fait, peut-être pas si gollumique au final. Le sujet de cet épisode de notre petite série d’article sur la manière d’éditer le matériel « noldorin » des « Étymologies » pour en faire un genre de sindarin « standard » est plus en rapport avec l’orthographe qu’avec la prononciation réelle. Pourtant, les lexicographes sindarins devraient probablement effectuer une sorte de régularisation.

Le problème auquel nous faisons face est le suivant : les ss doubles originaux devraient-ils être autorisés à rester à la fin des mots, ou devraient-ils être simplifiés en s ? Dans « Les Étymologies », comme dans les sources ultérieures, l’orthographe de Tolkien manque parfois de cohérence. Observons un mot signifiant « joie » : dans l’entrée GALÁS-, il est écrit glas. Pourtant ce s doit avoir été double à l’origine (autrement il aurait disparut dans cette position) et c’est ce que confirme son parent quenya alassë. Tolkien ne lista pas le terme original primitif dont descendent les deux mots, mais il est clairement supposé être #galassē. Et en effet, si nous nous tournons vers l’entrée BOR-, le même mot pour « joie » est à nouveau mentionné – mais il est ici orthographié glass avec conservation du ss double originel ! Quelle orthographe le pauvre lexicographe sindarin devrait-il alors adopter ?

Le problème de l’orthographe à adopter pour de tels mots à ss double lorsqu’ils apparaissent dans des composés est étroitement lié à cela. Dans l’entrée BOR-, le nom glass « joie » (ainsi orthographié) est mentionné en lien avec le nom Borlas, dont il forme le second élément. Le g disparaît à cause de la lénition habituelle, mais noter qu’ici le ss double est simplifié en s. Ainsi, même si nous adoptions la règle qu’un ss double final doit être préservé lorsqu’un mot monosyllabique figure isolé, peut-être nous faudrait-il introduire une autre règle indiquant qu’il est simplifié en un s simple lorsqu’il apparaît comme élément final d’un composé ? À nouveau, l’orthographe de Tolkien est susceptible de fluctuer. Dans l’entrée BES-, il mentionne bess « femme » comme descendant d’un *bessē primitif ; ici le ss double subsiste dans l’orthographe du mot qui en descend. Pourtant dans l’entrée BES-, Tolkien cite aussi le composé herves « épouse ». Celui-ci combine bess (lénifié en vess) et un élément préfixé her-, qui est dérivé du radical KHER- « diriger, gouverner » - une herves étant étymologiquement une « femme qui dirige [une maisonnée] », faisant parallèle à hervenn « mari ». Noter que dans herves, le ss double de bess est simplifié en s. Jusqu’ici, Tolkien suit le même principe que pour le nom Borlas, dont l’élément final représente glass. Mais si nous nous tournons vers l’entrée KHER-, le mot pour « épouse » est à nouveau mentionné, mais est désormais orthographié hervess, sans simplification du –ss final !

Maintenant, ces divergences ne représentent pas vraiment un problème réel – pas même sur le plan « interne » : dans un monde pseudo-médiéval comme la Terre du Milieu, sans académies linguistiques centrales pour définir l’orthographe « correcte », de telles incohérences seraient certainement fréquentes. Pourtant, les lexicographes sindarins de notre âge devraient probablement imposer une orthographe systématique plutôt que de copier sans réfléchir les sources primaires. On compte ici deux problèmes : 1) les –ss finaux des monosyllabes devraient-ils être simplifiés en –s ou non ; 2) même si nous adoptons cette orthographe avec –ss double lorsque le mot est isolé, les –ss finaux devraient-ils être simplifiés en –s lorsque le mot est le second élément d’un composé ? Bess ou #bes, hervess ou herves ? Nous traiterons ces questions séparément.

Les –ss finaux des monosyllabes devraient-ils ou non être simplifiés en –s ?

