Combien de langues J. R. R. Tolkien a-t-il inventées ?

Trois Anneaux
Helge Kåre Fauskanger — Mai 2002
traduit de l’anglais par Julien Mansencal
Notes de lectureNotes de lecture : En tant que présentations ou compilations, ces articles sont les plus accessibles à tous les lecteurs. Aucune connaissance sur J.R.R. Tolkien n’est requise.

La question du nombre de langues inventées par Tolkien est plus complexe que ne peut le réaliser un novice. Un problème se pose : celui de la définition du mot « langue ». D’un point de vue strict, Tolkien n’en a même pas conçue une seule. Dans un sens très large, il a virtuellement créé une quantité innombrable de langues. Commençons en posant que lorsque des mots et une grammaire sont élaborés, alors le résultat peut être qualifié de langue ; il ne s’agit pas d’un simple « art littéraire » bizarre qui se trouve imiter par hasard la structure des « vraies » langues. Évidemment, si l’on tient à dire qu’un ensemble de mots et de règles grammaticales n’est pas une vraie langue, à moins d’être issu d’une communauté qui l’a parlé et faite évoluer plus ou moins spontanément pendant des générations, alors Tolkien n’a jamais conçu la moindre langue. De fait, ses constructions linguistiques n’ont jamais été la langue natale de quiconque.

La réponse sera également « zéro » si l’on entend par « langues » des systèmes suffisamment « complets » pour que n’importe quel texte puisse être traduit avec. Tolkien n’a jamais développé de terminologie elfique permettant de parler de chirurgie cérébrale ou de physique quantique. En fait, même le vocabulaire publié des langues elfiques les plus développées est assez basique, et souvent même moins que cela. Les textes encore inédits complèteront assurément certains manques s’ils sont jamais rendus publics, mais il ne faut pas s’imaginer qu’aucune langue tolkiénienne ait jamais été vaguement « complète » en termes de vocabulaire. (D’un autre côté, Tolkien nous a laissé suffisamment de matériau pour que l’on puisse, en faisant preuve d’inventivité, développer un vocabulaire beaucoup plus conséquent en partant des racines de Tolkien et en leur appliquant ses méthodes de dérivation. Certains voudraient agir ainsi, et des ébauches de projets sont bel et bien en marche. D’autres sont beaucoup moins enthousiastes à l’égard de telles « fabrications », et estiment que la linguistique tolkiénienne devrait seulement se concentrer sur ce qu’a écrit Tolkien ; les tenants de cette position ne sont guère intéressés par la perspective d’« utiliser » ces langues.)

Calacirya (© Ted Nasmith)

Un facteur vient compliquer toute tentative de dénombrer les langues de Tolkien : il les révisait très fréquemment. Par exemple, dans « Les Étymologies » (une source antérieure au SdA très importante), des exemples indiquent qu’à la fin des années 1930, la terminaison du génitif en quenya était -n. Toutefois, pendant la rédaction du SdA, il modifia ce point et décida que la terminaison du génitif en quenya devait plutôt être -o. Est-ce que cela implique que le quenya des « Étymologies » est une autre langue que celui du SdA ? Faut-il les considérer comme deux langues distinctes ? Si une nouvelle langue naissait chaque fois que Tolkien apportait une modification mineure ou majeure, il est alors l’auteur de centaines, voire de milliers de langues.

Les incessantes révisions de Tolkien compliquent encore la chose d’une autre façon. Les premières formes de ses langues elfiques finirent en effet par disparaître au fil de ses modifications. Par exemple, le sindarin, langue aux accents celtiques, eut pour ancêtre conceptuel le gnomique — une langue très développée avec plusieurs milliers de mots compilés dans un dictionnaire rédigé vers 1915. Néanmoins, tant de modifications séparent le gnomique du sindarin qu’un locuteur de ce dernier n’aurait jamais pu comprendre ce qu’aurait dit une personne parlant en gnomique. Les deux langues ont relativement peu d’éléments de vocabulaire en commun, et d’importants points de grammaire (par exemple la formation du pluriel) sont également assez différents. Pourtant, « le gnomique est du sindarin » (selon l’expression de Christopher Tolkien), au sens où le gnomique est la langue qui a fini par donner le sindarin du SdA dans les notes de Tolkien. Faut-il donc considérer gnomique et sindarin comme une seule langue, ou comme deux langues ? Trois réponses sont possibles ici, chacune tout à fait valable et défendable :

