Pensée et langage chez J.R.R. Tolkien

Trois Anneaux
Uludahan — Août 2007
Article théoriqueArticles théoriques : La maîtrise globale des écrits de J.R.R. Tolkien est nécessaire pour bien saisir la portée des articles de cette catégorie, les sujets étant analysés de façon poussée par leurs auteurs.

Introduction : la sous-création

L’œuvre de J.R.R. Tolkien est, selon lui, une sous-création. En effet, en tant que chrétien catholique pratiquant, il pense que Dieu a créé l’homme à son image, et donc que l’homme doit lui aussi créer d’autres mondes, à l’image de Dieu. C’est ainsi que Tolkien inventa Arda, un monde peuplé de créatures sorties de mythes nordiques (elfes, trolls, gobelins, etc…), mais aussi de créatures sorties de son imagination (orques, wargs, nazgûl, etc…).

Tout a commencé avec la création de langues. Passionné par les mots depuis son enfance, Tolkien a commencé à fabriquer des langues dès l’âge de treize ans. Ensuite, il voulait faire évoluer ces langues, c’est pourquoi il a créé un monde imaginaire : Arda (dans lequel se trouve la Terre du Milieu). Dans ce monde, il a placé toutes sortes de races, inspirées pour beaucoup de mythologie nordique, et il a fait évoluer ces langues au cours des siècles. L’histoire d’Arda se déroule sur environ 37 000 ans. Ce fut le travail de toute sa vie. Il mit ainsi en pratique son métier de professeur de philologie à l’Université d’Oxford.

Son œuvre a aujourd’hui un impact assez considérable. Non seulement par le succès que connaît le fantastique, dans la société actuelle dépourvue de culture religieuse et assoiffée de transcendance, mais aussi par un impact intellectuel que l’on peut reprendre au point de vue théologique et philosophique. C’est pourquoi nous analyserons ici le texte de l’Ainulindalë, texte de la création du monde d’Arda, afin de mettre en corrélation sa portée théologique pour comprendre comment le mythe est nécessaire pour la compréhension humaine de la théologie.

I - Ainulindalë

Deux versions

Il faut tout d’abord savoir que Tolkien était un perfectionniste. Nous ne possédons donc pas qu’un seul texte de création : il a sans cesse rectifié, corrigé, parfois retiré ou réécrit des paragraphes entiers de son œuvre. Ce texte est un texte très important et très délicat. En effet, il trace les débuts, et dans une œuvre quelle qu’elle soit, le début est toujours déterminant. Les deux versions se trouvent respectivement dans le Silmarillion et dans le Livre des Contes perdus. Si le livre du Silmarillion est bien de Tolkien, précisons tout de même que son assemblage final n’a pas été effectué par lui mais par son fils, en suivant les instructions que Tolkien lui avait laissées.

Le Livre des Contes perdus, à l’instar des Contes et légendes inachevés, est un recueil de textes annotés, parce que non terminés par son auteur. Nous sommes ici très proches du texte tel que le souhaitait Tolkien, et l’écriture est très dense et très riche. (Tolkien apparaît seulement au programme des universités d’anglais, et pas avant). On voit ici alors de nombreux détails que l’on ne voit pas ailleurs. De plus, comme on est en présence d’une série de textes (mis en lien par le personnage d’Eriol, voyageur à qui on raconte des histoires), on a l’impression d’une sorte de patchwork pas terminé.

Le Silmarillion est un roman qui recoupe tous les textes de Tolkien, repris par son fils Christopher à titre posthume. Il s’agissait de proposer au grand public une sorte de « propédeutique » au Seigneur des Anneaux qui retrace en gros l’histoire de la Terre du Milieu. Le texte est un peu plus facile, et comporte moins de détails, mais comme cela a été fait dans un grand souci de respect de la pensée de l’auteur, de nombreux exemplaires, voire des brouillons, ont été repris, c’est pourquoi on y trouve des détails que l’on ne trouve pas dans les textes originaux.

L’Ainulindalë est l’un des rares textes de Tolkien qui ait une tradition directe, de manuscrit en manuscrit, de la première ébauche à la version finale où chaque texte est basé sur la précédente esquisse.