En premier lieu, laissez-moi répéter qu’il s’agit principalement d’une question purement orthographique : il n’existe pratiquement pas de distinction audible qui doive être préservée ou amalgamée ; glas et glass sonneraient à peu près la même chose (au moins pour des oreilles humaines !) Nous observerions normalement le SdA et les écrits de Tolkien postérieurs à celui-ci pour trouver des exemples authentiquement sindarins à partir desquels on pourrait régulariser les matériaux « noldorins ». Cependant, ces sources sont parfois fort peu utiles en la matière. Le terme sindarin apparenté au quenya lassë « feuille » est cité dans la Lettre no 211 comme étant « las(s) » ! Tolkien semble ici nous dire qu’il n’est pas important que le mot soit écrit las ou lass. Cependant, dans « Les Étymologies », le mot « noldorin » correspondant est donné sous la forme dénuée d’ambiguïté lhass (entrée LAS1-) et dans la plupart des sources postérieures au SdA, Tolkien maintient bien ss à la fin des monosyllabes :

  • Le descendant sindarin de l’eldarin commun russā « ? rouge » est cité par Tolkien comme étant ross1).
  • Dans le SdA lui-même, au début de l’Appendice E, Tolkien explique que le nom Caradhras « Rubicorne », lit. « Rouge-corne » combine les éléments caran « rouge » et rass « corne ». Cela semblerait indiquer que rass « corne » (cf. quenya rassë) devrait s’orthographier ainsi lorsque ce mot est isolé. Il est vrai que Christopher Tolkien liste ce mot comme étant ras dans l’Appendice du Silmarillion, mais il discute dans cette entrée une série de noms où cet élément est réduit parce qu’il apparaît non indépendamment mais comme élément final de composés (Barad Nimras, Methedras et à nouveau Caradhras).
  • Le mot bess « épouse », apparenté au quenya vessë, est orthographié ainsi dans la Lettre du Roi2) – qui devait initialement être intégrée au SdA.
  • Une autre source postérieure au SdA donne encore le nom sindarin loss « neige » et l’adjectif apparenté gloss « blanc (éblouissant) » (VT 42, p. 18 ; cf. quenya lossë, lossëa).

Ces exemples s’accordent avec la règle implicitement établie dans l’Appendice E du SdA : « Noter que les consonnes écrites deux fois, comme tt, ll, ss, nn, représentent des consonnes longues ou “doubles”. À la fin des mots de plus d’une syllabe, elles étaient habituellement abrégées. » Cela sous-entend qu’à la fin des mots d’une syllabe seulement, les consonnes longues n’étaient pas abrégées – au moins pas sur le plan de l’orthographe.

Caradhras (© John Howe)

Contre cette règle et les exemples listés ci-dessus, on peut citer quelques orthographes comme nos « parentèle, famille », mentionné en PM, p. 320 comme étant apparenté au quenya nossë : nous aurions pu nous attendre à l’orthographe noss (qui est en fait attestée dans une source antérieure au SdA). En dépit de ce contre-exemple, nous pouvons conclure que l’orthographe préférée en sindarin est de maintenir les –ss doubles à la fin des monosyllabes. De fait, c’est aussi l’orthographe que Tolkien employa normalement dans « Les Étymologies », quand le sindarin était encore du « noldorin » :

