Tolkien et les langues, de la philologie à la composition

Trois Anneaux
Bertrand Bellet — 18 septembre 2010
ConférencesConférences : Ces articles sont les comptes-rendus de conférences ou d’interventions ponctuelles portant sur l’œuvre de Tolkien.

Cet article reprend le contenu de la conférence donnée par Bertrand Bellet dans le cadre des conférences littéraires de l’édition 2010 du festival Cidre et Dragon, à Merville-Franceville.

Introduction

J.R.R. Tolkien assurément n’a plus besoin d’être présenté lors d’un festival de fantasy, et nombre de ses familiers sauront déjà plus ou moins la place cruciale accordée au langage dans son œuvre, qu’il décrivait lui-même comme étant « d’inspiration fondamentalement linguistique ». Il est toutefois malaisé d’en bien embrasser l’ampleur, car le sous-texte philologique n’est pas immédiatement perceptible dans ses écrits les plus accessibles, et ses inspirations majeures, quoique bien établies (et même minutieusement disséquées), sont peu diffusées et méconnues de la majorité de ses lecteurs.

On sait que la profession de Tolkien était la philologie, dont l’objet est l’étude, l’élucidation et le commentaire des textes anciens, et qui touche par là tant à l’histoire (particulièrement l’historie culturelle) qu’à la paléographie, à l’édition critique et à la linguistique historique. Tolkien fut formé à l’apogée de la discipline, dans la tradition néogrammairienne de la fin du XIXe siècle, et en porte profondément l’empreinte dans son approche du langage et des textes, où l’accent est mis sur le son, le mot et l’histoire, plus que sur l’esprit de système et la vision globale. Ses œuvres en sont aussi profondément que visiblement imprégnées, et il est difficile dans certaines d’entre elles de faire la part de ce qui relève de l’étude universitaire et de l’art de l’écrivain. Cela s’applique particulièrement à ses poèmes narratifs (tels que la Légende de Sigurd et Gudrún, récemment publiée), qui sont moins connus que son œuvre imaginaire et reprennent des formes et des thèmes poétiques anciens en les adaptant à l’anglais moderne.

Mais il est également le continuateur d’une approche antérieure préscientifique, plus synthétique et imaginative, mêlant à la philologie proprement dite le goût de l’ancien, la reconstruction des origines, la mythographie et le folklore — ainsi qu’une bonne dose d’affirmation nationale — et qui remonte à certaines formes de romantisme qui se sont d’abord illustrées en Allemagne (les frères Grimm sont les représentants les plus connus de cette école) puis dans les romantismes nationaux qui ont essaimé en Europe centrale et septentrionale. C’est ce courant d’idées qui devait susciter chez Tolkien l’idée d’une « mythologie pour l’Angleterre » — bien qu’il importe là de préciser que ce projet devait subir d’importantes inflexions au fur et à mesure de son mûrissement.

La composition de langues imaginaires occupe une place centrale dans ce travail créateur, mais leur étude reste difficile d’accès de par l’extrême complexité du matériel. Tolkien a créé une bonne dizaine de langues, elfiques et autres, au cours de sa carrière, bien que deux branches seulement aient été élaborées dans le détail. Non seulement, en bon néogrammairien, envisagea-t-il toujours leur développement de façon fondamentalement historique, en les dotant d’une histoire et d’une évolution, mais il ne cessa de les modifier sur une période de soixante ans, en leur faisant subir d’incessantes révisions, sans jamais les achever ni même chercher à le faire. On s’explique donc facilement que la critique universitaire n’ait encore guère ou mal abordé le sujet. Pour autant, elles constituent un des fondements de la Terre du Milieu, assez pour que Tolkien ait pu un jour affirmer mi-sérieusement qu’il « aurait préféré écrire en elfique ». Ses langues, par leur sonorité, leur histoire, l’onomastique qu’elles permettent de bâtir, contribuent de façon déterminante à tisser l’ambiance générale de ses récits et servent plus d’une fois de point de départ à la narration. Dans certains de ses écrits tardifs, Tolkien en fait d’ailleurs le support de ses réflexion philosophiques, tant sur le sens et la logique de sa création qu’à l’applicabilité qu’on peut lui trouver en ce monde qui est le nôtre.