Résumé du texte

On voit dans ce texte un personnage tout puissant et créateur nommé Ilúvatar. Celui-ci crée les Ainur qui vont le seconder dans sa création. Chaque Ainu possède des pouvoirs, des qualités, en particulier en musique, et la complémentarité de ces pouvoirs donne une grande harmonie. De cette harmonie, la puissance créatrice d’Ilúvatar façonne un monde à l’image de la symphonie jouée par les Ainur. Les Ainur, pour jouer chacun de leur instrument, ont suivi le thème musical de création proposé par Ilúvatar. Mais Melkor, le plus doué des Ainur, qui s’est permis une petite excursion dans le vide « à la recherche du Feu Secret d’où provient toute Vie et toute Réalité », celui-là même a inséré un thème musical autre que celui proposé par Ilúvatar, ce qui engendra une dissonance dans les trois musiques qui marquent les trois étapes de la création : âge des Lampes, âge des Arbres et âge des astres. De fait, Melkor sera à l’origine de la destruction des Lampes et les Arbres de lumière.

Nous nous trouvons donc ainsi d’abord avec une musique en trois parties (trois thèmes différents), et dans chacune de ces parties, la présence d’un thème différent qui insère une discordance dans la symphonie. Ensuite, Ilúvatar montre aux Ainur le monde façonné par cette musique. Ce monde possède déjà toute une histoire qui s’y déroule. Mais tout ceci n’est qu’une vision générale : il revient aux Ainur qui le souhaitent d’appartenir à ce monde et à son histoire. Les quatre principaux Ainur sont Manwë, Ainu de l’air, le plus puissant, Aulë, Ainu de la terre, le plus habile, Ulmo, Ainu de l’eau, le plus sage, et bien entendu Melkor, Ainu de l’excès et de la violence, qui n’a d’autre but que la domination de ce monde ou sa destruction1).

Il faut que la Parole d’Ilúvatar résonne (Eä !) pour que cette vision prenne forme et que puisse véritablement commencer l’histoire de la Terre du Milieu. Ensuite, l’auteur essaie d’expliquer par la bouche d’Ilúvatar que même le mal introduit par la discordance de Melkor servira, au final, à lui rendre gloire lors de la Grande Fin.

II - Portée théologique du texte

Vue d’ensemble

Nous avons vu que J.R.R. Tolkien était un fervent catholique et un amoureux des langues et des textes. Il connaissait donc très bien la Bible. De plus, une des choses chères à son cœur était de donner à l’Angleterre une mythologie, car elle en était dépourvue, à son grand dam. Il n’est donc pas étonnant que l’on puisse faire toute une analogie entre la création d’Arda dans l’Ainulindalë et la création du monde dans la Genèse.

  • Le premier élément est le Dieu unique, créateur et bienveillant. Dans la Bible, Dieu crée par sa Parole : il crée les anges qui sont ses messagers, et il crée la matière à partir de laquelle sera façonné l’homme. Dans l’œuvre de Tolkien, Ilúvatar crée par sa Musique : il crée les Ainur qui sont ses co-créateurs2), et il crée la matière à partir de laquelle seront façonnés les Elfes et les Hommes.
  • Le second élément est la présence du mal à l’origine. Dans la Genèse, c’est le serpent qui insuffle la division et l’orgueil dans une volonté de s’opposer à Dieu. Dans l’Ainulindalë, c’est Melkor qui insuffle un autre thème musical et l’orgueil qu’il a récolté en s’éloignant de la lumière d’Ilúvatar. De même que le diable est, à l’origine, un ange, créature de Dieu, Melkor est un Ainu, créature d’Ilúvatar. C’est par ce personnage obscur que le mal est présent dès la création.
  • Le troisième élément est la présence des limites. Le monde a un début et une fin. Dans la Bible, c’est la Genèse et l’Apocalypse. Dans l’œuvre de Tolkien, c’est la Musique des Ainur et la Grande Fin, déjà esquissée dans les paroles d’Ilúvatar. Ce sont des moments intenses, et cette intensité est signifiée dans l’œuvre de Tolkien par la musique.
  • Le quatrième élément est la terre. Dans la Bible, il s’agit du monde, créé par la Parole de Dieu (Que cela soit !), dans lequel se trouve la Palestine, Terre Promise du peuple d’Israël. Dans l’œuvre de Tolkien, il s’agit d’Arda, créée par la Parole d’Ilúvatar ( !), dans laquelle se trouve la Terre du Milieu, Terre Promise des peuples libres (Elfes et Hommes).
  • Enfin, le cinquième élément est le salut. En Terre Promise vient Jésus qui vient sauver les hommes du mal et de ses conséquences introduits par le serpent. En Terre du Milieu viennent des personnages comme Gandalf, Aragorn et Frodo qui sauvent les peuples libres du mal et de ses conséquences introduits par Melkor. Dans les deux cas, le salut s’opère par un passage de la mort à la vie.