  • Le mot bess, connu par la Lettre du Roi, apparaît aussi dans les Étym. (entrée BES-, quoiqu’il y soit défini par « femme » plutôt qu’« épouse » ; cependant, les Étym. s’accordent à dire que la forme primitive *bessē signifiait « épouse », comme le quenya vessë).
  • D’autres exemples comprennent brass « chaleur blanche » (entrée BARÁS- ; la forme « noldorine ancienne » brasse est donnée), criss « faille, coupure » (KIRÍS-, cf. quenya cirissë), dess « jeune femme » (NDIS- ; du « vieux noldorin » ndissa), gloss « neige » ou adj. « blanc-neige » (GOLÓS-, cf. quenya olossë ; le VT 42, p. 18, auquel je me suis référé plus haut indique qu’en sindarin, gloss devrait uniquement être un adjectif, tandis que le nom « neige » est désormais loss), gwass « tache » (WAȜ-, du « vieux noldorin » wasse), lhass « feuille » (LAS1-, la forme primitive lassē est donnée ; lire lass en sindarin, à cause d’une autre révision), nass « pointe, bout aigu » (NAS-, apparenté au quenya nassë), noss « clan, “maison” = famille » (NŌ-, quenya nossë ; c’est bien sûr le même mot que nos « parentèle, famille » du PM, p. 320 cité plus haut), #rhass « corne » (entrée RAS-, où l’erreur de lecture manifeste « rhaes » a lieu3) ; de toute manière, la forme sindarine rass est attestée), l’homonyme rhass « précipice » (KHARÁS-, la forme primitive *khrassē est donnée ; ce mot aussi devrait manifestement avoir la forme rhass en sindarin et n’est donc plus un homonyme de #rhass « corne » une fois qu’est adoptée la forme rass pour ce dernier), rhess « ravin » (RIS- ; lire peut-être #rhiss ou #riss en sindarin ; voir plus bas), rhoss « pluie » (ROS1-, cf. quenya rossë « pluie fine, rosée »), son homonyme rhoss « coruscation » ou « lame d’épée » (RUS- ; en sindarin, ces deux mots devraient de même avoir un r- initial, non un rh-, et l’ancien ross vit sa signification « rosée » changée en « écume »), tass « travail, tâche » (TARAS- ; dans ce cas, ss ne représente pas un ss primitif mais est assimilé à partir d’un ancien rs, comme on peut le voir par la forme alternative tars et la forme ancestrale en « vieux noldorin » tarsa « trouble »), thloss / floss ou thross « murmure » ou « son bruissant » (SLUS-, SRUS- ; cf. quenya [h]lussë « un son murmurant » ; les formes sindarines de ces mots devraient néanmoins être #lhoss ou #rhoss à cause d’une autre révision), et finalement toss « arbuste, arbre de petite taille » (TUS-, la forme primitive *tussā est donnée).

Les exemples mentionnés ci-dessus sont indubitablement plus nombreux que les mots où un –ss double originel est réduit en –s. Comme nous l’avons vu, Tolkien mentionna les deux alternatives dans le cas de glas / glass « joie » (GALÁS- vs. BOR-) ; à la lumière de tous les exemples listés plus haut, les lexicographes sindarins devraient probablement adopter l’orthographe glass. Je suspecte que Tolkien lista aussi les deux alternatives dans l’entrée RIS-, là où le texte publié dit : « *risse- : n[oldorin] rhis, rhess un ravin ». Si rhess est une erreur de lecture pour #rhiss (le seul mot que le risse- primitif est susceptible de donner), la forme courte rhis serait juste une orthographe alternative du même mot4). Dans tous les cas, les lexicographes sindarins peuvent adopter avec confiance la forme #riss comme mot pour « ravin » (en prenant aussi en compte la révision rh-r-). S’il nous fallait accepter rhess comme transcription correcte du manuscrit de Tolkien, il nous faudrait présupposer aussi une autre forme primitive (probablement #rissā). La forme et l’orthographe sindarines devraient alors être #ress, qui serait un simple synonyme de #riss.

Gwaihir (© John Howe)

Dans l’entrée DYEL-, le mot delos « aversion » est dit être probablement une combinaison de del et gos (-os), le premier représentant la racine DYEL- « ressentir de la peur », le second la racine GOS- « épouvante ». Cependant, je ne pense pas qu’il faille en déduire qu’un mot ? gos apparaît en tant que tel en « noldorin » (il n’y a certainement aucune attestation non plus de ? del en tant que mot indépendant !), aussi nous n’avons pas à déterminer si ce ? gos devrait s’orthographier #goss ou non. (Dans l’entrée GOS-, Tolkien marqua *Goss d’un astérisque, comme équivalent « noldorin » hypothétique du quenya Ossë, nom de ce Maia : l’astérisque indique que ce nom – signifiant apparemment « Épouvante » - n’apparaissait pas sous cette forme en « noldorin ».)

