Vues eldarines communes sur le système pronominal sindarin

 Trois Anneaux
Thorsten Renk — Février 2004
article à réviser
traduit de l’anglais par Damien Bador
Article théorique : La maîtrise globale des écrits de J.R.R. Tolkien est nécessaire pour bien saisir la portée des articles de cette catégorie, les sujets étant analysés de façon poussée par leurs auteurs.

L’objectif de cet article est de démontrer que les caractéristiques essentielles du système pronominal sindarin (sind.) peuvent être prédites à partir : a) de la structure du système pronominal quenya (q.) ; b) de la remontée des changements phonétiques du quenya à l’eldarin commun (eld. com.) ; et c) des évolutions phonétiques entre l’eldarin commun et le sindarin. Cela peut être effectué sans se référer aux pronoms sindarins connus ou à leurs usages attestés et est donc relativement indépendant de leur interprétation grammaticale (seuls des changements phonétiques bien connus sont employés). Ce n’est que pour faire correspondre les formes reconstruites à leur interprétation grammaticale qu’il faudra faire usage du corpus sindarin. Nous renverrons au « Système pronominal quenya » pour justifier tous les pronoms quenyarins attestés et hypothétiques utilisés dans cet article.

Section I – Pronoms nominatifs

I.1 Consonnes caractéristiques et éléments de base

Chaque forme elfique pronominale est caractérisée par une consonne. Celle-ci est cependant sujette à des changements phonétiques ; lorsque nous nous référerons à la consonne caractéristique d’un pronom, ce sera celle apparaissant dans la racine eldarine commune de celui-ci. À partir des terminaisons verbales pronominales courtes du quenya, de la structure des pronoms indépendants non-emphatiques et des « Étymologies », nous sommes en mesure d’esquisser la liste suivant de consonnes caractéristiques en eldarin commun :

1ère pers. sing. : n (RP, p. 431)

2e pers. fam. ou sing. : c (preuves tirées de RP, p. 77 et WJ, p. 364 qu’il s’agit de t en quenya < c en eld. com.)

2e pers. formelle ou plur. : l (e.g. WJ, p. 364 montre qu’il s’agit de l en quenya)

3e pers. sing. : s (RP, p. 440)

3e pers. sing. : t (RP, p. 446)

1ère pers. plur. : m (e.g. de Namárië)

Note du traducteur :

Depuis la parution du VT 49, on dispose désormais d’une reconstitution des formes pronominales primitives datant de 1968 environ, laquelle est reproduite ci-dessous (cf. VT 49, p. 50-58) :

Personnes
Singulier
Pluriel
Duel
1ère pers.Exclusive
ni
me
me
Inclusive
we
we
2e pers.Familière / impérieuse
ki
le, de
le, de
Courtoise
le, de
3e pers.
se / te
te / se
te / se
Impersonnel
-r
-t

Tolkien précise qu’à l’origine, les deuxième et troisième personnes ne faisaient pas la différence entre singulier et pluriel (à l’exception de la 2e pers. fam., qui ne servait qu’au singulier). En quenya, la distinction se fit initialement au moyen de la consonne caractéristique. Pour la deuxième personne, celle-ci devint l- au singulier et d- au pluriel, donnant les formes indépendantes sing. lyé et pl. . Le sindarin et le telerin n’effectuaient initialement aucune différence entre singulier et pluriel pour la deuxième personne, utilisant de dans les deux cas. Toutefois, le sindarin emprunta ultérieurement le singulier en l- au quenya après le retour des Ñoldor en Beleriand, l’adaptant sous la forme le.

Selon l’un des tableaux, la spécialisation des formes de la troisième personne remonterait à l’eldarin commun, se venant à être employé au singulier et te au pluriel. Tolkien n’éclaircit cependant pas la forme que prenaient les formes pronominales indépendantes en sindarin et en telerin. Il ajoute en revanche que les formes du duel n’étaient préservées qu’en quenya.

Remarques :

  1. Nous ne faisons pas de distinction entre la deuxième personne du singulier et du pluriel pour l’instant : on a la preuve que Tolkien changea plusieurs fois d’avis concernant la signification des pronoms de la deuxième personne.
  2. À la troisième personne, le pluriel ne semble pas être formé par un changement de consonne caractéristique mais plutôt en ajoutant la marque du pluriel eld. com. i. Néanmoins, le quenya préfère employer s comme terminaison verbale au singulier et t au pluriel, déviant possiblement de l’usage eldarin commun originel.

À partir de ces consonnes caractéristiques, on peut reconstruire les affixes verbaux pronominaux courts et les pronoms non-emphatiques. Leur origine est comme suit : en eldarin commun, les pronoms sont construits en ajoutant une voyelle à la consonne caractéristique. Cette voyelle est i à la première personne, a à la troisième personne en t. La troisième personne en s peut apparemment faire la différence entre le masculin o, le féminin e et les choses a. Autrement, la voyelle est e. En eldarin commun, ces pronoms indépendants servent aussi de désinences verbales, donnant en quenya les formes pronominales courtes suivantes, présentées ici au moyen du verbe linda- « chanter » :

  • Eld. com. ni lindâ ou #lindâ-ni > q. ni linda ou lindan « je chante »
  • Eld. com. #ke lindâ ou #lindâ-ke > q. #ce linda ou lindat « tu chantes » (le q. ne peut avoir de –c en position finale)
  • Eld. com. #le lindâ ou #lindâ-le > q. le linda ou lindal « vous chantez »
  • Eld. com. sa lindâ ou lindâ-sa > q. sa linda ou lindas « ça chante »
  • Eld. com. ta lindâ ou #lindâ-ta > q. ta linda « ça chante » (? lindat utilisé à la troisième personne du pluriel)
  • Eld. com. #me lindâ ou #lindâ-me > q. me linda ou #lindam « nous chantons » (aucune terminaison verbale courte –m n’est attestée en quenya)

