Tal-Elmar et la langue drughu

Trois Anneaux
Roman Rausch
traduit de l’anglais par Julien Mansencal
Article de synthèseArticles de synthèse : Ces articles permettent d’avoir une vue d’ensemble du thème traité mais ils nécessitent une bonne connaissance des principales œuvres de J.R.R. Tolkien.
« Il avait une belle voix, qui parvenait même à rendre la langue dure de son peuple plus douce à l’oreille. »1)

Introduction

L’histoire inachevée de Tal-Elmar2), écrite vers 1955, nous offre de brefs aperçus de la langue d’une tribu humaine du Deuxième Âge. Ces Hommes Sauvages à demi barbares vivaient autour des bouches de l’Isen ou du Morthond (cette dernière fit ultérieurement partie du Gondor méridional) — Tolkien était incertain quant au lieu. D’après les descriptions de leur mode de vie et de leur apparence, il doit s’agir de Drúedain3), et leur possible demeure autour des bouches de l’Isen correspondrait à une partie du Drúwaith Iaur. Seules quelques traductions étant données, il est difficile d’en extraire ne serait-ce qu’un mot de leur langue, mais je vais ici faire de mon mieux.

Personnes

Tout d’abord, quelques noms de personnes sont donnés :

  • Tal-argan « Longuebarbe »4) — il est difficile de dire si « Longuebarbe » est une traduction de Tal-argan ou un surnom additionnel. Ce nom a été modifié en Hazad « Longuebarbe »5), qui pourrait être lié au radical #HAZ’D, qui a donné l’adûnaïque hazad, hazid « sept »6) et le khuzdul Khazâd « Nains » — il y avait Sept Pères des Nains à l’origine. Le texte nous apprend qu’Hazad était fort fier de sa barbe de cinq pieds de long : pourrait-il s’agir du résultat d’une influence de la culture et de la langue naines ? Hazad pourrait-il même avoir le sens de « nain / semblable à un nain » ?
  • Un autre nom est Tal-Buldar, modifié en Buldar seul7). Si tant est que nous puissions l’interpréter, il pourrait être lié à #BUR’D et l’adûnaïque burōda « très lourd ». Un troisième nom, non traduit, est Mogru8).
  • Nous avons enfin une femme d’origine edaine appelée Elmar, capturée et prise pour femme par Buldar. Son fils Hazad appelle son dernier enfant, qui présente un caractère et une apparence proches de ceux de sa grand-mère, Tal-Elmar. Il est intéressant de voir un nom féminin, qui plus est étranger (peut-être d’origine elfique), ainsi adopté. La première version des noms de cette lignée (Tal-Buldar, Tal-argan, Tal-Elmar) montre Tal- comme une sorte de nom de famille préfixé, tandis que dans la révision (Buldar, Hazad, Tal-Elmar), Tal-Elmar pourrait signifier « #descendant d’Elmar », ou peut-être « #à la semblance d’Elmar / visage d’Elmar / yeux d’Elmar » ou quelque chose de similaire.

Ghân-buri-Ghân (© John Howe)

On découvre également les formations patronymiques Hazad uBuldar et Tal-Elmar uHazad9), dans lesquelles le u représente peut-être une flexion génitive « de », peut-être liée au génitif khuzdul (?) -u, comme dans Khazaddūmu « de la Moria »10), ou -ul, une « terminaison adjectivale ou génitive utilisée de façon patronymique » dans Fundinul « fils de Fundin »11).

Les Hommes Sauvages donnent aux Númenóriens le nom de Go-hilleg12), non traduit. Dans le Seigneur des Anneaux apparaît le terme dunlendais forgoil « Têtes de paille », qui désigne les Rohirrim. Le parler des Hommes Sauvages de la Forêt de Drúadan (à l’autre extrémité des Ered Nimrais) était « lointainement apparenté » à la langue des Dunlendings13). Peut-on y voir un élément commun #go « #tête » ici ? Hilleg serait alors un adjectif caractérisant les Númenóriens. Go-hilleg pourrait également signifier « Adorateurs de la Mort » ou « Hommes des Ténèbres », des paraphrases qui apparaissent à plusieurs reprises. Il est même possible que -hil- soit lié au radical elfique KHIL- « suivre » qui apparaît dans « Les Étymologies », et que hilleg signifie « adeptes » ? Toutefois, un terme drúadanique provenant d’une autre source présente une formation plurielle totalement différente : gorgûn « #orques », avec un -n suffixé, le mot étant probablement élaboré à partir du radical (g)uruku-14).

Lieux

Deux noms de villages sont mentionnés : Agar et Udul15). Au-delà de la coloration vocalique apparente des radicaux G-R et D-L par a et u respectivement, on ne peut rien dire de plus à leur sujet.