Dans un mot au moins, Tolkien simplifia l’orthographe de –ss en –s sans mentionner de forme alternative en –ss où que ce soit. Je pense qu’il s’agit virtuellement d’un exemple unique (excepté pour les cas rhîs et dîs, qui ne sont pas entièrement comparables et sont discutés plus bas). Le mot en question est gas « trou, intervalle, écart ». Dans les Étym., l’entrée GAS- liste tant la forme primitive *gassā que le terme quenya apparenté assa, et si l’on considère tous les exemples listés ci-dessus, je ne pense pas que les lexicographes sindarins devraient hésiter à adopter l’orthographe #gass à la place.

Note : La forme **hmas « souillure, tache » (de la VO, N.d.T.) est très étrange. Devrait-elle avoir un –ss final ? Dans l’entrée de la racine SMAG-, Tolkien commença par dériver les mots maw « souillure, tache » et mael « taché ». Puis il eu l’« intuition » qu’une racine en SM- devrait plutôt donner des mots « noldorins » en hm- (i.e. m dévoisé). Par conséquent, selon le texte imprimé en LRW, p. 386, il changea maw et mael en **hmas et hmael, respectivement. Bien sûr, nous nous serions attendus à ce que maw soit changé en hmaw non en **hmas ! Cette dernière forme serait difficile à expliquer, étant donné ce que nous pensons savoir sur la manière dont le « noldorin » / sindarin se développa à partir de la langue elfique primitive. Étant donné la proximité entre w et s sur un clavier, je pense que nous pouvons supposer que « hmas » est une simple coquille pour hmaw et ne concerne donc pas notre présente discussion5). Incidemment, la forme sindarine devrait à nouveau être maw, puisque la révision mhm fut apparemment annulée ultérieurement.

Dans le mot rhîs « reine » (RIG-), un ss double primitif était probablement présent à une étape (#rīgisse), mais la simplification en –s se justifie ici par la voyelle longue qui précède : l’orthographe (relativement lourde) #rhîss suggérerait une syllabe super-longue qui n’est pas réellement présente. Ce mot peut être accepté tel quel en sindarin, sauf pour la révision rh-r-. Le mot dîs « mariée » peut aussi l’être sous cette forme. Dans l’entrée NDIS- des Étym., Tolkien dérive dîs d’un *ndīse primitif par l’intermédiaire du « vieux noldorin » ndîs, mais puisque cela aurait régulièrement dû donner le « noldorin » ** à la place, il nous faut probablement conclure que le –s final fut maintenu ou réintroduit par analogie avec le mot apparenté dess « jeune femme » (représentant le « vieux noldorin » ndissa). Malgré tout, l’analogie ne fut apparemment pas suffisamment forte pour introduire un ss double dans dîs, de sorte que l’orthographe **dîss est hors de question – et aussi parce qu’elle suggérerait à tort une syllabe super-longue.

Afin d’éviter de telles syllabes super-longues, même orthographiquement, il nous faut probablement adopter l’orthographe avec un –s simple à chaque fois que la flexion plurielle d’un mot fait qu’une diphtongue se retrouve devant le –ss double. Cela concerne les mots dotés de la voyelle a, qui devient ai au pluriel. Par exemple, nous avons argué que le mot pour « corne » devrait s’orthographier rass plutôt que ras, mais la forme plurielle « cornes » devrait s’écrire rais (comme dans l’Appendice du Silmarillion, entrée ras). Une orthographe telle que #raiss semblerait tout au moins peu pratique. Les formes plurielles de glass, lass, nass, rhass et tass devraient probablement de même s’orthographier #glais « joies », lais « feuilles », #nais « pointes », #rhais « précipices », #tais « travaux ». (Le pluriel lais « feuilles » est attesté dans le composé Dantilais = #Dant i-lais « Chute-des-feuilles », un nom transitoire de l’automne ; PM, p. 135.)

