Constructions impersonnelles en elfique

Trois Anneaux
Thorsten Renk
traduit de l’anglais par Damien Bador
Article théoriqueArticles théoriques : La maîtrise globale des écrits de J.R.R. Tolkien est nécessaire pour bien saisir la portée des articles de cette catégorie, les sujets étant analysés de façon poussée par leurs auteurs.

Introduction

Les constructions impersonnelles, i.e. les phrases sans sujet explicite, sont assez fréquentes dans les langues elfiques inventées par Tolkien, bien qu’elles soient difficile à comprendre pour un locuteur anglais, étant donné que l’anglais est une langue qui nécessite explicitement la présence d’un sujet1). Un exemple serait l’expression « il pleut ». Le « il » de cette expression n’est pas vraiment un pronom normal, vu qu’il n’y a aucun nom qui pourrait le remplacer dans la plupart des cas. Habituellement, on ne dirait pas dans le même sens « le nuage pleut » ou « le temps pleut », avec un pronom qui remplacerait les termes « nuage » ou « temps ». Dans de telles situations, où une action est effectuée par un agent non spécifié (et peut-être même inspécifiable), d’autres langues (comme par ex. le finnois) utilisent des constructions impersonnelles, i.e. disent l’équivalent de « pleut » sans sujet ouvertement mentionné. Pour illustrer ce concept, nous allons dans la suite souvent utiliser une notation dans laquelle le « il » impersonnel est placé entre crochets, i.e. écrire « [il] pleut » (sauf quand nous citons les œuvres de Tolkien, où nous gardons la notation originale).

Les langues elfiques utilisent assez fréquemment des constructions impersonnelles pour diverses situations. Les verbes décrivant la météorologie sont souvent indiqués être impersonnels, ainsi que les actions au-delà du contrôle de l’acteur, et même dans certains cas une construction impersonnelle peut être utilisée pour indiquer une signification passive. Dans ce qui suit, nous allons présenter le matériel attesté au long des différentes phases conceptuelles des langues elfiques de Tolkien et discuter la grammaire et l’utilisation des expressions impersonnelles.

Constructions impersonnelles attestées

Le goldogrin

Les verbes impersonnels ont fait partie des langues elfiques depuis le tout début. Le « Gnomish Lexicon » (PE 11), datant d’environ 1917, contient quelques verbes qui sont indiqués être impersonnels. Cela est particulièrement apparent dans luista- « parcheminer, dessécher »2), où l’exemple luista nin « j’ai soif », lit. « #[cela] me dessèche » est donné. L’expression gnomique ne contient pas de « il », puisque cela serait ##a·luista nin. Un exemple similaire est oltha- « apparaître comme une vision »3), où la remarque de Tolkien « impers. c. dat. “je rêve” » pointe vers #oltha nin « je rêve », lit. « [cela] m’apparaît comme une vision ». Ces exemples décrivent tous deux des actions en-dehors du contrôle de l’acteur – la personne étant assoiffée ne peut choisir de l’être, pas plus que le rêveur ne peut choisir ce qui apparaît dans ses rêves.

Certains verbes sont explicitement indiqués comme impersonnels :

  • drab- “irriter, ennuyer” (PE 11, p. 30)
  • fau “cela sent, génère une odeur” (PE 11, p. 34)
  • saitha- “avoir faim” (PE 11, p. 66), également personnel

Il existe de plus quelques verbes où la traduction suggère qu’ils sont supposés être impersonnels :

  • huitha- « il fait brumeux » (PE 11, p. 49)
  • nictha- « il est en train de pleuvoir, de grêler, de neiger » (PE 11, p. 60)
  • fôtha- « il neige » (PE 11, p. 35)

Bien évidemment, ceux-là font partie d’une classe de verbes météorologiques où aucun acteur spécifique « faisant le temps » ne peut être identifié. Mais il existe aussi des verbes en rapport avec le temps pour lesquels aucun usage impersonnel n’est indiqué, comme ubra- “pleuvoir” (PE 11, p. 74).

Le qenya premier

Quelques verbes du « Qenya Lexicon » sont indiqués être impersonnels :

  • itsya- “démanger, irriter” (PE 12, p. 43)
  • tyava- “cela a le goût de, rappelle qqc” (PE 12, p. 49)
  • loyo- “avoir soif” (PE 12, p. 56)
  • minty- “cela rappelle” (PE 12, p. 62), aussi “rappeler”
  • mart- “il advient” (PE 12, p. 63)
  • nasa- “cela (me) déplaît” (PE 12, p. 64)
  • naya- “cela chagrine” (PE 12, p. 65)
  • ongo- “cela me peine” (PE 12, p. 70)
  • saitya- “je suis affamé” (PE 12, p. 82), aussi trans. “affamer”
  • saita “j’ai faim” (PE 12, p. 82)
  • sitta “je suis accoutumé de faire ainsi, je fais habituellement” (PE 12, p. 84)