On peut donc souligner une nette inspiration biblique dans la création d’Arda. Le fait le plus important à noter est que le mal est accidentel, alors que le bien est essentiel. Nous voyons ici une excellente description de ce qu’est le bien : le bien (et ce qui en découle : joie, construction, vie, amour…) est ce qui est ordonné à la création. C’est ce qui est, ontologiquement parlant. Tandis que le mal (et ce qui en découle : malheur, guerre, mort, haine…) est ce qui s’oppose à l’être, soit une force qui ronge la création afin qu’elle soit composée d’être et de non-être, ou encore qu’elle ne soit pas totalement accomplie dans son dessein existentiel.

Quelques détails parlants

« Chacun ne comprenait que cette part de l’esprit d’Ilúvatar d’où lui-même était issu, et le sentiment de leur ressemblance mit longtemps à venir. Pourtant une meilleure compréhension leur vint à mesure qu’ils écoutaient et les fit croître en accord et en harmonie. »3)

On note ici l’idée de progression. On trouve cette idée dans la théologie de Saint Irénée : la création est faite pour évoluer. Dieu ne veut pas d’une création statique, mais d’une création vraiment vivante, dynamique, et donc en constante évolution. C’est un élément essentiel pour que la création manifeste un véritable désir de se rapprocher de son créateur. Le but de l’être étant l’unité, il faut que le créé entre dans une dynamique de retour vers son créateur. C’est cette dynamique qui demande une évolution. Ici, même les Ainur (les anges) évoluent, à l’instar de tout créé, dans le but de faire unité dans l’harmonie.

« Et comme j’ai doué chacun de vous de la Flamme Immortelle, vous allez pouvoir faire preuve de vos dons, chacun jouant s’il le veut de son habileté et de son talent pour embellir et glorifier ce thème. »4)
« Et (puisque je vous ai beaucoup enseigné et ai placé en vous les flammes vives du Feu Secret) que vous exerciez vos esprits et vos pouvoirs à orner le thème selon vos propres pensées et vos propres inventions. »5)

Le principe de vie, qu’en théologie on appelle « âme » est doté par Dieu à sa création. Mais aussi, Dieu donne des talents à chacun. Les talents sont divers d’une créature à l’autre : comme la création est à l’image du créateur, chaque création montre par son talent une facette du créateur. En effet, aucune créature ne peut être la projection totale du créateur. On retrouve ici toute une catéchèse sur Jésus (qui n’est pas une créature, car il est « engendré, non pas créé, de même nature que le Père et par lui tout a été fait ») face à l’homme. Les différentes qualités que montrent les créatures dans l’harmonie de leurs talents ne sont que des reflets de l’image du créateur en nous.

Le Taniquetil (© Ted Nasmith)

« Souvent, seul, il [Melkor] s’était aventuré dans les espaces du vide pour chercher la Flamme Éternelle, car il avait en lui un furieux désir d’amener à l’Être des œuvres de sa propre volonté, et il lui semblait qu’Ilúvatar n’avait aucune pensée pour le Vide, alors que lui-même ne pouvait souffrir qu’il restât vide. Mais il ne trouva pas le Feu, partage d’Ilúvatar. Et la solitude lui fit concevoir des pensées à part, différentes de celles de ses frères. »6)
« Là était-il cependant tombé à penser des pensées profondes et rusées qui lui étaient propres, et qu’il ne montra pas toutes, même à Ilúvatar. »7)

On voit ici l’image de la Flamme Éternelle comme la force de création, la force d’Être qui est dans le créateur. La créature qui s’isole dans la solitude, qui s’arrache (en grec, arracher se dit dia-bolein, qui a donné le mot diable) de Dieu ne récolte que l’orgueil. On voit ici un rapport étroit entre le vide et l’orgueil qui sont la source du mal, du non-être.