Mithlond (© John Howe)

On pourrait alors arguer qu’il serait préférable d’adopter l’orthographe avec un –s simple pour tous les nombres et positions (je crois comprendre que le sindariste de premier plan David Salo veut procéder ainsi). Cela pourrait sembler simplifier certaines questions, mais j’estime qu’il y a de bonnes raisons de s’abstenir de toucher au ss double. D’une part, cette orthographe est clairement dominante dans les sources primaires : si nous adoptons cette orthographe comme standard, nous aurons uniquement à trafiquer l’orthographe de quelques rares mots. (De fait, gas au lieu de #gass semble être le seul exemple de mot où notre orthographe préférée n’est pas directement attestée dans les écrits de Tolkien, quoique dans un certain nombre d’autres cas, les deux variantes le sont – comme nos vs. noss, glas vs. glass.) Il conviendrait de considérer comme un but en soi de ne pas éditer le matériel de Tolkien plus qu’il n’est vraiment nécessaire afin d’atteindre un minimum de cohérence.

Je dirais qu’il y a aussi d’autres arguments en faveur du maintien du –ss double à la fin des monosyllabes. Tout le monde s’accorde sur la nécessité de conserver le ss double entre les voyelles, comme dans brassen « chauffé à blanc » (BARÁS-) ; pourtant cet adjectif est dérivé du nom brass « chaleur blanche » et modifier l’orthographe de ce dernier nom en #bras obscurcirait à tout le moins la proximité entre nom et adjectif. Cependant, je considère que le meilleur argument en faveur du maintien du –ss double est, assez paradoxalement, que nous serions alors libre de le simplifier en un –s simple en tant qu’outil grammatical du sindarin écrit.

Le sindarin emploie souvent un génitif sans flexion ; par exemple, les mots aran « roi » et le toponyme Moria peuvent être combiné en aran Moria « [le] roi [de la] Moria », comme dans l’Inscription de la Porte reproduite dans le SdA. Pour adopter un terme employé ailleurs pour décrire la grammaire sémitique, on peut dire que le premier mot d’une telle construction apparaît à l’état construit. Dans une expression comme aran Moria, le mot aran ne signifie pas simplement « roi » : il figure à l’état construit et veut plutôt dire « [le] roi [de]… », ce qui le lie avec le mot qui suit. Aran est l’un de ces mots qui ne subissent pas de modification à l’état construit, mais très souvent, on peut observer que les noms sindarins sont abrégés lorsqu’ils sont ainsi employés (il existe de clairs parallèles à cela dans la grammaire sémitique). Les voyelles longues peuvent être abrégées, les consonnes doubles être simplifiées. L’entrée TOL2- des « Étymologies » cite le mot pour « île » comme étant toll ; il peut cependant être abrégé en tol à l’état construit, comme le montre indubitablement le toponyme Tol Morwen « #Île de Morwen » mentionné dans le Silmarillion et ailleurs6). Le –ss double peut de même être simplifié à l’état construit, comme l’entrée NŌ- le montre dans les Étym. : le mot pour « maison » au sens de « famille » y est cité comme étant nos « maison de »7). Si nous adoptions partout l’orthographe nos (en citant PM, p. 320, comme justification post-SdA pour cela), nous nous priverions de l’opportunité de faire ces subtiles distinctions en sindarin écrit.

Les –ss finaux devraient-ils être simplifiés en –s dans des mots qui figurent en tant qu’éléments finaux de composés ?

Je pense que oui. D’une part, les –ss finaux deviennent –s dans les mots polysyllabiques unitaires, comme tulus « peuplier », dérivé d’un *tyulussē primitif (Étym., entrée TYUL-). Le comportement des –ss finaux dans les mots composés devrait ressembler à ça, de tels mots étant aussi polysyllabiques. Tandis que tulus en tant que tel est un exemple « noldorin » plutôt que sindarin, il se comporte exactement comme on pourrait s’y attendre selon la règle déjà citée que Tolkien explicita dans l’Appendice E : « À la fin des mots de plus d’une syllabe [les consonnes doubles comme ss] étaient habituellement abrégées. »

