Phonologies historiques de l’ilkorin, du telerin et du noldorin aux environs de 1923

 Cinq Anneaux
Roman Rausch — Avril 2008
traduit de l’anglais par Damien Bador
Article théorique : La maîtrise globale des écrits de J.R.R. Tolkien est nécessaire pour bien saisir la portée des articles de cette catégorie, les sujets étant analysés de façon poussée par leurs auteurs.

Introduction

Après l’écriture du « Gnomish Lexicon » (GL) et du « Qenya Lexicon » (QL), l’étape majeure suivante de la création linguistique de Tolkien fut la « Early Qenya Grammar » (EQG) et la « Early Noldorin Grammar » (ENG), qu’il rédigea aux environs de 1923, alors qu’il vivait à Leeds. L’ENG est aussi accompagnée de deux compilations de vocabulaire, les « Noldorin Word-lists » (NW) et le « Noldorin Dictionary » (ND). Il n’existe pas de compilation équivalente pour le qenya, même si de nombreux termes qenya apparentés sont listés dans les NW et ND.

Une nouvelle caractéristique de cette étape est l’introduction de plusieurs langues mineures : l’ilkorin de style germanique et le telerin de style roman-latin (en plus du noldorin de style celtique-gallois et du qenya de style finnois). Il s’y trouve aussi une mention du doriathrin qui est étroitement apparenté à l’ilkorin. Des allusions à ces langues mineures se trouvaient dans les « Contes perdus » et les « Lexicons », mais elles n’y étaient pas développées. Puisque ces étapes de l’élaboration du qenya et du noldorin sont habituellement appelées « qenya premier » et « noldorin premier », j’adopterai ici les termes « telerin premier » et « ilkorin premier » à chaque fois qu’il sera nécessaire de se référer à leur développement externe. En référence à la chronologie interne, les termes employés seront « vieux noldorin », « vieil ilkorin », etc., suivant la propre terminologie de Tolkien

L’EQG commence par de brèves remarques sur la phonologie historique du qenya et du système de racines de l’eldarin primitif. L’ENG débute par une discussion des mutations du noldorin. Mais comme souvent, la plupart des détails du développement phonologique sont laissés implicites à l’intérieur des lexiques les accompagnant. Il convient aussi de noter que la grammaire reflète clairement une conception antérieure, plus proche du goldogrin – comme on peut le voir par la conservation de l’initiale cw- ou l’absence de lénition du m.

L’objectif de cet article est par conséquent de donner un aperçu des transformations phonologiques de l’eldarin primitif en ilkorin, telerin et noldorin tels que ces langues étaient conçues à cette époque. Les corpora de l’ilkorin, du telerin et du doriathrin seront listés dans leur intégralité, étant suffisamment réduits (ilk. ~25 mots, tel. ~60 mots, dor. uniquement deux mots).

Les indications L et R des citations provenant de la principale source, le Parma Eldalamberon nº 13, serviront à se référer aux colonnes de gauche et de droite dans cette parution, puisque seules les entrées noldorines sont listées alphabétiquement.

I. Connexions internes au conte

I.1. L’arbre des langues

Arbre des langues (© Damien Bador)

Ce diagramme fut tracé à partir du compte-rendu de Tolkien en PE 14, p. 60-62. J’ai aussi essayé de tenir compte de manière approximative de la distribution géographique. Tout commence avec la marche des Elfes vers Aman. À cette époque, leur langue est l’eldarin primitif. La principale division est entre l’ilkorin de Terre du Milieu et le kor-eldarin d’Aman.

D’après la conception mythologique de cette époque, il existe un lien explicite entre Arda et le monde « réel ». Ainsi Arda se situe non seulement dans le passé imaginaire de la Terre, mais certains Elfes survivent réellement jusqu’à aujourd’hui et vivent cachés dans notre monde (toujours fictionnellement, évidemment). Ainsi l’ilkorin se divise en de nombreux dialectes et il est dit qu’une forme de celui-ci continue à être parlée par les Ilkorindi en Europe. De nombreuses langues humaines sont aussi dérivées d’une variété d’ilkorin. Le doriathrin n’est guère différent du vieil ilkorin et est parlé en Doriath sous Thingol.