D’après la traduction, quelques autres verbes sembleraient être impersonnels, mais possèdent apparemment une terminaison -[i]n qui dans d’autres cas semble indiquer la terminaison pronominale de la première personne – pour d’autres verbes encore qui l’utilisent pour exprimer la troisième personne, comparer avin « il part »4) et aqin « je prends dans ma main »5). La première personne semble de temps en temps être indiquée par -r, comme dans lomir « je cache »6). D’un autre côté, varkin « cela présage »7) est assez clairement impersonnel. L’apparente coexistence de différents concepts pour les diverses terminaisons verbales rend difficile toute conclusion concernant certains des verbes suivants : hilkin « il gèle »8), ilkin- (sic) « il semble »9), lūta-, lukta- « le temps passe »10), uqin « il pleut », vildin « cela importe, est significatif »11) et varkin (impers.) « cela présage »12).

La « Early Qenya Grammar » présente un riche système de terminaisons impersonnelles. En plus de la forme impersonnelle habituelle où aucun agent ne peut être identifié (et où la terminaison pronominale tombe), le qenya premier possède aussi une terminaison verbale impersonnelle qui est employée quand il y a un agent, mais qu’il n’est pas connu. L’usage du premier se voit dans le PE 14, p. 56 :

« Notez que le neutre (rem.: i.e. le pronom (h)a-) n’est jamais utilisé comme sujet impersonnel : il n’y a aucun préfixe utilisé dans ce cas, comme dans uqe “il pleut”, tiqe “cela se liquéfie”. »

Une fois de plus, dans ces exemples, les verbes en rapport avec la météorologie sont impersonnels. La deuxième forme impersonnelle est apparente dans ce extrait :

« Les flexions des verbes sont toujours fort régulières et consistent en (a) aucune terminaison pour le singulier (b) -r pour l’impersonnel (distinct d’une forme sans terminaison, e.g. uqe “il pleut”, mais tulir “on va, quelqu’un va”). […] cela devient un passif si des éléments pronominaux sont ajoutés, car ceux-là sont à l’accusatif (rarement au datif). Dans le premier cas (accusatif) ils peuvent toujours garder […] leur position à l’accusatif après le verbe, mais comme la sensation passive a augmenté, des expressions comme ha·matsir “cela est souillé” ne sont pas inhabituelles. »

Ce dernier cas semble désigner la séquence des formes #matsir « #quelqu’un souille », #matsir ha « #quelqu’un le souille » avec le pronom à l’accusatif et ha·matsir « c’est souillé » avec le pronom déplacé en position nominative et le passif étant sous-entendu. Par comparaison, #ha·matse serait alors « #il souille ».

Les constructions impersonnelles ne semblent pas être confinées aux verbes spéciaux – si la situation est suffisamment générale, le verbe peut être utilisé de cette façon : (h)a- est uniquement utilisé avec des références définies : le “il” impersonnel est transcrit par un verbe sans préfixe pré-verbal, comme : (h)a·tule « il advient » (quelque chose de défini), tule ne « il arrive que, il advient que »13), voir aussi tule mer « il advient, il nous est destiné »14).

Les Étymologies

« Les Étymologies » n’apportent guère d’informations supplémentaires. Un verbe noldorin est directement identifié comme impersonnel :

  • bui « #[il] contraint» (LRW, p. 372)

Pour un autre verbe, il est possible de déduire sa nature impersonnelle de sa traduction :

  • oeil, eil « il est en train de pleuvoir » (LRW, p. 396)

Dans aucun des deux cas, il n’y a de preuve que les termes qenya apparentés soient supposés être impersonnels.

Les sources tardives

Les sources postérieures aux « Étymologies » n’ajoutent par grand chose en termes de vocabulaire, mais elles montrent divers exemples d’usage de constructions impersonnelles. D’abord, il y a un exemple d’un verbe identifié comme étant impersonnel (noter que “rêver” avait déjà été impersonnel dans la conception de Tolkien à l’époque où le « Gnomish Lexicon » fut écrit) :

  • óla- « rêver » (UT, p. 396)

Ensuite, il existe plusieurs exemples en rapport avec le besoin perçu de faire quelque chose ou la liberté perçue de choisir quelles actions entreprendre :

  • orë nin caritas « je voudrais faire ainsi », « je me sens poussé à faire ainsi » (VT 41, p. 13)
  • eke nin kare sa « je peux faire ça » (VT 49, p. 20)
  • eke nin ? « s’il vous plaît, puis-je ? » (VT 49, p. 20)
  • ekuva nin kare sa noa « je pourrais faire ça demain » (VT 49, p. 20)

Deux exemples montrent l’usage des adjectifs avec la forme impersonnelle du verbe “être” :

  • yá hríve tene, ringa ná « Lorsque vient l’hiver, il fait froid » (VT 49, p. 23)
  • mára ná « il est bon, très bien » (VT 49, p. 9)