À quelques exceptions près, c’est en effet le système que Tolkien semble employer. Remarquer le nom Caradhras « Rouge-corne », qui est dit représenter caran + rass dans l’Appendice E du SdA. (Voir aussi certains des autres noms en –ras susmentionnés : Methedras, Barad Nimras.) Alors que Tolkien cita le descendant sindarin de l’eldarin commun russā « roux, cuivré » comme étant ross, cette affirmation fait partie d’une discussion du nom Maedros (VT 41, p. 10 ; le Silmarillion publié emploie Maedhros avec dh au lieu de d, mais les sources s’accordent sur le fait que ross se simplifie en –ros à la fin d’un composé). Voir en outre l’élément final du toponyme Cair Andros « Navire à la Longue-écume », traduit dans une note de bas de page dans l’Appendice A du SdA, bien que ce mot #ross = « écume » ou « embrun » doive distinguer du ross « ? roux » de Maed(h)ros. (Le nom Elros est traduit par « Écume d’étoile » ; noter que la forme quenya est Elerossë ; PM, p. 349.) Nous avons conclu qu’il est préférable d’orthographier noss le mot pour « parentèle » ou « famille », mais il est correctement abrégé en –nos dans un composé comme Drúnos « une famille du peuple Drû »8) Dans le SdA et les sources postérieures au SdA, nous trouvons aussi des composés incorporant loss « neige » et l’adjectif apparenté gloss « blanc éblouissant » (pour ces formes indépendantes, voir le VT 42, p. 18) et les deux mots apparaissent alors sous la forme –los : mallos figure en tant que nom d’une plante dans le vers chanté par Legolas à Minas Tirith (« du mallos et de l’alfirin les cloches dorées sont agitées ») ; mallos signifie apparemment « neige-dorée » ou « blanc-doré ». Uilos « neige-éternelle » ou « blanc-éternel » figure comme nom sindarin du Taniquetil (quenya Oiolossë) et nom d’une plante : UT, p. 316. Et tandis que la Lettre no 211, donne de façon quelque peu indécise le mot pour « feuille » comme étant las(s), la même source indique que « collection de feuilles » devrait être golas : ce mot n’est pas donné sous la forme **golass ou même **gola(s), car il n’est plus monosyllabique du fait de l’élément préfixé et dans un polysyllabe, le –ss final est régulièrement réduit en –s. D’où Legolas et non **Legolass9).

Legolas (© John Howe)

Comme démontré plus haut, Tolkien maintint le –ss double à la fin des monosyllabes dans presque tous les cas des « Étymologies ». Cependant, l’orthographe employée dans les Étym. est aussi globalement en accord avec la règle de réduire la consonne double en –s à la fin des mots polysyllabiques :