« Et il [Ilúvatar] leur communiqua une vision, leur donnant la vue alors qu’ils n’avaient encore que l’ouïe. Ils virent un Monde nouveau apparaître devant eux, une sphère au milieu du Vide, soutenue par le Vide, mais qui n’était pas le Vide. À mesure qu’ils regardaient et qu’ils s’émerveillaient, ce Monde dévoilait son histoire et il leur semblait le voir vivre et se développer. »8)

On trouve ici l’une des dimensions platoniciennes de Tolkien : d’abord la parole (Eä !), ensuite la création par la vision. L’idée de la chose précède son existence. Il est toutefois intéressant de noter que cette dimension n’apparaît que dans les dernières esquisses. Dans les premiers textes de création 9), le monde est tout de suite créé, sans passer par la médiation de la vision.

« Il [Melkor] désirait plutôt soumettre à sa volonté les Elfes et les Humains: il enviait les dons qui leur avaient été promis par Ilúvatar, il voulait pour lui-même avoir des serviteurs et des sujets, s’entendre appeler Seigneur et se sentir le maître d’autres volontés. »10)
« Melkor avait parmi les Ainur reçu d’Ilúvatar certains des plus grands dons de pouvoir et de sagesse et de connaissance ; et il allait souvent seul dans les espaces sombres et vides à la recherche du Feu Secret qui donne Vie et Réalité (car il avait un désir très brûlant de faire exister des choses de lui-même). »11)

C’est ici une bonne image de ce qu’est l’ange déchu : la jalousie face au créé et la volonté de domination dans la force et la peur. Dieu ne veut pas être le maître de notre volonté, tandis que le diable, par l’arme de la peur, veut soumettre les autres volontés à la sienne. Cette thématique du pouvoir et de la domination des esprits est très présente dans l’œuvre de Tolkien.

III - L’utilisation du mythe pour comprendre la théologie

L’insuffisance de l’esprit humain

C’est à ce stade de la réflexion qu’il nous faut faire tout un détour sur l’analyse du langage. Gadamer consacre toute une partie de son ouvrage Vérité et Méthode au langage. De fait, il fait toute une analogie ontologique entre l’être et le langage en utilisant le miroir de la relation trinitaire. Notons que l’on voit chez Gadamer comme chez Tolkien un désir de comprendre une certaine métaphysique théologique par le biais de l’analogie.

Pour résumer le fragment de pensée de Gadamer à ce propos12), disons que la pensée est au langage ce que le Dieu est à la Création. De même que la Création est engendrée par Dieu, le langage procède de la pensée. Ainsi, du côté divin, nous sommes en présence de l’Un, de qui émane le multiple, la création. C’est l’Être qui se diffracte dans les étants. L’Être est unique et sans limite, et les étants sont multiples et limités puisque constitués d’être et de non-être. De même, selon le schéma platonicien, la pensée est unique et universelle, mais les manières de l’exprimer, les langues, sont multiples et limités.

Nous avons donc deux logos en nous : le logos intérieur (endiathetos) que l’on peut qualifier de pensée, et le logos extérieur (prophorikos) que nous pouvons qualifier de langage. La pensée engendre le langage, de même que Dieu engendre la Création. Et de même que Dieu et la création sont intimement liés dans une même dynamique (l’être même de Dieu se situe dans une dynamique de création), la pensée et le langage ont une unité. Seulement, comme l’homme est un être fini, il n’y a pas la perfection, l’accomplissement définitif de cette action. Il y a là une différence fondamentale, à savoir que la pensée humaine est potentielle avant d’être actualisée13), ce qui signifie qu’elle n’est pas totalement accomplie.

Je dirais donc que l’on peut parler, d’un point de vue humain, d’un double filtre vis-à-vis du langage. Le premier est justement dans le fait que l’être humain est un étant, c’est-à-dire un être fini, dont la pensée est toujours à accomplir (passer de l’intuition à la discursivité, le « se dire », Vérité et Méthode, p. 426-427), et le second est que dans le processus de procession de la pensée vers le langage, il y a encore là un chemin à faire qui n’est pas totalement accompli.