Tolkien philologue

Définir la philologie

La philologie est l’étude d’une langue (habituellement une langue écrite) selon ses dimensions historique, culturelle et littéraire. La philologie s’attache particulièrement à établir les textes anciens, ainsi qu’à les critiquer et les commenter. En ce sens, elle se rattache à l’histoire culturelle : c’est en quelque sorte une approche historique de l’étude littéraire.

Aujourd’hui, la philologie se distingue de la linguistique, qui s’attache avant tout au médium, c’est à dire au langage et à la langue elle-même, plutôt qu’à ses productions culturelles, qui intéressent aussi la philologie. Historiquement, la linguistique est un dérivé de la philologie, de la grammaire et de la rhétorique, mais la distinction entre ces deux sciences s’est progressivement faite à partir de la fin du XIXesiècle, pour se préciser au début du XXe (et notamment sous l’influence de Ferdinand de Saussure). Parallèlement à la philologie et à la linguistique, il existe plusieurs sciences annexes :

  • La paléographie, l’étude des manuscrits et des écritures anciennes. Chez Tolkien, la paléographie se retrouve au travers de sa propension à l’invention d’écritures comme les tengwar ou les sarati.
  • L’édition critique, qui permet de retrouver la version la plus originale d’un texte transmis sous des formes multiples. Chez Tolkien, les meilleurs exemples de cette discipline sont bien sûr les restitutions d’œuvres comme Sir Orfeo ou Sir Gawain et leur traduction dans une langue moderne.
  • La linguistique historique et comparée, que l’on retrouve notamment au travers de l’évolution des langues elfiques et de l’usage de différentes formes d’anglais par les protagonistes du Seigneur des Anneaux.
  • L’ethnologie, l’anthropologie culturelle y participent aussi, d’une manière plus lointaine.

Retracer la carrière universitaire de J.R.R. Tolkien

  • Octobre 1911 : Début de ses études supérieures (classiques, puis de langue anglaise) à l’Exeter College, à Oxford.
  • 1915 : Obtient son diplôme.
  • 1916 : Bataille de la Somme, à laquelle participe Tolkien.
  • 1917–1918 : Tombé malade au front, il part en convalescence, puis est posté à l’arrière ; il est promu lieutenant.
  • 1918–1920 : Travaille pour l’Oxford English Dictionary (sur l’histoire et l’étymologie des mots germaniques en w, comme water « eau », wick « village » ou winter « hiver ».
  • 1920–1925 : Reader in English Language à l’Université de Leeds. Il travaille avec Eric Valentine Gordon sur A Middle English Vocabulary et publie une édition de Sir Gawain and the Green Knight. Il traduit en anglais contemporain les textes médiévaux Sir Gauvain, Pearl et Sir Orfeo. Par ailleurs, il crée le « Viking Club » avec Gordon et écrit treize des trente poèmes qui furent rassemblés dans Songs for the Philologists.
  • 1925–1945 : Rawlinson and Bosworth Professor of Anglo-Saxon au Pemborke College de l’Université d’Oxford. Il travaille sur le texte médiéval Beowulf avec notamment, en 1936, sa célèbre conférence The Monsters and the Critics.
  • 1945–1959 : Merton Professor of English Language and Literature au Merton College de l’Université d’Oxford.
  • 1954 : Professor honoraire de la National University of Ireland. En 1955, il publie l’essai English and Welsh qui présente certaines de ses vues sur le langage. La même année, il participe à la traduction anglaise de la Bible de Jérusalem, et notamment à celle du Livre de Job).