  • Le nom nass « pointe, bout aigu » (NAS-) est réduit en –nas dans le composé bennas « angle » (la racine BEN- exprime l’idée de « coin » vu depuis l’intérieur).
  • De même, le nom toss « arbuste, arbre de petite taille » devient –dos (avec lénition régulière t > d) dans le composé eregdos « houx » (voir l’entrée TUS- ; le composé eregdos est aussi mentionné dans l’entrée ERÉK-).
  • Nous avons déjà discuté du nom Borlas, dont l’élément final représente glass « joie » (BOR-).
  • Comme dans le sindarin ultérieur, le nom “noldorin” du (Mont) Oiolossë était (Amon) Uilos, mentionné dans les entrées (GEY-), OY- et GOLÓS- : il est composé de ui + gloss, ce dernier élément étant soit un adjectif « blanc », soit un nom « neige » (en sindarin seulement un adjectif ; Tolkien altéra le nom « neige » en loss, encore que gloss et loss apparaîtraient sous la forme –los à la fin d’un composé). L’orthographe anormale Uiloss, avec le –ss final intact à la fin d’un mot polysyllabique, fut heureusement biffée avec la totalité de l’entrée EY-. Les lexicographes sindarins devraient l’ignorer.
  • Le nom Caradras, ainsi orthographié, est dit incorporer #rhass « corne » (voir l’entrée RAS- ; comme précédemment mentionné, le « noldorin » #rhass devient rass en sindarin, mais dans tous les cas –ras à la fin d’un composé).
  • Dans l’entrée RUS-, les noms Celebros, Findros et Maedhros sont dits contenir un élément rhoss « se trouvant principalement dans des noms », parce qu’il avait fusionné avec un autre nom (la signification des éléments concernés est sans rapport avec notre objectif ; dans « Les Étymologies », les précisions de Tolkien diffèrent des idées contenues dans les sources postérieures au SdA).
  • L’élément final du nom Imladris « Fondcombe » descend (au moins selon l’entrée RIS-) d’une forme primitive risse- ; pourtant le ss double est ici simplifié à la fin du composé.
  • Comme nous l’avons brièvement mentionné ci-dessus, Tolkien sous-entendit dans l’entrée GOS- / GOTH- que le parent « noldorin » du quenya Ossë aurait été *Goss, mais marqua cette forme d’un astérisque, puisqu’elle n’était en fait pas utilisée. La vraie forme « noldorine » du nom de ce Maia était Oeros, avec l’élément oer- « mer » préfixé (voir l’entrée AY- ; comme nous le savons, le Maia Ossë est dit être responsable des tempêtes en mer). Noter que la forme pleine inutilisée *Goss est réduite en –os (avec lénition régulière de g en ∅) à la fin d’Oeros. Dans ce cas, nous n’avons pas à nous inquiéter de la façon dont ce nom devrait être mis à jour en sindarin du style du SdA (cette forme aurait été #Aeros, mais Tolkien affirma dans une source postérieure au SdA que le nom sindarin d’Ossë était plutôt Gaerys ou Yssion ; WJ, p. 400). Il faudrait néanmoins noter que la forme hypothétique *goss, pas en tant que nom propre, mais que nom commun « épouvante, terreur » (cf. quenya ossë « terreur » < #gossē), est aussi présente à la fin du composé Taur-os, Tauros « Épouvante de la forêt ». Ce nom fut utilisé pour désigner Oromë (voir les entrées GOS- et TÁWAR- ; en sindarin ultérieur, Tolkien introduisit à la place le nom moins sinistre Tauron « Forestier » ; voir l’Index du Silmarillion). Nous pouvons aussi supposer que delos « aversion, détestation, répugnance » (DYEL-) incorpore *goss sous sa forme composée –os. Ainsi, quand bien *goss n’apparaît pas en tant que mot indépendant (le vrai mot indépendant pour « épouvante, terreur » est dit être gost), cette forme complète hypothétique confirme indirectement que le –ss double doit être réduit en –s à la fin d’un composé.

Pour autant que je puisse en juger, seuls de très rares composés listés dans « Les Étymologies » ne sont pas en accord avec ce système. Dans le cas de hervess « épouse » (KHER-), nous trouvons l’orthographe « correcte » herves à l’entrée BES-, et pour Uiloss, apparaissant seulement dans l’entrée rejetée EY-, la forme « correcte » Uilos figure dans les entrées GEY-, OY- et GOLÓS- (quoique la première de celles-ci ait aussi été biffée). Le seul exemple entièrement « faux » est Gochrass, nom d’une face montagneuse escarpée, mentionnée comme une forme transitoire dans l’entrée KHARÁS-. L’élément final est dit être rhass « précipice », de sorte que ce composé « aurait dû » être orthographié #Gochras à la place. C’est donc un soulagement que Tolkien ait changé ce toponyme en Gochressiel ! Dans ce nom plus long, la consonne double ss n’est plus finale et est maintenue à juste titre entre voyelles.