De fait, Leibniz voulait créer une langue de la raison, afin d’accorder pleinement la parole et la pensée. Mais c’est une utopie. D’une part parce que cela va à l’encontre de ce qu’est l’être humain dans sa finitude, et d’autre part parce que l’expérience précède la nomination. On ne peut donc pas établir de système langagier purement technique14). Le mot en lui-même n’est jamais parfait. Il n’exprime qu’une partie de la chose. Mais en tant que signe, il représente tout de même la chose, c’est-à-dire qu’il la rend présent. (p. 414 : « le mot est un instrument dont on se pourvoit en vue d’un commerce avec la chose »). De fait:

« La “vérité” du mot ne repose certes pas sur sa justesse, sur sa juste convenance à la chose. Elle réside au contraire dans sa spiritualité accomplie, c’est-à-dire dans le fait que le sens du mot est manifeste dans le son. »15)

Nous avons là un caractère essentiel du langage, à savoir le son. Le mot est un son signifiant qui représente la chose. Mais cette représentation reste imparfaite, car elle est le fruit de la multiplicité humaine. On peut noter ici, cependant, qu’en recherchant de nouveaux mots, Tolkien recherchait aussi la vérité profonde de la chose exprimée (on retrouve cela tout particulièrement chez les Ents, qui ont en conséquence une langue très prolixe). Mais cette vérité était plus artistique que scientifique, il parlait ainsi de « la musique des mots ».

Illuin (© Ted Nasmith)

Pour conclure, nous ne pouvons que constater l’insuffisance du langage humain. Il y a d’abord les deux filtres, celui de l’humanité limitée, et celui de la difficile procession de la pensée au langage, puis la difficulté de l’imperfection du mot. C’est pourquoi il est nécessaire de recourir à des méthodes supplémentaires pour comprendre les phénomènes métaphysiques complexes comme celui de la création. Ces méthodes ne s’opposent pas au langage, mais lui sont complémentaires. Il est donc important de ne pas les opposer l’une à l’autre. L’une de ces méthodes est la métaphorisation, ou l’utilisation de l’image dans la force heuristique.

La force heuristique

Le mot « heuristique » vient de la célèbre expression grecque « eurêka », j’ai trouvé. Car il s’agit bien de trouver des images pour exprimer quelque chose de complexe. Un exemple de l’utilisation de la force heuristique est le mythe. Afin d’expliquer le réel, il a fallu trouver une image qui dise quelque chose du réel, sans laquelle toute explication serait impossible et vaine.

Pour expliquer que l’être humain est violent, par exemple, il a fallu instaurer des récits de violence. Dans la pensée sémite, il s’agit de l’histoire de Caïn et Abel. Dans la pensée gréco-romaine, il s’agit de l’histoire de Pandore. Ce qui a d’ailleurs conduit beaucoup de penseurs à l’excès du syncrétisme. En effet, dès que l’on touche à la complexité des questions métaphysiques ou anthropologiques, les mots ne suffisent plus, il a fallu trouver des images. Et ce qui est commun à toute l’humanité se retrouve dans chaque culture, et chaque culture a établi son système heuristique à partir d’images pour tenter d’expliquer ses intuitions.

Car c’est bien d’images qu’il s’agit dans cette force heuristique déployée. Bien sûr, la force heuristique utilise le langage et les mots. Mais derrière les mots, de par le principe de métaphore, les signes ne signifient plus la chose représentée, mais des réalités beaucoup plus grandes et complexes. Prenons un autre exemple : le mot « œuf ». Quand je prononce ou j’écris le mot « œuf », l’auditeur ou le lecteur se représente immédiatement la chose « œuf ». Nous avons en effet, dans le langage, un système verbal commun de représentation entre signifiant et signifié. Mais avec la force heuristique, le mot « œuf » a été trouvé pour exprimer la cosmogonie dans la culture des îles du Pacifique sud (Île de Pâques). Dans ce cas, c’est toute l’image de l’œuf qui est utilisée pour parler de la création. Dans la pensée sémite de la mythologie babylonienne, c’est Marduk (principe mâle) qui fend Tiamat (principe femelle) en deux pour former un espace dans la fente qui sera l’espace du monde, avec les eaux du ciel en haut et les eaux de la terre en bas. Ici, on retrouve toute une cosmogonie en fonction des intuitions que l’on a pu avoir dans cette culture.