La passion que Tolkien éprouvait pour les langues lui vient de son plus jeune âge. Très tôt sa mère, Mabel Tolkien, lui enseigne plusieurs langues vivantes. Outre l’anglais, sa langue maternelle, il commence ainsi à apprendre l’allemand, le latin et le français. Par la suite, pendant sa scolarité, il s’initie au moyen et au vieil anglais, au finnois, au gotique, au vieux norrois, au grec ancien, à l’italien, à l’espagnol (grâce à son tuteur, le Père Francis) et au gallois. Plus tard, il s’intéresse également à l’ensemble des langues germaniques anciennes. Il acquiert des connaissances sur les principales langues germaniques modernes, en particulier le néerlandais, le danois, le norvégien, le suédois et l’islandais. Il possède en outre quelques notions structurales sur l’hébreu et l’arabe ; il connaît aussi des rudiments de gaélique et de certaines langues slaves, sans toutefois les pratiquer.

Contexte intellectuel historique

Le maître intellectuel de Tolkien était Joseph Wright, qui introduisit l’école linguistique néo-grammairienne en Angleterre. Cette école naquit en Allemagne vers la fin du XIXe siècle. Elle lie la linguistique historique au romantisme selon quatre approches complémentaires :

  • Une approche historique, qui étudie les langues du point de vue diachronique (c’est à dire leur évolution à travers le temps, en opposition à l’approche synchronique, qui se focalise sur un moment précis de leur histoire).
  • Une approche positiviste, qui permet de découvrir les lois du langage et d’étudier leurs exceptions, qui doivent être explicables par d’autres lois (loi de Verner, de Grassmann, d’Osthoff, etc.)
  • Une approche « éclatée », qui étudie les mots et les sons indépendamment les uns des autres plutôt que comme un système global (Cet aspect systémique viendra plus tard sous l’impulsion du mouvement structuraliste). C’est donc une linguistique du mot plus que du texte.
  • Une approche philologique, qui étudie les « monuments » d’une langue plus que le langage vernaculaire. Par exemple, Edward Sievers s’intéressa principalement à la reconstruction de l’indo-européen, mais aussi aux formes poétiques des langues germaniques anciennes.

Cette approche, à la pointe de la recherche linguistique en 1910, sera bientôt dépassé par la constitution de la linguistique moderne à partir du mouvement structuraliste européen (dont les pionniers seront de Saussure, Troubetskoy et Jakobson) et du distributionnalisme (avec Sapir et Bloomfield).

Influence universitaire sur son œuvre d’écrivain

L’œuvre de Tolkien est fondamentalement d’inspiration linguistique : « j’aurais préféré écrire en “elfique”. »1) D’un point de vue stylistique, on remarque l’emploi d’un large registre de dialectes anglais variés, de différents niveaux de langues, mais également de styles de différentes époques, propre à certains personnages :

  • « Middle-class » : Bilbon, Frodon, Merry, Pippin
  • « Rustique » : Sam, l’Ancien, Ted Rouquin
  • « Tenu et digne, mais sans excès » : Gandalf, Aragorn, peuple de Gondor
  • « Archaïsant et sensible » : Elfes du Troisième Âge
  • « Archaïque et héroïque » : Rohirrim, et personnages figurant dans le Silmarillion
  • « Politique » : Saruman (d’où l’importance de sa voix)
  • « Agressivité typique de l’“upper-class” » : Smaug
  • « Idiolecte » : Gollum

Par ailleurs, Tolkien fait usage d’une grande variété de mètres dans sa poésie, et fait preuve de talent en adaptant des vers allitératifs du vieil-anglais en anglais moderne :

  • Poèmes elfiques : souvent en tétramètres iambiques, très classiques
  • Poèmes hobbits : chants, comptines, avec parfois une certaine virtuosité textuelle (Errantry et Sea Bell)
  • Poèmes rohanais : vers allitératifs
  • Poèmes dúnedain : souvent des ballades
  • chant de l’Aigle lors de la chute de Sauron : inspiration tirée des psaumes bibliques