Cependant, ces formes courtes impliquant seulement une consonne caractéristique et une voyelle ne sont pas les seules impliquées : le quenya emploie aussi des groupes de trois lettres comme terminaisons verbales pronominales longues et utilise les mêmes formes pour les pronoms indépendants emphatiques. À l’évidence, certains de ces agglomérats véhiculent plus d’informations que les terminaisons courtes (voir le « Système pronominal quenya »). La liste correspondante (utilisant à nouveau l’exemple linda) est :

  • Q. lindanyë « je chante » inyë linda « moi, je chante »
  • Q. #lindatyë « tu chantes » #etyë linda « toi, tu chantes »
  • Q. #lindaccë « tu chantes » #eccë linda « toi, tu chantes »
  • Q. lindalyë « vous chantez » elyë linda « vous, vous chantez »
  • Q. lindallë « vous chantez » #ellë linda « vous, vous chantez » (dénote la 2e pers. plur.)
  • Q. #lindaryë « il chante » #eryë linda « lui, il chante » (utilisé sans distinction des genres, dérivé de *-syë)
  • Q. lindaro « il chante » #ero linda « lui, il chante » (utilisé comme pronom masculin)
  • Q. lindarë « elle chante » #erë linda « elle, elle chante » (utilisé comme pronom féminin)
  • Q. lindalmë « nous chantons » #elmë linda « nous, nous chantons »
  • Q. lindammë « nous chantons » emmë linda « nous, nous chantons »
  • Q. lindalvë « nous chantons » #elvë linda « nous, nous chantons »
  • Q. lindantë « ils / elles chantent » #entë linda « eux, ils chantent / elles, elles chantent »

Remarques :

  1. Nous ne discutons pas l’interprétation des diverses formes pour « nous » ici – Tolkien changea d’avis plusieurs fois à ce sujet.
  2. Les formes –ro et –re pourraient allonger la voyelle qui les précède.

Reste à savoir si ces élaborations de la consonne caractéristique seule représentent une caractéristique déjà présente en eldarin commun ou s’il s’agit d’une innovation du quenya. Nous pouvons hypothétiquement tester la conjecture qu’elles n’existaient pas en eldarin commun en essayant de reproduire les désinences verbales sindarines uniquement au moyen des formes simples :

Eld. com. : #lindâ-me > #linna-ve > #linna-v > sind. **linnaf

Ce qui n’est pas attesté, contrairement à :

Eld. com. #lindâ-mme > #linna-mme > #linna-m > sind. linnam (un mm doublé ne peut subir de métaphonie)

Aussi nous faut-il inclure les versions enrichies des consonnes caractéristiques dans la conjugaison de l’eldarin commun.

I.2 Changements phonétiques des éléments de base

Afin de pouvoir progresser, il nous faut ainsi examiner la forme que prendraient en eldarin commun et en sindarin les différents agglomérats observés en quenya (avant mutation et perte des voyelles finales en sindarin) :

  • Q. nye, eld. com. nye, v. sind. ne (cf. eld. com. NYEL- « chanter », q. nyellë « cloche », sind. nell « cloche »)
  • Q. tye, eld. com. cye, v. sind. ce (cf. eld. com. KYELEP- « argent [métal] », q. tyelpë « argent [métal] », sind. celeb « argent [métal] »)
  • Q. cce, eld. com. cce, v. sind. che (cf. q. rocco « cheval », sind. roch « cheval »)
  • Q. lye, eld. com. lye, v. sind. le
  • Q. lle, eld. com. lle, v. sind. lle
  • Q. rye, eld. com. sye, v. sind. se (cf. eld. com. PIS-, q. pirya « sirop »)
  • Q. ro, eld. com. so, v. sind. so
  • Q. re, eld. com. se, v. sind. se
  • Q. mme, eld. com. mme, v. sind. me
  • Q. nte, eld. com. nte, v. sind. nte (cf. q. anta- « donner », sind. ant « don »)

I.3 Désinence verbale et pronoms en sindarin

On peut alors donner quelques exemples illustrant à quoi devraient ressembler les terminaisons verbales sindarines :

  • Eld. com. #lindâ-nye > #linna-ne > #linna-n > sind. linnon (nous ne discuterons pas ici le changement a > o à la première personne du singulier)
  • Eld. com. #lindâ-cye > #linna-ge > #linna-g > sind. #linnag
  • Eld. com. #lindâ-lye > #linna-le > #linna-l > sind. #linnal
  • Eld. com. #lindâ-cce > #linna-che > #linna-ch > sind. #linnach
  • Eld. com. #lindâ-sye > #linna-he > #linna-h > sind. linna
  • Eld. com. #lindâ-nte > #linna-nte > #linna-nt > sind. ? linnant

Une fois de plus, je voudrais souligner qu’il existe de bons arguments selon lesquels #linnal et #linnag donneraient plutôt #linnog et ?linnol, tandis que la forme eldarine commune longue lle donnerait alors un #linnal distinct – ce n’est cependant pas le sujet principal de cet article. De plus, il n’est pas certain que les formes élaborées –nyë, –lyë, –syë et –cyë soient réellement responsables des désinences observées en sindarin. Dans tous les cas, le résultat ne change pas si l’on suppose plutôt des flexions eldarines communes avec les variantes courtes –ni, –le, –se et –ce.

Quoi qu’il en soit, la simple application de changements phonétiques triviaux reproduit déjà l’ensemble des désinences verbales observées en sindarin. Noter que la terminaison de la troisième personne du pluriel entrerait en conflit avec une autre forme : le passé. Par conséquent, il existe une raison naturelle pour laquelle cette forme devrait être remplacée par la marque du pluriel –r pour dénoter la troisième personne du pluriel. Nous continuons en détaillant les formes résultant de l’application des changements phonétiques aux pronoms emphatiques et non-emphatiques en quenya :

  • Q. inye ; eld. com. #inye ; sind. #in
  • Q. #etye ; eld. com. #ecye ; sind. #eg
  • Q. #ecce ; eld. com. #ecce ; sind. #ech
  • Q. elye ; eld. com. #elye ; sind. #el
  • Q. #elle ; eld. com. #elle ; sind. #el
  • Q. #erye ; eld. com. #esye ; sind. e
  • Q. #ero ; eld. com. #eso ; sind. e
  • Q. #ere ; eld. com. #ese ; sind. e
  • Q. emme ; eld. com. #emme ; sind. #em
  • Q. #ente ; eld. com. #ente ; sind. ?ent

Cela ressemble déjà à ce que l’on peut observer en sindarin – nous trouvons une forme générale de la troisième personne e sans distinction de genre (du fait que ho est glosé « il » et he « elle » dans « Les Étymologies », il est assez surprenant de trouver e « il » dans la Lettre du Roi) et une autre forme qui ressemble presque à im « je ». Cependant, cette forme serait homonyme avec l’article défini pluriel (qui est fort employé en sindarin), aussi cela offrirait-il une raison de remplacer la consonne par celle caractéristique de la première personne du pluriel, la différence étant toujours manifeste de par le choix de la voyelle i, spécifique à la première personne du singulier.