  1. Nous ne considérons que les langues faisant partie de la forme plus ou moins « finale » des mythes de Tolkien, les langues connues des peuples de la Terre du Milieu ; dans ce cas, le sindarin compterait pour une langue, et le gnomique ne compterait pas du tout. Cette dernière langue, en tant qu’ensemble de mots et de règles grammaticales, n’a jamais été parlée dans l’univers de Frodo Sacquet.
  2. Nous nous intéressons aux langues que Tolkien a réellement conçues, indépendamment du contexte fictionnel (et sans considérer ce que Tolkien a ou non « rejeté » ; ses révisions n’impliquent que de nouvelles idées à étudier). Dans ce cas, gnomique et sindarin sont si différents qu’ils doivent clairement compter comme deux langues distinctes.
  3. Nous nous intéressons toujours aux langues que Tolkien a conçues sans prendre en compte le contexte fictionnel, mais cette fois-ci en considérant l’histoire réelle du développement de chaque langue, auquel cas le matériau gnomique est logiquement inclus dans notre étude du sindarin. Le sindarin du SdA ne nous contente pas, nous voulons aussi connaître l’histoire réelle de cette langue — comment Tolkien la conçut au fil des décennies. Logiquement, le gnomique, le sindarin et tous les stades intermédiaires (tel que le « noldorin » des « Étymologies ») constituent alors une seule langue.

Outre l’évolution réelle, « externe », de ces langues dans les notes de Tolkien, nous devons également considérer leur histoire fictive, « interne ». Un aspect très important des langues construites par Tolkien est la description de leur développement au fil de longues périodes de temps ; la vision grandiose d’une famille évolutive de langues était probablement plus importante pour lui que la présentation détaillée des formes « classiques » de ces langues. Dans les notes de Tolkien, le « quendien primitif » est la langue ultra-primitive supposée être à l’origine de toutes les langues elfiques ultérieures. Plus loin sur l’axe temporel fictif se trouvent des entités fantômatiques comme l’« eldarin commun », l’« ancien quenya », le « sindarin pré-historique », etc. Lorsqu’il expliquait les origines de certains mots en quenya ou en sindarin, Tolkien citait fréquemment des formes censées appartenir à ces langues primitives. Par exemple, il faisait remonter le quenya alda et le sindarin galadh, qui signifient tous deux « arbre », à un ancêtre commun *galadā (l’astérisque devant le mot signifiant qu’il est « reconstruit » et « non attesté » !). Un décompte des langues inventées de Tolkien doit-il prendre en considération ces langues primitives « reconstruites », censées être à l’origine des autres ? Tolkien a cité tellement de termes « primitifs » que l’elfique pré-historique est en fait mieux documenté en substance que certaines langues de la période « historique » (comme le très mal connu nandorin, l’« elfique sylvain »).

Bien sûr, l’elfique primitif n’était pas plus à l’abri des révisions de Tolkien que les formes « historiques » des langues elfiques. Les premiers « Lexiques » de Tolkien (1915-1917) proposent une vision de l’elfique primitif qui diffère sur certains points de ses idées ultérieures. A-t-on ici affaire à une ou plusieurs langues primitives ? Comment doit-on les dénombrer ?

Et il y a encore quelques langues qui n’ont aucun lien avec les mythes de la Terre du Milieu, antérieures même aux tout premiers textes de Tolkien. Dans sa jeunesse, Tolkien imagina des langues absurdes avec ses amies, comme l’« animalique » ou le « nevbosh » ; par la suite, il élabora une langue privée, le « naffarin », et il essaya également d’extrapoler de nouveaux termes gotiques pour compléter le corpus de cette langue germanique très mal connue. Faut-il inclure le nevbosh, le naffarin et le néo-gotique dans le décompte des langues inventées par Tolkien ?

Aigles de Manwë (© Ted Nasmith)

Si l’on se limite aux langues appartenant à la mythologie d’Arda, et en écartant les « prédécesseurs conceptuels » et les formes primitives « reconstruites », une réponse pratique à la question « Combien de langues Tolkien a-t-il conçues ? » pourrait ressembler à ceci : Deux de ses langues (le quenya et le sindarin, ce dernier incorporant le matériau « noldorin ») sont relativement développées, avec des milliers de mots et des grammaires détaillées (même si une fraction seulement des textes grammaticaux a été publiée). Ces deux langues sont les seules à être un tant soit peu « utilisables » — dans la mesure où l’on peut écrire assez facilement de longs textes avec elles si l’on prend soin d’éviter ou de contourner les lacunes de nos connaissances. Tolkien a lui-même laissé un nombre relativement substantiel de textes en quenya et en sindarin, essentiellement en vers. (Le corpus textuel du sindarin est néanmoins beaucoup plus réduit que pour le quenya.)