Le kor-eldarin donne le noldorin, le qenya et le telerin, les langues respectives des trois tribus elfiques d’Aman. Le qenya et l’inwien ne sont guère différents, ce dernier pouvant être traité comme un dialecte noble (qui deviendra plus tard le quenya vanyarin). Le tol-eresséen est parlé sur l’île de Tol-Eressea et dérive du qenya ancien avec une influence telerine. Il est également dit qu’une forme de telerin est parlée sur les côtes d’Angleterre et du Pays de Galles.

Du temps où les Noldoli (plus tard les Noldor) partent en exil de Valinor, ils parlent une variété de kor-eldarin légèrement différente, et le noldorin se développe ultérieurement en Terre du Milieu. Alors que Melko gagne l’avantage dans la guerre en Terre du Milieu, les Noldoli sont dispersés et développent des dialectes locaux : en Mithrim, à Gondolin, en Doriath, à Nargothrond (feanorien). Le gondolique est le plus archaïque de tous, guère différent du vieux noldorin. Le noldorin actuel, qui est principalement dérivé du dialecte de Mithrim, devient une lingua franca pour les Elfes survivants dans les terres des hommes.

Une question intéressante serait : à quelles langues avons-nous vraiment affaire – les noldorin / ilkorin / telerin / qenya historiques ou ceux du présent (XXe siècle) ? Tolkien imagina qu’un médiateur anglo-saxon Eriol ou Ælfwine fut capable d’atteindre Tol-Eressea et rapporta en Angleterre les légendes qu’il y apprit. Le titre du « Gnomish Lexicon » (voir GL, p. 3, 6) suggère qu’il est supposé être une compilation faite par Eriol lui-même, à partir de ce qu’il avait appris.

Mais rien n’est dit concernant l’histoire interne des sources qu’il nous faut analyser. Nous avons probablement affaire aux langues historiques et leur analyse se base sans doute sur les matériaux qu’Eriol ramena avec lui. Dans la conception des années 30, Ælfwine étudia le « Lhammas » à Tol Eressea, une récapitulation des langues rédigée par Pengoloð (publiée dans la Route perdue).

I.2. Les sons de l’eldarin primitif

Les consonnes de l’eldarin primitif sont présentées en PE 14, p. 63 :

Occlusives voisées g d b
Occlusives sourdes k t p
Spirantes voisées ʒ, j z, đ ƀ
Liquides r, l
Nasales ŋ n m
Spirantes sourdes s, þ

Les indications de l’existence des þ et đ primitifs sont dites être dérivées par comparaison avec le matériau ilkorin, le qenya faisant fusionner þ avec s et đ avec r. L’eldarin primitif possédait probablement les cinq voyelles a, e, i, o, u, les ā, ē, ī, ō, ū longs et le schwa ə. Avec et ı̯ les diphtongues ai, ei, iı̯, oi, ui, au, eu, iu, ou, uu̯ étaient possibles. Parmi celles-ci, iı̯ et uu̯ ne semblent pas apparaître parmi les racines eldarines originelles, sauf dans certaines positions. Par exemple, -i- est une voyelle de liaison lorsqu’un suffixe commençant par ı̯- est ajouté à une syllabe longue. Le qenya préserve largement ce système vocalique, sauf pour ei, ou (et iı̯, uu̯) (cf. PE 14, p. 41, 71).

À cette exception près, l’utilisation des consonnes syllabiques , , semble avoir été équivalente à celle des voyelles ( est aussi mentionnée1), mais ne semble apparaître dans aucun exemple) – c’est une différence majeure avec le système de l’eldarin commun ultérieur (par ex. dans « Les Étymologies »). Ces consonnes syllabiques pouvaient probablement toutes être longues, mais seuls les et longs sont attestés ; Tolkien les représentait par l:, r: ou , .

II. L’ilkorin et le doriathrin premiers

Voir aussi l’article sur l’ilkorin premier rédigé par Helios de Rosario Martínez, qui traite de nombreux points plus en détail2).