  • Q. ni ; eld. com. #ni ; sind. #ni
  • Q. #ce ; eld. com. #ce ; sind. #ce
  • Q. le ; eld. com. #le ; sind. #le
  • Q. me ; eld. com. #me ; sind. #me
  • Q. so ; eld. com. #so ; sind. #so
  • Q. se ; eld. com. #se ; sind. #se
  • Q. sa ; eld. com. #sa ; sind. #sa
  • Q. ta ; eld. com. #ta ; sind. #ta

Aucune de ces formes n’est observée au nominatif en sindarin, cependant l’entrée du radical S- semble indiquer que Tolkien imaginait qu’il y avait lénition des pronoms nominatifs à l’époque où il écrivait « Les Étymologies », ce qui nous permet d’identifier #so, #se, #sa avec ho, he, ha. Le reste des pronoms non-emphatiques semble constituer une fondation solide pour la formation des pronoms objets, mieux attestée, que nous allons traiter dans la deuxième section de ce projet.

Voilà jusqu’où on peut aller en employant des arguments phonétiques : nous trouvons a) l’ensemble des désinences verbales du sindarin ; b) plusieurs pronoms emphatiques qui peuvent (en pratique) être mis en correspondance avec des formes attestées ; c) plusieurs pronoms non-emphatiques qui semblent être un bon point de départ pour former des objets directs. Veuillez noter à nouveau qu’aucune déduction élaborée à propos de l’interprétation grammaticale du sindarin n’est ici nécessaire : les concepts sous-jacents concernent des changements phonétiques qui sont attestés par un millier d’entrées environ dans « Les Étymologies », où sont listées les formes en quenya et en sindarin, et sont aussi à l’origine des tables de mutations connues de ceux qui écrivent en sindarin.

I.4 Quelques commentaires

Avant d’entamer la discussion des pronoms employés en tant qu’objets, investiguons certains des points les plus obscurs – la formation de la troisième personne du pluriel en quenya et le destin des formes verbales générales du quenya lorsqu’elles sont traduites en sindarin : la troisième personne du pluriel en quenya ne semble pas avoir une formation régulière : dans les terminaisons verbales, apparaissent la forme courte –t et la forme longue –ntë, présentant la consonne caractéristique t. Cependant, cette consonne n’est pas associée en tant que telle avec le pluriel, comme le montre le pronom ta « ça ». Le suffixe long –ntë peut s’interpréter comme une addition de la consonne caractéristique à la marque du pluriel n (qui ne doit pas être confondue avec la consonne caractéristique de la première personne du singulier n) afin de clarifier qu’il s’agit du pluriel. Cependant, le suffixe court –t ne permet pas une telle distinction.

On peut toutefois arguer que le pronom indépendant de la troisième personne du pluriel te est en fait dérivé de #tai, employant encore une autre marque du pluriel (bien attestée) : i. Il semble y avoir une forte tendance à exprimer la troisième personne du pluriel avec t et celle du singulier avec s – la présence de marques du pluriel pourrait cependant indiquer qu’il s’agit d’un développement spécifique au quenya n’existant pas en eldarin commun. En résumé, bien que le quenya associe habituellement s à la troisième personne du singulier et t à la troisième du pluriel, nous n’avons aucune raison de supposer qu’il en allait de même en eldarin commun – la présence de marques du pluriel semble indiquer qu’à l’origine la troisième personne du pluriel était exprimée en ajoutant un marqueur pluriel aux formes de la troisième personne du singulier1).

Afin de discuter le deuxième problème, il nous faut noter que le quenya possède une forme verbale générale (que l’on appellera QG par la suite), qui est utilisée si le sujet – qu’il s’agisse d’un nom ou d’un pronom – ne fait pas partie de la terminaison verbale. Cette forme générale permet seulement de faire la distinction entre le singulier (QGS) et le pluriel (QGP). Le pluriel est indiqué par l’usage du marqueur pluriel r (qui est souvent employé pour former le pluriel des noms en quenya). (Dans ce qui suit, nous utiliserons Q3S pour désigner la troisième personne du singulier en quenya et Q3P pour la troisième du pluriel.)

Nous trouvons ainsi pour les verbes en –a :

  • lassë lanta « une feuille tombe » (QGS)
  • lassi lantar « des feuilles tombent » (QGP)
  • ni lanta « je tombe » (QGS)
  • sa lanta « ça tombe » (QGS)
  • lantas « ça tombe » (Q3S)
  • emmë lantar « nous tombons » (QGP)
  • lantantë « ils tombent » (Q3P)

Et pour les verbes simples :

  • elda carë « un elfe fabrique » (QGS)
  • eldar carir « des elfes fabriquent » (QGP)
  • ni carë « je fabrique » (QGS)
  • sa carë « ça fabrique » (QGS)
  • caris « ça fabrique » (Q3S)
  • emmë carir « nous fabriquons » (QGP)
  • carintë « ils fabriquent » (Q3P)

Il est conceptuellement plus facile de confondre QGS avec Q3S qu’avec n’importe quelle autre forme pronominale au singulier (« tombe(s) » vs. « il, elle, ça tombe »), parce que les phrases comprenant un verbe sans exprimer le pronom dans la terminaison conjuguée sont relativement rares. De même, il est naturel de confondre QGP avec Q3P (« tombons / tombez / tombent » vs. « ils, elles tombent »). Ainsi, nous trouvons en quenya deux formes distinctes que l’on peut passer au crible des changements phonétiques pour déterminer leurs équivalents sindarins éventuels.