Un exemple particulièrement intéressant se trouve dans l’Ataremma VI, dans la phrase :

  • na care indómelya lit. « #être [que] [quelqu’un] fasse votre volonté », i.e. « #que votre volonté soit faite »15).

où une construction impersonnelle est apparemment utilisée pour exprimer une signification passive. Cela pourrait aussi être la construction sous-tendant la phrase sindarine :

  • i sennui Panthael estathar aen «Qui devrait être appelé Fortsagace », lit. « #qui [ils] devraient plutôt appeler Fortsagace »16).

où une signification passive peut être sous-entendue pas la flexion plurielle du verbe, dépourvu de pronom. Cela peut rappeler la situation décrite dans le PE 14 (p. 56), bien que le suffixe -r y ait explicitement été décrit comme une terminaison verbale impersonnelle.

Discussion

Nous pouvons identifier quelques thèmes principaux pour lesquels des constructions impersonnelles sont utilisées :

1 – La météorologie

C’est le plus large groupe de matériaux attestés. Il concerne principalement des verbes qui sont uniquement employés pour décrire la météorologie, comme le qenya uqe « il pleut », tiqe « cela se liquéfie » ou le noldorin eil « il est en train de pleuvoir », mais il semble que cette classe ne soit pas limitée à de tels verbes : ringa ná « il fait froid » est un exemple clair d’un adjective utilisé dans une construction impersonnelle pour décrire une condition météorologique. On peut suspecter qu’en fait un bon nombre de verbes qui ne sont pas spécifiquement marqués comme impersonnels peuvent néanmoins être utilisés ainsi, comme le quenya #ulya « #[cela] pleut à verse » lorsqu’on parle du temps, mais #ulyas nén « il est en train de verser de l’eau ».

2 – Les sensations incontrôlées

Un deuxième groupe de verbes semble être en rapport avec les sensations qu’une personne ne contrôle pas, comme dans le quenya #oltha nin « je rêve », lit. « #[cela] m’apparaît comme une vision », où le rêveur n’a pas de vrai contrôle sur son rêve. De même, dans des verbes comme le goldogrin luista nin « j’ai soif », lit. « #[cela] me dessèche » ou le qenya #saita nin « j’ai faim », la sensation de faim ou de soif ne dépend pas du choix de la personne. Ce groupe comprend aussi les verbes exprimant des expériences comme « irriter, ennuyer, émettre une odeur, faire mal », et ainsi de suite. Dans tous les cas, le sujet d’une phrase personnelle anglaise17) (comme « j’ai faim ») est placé au datif en elfique, et nous pouvons donc assumer qu’il s’agit là d’une règle générale.

3 – La compulsion et la liberté envers une compulsion

Le troisième groupe verbal principal inclut l’idée de nécessités extérieures vaguement définies conduisant vers une suite d’actions données, comme le noldorin bui « #[il] contraint » ou le quenya orë nin caritas « je voudrais faire ainsi », « je me sens poussé à faire ainsi ». La force de l’habitude peut aussi être comptée dans cette classe, cf. #sitta nin « je suis accoutumé de faire ainsi, je fais habituellement ». Comme le verbe eke le montre, la liberté envers toute circonstance extérieure limitante peut aussi mener à des expressions impersonnelles, comme dans eke nin kare sa « je peux faire ça », lit. « [il] m’est ouvert de faire ça ». Cela peut aussi inclure la notion de destin, comme dans le quenya mart- « il advient » ou tule mer « il nous est destiné », peut-être même mára ná « il est bon ».

4 – Le passif

Dans certains cas, les constructions impersonnelles sont utilisées avec une signification passive. C’est particulièrement évident dans le qenya ha·matsir « c’est souillé , où la terminaison verbale impersonnelle (qui n’existe pas dans les phases conceptuelles ultérieures de l’elfique) est utilisée. Dans l’Ataremma VI, nettement plus tardif, nous avons na care indómelya « #être [que] [quelqu’un] fasse votre volonté », qui est dépourvu de cette terminaison. Même si cette construction est rarement attestée dans les textes, il semblerait qu’elle ait été plutôt commune et qu’elle pouvait peut-être s’appliquer à n’importe quel verbe transitif.

Voir aussi

Sur Tolkiendil

Sur le net

1) N.d.T. : toute cette analyse est également applicable au français.
2) PE 11, p. 55
3) PE 11, p. 62
4) PE 12, p. 33
5) PE 12, p. 31
6) PE 12, p. 55
7) , 11) , 12) PE 12, p. 102
8) PE 12, p. 39
9) PE 12, p. 42
10) PE 12, p. 56
13) PE 14, p. 52
14) PE 14, p. 85
15) VT 43, p. 12
16) SD, p. 128
17) N.d.T. : ou française.
 
langues/textes/constructions_impersonnelles_elfique.txt · Dernière modification: 15/06/2011 05:58 par Elendil
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