Enfin, Tolkien est amateur de traductions et de réécritures d’œuvres anciennes ou comportant des thèmes médiévaux :

  • Sir Gawain and the Green Knight, Pearl et Sir Orfeo
  • Le Lai d’Aotrou et d’Itroun
  • La Légende de Sigurd et Gudrún
  • Le retour de Beorhtnoth, fils de Beorhthelm
  • La mort du roi Arthur (inédit)
  • Beowulf (inédit)

Tolkien et le romantisme du langage

Le lien langue—peuple

Selon Tolkien, il existait un lien intime entre le sol, le peuple qui y vit et la langue de ce dernier, une idée qui serait presque considérée comme « hérétique » par les linguistes contemporains. Tolkien développa sa conception dans la conférence English and Welsh « L’anglais et le gallois », qu’il prononça à Oxford en octobre 1955 dans le cadre de la série de conférences O’Donnell, dédiée à l’étude des influences celtes sur la langue anglaise. Tolkien argua notamment que le gallois était plus indigène aux Îles britanniques que l’anglais, et influença significativement ce dernier, ajoutant même que les langues ont un « goût » local qui leur est caractéristique. Pour lui, les langues revêtaient une importance considérable dans la constitution identitaire des peuples. Il cita ainsi le linguiste islandais Sjéra Tómas Sæmundsson :

« Málin eru höfuðeinkenni þjóðanna — Les langues sont les principales marques distinctives des peuples. Aucun peuple en vérité ne prend naissance avant de parler une langue qui lui soit propre. Que périssent les langues et les peuples périssent également ou deviennent des peuples différents. Mais cela ne se produit jamais, sauf comme conséquence de l’oppression et de la détresse. »

Ces concepts remontaient à Johann Gottfried von Herder (1744–1803), qui les exposa dans son ouvrage Stimmen der Völker in Liedern (1807), dont la première édition, publiée en 1778–1779, était intitulée Volkslieder nebst untermischten anderen Stücken. Ils furent ultérieurement développés en Allemagne par l’école romantique de Heidelberg. Parmi les principaux représentants de cette tendance, il faut citer Clemens Brentano (1778–1842) et Achim von Arnim (1781–1831), dont le recueil de chants populaires, Des Knaben Wunderhorn. Alte deutsche Lieder « Le cor enchanté de l’enfant », publié entre 1805 et 1808, fut une source d’inspiration pour toute une génération de poètes et de musiciens allemands. Les frères Jakob (1785–1863) et Wilhelm Grimm (1786–1859) ne se contentèrent pas de compiler contes populaires et légendes anciennes, comme dans leurs célèbres œuvres Kinder- und Hausmärchen (1812) et Deutsche Sagen (1816–1818). Dans leurs livres Die deutsche Heldensage (1829) et Deutsche Mythologie (1835), ils cherchèrent aussi à explorer le passé héroïque et mythologique du peuple allemand. Ils comptèrent enfin parmi les pionniers de la philologie comparative et on leur doit une étude monumentale de la grammaire et de l’étymologie de la langue allemande, rassemblée dans deux séries d’ouvrages, Deutsche Grammatik (1819–1840) et Deutsches Wörterbuch (1854–1878), lequel fut achevé bien après leur mort.

Ce nationalisme linguistique se répandit en Europe du Nord par le biais des collecteurs de contes et des folkloristes, comme les Norvégiens Peter Christen Asbjørsnen (1812–1885) et Jørgen Moe (1813–1882), qui publièrent un recueil de contes populaires locaux, Norkse folkeeventyr (1841–1845). Il inspira aussi Elias Lönnrot (1802–1884), qui publia entre 1835 et 1849 une immense compilation de contes traditionnels finnois ordonnés par ses soins, le Kalevala. Cette œuvre eut un retentissement immense et inspira à son tour les écrivains et philologues Friedrich Robert Faehlmann (1789–1850) et Friedrich Reinhold Kreutzwald (1803–1882), qui composèrent le Kalevipoeg (1857–1862), désormais considérée comme l’épopée nationale estonienne. En Europe de l’Est, cette recherche des origines de la langue nationale au travers de dictionnaires et de grammaires se doubla d’une rhétorique de libération nationale qui fut particulièrement active dans les Balkans, en Hongrie, en Pologne et en Tchéquie.