Trois ou quatre autres langues elfiques, le telerin, le doriathrin / ilkorin et le nandorin, sont surtout connues à travers des éléments de vocabulaire, entre trente et une centaine (seul le telerin possède quelques véritables phrases attestées). Si l’on parle de la forme « classique » des mythes de Tolkien, certains excluraient alors le doriathrin / ilkorin du total : il s’agissait à l’origine des langues de l’Ouest de la Terre du Milieu au Premier Âge, mais Tolkien semble avoir par la suite envisagé que le sindarin ait été parlé dans cette région et que la langue de Doriath n’ait été qu’une forme archaïque du sindarin plutôt qu’une langue distincte. L’adûnaïque, langue humaine (númenórienne), est essentiellement connu par un « compte-rendu » inachevé sur sa structure et son développement ; il n’existe qu’une poignée de phrases-exemples et un vocabulaire de moins de 200 mots. Le vocabulaire connu du khuzdul, la langue des Nains, est tout aussi réduit, mais Tolkien a affirmé avoir esquissé la structure de cette langue en détail (le groupe qui publie actuellement les textes linguistiques de Tolkien refuse d’indiquer si ces notes existent toujours ou non, pour des raisons inconnues). Quelques notes très brouillonnes offrent des rudiments de westron, censé être le « véritable » parler commun de la Terre du Milieu (représenté par l’anglais dans les livres) ; elles sont préservées dans la Tolkien Collection de Marquette, et une tentative d’en faire quelque chose est parue dans le Tyalië Tyelelliéva no 17. Moins de 200 termes westrons sont connus, ce qui rend cette langue inutilisable. Une grammaire d’une langue humaine appelée taliska est également censée exister, mais n’a jamais été publiée. (Quelques mots humains sont mentionnés en WJ, p. 238, 270, 309, sans que l’on puisse préjuger de leur compatibilité avec les écrits de Tolkien sur le taliska.) Avec le quenya et le sindarin, cela fait une dizaine de langues possédant un minimum de substance et de structure.

Il y a ensuite les langues purement fragmentaires : le parler noir, langue du Mordor, ne se manifeste qu’à travers l’inscription de l’Anneau, une seule malédiction orquine (dont Tolkien a donné plusieurs traductions contradictoires) et quelques rares éléments de vocabulaire isolés. De la même façon, nous n’avons qu’un aperçu du valarin, la langue des « Puissances » ou dieux : Tolkien a mentionné une trentaine de mots isolés, mais il n’existe aucune phrase véritable en réunissant plusieurs.

Enfin, nous avons les langues qui sont presque ou totalement fictives ; même en étant très large, on ne peut guère dire que Tolkien les a « construites ». La langue des Rohirrim est « représentée » par le vieil anglais dans les récits de Tolkien (de la même façon que l’anglais moderne représente le westron) ; quelques rares mots de rohirrique « authentique » sont cités dans diverses sources publiées, mais il n’y en a même pas une dizaine au total. Le vocabulaire dunlendais connu se réduit à un unique mot, forgoil = « têtes de paille », qu’on ne sait même pas diviser en éléments pour « tête(s) » et « paille ». Il est dit que les Orques utilisaient entre eux de nombreux parlers et langues barbares, mais hormis quelques noms d’individus illustrant le style général de ces langues, on n’en sait quasiment rien (quelques éléments de vocabulaire issus à l’origine du parler noir, comme ghâsh = « feu », sont dits avoir été largement répandus). Les Elfes avarins de l’Est de la Terre du Milieu sont dits parler de nombreuses langues différentes, mais pour autant que l’on sache, tout ce que Tolkien a noté de ces langues se résume à six mots apparentés au terme quenya Quendi « Elfes » (dans six langues avarines différentes, bien sûr — chacune de ces langues sans nom a donc un vocabulaire attesté d’exactement un mot !). Les « Woses » ou Hommes Sauvages s’appelaient eux-mêmes Drûg, et nommaient les Orques gorgûn ; voilà à peu près tout ce que l’on sait de leur langue. La langue du Harad est encore plus mal lotie : à une occasion, Gandalf affirme que son nom « dans le Sud » était Incánus, un nom de la langue des Haradrim signifiant « espion du Nord », selon une source. Et n’oublions pas l’entique : Tolkien a fourni quelques observations très générales sur sa structure alambiquée, mais une seule phrase entique est attestée, sans traduction (et sa transcription est dite être probablement très inexacte ; Tolkien nous dit que l’écriture n’était guère à même de représenter l’entique).

En bref, donc : si nous considérons les versions « historiques » des langues qui sont pertinentes pour la forme classique de la mythologie d’Arda, Tolkien a développé deux langues vaguement « utilisables » (dans le sens où l’on peut écrire de longs textes en contournant avec soin les lacunes de nos connaissances), a cité entre huit et dix autres langues qui possèdent un tant soit peu de substance sans être utilisables de quelque façon que ce soit, a fourni de simples fragments d’au moins quatre autres langues, et a fait allusion à de nombreuses autres langues qui sont soit totalement fictives, soit attestée par de rares mots (voire un seul). Une réponse courte à la question « Combien de langues ? » pourrait donc être : « En écartant les langues extrêmement fragmentaires ou totalement fictives, Tolkien a fourni des informations plus ou moins concrètes sur dix ou douze langues, mais seules deux d’entre elles sont vraiment développées, avec des vocabulaires réellement substantiels. »

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langues/textes/combien_langues_inventees.txt · Dernière modification: 18/06/2011 20:26 par Elendil
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