Verbes en « –a » :

  • Q3S lindas donne S3S linna
  • QGS linda donne SGS ? linn (ou peut-être ? lind)
  • Q3P lindantë donne S3P ? linnant
  • QGP lindar donne SGP linnar

Verbes simples :

  • Q3S caris donne S3S ? ceri
  • QGS carë donne SGS #car (c’est presque câr)
  • Q3P carintë donne S3P ? cerint
  • QGP carir donne SGP cerir

En sindarin, seule une des deux formes possibles peut manifestement avoir lieu dans chaque cas, aussi est-il possible que S3S et SGS aient fusionné, de même que SGP et S3P (ce qui veut dire que dannar peut probablement exprimer tant « tombons / tombez / tombent » que « ils, elles tombent »). Mais pour trois des quatre formes rejetées, nous sommes en mesure de fournir une raison plausible pour laquelle ces formes ne devaient effectivement pas être préférées.

  • SGS pour les verbes en –a se heurte à la dérivation des noms à partir de verbes, cf. le schéma maetha > maeth « combat », qui s’effectue souvent en faisant tomber le –a final des verbes en –a.
  • S3P pour les verbes en –a produit un heurt avec la formation du passé mentionnée ci-dessus.
  • S3S pour les verbes simples entre finalement en conflit avec la formation de l’infinitif attestée dans « Les Étymologies ».

Une dernière remarque : de par la nature de cette forme générale, la raison pour laquelle nous ne devions pas nous attendre à un pronom eldarin commun de type **re est évidente. Les formes verbales en –r n’apparaissent que s’il y a un sujet mentionné dans la phrase. Mais une langue n’a nul besoin d’une particule qui ne peut que dénoter le pluriel et rien d’autre.

Section II – Pronoms employés comme objets d’un verbe

II.1 L’emploi curieux de « –n »

Nous avons désormais dépassé l’étape où une application relativement mécanique des changements phonétiques pouvait suffire, aussi nous faut-il maintenant observer l’usage réel des pronoms dans les phrases sindarines et tirer des conclusions de ces observations. Considérons les exemples qui suivent :

  • A tiro nin, Fanuilos ! « Ô regarde vers moi, Blanc-éternel ! » (traduit en RGEO, p. 72)
  • caro den i innas lin « votre volonté soit faite » (lit. probablement « faites-en votre volonté »)
  • edro hi ammen « ouvre maintenant pour nous » (SdA, livre II chap. 4, traduit en RS, p. 463)

Du premier exemple, nous pouvons extraire nin avec la traduction « vers moi ». Cependant, il est possible qu’il s’agisse d’une traduction assez lâche (« vers » s’exprimerait normalement avec la préposition na) et que la signification littérale soit plutôt « Ô regarde moi ! », impliquant alors un pronom accusatif nin. Le deuxième exemple n’est pas réellement ambigu, mais si den représente ici un pronom, il est probable qu’il s’agisse à nouveau d’un objet direct de caro, à l’accusatif. Le troisième exemple implique le composé (assez transparent) an + men > ammen, qui est utilisé pour exprimer l’idée « pour nous, pour le bénéfice de nous », d’où l’on peut extraire la forme men, mais pas tirer de conclusion sur son usage (il existe plusieurs autres occasions où ce composé spécifique apparaît, mais celles-ci ne modifient pas cette conclusion). Bien qu’aucun de ces exemples ne soit particulièrement clair, l’explication la plus simple est que les formes pronominales utilisées en tant qu’objet direct d’un verbe sindarin se terminent par –n. C’est une supposition que l’on fait habituellement et nous ne l’attaquerons pas ici. Cette théorie permet aussi une clarification supplémentaire de l’entrée S- des « Étymologies » :

S- radical démonstratif. sû, sô il (cf. désinence -so des verbes) ; sî, sê elle (cf. désinence -se des verbes). Cf. N[oldorin] ho, hon, hono il ; he, hen, hene elle ; ha, han, hana ça ; pluriels huin, hîn, hein.

Si l’on utilise nos conclusions précédentes, ho représente probablement le nominatif « il » et hon l’accusatif « le » (et les autres formes peuvent être traitées de même). Cela indique qu’en fait, hono ne devrait pas être considéré comme une variante de ho ; nous réserverons cependant son interprétation pour la troisième section de cet article. Il est plutôt curieux que les pluriels soient seulement donnés pour les formes se terminant en –n – cela implique-t-il que ho, hon, hono forment tous un pluriel commun en huin ? Attendons aussi pour cette question. Si nous combinons toutes les formes pronominales indépendantes et les combinons avec l’idée de former un objet au moyen de l’affixe –n, nous obtenons :

  • Sind. nin
  • Sind. #cen
  • Sind. #len
  • Sind. men
  • Sind. #son
  • Sind. #sen
  • Sind. #san
  • Sind. #tan

En prenant en compte que les objets directs d’un verbe sont lénifiés en sindarin (nous ne chercherons pas à le prouver ici), nous pouvons à nouveau identifier #son, #sen, #san avec hon, hen, han des « Étymologies ». Ainsi, cette simple idée fonctionne remarquablement bien – seuls #tan (lénifié en #dan) semble en désaccord avec le den attesté. En l’absence d’une explication fondamentale, je ferais la supposition que cette forme conserva sa consonne caractéristique mais que la voyelle fut en revanche « régularisée » en e au cours de l’histoire du sindarin afin de s’accorder avec les autres formes. Aussi aurions-nous #te « ça » (nominatif) et ten « ça » (objet). On pourrait envisager d’essayer la même procédure avec les versions emphatiques des pronoms, mais de telles constructions sont rarement observées en quenya et jamais en sindarin, aussi nous ne chercherons pas à résoudre cette question.