II.1. Le corpus

Noldorin Word-lists

  • fels « barrière » < pelesa3)
  • fiss « sève, jus » < pisye4)
  • helh « argent » < kelekwé5)
  • hób « “un coup de hache” de k— » < *kant-, cf. skantá6)
  • kark « gorge » < gr:go7)
  • migg « brume, bruine » < míye8)
  • molk « sève » < mlgo9)
  • slíw « pâle » < sleiwa10)
  • smíg « miette » < smeigé11)
  • snór « muscle » < snóra12)
  • stain « lisse » < stainá13)
  • swat « écorce » < swada14)
  • swöt « parchemin » < swadwé15)
  • ta[k] « haut » < dagá16)
  • þah « faire taire, être silencieux » < da’a en 17)
  • þerr « brique » < tésare18)
  • þilf « beurre » < *tēl(e)pe, cf. t’lḗpe19)
  • {þil[f] « argent », cf. t’lépe20)}

Noldorin Dictionary

  • ank « fer » < *anga21)
  • seht « a[d]j. moite, humide » < siktā22)
  • tök « haut » < dagā́23)
  • þóh « ferme, stable, constant » < *tank-24)
  • þold « côte, coteau » < tḷtā25)

II.2. Les consonnes

L’ilkorin laisse inchangées les combinaisons initiales sw-, st-, sr-, sl-, sm- ; et probablement aussi *sk-, *sp-, *sn- :

  • swada > swat « écorce »26)
  • swadwé > swöt « parchemin »27)
  • sleiwa > slíw « pâle »28)
  • smeigé > smíg « miette »29)
  • snóra > snór « muscle »30)
  • stainá > stain « lisse »31)

En position médiane cependant, l’assimilation sr > rr s’observe dans :

  • tésare > þerr « brique »32)

Un changement frappant dans le système consonantique de l’ilkorin est celui des occlusives initiales et des spirantes. Les occlusives voisées initiales sont dévoisées, tandis que les occlusives sourdes sont changées en spirantes, d’où :

*b-, d-, g- > *p-, t-, k-

p-, t-, k- > f-, þ-, (*χ- >) h-

  • dagā́ > tök « haut »33), dagá > ta[k] « haut »34)
  • gr:go > kark « gorge »35)
  • pelesa > fels « barrière »36)
  • tésare/terar > þerr « brique »37)
  • kelekwé > helh « argent »38)

En fait, le même changement vocalique eut lieu entre l’indo-européen primitif et le proto-germanique. Les langues germaniques ont en commun des occlusives sourdes et des spirantes, là où les autres langues indo-européennes gardent généralement des occlusives voisées et sourdes. Comparer par exemple l’angl. call – russe golos « voix » (< *gal-) ; angl. tear, got. tagr, all. Träne – gal. Deigr « larme »; angl. field, all. Feld – russe polje, lat. planus « champ » ; angl. have, all. haben – lat. capere « saisir ».

On peut ainsi voir que l’ilkorin premier fut imaginé comme une langue de style germanique, qui était probablement supposée avoir eu une influence fictionnelle sur cette branche des langues humaines. Voir [10] pour une comparaison plus détaillée. En outre, nous avons la preuve que le même changement phonique avait lieu après les nasales et r, l. Toutes les combinaisons ne sont pas attestées :

lb, ld, lg > *lp, *lt, lk

rb, rd, rg > *rp, *rt, rk

mb, nd, ŋg > *mp, *nt, ŋk

  • mlgo > molk « sève »39)
  • gr:go > kark « gorge »40)
  • *anga > ank « fer »41)

lp, lt, lk > lf, *lþ > -ld (?), lh

rp, rt, rk > *rf, *rþ, *rh

ŋk > *ŋχ > χ, nt > b (?)ou #þ (?) [avec modification de la voyelle précédente – voir la discussion]

  • kelekwé > helh « argent »42)
  • tḷtā́ > þold « côte, coteau »43)
  • *tēl’pe > þilf « beurre »44)
  • *tank- > *thanχ- > *thãh > þóh45)
  • *kant- > hób « un coup de hache »46)

Il est difficile de dire si la même chose s’observe après les voyelles – dans l’EQG, #tagla > vieil ilkorin þakl « hache » (voir II.5) semble le prouver. Mais dans ND et NW, seuls des noms monosyllabiques sont attestés, comme swada > swat « écorce »47), dagā́ > tök « haut »48). Ils pourraient juste présenter un dévoisement en position finale, absent dans smíg « miette »49).