Dans tous les cas, dans toutes les cultures, nous devons faire face à l’herméneutique pour comprendre le réel. Car c’est ainsi que l’on accède à la compréhension des choses. Nous ne pouvons en faire abstraction: la sécurité méthodologique ne garantit pas la vérité16). Mais ce qui est intéressant dans la force heuristique déployée dans la mythologie, c’est que l’on associe une image à un son, et que cette image peut dépasser de beaucoup la simple représentation langagière (l’objet « œuf » devient une manière d’exprimer la cosmogonie). Bien sûr, cela ne pallie pas l’insuffisance du langage humain. Cela n’évacue pas le premier filtre, le filtre anthropologique de la connaissance limitée. Mais la force heuristique permet un raccourci qui permet d’éviter une grande partie des difficultés de procession du logos intérieur au logos extérieur, et qui permet surtout de ne pas enfermer un mot dans sa représentation. En effet, si je suivais Leibniz dans sa volonté d’un pur langage de la raison, le mot « œuf » se réduirait à la chose « œuf » et n’exprimerait pas une facette de la création. C’est toute une richesse de l’image que l’on perdrait alors.

Même avec la force heuristique, le langage humain est quelque chose de difficile à accomplir. La force heuristique donne quelques ouvertures en plus, et surtout, elle s’offre comme une méthode complémentaire au langage pour comprendre le réel.

Conclusion

Le logos humain est toujours à accomplir. Il ne permet pas une véritable appréhension des choses. C’est pourquoi le mythos lui est complémentaire. Il est donc nécessaire de ne pas envisager le mythos comme s’opposant au logos, comme on l’a souvent entendu. De fait, comme nous l’avons vu avec Gadamer dans Vérité et Méthode, le logos utilise le son. Le son provient de la parole qui elle-même provient de la pensée dans une procession. Le mythos utilise l’image, complémentaire au son, et propose ainsi une autre voie partant directement de l’intuition, de la pensée.

C’est pourquoi l’on peut dire que Tolkien était un véritable visionnaire. Il parlait d’évangélisation par le conte (cf. Faërie, où il développe l’eucatastrophe, l’évasion, la consolation, etc.) comme une proposition au monde actuel. Mais la parution de ses ouvrages a été occultée par les courants hippies qui ont instrumentalisé son œuvre à leur pensée, ce qui a contribué à dévaloriser la richesse des ouvertures religieuses que Tolkien propose. De plus, la réception française des œuvres de Tolkien s’est avérée (et s’avère toujours) pour le moins difficile. C’est pourquoi il est aujourd’hui important de redécouvrir l’œuvre de Tolkien, surtout en France.

Voir aussi sur Tolkiendil

1) N.d.É. : Ces quatre Ainur peuvent ainsi être rapprochés des quatre anges de l’Apocalypse. Indépendamment de ce fait, Varda, la Dame des Étoiles et Yavanna, la Dispensatrice des Fruits comptent également parmi les principaux Valar.
2) N.d.É. : Ce terme de « co-créateur » peut être rapproché du vocable « sub-créateur » ou « sous-créateur » employé dans le même sens par Tolkien et théorisé dans son essai « Du conte de fées », cf. M&C.
3) , 4) , 6) , 8) , 10) Le Silmarillion
5) , 7) , 11) Le Livre des Contes perdus
9) Cf. le Livre des Contes Perdus
12) Vérité et Méthode, p. 423-431
13) Vérité et Méthode, p. 429
14) Vérité et Méthode, p. 421
15) Vérité et Méthode, p. 415
16) Vérité et Méthode, p. 494
 
langues/textes/pensee_langage_tolkien.txt · Dernière modification: 28/08/2013 16:25 par Elendil
Partager sur
Nous suivre sur
https://www.facebook.com/Tolkiendil https://www.twitter.com/TolkiendilFR https://plus.google.com/+Tolkiendil http://www.youtube.com/user/AssoTolkiendil
Tolkiendil - http://www.tolkiendil.com - Tous droits réservés © 1996-2017