Soit – analysons les principales difficultés de l’hypothèse par ailleurs intéressante selon laquelle –n sert à former les pronoms objets : (1) le sindarin ne possède pas de déclinaisons nominales et (2) en quenya, on trouve aussi des pronoms comme nin et men, mais ils dénotent des objets au datif. Il est très probable que le même élément eldarin commun soit responsable de la déclinaison quenya –n et de la préposition sindarine an. Par conséquent, les formes en –n pourraient à l’origine avoir aussi servi à exprimer le datif en sindarin. Cependant, la distinction entre l’objet direct à l’accusatif et indirect au datif est relativement floue en sindarin, comme on le voit dans :

  • Anno ammen i mbas ilaurui vín « Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien »
  • Ónen i-Estel Edain « J’ai donné l’Espoir aux Dúnedain »

Le premier exemple emploie la préposition an pour exprimer le datif en sindarin, mais le second indique qu’il est aussi permis d’exprimer le datif en tant qu’objet direct sans préposition, l’ordre des mots suffisant possiblement à distinguer entre l’accusatif et le datif. Ainsi, la forme (lénifiée) que l’on désigne habituellement en tant qu’« objet direct » en sindarin est aussi capable d’exprimer le datif. En retournant cet argument, une forme dative ancienne se terminant en –n pourrait aisément être confondue avec l’objet direct originel et finir par le remplacer. Cependant, quelles qu’aient été les raisons sous-jacentes, les exemples sindarins attestés montrent que les formes en –n doivent probablement s’utiliser dans ce sens d’objet direct « général ».

II.2 Formes composées avec « an »

Dans les textes sindarins, nous trouvons une deuxième classe de pronoms objets qui sont uniquement employés au datif et peuvent aisément s’identifier en tant que composés de la préposition ou élément datif an avec les formes dont nous avons déjà discuté. Puisque nous avons argué que le –n vu dans les pronoms objets discuté au-dessus correspond à la flexion dative du quenya, la préfixation de an doit être une construction sindarine originale et l’on ne doit pas s’attendre à pouvoir s’appuyer sur des analogies avec le quenya (sauf pour l’emploi de ces formes, bien sûr, puisque les raisons pour exprimer le datif reste la même). Dans les textes sindarins, nous trouvons trois formes différentes :

  • Anno ammen « Donnez-nous… » (VT 44, p. 21, 22)
  • ú-chebin estel anim « Je n’ai gardé nul espoir pour moi-même » (SdA, App. A)
  • Guren bêd enni « Mon cœur (conscience intime) me dit » (VT 41, p. 11)

De par ce qui précède, on peut identifier ammen comme étant an préfixé à la forme objet #men, anim comme la forme préfixée du pronom emphatique im et enni comme l’élément an ajouté au pronom non-emphatique #ni et sujet à l’inflexion en –i. Une première question technique – pourquoi n’y a-t-il pas d’inflexion en –i dans anim ? Manifestement, les préfixes ne sont pas toujours sujets à l’inflexion en –i, comme le montrent les infinitifs attestés esgeri (d’osgar- « couper autour ») et ortheri (d’orthor- « conquérir »). Peut-être Tolkien a-t-il usé de cette liberté pour éviter **enim (ce qui ne préoccupe probablement pas la plupart des lecteurs de cet article, à l’exception de ceux qui savent qu’il correspond à un mot latin signifiant « en l’espèce » – Tolkien devait le savoir…) Les traductions données soutiennent l’hypothèse que im est une forme emphatique et que ni ne l’est pas : clairement, « pour moi-même » et une expression plus forte que « me / moi ».

Il est curieux que la forme ammen ait aussi bien un préfixe an- qu’un –n final (aussi la forme objet plutôt que le nominatif a ici été utilisée comme base de la construction, exprimant peut-être la flexion nominale deux fois). Le fait que cette forme apparaisse plus tard dans le corpus indique qu’utiliser la forme objet comme base d’une telle construction n’est pas réellement rare. Aussi, peut-être enni et #ennin pourraient-ils être autorisés. Finalement, notez que les formes composées avec an- semblent être la manière la plus fréquente d’exprimer le datif et qu’on ne les voit jamais exprimer un objet à l’accusatif.

II.3 L’exception : « le »

Il existe une forme du corpus des textes sindarins qui ne correspond pas à la structure esquissée ci-dessus : le, qui est attesté dans les exemples suivants :

  • Fanuilos le linnathon « Vers toi, Blanc-éternel, je chanterai » (SdA, livre II chap. 1 ; RGEO, p. 72)
  • le nallon sí di-nguruthos « vers toi je crie maintenant dans [lit. “sous”] l’ombre de la mort » (RGEO, p. 7272)
  • le linnon im Tinúviel (non traduit, probablement « vers toi je chante, moi, Tinúviel) (LB, p. 354)

Dire que cette forme ne correspond pas à la structure discutée ne sous-entend pas qu’elle n’apparaîtra pas dans la procédure de reconstruction décrite plus haut : nous reconstruisons bien une forme le, mais il devrait s’agir d’un pronom nominatif non emphatique, alors que les exemples au-dessus suggèrent qu’il est employé comme datif « Je chante[rai] pour votre bénéfice. »

Comment expliquer cela ? En RGEO, p. 73, ce pronom est dit être « d’origine quenya ». Bien que la procédure de reconstruction utilisée ici semble indiquer que cela est vrai de tous les pronoms, il existe une différence conceptuelle importante : dans l’analyse ci-dessus, nous avons utilisé les formes du quenya pour reconstruire les formes eldarines communes sous-jacentes, qui nous ont ensuite permis de déterminer les formes sindarines. Cependant, ce pronom est dit être directement dérivé du quenya, d’où la différence observée. (Cependant, le datif quenya serait aussi len, aussi les Sindar durent-ils faire une erreur lorsqu’ils l’adoptèrent…)2) Dans tous les cas, cette information met ce pronom à part et quelle que soit la raison pour laquelle Tolkien choisit cette forme spécifique, nous la traiterons comme une exception à l’usage habituel des pronoms objets. Ainsi, à la place des formes régulières #len, #alle ou #allen, devrions-nous probablement nous contenter d’insérer le.