Le voisement de tḷtā́ > þold pourrait être dû à un changement ultérieur * > ld (peut-être seulement en position finale). Une autre irrégularité semble être l’ilk. þah « faire taire, être silencieux »50) en lien avec da’a, . Les mots noldorins apparentés daw, q. , tel. sont dérivés de façon plus régulière. On peut supposer que l’ilkorin développe –h à partir du coup de glotte ', mais d > þ est inhabituel. Peut-être est-il juste dérivé d’une exclamation associée avec l’ordre de se tenir tranquille.

Dans le cas de ŋk, la nasale est perdue, probablement avec la nasalisation (ou peut-être juste l’allongement) de la voyelle précédente. Ce ãnasalisé ou ā long devient ensuite ó. La même chose semble advenir dans le cas de hób « un coup de hache » ; la forme primitive du nold. hant, tel. scanta, q. hanta est skantá, mais puisque sk- resterait inchangé en ilkorin, Tolkien ajouta le commentaire « de k— » à côté de la forme ilkorine. Cela mène à une reconstruction #kant-, #kantá. Cependant, la génération de –b dans hób est relativement étrange du point de vue phonologique ; on s’attendrait à #kant- > #khanth- > #χãnþ > #hóþ. En fait, puisque Tolkien écrivit ces entrées avec une machine à écrire et n’avait pas de touche pour þ, il tapa par exemple p et compléta ultérieurement ce caractère à la main. Peut-être a-t-il simplement oublié de changer hób en #hóþ ?

Il nous faut noter qu’un développement similaire de ŋk est attesté dans le sindarin ultérieur, où nch > ch avec allongement de la voyelle précédente51). Même si les formes ilkorines ultérieures des « Étymologies » sont d’un style entièrement différent (qui devient plutôt celtique et très similaire au noldorin52)), il est cependant encore plus remarquable que le même changement phonétique semble apparaître dans le mot Hwenti < kwendī53), tiré de l’une des langues avarines. Nous voyons un dévoisement de d en t après une nasale et probablement une spirantisation initiale kw- > *χw- > hw- (w sourd)54).

Les premiers écrits se concentrent principalement sur les Noldoli (Noldor), et il n’existe guère de description des Ilkorindi qui restèrent en Terre du Milieu. Ainsi, dans les Contes perdus, un Elfe Sombre appelé Nuin enseigne la langue ilkorine aux premiers Hommes. Plus tard cependant, les Sindar de Beleriand sont un peuple très différent des autres Elfes Sombres (Avari) qui vivent plus à l’Est et parlent des langues entièrement différentes. Les Avari furent les premiers à rencontrer les Hommes et à influencer leur parler. La langue ilkorine est entièrement rejetée, mais une partie de celle-ci peut se retrouver en sindarin et dans les différents dialectes qui en découlent ; et certaines notions concernant l’ilkorin premier semblent être reprises dans l’avarin Hwenti.

D’autres changements divers comprennent :

-sy > ss

-ı̯ > -gg après l’accent

  • míye > migg « brume, bruine »55)
  • pisye > fiss « sève, jus »56)

Le digramme gg doit probablement se comprendre comme le son /gg/, vu que le même changement phonétique est attesté en vieux norrois, e.g. dans le nom *friı̯a- > Frigg57). D’autres possibilités peuvent inclure /ž/, /ʤ/ ou la spirante postérieure /ʒ/ ; voir [10] pour plus de détails. La position de la voyelle accentuée par rapport à ı̯ semble être importante, cf. les développements respectifs du telerin (III.3.2) et du noldorin (IV.1.2). -kt- > -ht- :

  • siktā > seht « a[d]j. moite, humide »58)

Le h pourrait représenter un ach-Laut (χ) dans -ht-, -lh, -Vh (où V est n’importe quelle voyelle) et un h aspiré en position initiale dans helh, hób, ce qui correspondrait aux conceptions générales et aux conventions d’écriture de Tolkien.