Une vallée appelée RishmalogIshmalog est mentionnée comme théâtre de la défaite d’une troupe edaine16) face aux Hommes Sauvages. Il pourrait s’agir de Mornan, la vallée d’où coule le Morthond « Racine noire » ; avec #ishma (#ish ?) « #noir » et #log (#malog ?) « #vallée » — mais tout ceci est évidemment hautement spéculatif. Il pourrait tout aussi bien s’agir d’une autre vallée (par exemple Imloth Melui). Mais Mornan se trouve près de la Porte des Morts – les Hommes Sauvages des Montagnes17) – ceux qui brisèrent le serment fait à Isildur.

Gorbelgod (← Dur nor-Belgoth) est un endroit où se trouvent de grands cygnes, dont « parle la légende »18). On peut isoler un élément commun belgod(-th), aussi faut-il analyser le nom final comme gor + belgod. Il pourrait s’agir du Nîn-in-Eilph (Swanfleet « Noues des Cygnes », lit. « terres aquatiques des Cygnes »), une région plus au nord dont cette tribu d’Hommes Sauvages pourrait être originaire (le Dunland n’est pas loin). Le mot pourrait alors se décomposer en gor « #eau », ou quelque chose de proche, et belgod « #cygne », éventuellement fléchi. Dans la forme rejetée, Dur pourrait signifier « terre, demeure » (cf. le sindarin dor de même sens, UT, p. 428), si bien que dans la forme finale, gor signifie peut-être également « #terre » ; nor serait alors une particule génitive.

Belfalas, la région côtière au sud de l’embouchure du Morthond, contient l’élément bel, qui avait peut-être un sens similaire à celui de falas « rivage » « dans une langue étrangère »19). Dans le sud du Gondor, beaucoup de noms « dérivent d’une des langues parlées dans la région avant l’occupation du pays par les Númenóriens, qui débuta bien avant la Submersion »20). Le début de cette occupation, une flotte de trois navires númenóriens, est décrite dans l’histoire de Tal-Elmar. Peut-être peut-on alors voir une trace de bel dans #belgod « #cygne ».

D’autres noms pré-númenóriens dans le sud du Gondor sont Adorn (une rivière), Eilenach, Eilenaer, Erelas (des feux d’alarme), Arnach, Lamedon (des régions) et la pierre d’Erech. Toutefois, aucun de ces noms ne peut-être liés avec ceux donnés dans Tal-Elmar : leur structure s’apparente plus à celle du sindarin, et ne rappelle absolument pas la dure langue drughu.

Voir aussi

Sur Tolkiendil

Sur le net

1) PM, p. 423
2) PM, p. 422-438
3) N.d.T. : Leur description semble en fait se rapprocher des Orientaux du Premier Âge qui firent alliance puis, pour certains d’entre eux, trahirent Maedhros : « Ces hommes étaient courts et larges d’épaules, leurs bras longs et forts ; leurs peau était basanée ou cireuse, et leurs cheveux aussi sombres que leurs yeux. » (S, p. 189). De fait, le peuple de Tal-Elmar parle lui-même d’une autre peuplade d’ « hommes sauvages des montagnes et des bois », qu’il tiennent pour ennemis (PM, p. 426), une description qui pourrait justement correspondre aux Drúedain.
4) , 7) PM, p. 437
5) PM, p. 423
6) SD, p. 247
8) , 9) PM, p. 429
10) , 11) PE 17, p. 47
12) PM, p. 427
13) SdA, App. F
14) WJ, p. 391
15) PM, p. 433
16) N.d.T. : les hommes défaits par les Hommes Sauvages sont certes mentionnés être « pâles, grands et aux yeux couleur silex », mais « venir de l’Est […] avec leurs chariots et leur bétail et leurs femmes » (PM, p. 424), ce qui semble incompatible avec le fait que les peuples des Edain demeuraient dans l’Ouest de la Terre du Milieu depuis le Premier Âge. Toutefois, les Númenóriens que Tal-Elmar rencontre lui reconnaisse une certaine parenté avec eux, et Tal-Elmar lui même a l’impression que leur langue lui est connue (PM, p. 435-436), et cela renforce effectivement l’hypothèse que le « Cruel Peuple de l’Est » (p. 427) soit apparenté aux Edain.
17) N.d.T. : Dans le SdA, les Morts du Dwimorberg ne sont pas explicitement décrits comme des « Hommes Sauvages », même si Merry note une ressemblance entre Ghân-buri-Ghân et les statues du chemin menant au Firienfeld.
18) PM, p. 426, 437
19) , 20) VT 42, p. 15
 
langues/langues_humaines/drughu/tal-elmar_langue_drughu.txt · Dernière modification: 19/04/2016 12:47 par Zelphalya
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