Section III - Possessifs

III.1 Terminaisons possessives

Nous commencerons l’investigation des formes possessives avec l’étude d’un phénomène relativement rare en sindarin – les terminaisons possessives. Dans le VT 41, nous apprenons que « Mon cœur me dit » se traduit órenya quete nin en quenya, ôre nia pete nin en telerin et guren bêd enni en sindarin (on a ainsi un lien explicite entre le sindarin guren et le quenya órenya « mon cœur »). On trouve un deuxième exemple avec la tentative de Gandalf d’ouvrir les portes de la Moria, où lammen « ma langue » est attesté. Noter qu’une forme comme lammen serait très difficile à interpréter en sindarin : il ne saurait s’agir d’une terminaison –en de lam « langue », puisque cela donnerait seulement **lamen. Cela ne peut pas plus être la terminaison –men, puisque nous ne voyons pas **gurmen ou **gurven. D’un point de vue évolutionnaire cependant, cela prend tout son sens : en quenya, cela donnerait lambenya, qui devient #lamme-na et finalement le sind. lammen (grâce à Tolkien, je n’ai pas besoin de détailler le deuxième exemple ici… il l’a déjà fait – voir plus haut).

Le lecteur assidu n’aura aucun problème à vérifier que la différence quenya entre le possessif –nya et la terminaison verbale –nyë disparaîtra en sindarin et que les formes résultantes sont en fait exactement analogues aux flexions verbales, i.e. « ta langue » deviendrait #lammel, « notre langue » #lammem, et ainsi de suite. Cette identité a cependant d’importantes conséquences : il est en fait accidentel que nous observions apparemment la terminaison **-en dans les deux cas ; cela vient uniquement du fait qu’il s’agit de la voyelle originelle des deux mots. Une forme comme le q. arda « royaume » donnerait en revanche ardanya « mon royaume » et cela produirait forcément le sind. #ardhan. De même, le possessif du q. osto « place forte » serait ostonya « ma place forte », qui deviendrait le sind. #oston.

Dans le cas de mots se terminant à l’origine par une consonne, cela pourrait générer une complication supplémentaire, le q. et eld. com. atar donneraient le q. atarinya « mon père », employant le -i- caractéristique de la première personne du singulier comme voyelle de connexion, ce qui deviendrait le sind. #ederin (du fait de l’inflexion en i), mais « ton père » serait le q. atarelya et le sind. #adarel. Il n’est guère surprenant que ces formes ne s’observent guère en sindarin et ne survivent probablement que dans des formations archaïques.

III.2 Adjectifs possessifs

La manière la plus usuelle d’exprimer les possessifs en sindarin est d’employer des formes qui se comportent apparemment comme des adjectifs (i.e. ils suivent le nom et sont lénifiés dans cette position). Comparés au reste du système pronominal, nous pouvons observer de nombreux exemples dans le corpus :

  • mhellyn în phain « tous ses amis » (SD, p. 128)
  • Meril bess dîn « Rose sa femme » (SD, p. 128)
  • ered e-mbar nín « les montagnes de ma demeure » (UT, p. 40, traduit en UT, p. 54)
  • Adar nín « mon père » (VT 44)
  • i eneth lín « votre volonté » (VT 44)
  • i arnad lín « votre royaume » (VT 44)
  • i innas lin « votre volonté » (VT 44)
  • i mbas ilaurui vín « notre pain quotidien » (VT 44)
  • i úgerth vin « nos péchés » [lit. « mauvaises-actions »] (VT 44)

À l’exception de în, toutes ces formes comportent une consonne caractéristique dénotant la personne, la voyelle i et se terminent en –n. En dépit de trois notations de longueur vocalique différentes, i.e. i, í et î, nous ferons l’hypothèse que toutes ces formes devraient être régularisées en í : la distinction entre íet î ne peut être matérialisée en tengwar de toute façon et il est aisé de confondre í et idans les manuscrits de Tolkien – nous proposerons plus loin des arguments montrant que ce ídevrait de préférence être long si l’on veut donner du sens au scénario d’ensemble3).

Afin de faire correspondre les adjectifs possessifs attestés avec les formes discutées jusqu’ici, nous devrions donner des explications aux points suivants : a) l’allongement de la voyelle ; b) le changement de la voyelle een i (à l’exception de la première personne du singulier) ; et c) une interprétation des formes hono, hene et hana, auxquels nous n’avons donné aucun équivalent jusqu’ici (peu de pronoms restent isolés désormais…) Grâce à une supposition astucieuse, nous pouvons réduire ces trois problèmes à un seul (le dernier restant sans explication…) : supposons que nous partions de la forme hene et que pour quelque raison la première voyelle soit allongée, nous obtiendrions #héne. Lorsque nous atteignons l’étape du vieux sindarin (v. sind.), voilà ce qui advient :

« Lorsqu’elles n’étaient pas finales, trois de ces voyelles virent leur qualité altérée en vieux sindarin : â devint ó (ce changement est explicitement mentionné en RP, p. 451 s.v. THÔN), ê devint í et ô ú. »4)

Nous avons donc #híne (parce que le premier e n’était pas final) et la perte de la voyelle finale produit ensuite hín. De même, si nous étions partis de #mene, nous serions arrivés à mín, qui est effectivement ce que nous souhaiterions obtenir. Afin que cela fonctionne, il nous faut supposer que l’entrée que rédigea Tolkien dans « Les Étymologies » se réfère à une version archaïque des pronoms et que la voyelle est effectivement longue (on peut faire le lien avec la discussion sur l’interprétation des accents ci-dessus).