II.3. Les voyelles

Dans le développement des voyelles ilkorines, il faut commencer par noter la présence de ö dans swöt « parchemin » < swadwé59) et tök « haut » < dagā́60). Le graphème ö pourrait représenter /œ/, un e fermé, mais il est difficile d’expliquer comment ce son pourrait dériver de a dans ces exemples spécifiques et non ailleurs.

Mais ö (ou ǫ, de façon moins ambiguë) est une orthographe que l’on trouve en vieux norrois pour un a labialisé, i.e. la variante brève du son de l’angl. law. Si c’est le son que l’on trouve en ilkorin premier, il existe deux possibilités concernant son origine – peut-être d’un ā long, comme dans le développement existant dans le sindarin ultérieur. Mais pour une raison inconnue, swada > swat « écorce »61) aurait alors une voyelle brève, tandis que swadwé > swöt « parchemin »62) en aurait une longue.

Une autre explication pourrait être la mutation en u, qui est bien connue en vieux norrois. La voyelle u augmente la labialisation de toutes les voyelles qui précèdent, d’où a > ǫ, e > œ, i > y et o, u demeurant inchangés. Nous aurions donc swadwé > #swadu > swöt, mais swada > swat sans u. Mais il faudrait alors expliquer kelekwé > helh « argent »63) par une perte précoce du w, avant qu’il ne puisse causer d’inflexion en u.

Cependant, dans le développement dagā > tök ne se trouve apparemment aucun u en évidence. Néanmoins, swöt vient des « Noldorin Word-lists », où nous trouvons dagá > ta[k] « haut »64) (avec un k perdu dans la marge), tandis que tök vient du « Noldorin Dictionary » postérieur. Peut-être y a-t-il eu un changement de conception entre-temps : mutation en u en NW, *ā > ö dans ND ?

Nous observons clairement un exemple de mutation en a (ayant i > e pour conséquence), cf. la mutation vocalique en noldorin, IV.2.1 :

  • siktā > seht65)

ei > í dans :

  • sleiwa > slíw « pâle »66)
  • smeigé > smíg « miette »67)

peut-être ē > i dans :

  • *tēl(e)pe > thilf « beurre »68)

Toutes les voyelles finales disparaissent dans les exemples connus.

II.4. Les consonnes syllabiques

Dans cette partie, nous n’avons que des exemples fragmentaires, où nous rencontrons le court et le long, de sorte que les trous sont difficiles à remplir :

> ol :

  • mlgo > molk « sève »69)
  • tḷtā́ > þold « côte, coteau »70)

> ar :

  • gr:go > kark « gorge »71)

II.5. Le doriathrin premier

Dans la discussion des langues elfiques en PE 14, p. 62 nous est dit que « le vieil ilkorin est principalement la langue de Doriath sous Thingol, préservée dans les récits amenés à Tol Eressea par Elwing et les fugitifs du Sirion, et aussi recouvrés plus tard des Mille Cavernes. »72)

Cette idée d’un parler très archaïque préservé en Doriath est globalement la même dans tous les écrits ultérieurs, excepté qu’il deviendra un dialecte archaïque du sindarin. Un seul mot est en fait mentionné :

  • dagla > i[lkorin] ancien (takl →) þakl « hache », doriathrin (takol →) þacol « hache »73)

La seule chose que nous sachions grâce à cela est que le doriathrin vocalise -Cl > -Col (où C est probablement n’importe quelle consonne et –l pourrait être syllabique), donc il ne s’agit pas de vieil ilkorin pur après tout.

Il est relativement étrange que Tolkien ait conservé la forme eld. com. dagla avec un d- initial, bien que les formes ilkorines doivent dériver de #tagla (de même que les termes apparentés, tel. taguladagula ; nold. #tael, i·dael#dael, i·dhael). Le passage tout entier concerne des variations radicales possibles en eldarin primitif, comme dag-, gak-, tag-, dı̯ag-, du̯ag-, ndag-, stag-, dagda- et ce qu’elles donnent dans les différentes langues. Peut-être Tolkien a-t-il simplement oublié de changer dagla en #tagla après avoir changé les termes dérivés.