Parmi les autres folkloristes notables du XIXe siècle, on peut encore citer le Russe Alexandre Afanassiev (1826–1871) et ses Norodnie russkie skarzki, écrits entre 1855 et 1863. En Bretagne, ce mouvement se doubla d’un renouveau d’intérêt pour la langue bretonne, mené par Théodore Hersart de La Villemarqué (1815–1895) Les œuvres de celui-ci, au premier rang desquelles on compte Barzas-Breiz. Chants populaires de la Bretagne (1839) et Contes populaires des anciens Bretons (1842), inspirèrent François-Marie Luzel (1821–1895). Ce dernier fut un infatigable défenseur des récits bretons traditionnels, dont il publia de nombreux recueils, comme les Contes populaires de Basse-Bretagne (1887). Durant cette période, l’Angleterre fut nettement moins active, mais on peut cependant mentionner les douze volumes des Fairy Books d’Andrew Lang (1844–1912), composés entre 1889 et 1910.

À la recherche de la mythologie nationale

Cette recherche folklorique s’accompagna d’un renouveau de l’étude des textes médiévaux. Dans les pays scandinaves, les médiévistes se tournèrent vers les deux textes de l’Edda, l’histoire des rois de Norvège et les sagas d’Islande. Dans les Îles britanniques, Lady Charlotte Guest (1812–1895) traduisit les récits gallois désormais connu sous le titre de Mabinogion vers le milieu du XIXe siècle. Sa compatriote Lady Isabella Gregory (1852–1932) écrivit quant à elle une série de contes s’inspirant de la mythologie irlandaise. En France, Joseph Bédier (1864–1938) reconstitua le roman Tristan & Iseut (1900–1905) et édita maints textes de la période médiévale.

Ces efforts se muèrent bientôt en une recherche de l’épopée nationale des différents peuples européens, un mouvement que le médiéviste et spécialiste de Tolkien Tom Shippey qualifia de « course aux armements mythologiques » :

  • En France : la Chanson de Roland
  • En Allemagne : le Nibelungenlied
  • En Espagne : El Cantar de Mio Cid
  • En Italie : La Divina Commedia
  • En Angleterre, la question était plus complexe : serait-ce Béowulf ? The Faerie Queene ?

Quand elle n’existe pas, certains s’efforcèrent de la reconstituer, voire de la « composer » à partir des récits traditionnels épars, comme dans le cas du Kalevala d’Elias Lönnrot, du Kalevipoeg de Friedrich Robert Faehlmann et Friedrich Kreutzwald. Le Pan Tadeusz d’Andrzej Wajda s’inscrit aussi dans cette démarche.

Face à ce foisonnement, Tolkien déplorait que l’Angleterre n’ait pas de mythologie élaborée qui lui soit propre. Cette constatation est à l’origine de son Légendaire, ainsi qu’il l’explique dans une longue lettre à Milton Waldman2) :