Est-il possible de trouver une confirmation indépendante d’un tel scénario ? En quenya, les possessifs sont exclusivement attestés en tant que terminaisons possessives (nous en avons discuté plus haut), mais il existe tana « cela », dérivé du radical TA-. Il ne s’agit pas d’un possessif mais d’un démonstratif ; toutefois, le point important ici est qu’il se comporte grammaticalement comme un adjectif, i.e. q. cirya tana « ce navire ». En conséquence, l’idée que les formes hono, hene et hana puissent être des élaborations similaires du radical produisant des formes adjectivales apparaît beaucoup moins exotique. Dans un tel cas, nous sommes en mesure de dériver les formes possessives correspondant à hon, hen et han : celles-ci donneraient hono > #hóno > #húno > #hún « son, sa, ses [à lui] », hene > #héne > #híne > #hín « son, sa, ses [à elle] » et hana > #hána > #hóna > #hón « son, sa, ses [appartenant à un possesseur de genre neutre] »

III.3 La question de « în »

Reste à discuter l’origine du mystérieux în. Cette forme ne présente aucune consonne caractéristique (ce qui est assez étrange). En travaillant à rebours, nous pouvons construire un objet ressemblant à ?ene, mais celui-ci ne possède pas non plus de contrepartie en quenya, aussi n’en apprenons-nous guère. Si l’on observe son emploi dans les textes, nous nous apercevons qu’il s’agit d’un pronom réflexif, i.e. il se réfère au sujet de la phrase : e aníra suilannad mhellyn în phain « il [Aragorn] souhaite saluer tous ses amis [ceux d’Aragorn]. » On peut donc spéculer qu’il s’agit d’une forme réflexive générale, qui ne nécessite donc pas de consonne caractéristique – elle renverrait toujours au sujet. Pour clarifier cette spéculation : « je vois ma figure » pourrait alors se dire #cenin níf în en sindarin, le pronom renvoyant au sujet « je » et indiquant que je vois « ma propre » figure. Mais il ne s’agit que d’une spéculation se fondant sur l’absence de consonne caractéristique – il n’est pas possible de tirer des conclusions solides sur cette forme.

Note du traducteur :

On notera toutefois que dans un texte très tardif, datant d’environ 1969, Tolkien présente un tableau de formes pronominales réflexives en quenya, reproduit et discuté en VT 47, p. 37-38 :

Personnes
Singulier
Pluriel
1ère pers.Exclusive
imne, imni
imme
Inclusive
inwe
2e pers.Familière
intye
inde
Courtoise
imle
3e pers.
inse, imse. insa
inte

Tolkien ajoute que ces formes étaient apparentées au sindarin im, qu’il explique dans ces notes être une forme « réflexive générale », pouvant manifestement être utilisée pour toutes les personnes du singulier. Une note contemporaine donne aussi les formes imli, imni, mais sans les expliciter ni préciser s’il s’agit de quenya ou de sindarin.

Section IV - Nettoyage

Les idées présentées dans cette dernière section de l’analyse différeront de la section précédente par leur caractère plus spéculatif. Nous avons précédemment montré qu’en combinant des idées relativement bien connues, il était possible de comprendre la structure du système pronominal sindarin. Mais cette procédure laisse certains trous qu’il n’est pas possible de remplir grâce aux analogies avec le quenya ou à l’observation de la manière dont ces formes sont employées dans les textes sindarins. Ainsi, afin de remplir ces trous, je proposerai certaines suppositions bien informées, en assumant tacitement que le lecteur comprend que je ne propose pas ces spéculations avec la même confiance que pour mes déductions précédentes.

IV.1 Pluriels

La formation de la première personne du pluriel est relativement triviale : on peut observe un changement de la consonne caractéristique n « je » > m « nous ». La deuxième personne est relativement délicate : Tolkien affirme que « Aucune de ces langues […] ne faisait, ou ne faisait originellement, la différence entre le singulier et le pluriel pour les pronoms de la deuxième personne ; mais il existait une distinction nette entre les formes familières et courtoises. »5) Cela fut cependant modifié par la suite : en WJ, p. 364, Tolkien décrit (pour le quenya) un « affixe pronominal réduit –t (sing.) et –l (plur.) », en opposition frappante avec l’affirmation précédente6). Selon la période des travaux de Tolkien que l’on considère, on peut donc identifier :

  1. c avec la deuxième personne du singulier et l avec la deuxième personne du pluriel
  2. c avec la deuxième personne familière et l avec la deuxième personne courtoise
  3. c avec la deuxième personne du singulier familière, cc avec la deuxième du pluriel familière, l avec la deuxième du singulier courtoise et ll avec la deuxième du pluriel courtoise

Il n’est manifestement pas possible d’atteindre une solution unique. Reste à discuter la formation de la troisième personne du pluriel. Comme nous l’avons déjà dit, le pluriel quenya est obtenu par changement de la consonne caractéristique, mais nous avons aussi argué qu’il n’y a aucune raison de supposer qu’il en va de même en eldarin commun. De fait, nous pouvons déduire de Meril bess dîn « Rose, sa femme » que t est utilisé au singulier en sindarin et « Les Étymologies » indiquent que les formes dérivées de S- dénotent aussi le singulier. Nous disposons cependant des formes plurielles (noldorines) huin, hîn et hein. Nous pouvons hypothétiquement sindariser celles-ci, ce qui donnerait hyn, hîn et hain. Cette dernière est effectivement attestées dans l’inscription des Portes de la Moria Im Narvi hain echant « Moi, Narvi, les ai faites » et par celle-ci nous apprenons aussi que les formes plurielles listées devraient être associées avec les pronoms objets et que la troisième personne du pluriel en sindarin se forme par inflexion en i.

Pour les formes nominatives ho, he et ha, ajouter la marque du pluriel donnerait #hoi, #hei et #hai, qui pourraient donner #hy, # et #hai en sindarin. Pour les possessifs, l’ordre dans lequel il convient d’appliquer les changements vocaliques de notre petit scénario et l’inflexion en i a manifestement une certaine importance – aussi croisons les doigts et supposons que l’inflexion en i n’eut lieu qu’après la disparition de la voyelle finale, ce qui nous donne #hún > #huin, #hín > #hín et #hón > #hýn. Mais cela reste extrêmement hypothétique… De même, nous pouvons déduire #te > #ty, ten > #tyn et tín > #tín pour couvrir le groupe en t.