Concernant le comportement des mots en –ss qui figurent comme premier élément d’un composé, le règle semble être que le ss double est maintenu lorsqu’il est suivi par une voyelle, mais simplifié en –s devant une consonne. Ainsi criss « faille, coupure » (Étym., entrée KIRIS-) survit sous sa forme complète dans le toponyme Crissaegrim « #Pics fissurés », mentionné dans le Silmarillion. D’un autre côté, le « noldorin » lhass « feuille » est réduit en lhas- dans le composé lhasbelin « feuille-flétrissement » = « automne » (Étym., entrée LAS1- ; en sindarin, lire l- pour lh-). Par conséquent, bien que je recommanderais de modifier l’orthographe de gas « trou, intervalle, écart » en #gass, l’orthographe d’un composé comme gasdil « bouche-trou » (GAS-, DIL-) devrait rester inchangée.

Résumé

La conséquence pratique de cette discussion peut être résumée bien trop rapidement (les lecteurs ayant souffert jusqu’ici pourraient estimer que j’aurais dû commencer par la conclusion) : là où apparaissent dans le matériel des orthographes différentes de mots monosyllabiques en –ss / –s, comme c’est le cas pour glass / glas, lass / las, noss / nos, rass / ras et peut-être #rhiss / rhis (si nous supposons que le « rhess » de l’entrée RIS- devrait être #rhiss), les lexicographes sindarins devraient probablement préférer l’orthographe conservant la consonne double. (Rhis correspondrait à une forme sindarine #riss.) Je pense aussi que nous pouvons nous considérer livre de modifier gas « trou, intervalle, écart » en #gass, même sans attestation directe de cette orthographe dans les papiers de Tolkien (et bien que nous risquions quelques gloussements lorsque les jeunes étudiants du sindarin découvriront que « le trou » serait #i-‘ass du fait de la lénition qui réduit g en ∅ !) Cependant, –ss devrait être réduit en –s à la fin des polysyllabes (ce qui inclut par force virtuellement tous les composés), aussi les lexicographes sindarins devraient-ils préférer l’orthographe herves à hervess.

P.S. : Bien sûr, dans ce mot comme dans tous les mots similaires, le ss double réapparaîtrait si une terminaison débutant par une voyelle était rajoutée, comme dans le pluriel collectif #hervessath ou si nous voulions dériver un adjectif #hervessui ou #hervessen « caractéristique d’une épouse » : l’abréviation –ss > –s ne peut avoir lieu à moins que cette consonne double ne soit absolument finale.

Voir aussi

Sur Tolkiendil

Sur le net

1) VT 41, p. 10
2) SD, p. 129
3) N.d.T. : Le VT 46, p. 10, donne rhas comme correction probable de « rhaes », ce qui constituerait donc un contre-exemple en noldorin.
4) N.d.T. : Les A&C des VT 45-46 ne mentionnent pas une telle correction.
5) N.d.T. : Le VT 46, p. 14, confirme qu’il faut lire hmaw et la traduction française prend cette correction en compte. Les astérisques ont été adaptés en conséquence dans le présent article.
6) WJ, p. 296
7) N.d.T. : Un exemple encore plus convaincant existe en sindarin. Dans l’histoire d’Aldarion et Erendis telle qu’elle est contée dans les Contes et légendes inachevés est attesté le nom du « sombre cap de Ras Morthil » (UT, p. 226). Ce toponyme doit sans doute s’interpréter comme étant rass « cap », lit. « corne » et morn « sombre » (préfixe mor- dans les noms composés ; cf. Lettre no 297) + tild, til « corne » (qui apparaît sous la forme –thil dans les composés, après lénition régulière du t en th, comme dans nelthil, forme noldorine du quenya neltil ; cf. entrée TIL- des Étym.). Ce nom pourrait donc se traduire par « Cap de la Corne Sombre » et constitue bien une expression sindarine dont le premier terme est à l’état construit.
8) UT, p. 385
9) N.d.T. : On peut encore noter le sind. avras « un précipice », apparenté à brass « grande falaise », tous deux étant dérivés de BARAS ; PE 17, p. 22-23.
 
langues/langues_elfiques/sindarin/ss_ou_pas_ss.txt · Dernière modification: 28/08/2013 23:38 par Elendil
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