« Mais il fut une époque (il y a longtemps que j’ai dû en rabattre) où j’avais dans l’idée de créer un ensemble de légendes plus ou moins reliées, allant du grandiose au cosmogonique au conte de fées des Romantiques — le grandiose étant fondé sur ce genre mineur qui se trouve au contact de la terre, le mineur tirant sa splendeur de la vaste toile de fond — que je pourrais en toute simplicité dédier : à l’Angleterre, à mon pays. Elles seraient du registre et de la nature que je désirerais, une sorte de fraîcheur et de clarté ; elles évoqueraient notre “atmosphère” (le climat et le sol du Nord-Ouest, c’est-à-dire la Grande-Bretagne et les régions voisines en Europe, non l’Italie ou l’Égée, encore moins l’Orient), et tout en possédant (si jamais je devais y parvenir) la pure beauté évanescente que d’aucuns qualifient de celte (bien qu’on la trouve rarement dans les choses celtiques authentiques et anciennes), elles seraient “nobles”, épurées, et adaptées à l’esprit plus mûr d’une contrée depuis déjà longtemps imprégnée de poésie. Je comptais faire un récit complet de certains des principaux contes et seulement placer de nombreux autres dans la structure, sous formes d’ébauches. Les cycles seraient liés à un tout majestueux et dans le même temps laisseraient le champ libre à d’autres esprits et à d’autres mains pratiquant le dessin, la musique et le théâtre. Absurde. »

Tolkien compositeur de langues

Tolkien initia la composition de sa « mythologie » avec le Livre des Contes Perdus (1915–…), dont le but premier était de « donner une demeure » aux langues qu’il avait commencé à inventer. Comme on l’a déjà indiqué, Tolkien souhaitait donner une histoire et une atmosphère aussi détaillée que possible à ses langues imaginaires, mais dans le même temps il ne cessa jamais de les retravailler et de les peaufiner à mesure que ses propres goûts linguistiques évoluaient. De la sorte, il faut distinguer un double mouvement d’évolution des langues inventées par Tolkien. D’une part leur histoire externe, liée au projet personnel de Tolkien, sa « symphonie privée » (ainsi qu’il l’appela dans l’essai « Un Vice secret », publié dans le volume posthume les Monstres et les critiques et autres essais), dont il n’envisageait pas qu’il pût l’achever un jour. D’autre part, l’histoire de ses langues à l’intérieur même du Légendaire, chacune d’entre elles étant envisagée dès le départ dans le cadre d’une famille de langues dotée d’une histoire aussi riche que celle des langues européennes.

Le goût pour l’invention linguistique se manifesta chez Tolkien dès son plus jeune âge. Dans « Un Vice secret », il décrit les premières langues inventées qu’il inventa ou contribua à enrichir : animalique, nevbosh, naffarin. Bientôt cette inventivité se structura à l’intérieur du Légendaire en devenir :

Branches des langues elfiques

À ce tableau, on peut encore ajouter quelques langues inclassables, comme le parler noir et les « petites langues », que Tolkien esquissa tout juste.

Chez Tolkien, le désir d’invention linguistique était nourri par l’intérêt que celui-ci éprouvait pour les sons et l’onomastique. Ainsi qu’il l’exprima dans une lettre, « [c]hez moi, le nom vient en premier et l’histoire suit. »3) L’histoire interne des langues qu’il inventait le passionnait également, et il lia celle-ci de plus en plus étroitement aux récits associés au Silmarillion, comme en témoignent les essais intitulés « The Shibboleth of Fëanor »4) et « Rivers and Beacon-hills of Gondor »5). Il se servit aussi de ses langues inventées comme d’un support pour les réflexions générées par sa subcréation. Au travers de l’ósanwe et du valarin, il aborda les questions de l’incarnation des Valar et de la clairvoyance prophétique. Ses interrogations sur la nature de l’espérance se voient adressées par la dichotomie entre amdir et estel. Enfin, les causes mêmes de l’évolution des langues elfiques sont abordées par l’un de ses personnages, l’Elfe Pengolodh, en réponse à la question : « Manen lambë Quendion ahyanë ? »6)

Voir aussi sur Tolkiendil

1) , 3) Lettre no 165 à la Houghton Mifflin Company
2) Lettre no 131
4) PM, p. 331–366 ; VT 41, p. 7–10
5) VT 42, p. 5–31
6) PM, p. 395
 
langues/textes/philologie_composition.txt · Dernière modification: 16/06/2011 06:26 par Elendil
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