IV.2 « Mín » et la question de la lénition

Dans l’Ae Adar7), nous trouvons l’expression sui mín i gohenam, manifestement « comme nous qui pardonnons ». Ce mín n’est pas une forme neuve, mais nous nous serions attendus à ce qu’il soit employé comme adjectif possessif, alors qu’il possède manifestement une fonction différente ici. Noter qu’il n’est pas non plus lénifié, en dépit du fait que sui, se terminant par une voyelle, devrait déclencher une lénition dans le mot suivant, comme l’ont argué certains. Nous pouvons spéculer que l’emploi d’un possessif n’étant pas associé avec un nom particulier mènerait ici à l’idée de « nous-mêmes », ce qui ouvrirait un deuxième groupe de formes emphatiques, i.e. #nín câr han « je le fait moi-même », lit. « moi-même le fait ». Quoi qu’il en soit, le fait que nous observions une forme non lénifiée en dépit des raisons qui existent en faveur du contraire est certainement intéressant. Comme nous l’avons déjà dit, l’entrée S- indique que Tolkien imagina que la lénition prenait place même si un pronom est employé au nominatif. Mais cet usage de la forme non lénifiée mín pourrait indiquer une révision de cette décision à une époque tardive, aussi est-il possible que #so, #se, #sa « il, elle, ça » soit la version correcte en sindarin tardif.

IV.3 Une différence possible entre « #sa » et « #te »

Nous savons que la forme den dénote « ça » en sindarin et que de plus dîn se traduit par « son, sa, ses » ; par conséquent cette forme est une expression générale pour tous les genres, contrairement à ho, he et ha. Nous avons argué qu’elle ne sert pas à faire la distinction entre le singulier et le pluriel (comme c’est le cas en quenya). Quelle peut donc être la différence ? Il n’y a pas grand-chose à en dire, mais l’on connaît les deux démonstratifs quenyarins sina « ceci », dénotant des choses proches du locuteur et tana « cela », pour des objets loin de celui-ci. Manifestement, ces démonstratifs sont dérivés des mêmes radicaux S- et TA, qui sous-tendent aussi les pronoms personnels, aussi pourrait-ce être justifié d’utiliser leur emploi pour nous guider.

Nous pouvons tester cette hypothèse dans le corpus : Im Narvi hain echant renvoie aux portes directement en face du rédacteur, aussi pourrions-nous nous attendre à ce que le groupe S- soit utilisé ici. Meril bess dîn fait référence à la femme de Sam, qui, lorsqu’Aragorn écrit (ou fait écrire) la lettre, est au loin. Finalement, caro den renvoie à un « ça » général qui n’est pas explicitement mentionné, aussi avons-nous des raisons de supposer qu’il n’est pas nécessairement proche du locuteur, d’où le choix du groupe TA. Cela pourrait cependant ne pas être une distinction très solide.

Section V - Résumé

Pourquoi devriez-vous croire tout ceci (ou tout au moins une part de ce qui précède) ? Principalement parce que la première partie se fonde spécifiquement sur des éléments connus – aucune hypothèse grammaticale fantaisiste n’est réellement nécessaire pour dériver la plupart des terminaisons verbales pronominales et obtenir la majorité des pronoms – cela vient presque naturellement par pure évolution phonétique. Là où l’on peut tester, i.e. pour l’identification de ni comme pronom non-emphatique et im comme pronom emphatique, on tombe en accord avec les textes dont nous disposons, et dans des situations comme la description de lammen, une méthode qui ne serait pas fondée sur l’évolution historique ne pourrait qu’échouer. L’un dans l’autre, la majeure partie des suppositions n’est nécessaire qu’à l’interprétation des formes individuelles, une tâche extrêmement difficile, vu que Tolkien changea fréquemment d’idées et qu’on ne peut donc aboutir à une reconstruction définitive. La plupart des autres hypothèses (comme l’allongement de la voyelle pour le possessif) se basent sur des éléments observés dans le corpus, et bien que nous ne disposions pas d’explication, il est manifeste qu’elles sont vérifiées. Aussi – cherchez à considérer l’ensemble du scénario – cela permet d’expliquer beaucoup de choses…

Voir aussi

Sur Tolkiendil

Sur le net

1) N.d.T. : Les notes du premier commentaire éditorial ci-dessus, tirées du VT 49, confirment effectivement qu’il n’y avait à l’origine aucune différence entre singulier et pluriel pour la troisième personne, mais indiquent en revanche que cette distinction se fit dès l’eldarin commun. Toutefois, comme le dit Tolkien dans un autre texte : « La 3e sing. resta aberrante et causa des problèmes plus tard. » Cf. VT 49, p. 17.
2) N.d.T. : Dans la mesure où le falathrin contemporain du retour des Ñoldor en Beleriand ne comportait manifestement plus de déclinaisons, il est fort envisageable que les Sindar aient décidé d’adopter la forme nominative du pronom quenya et de la considérer indéclinable.
3) N.d.T. : il n’est probablement pas innocent que les seuls exemples attestés de î s’observent dans la Lettre du Roi et cela pourrait correspondre à une prononciation typique du Gondor ou des Dúnedain. Pour d’autres vues sur l’importance de la différence entre voyelles longues et voyelles ultra-longues en sindarin, voir l’« Analyse théorique du système pronominal sindarin » d’Aaron Shaw.
5) Version originale : « All these languages [] had, or originally had, no distinction between the singular and plural of the second person pronouns; but they had a marked distinction between the familiar forms and the courteous. » PM, p. 42-43
6) N.d.T. : C’est en fait une erreur manifeste de considérer que les deux affirmations sont incompatibles, puisqu’il est clair que la distinction entre formes au singulier et au pluriel est une innovation quenya. On en a clairement la preuve dans le VT 49, p. 50-58 (voir la note éditoriale présentant les formes pronominales de l’eldarin commun). En revanche, les tableaux qui y sont présentés semblent prouver que les formes impératives courtes de « Quendi & Eldar » avaient entre-temps été rejetées par Tolkien, à moins que l’on considère que l’impératif quenya avait développé des terminaisons pronominales qui lui étaient spécifiques.
7) VT 44
 
langues/langues_elfiques/sindarin/vues_systeme_pronominal_sindarin.txt · Dernière modification: 28/08/2013 23:36 par Elendil
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