Un autre mot vient de NW, mais est dans une écriture très peu appuyée, d’après les éditeurs :

  • kasla > dor. cath « casque »74)

Avec l’exemple précédent, nous aurions pu nous attendre à #cathl > #cathol.

III. Le telerin premier

III.1. Le corpus

Noldorin Word-lists

  • austa « été » < austá « été »75)
  • balga « bosse » < balgá76)
  • Bende « personne de la race des elfes proprement dits, ou elfes de lumière (parfois appelés elfes-joyaux) » < *gwende-77)
  • celpe « argent » < kelekwé78)
  • « faire taire, être silencieux » < < da’a79)
  • daga « haut » < dagá80)
  • gargo « gorge » < gr:go81)
  • goldo « Noldo [Gnome, elfe profond] » < Ngol(o)dō82)
  • Illa « elfe, fée […] » < Eid(e)lā83)
  • líva « pâle » < sleiwa84)
  • mige « miette » < smeigé85)
  • mire « brume, bruine » < míye86)
  • milga « gras (n. & adj.) de la viande » < *mḷga87)
  • milgo « huile » < mlgo88)
  • morta « destiné » < (a)mbrtá:89)
  • muria « étouffant, [temps] lourd et humide » < mburyá90)
  • murra « chaleur, temps étouffant » < mbúrya91)

Eärendil (© John Howe)

  • narge « douleur » < nr:gwé92)
  • nirga « douloureux » < nrga93)
  • pa « vers, sur », cf. apa94)
  • págant « poupe »95)
  • págas « arrière (d’un navire) »96)
  • pia « mépris » < peia97)
  • pelera « barrière » < pelesa98)
  • pirie « sève, jus » < pisye99)
  • scanta « un coup de hache » < skantá100)
  • staino « une plaine » < stainá101)
  • stanca « coupé, fendu, fourchu » < stanká102)
  • suada « cuir » [i.e. fourrure, peau] < swada103)
  • súna « propre » < souna104)
  • telpe « beurre » < *tēl(e)pe cf. t’lḗpe105)
  • túta « cuisse » < teutá106)
  • ūru « soleil » < our107)

Noldorin Dictionary

  • aia « n. peine, angoisse, malheur » < aiya-108)
  • aili(n)s « n. lac », pl. ailindi109)
  • axas « n. os », pl. axati < *ask-110)
  • alacha « #défendre, repousser, protéger » < alakya-, aoriste alchíne111)
  • amba, amba- « adv. et préfixe, haut, vers le haut »112)
  • ambabenda « en montée »113)
  • anga « n. fer »114)
  • ar « n. enfant », pl. arni115)
  • aurina « (temps) chaud » < aurina-116)
  • austa « n. été » < austa-117)
  • benda « penchant, pentu, en montée ou en descente » < bendā118)
  • bende « n. une pente, un escarpement » < bendē119)
  • daga « haut » < dagā́120)
  • mars « destin » < a-mbṝt-121)
  • morta « destiné » < a-mbṛtá122)
  • ninda « eau, rivière »123)
  • plinde « flèche » < p(i)lind-124)
  • sitta « moite, humide » < siktā125)
  • tanca « ferme, stable, constant »126)
  • tigna = tingna « a[d]j. droit » < tegnā, teŋna127)
  • tolta « penchant, chancelant » < tḷtā́128)
  • va- « ensemble »129)
  • vica « vaillant » < wikā130)
  • vie « teors, mem[brum] vir[ile] »131) < wiı̯ḗ132)

EQG

  • baga « battre » < du̯ag-133)
  • camparon « puce », cf. campu-, kamp’rū > nold. caifr134)
  • daida- < dagd- « (se) lasser »135)
  • danga- « battre » < dang-136)
  • jagula < « sacrifice » dı̯ag-137)
  • tagula « lourde hache de bûcheron » < dagla ou plutôt #tagla (?)138)
  • tanca « ferme » < tak-139)

III.2. Note sur la transcription

La transcription que Tolkien fait du telerin semble être influencée par le latin (si l’on se fie au style de cette langue) :

  • c représente /k/
  • v probablement /w/
  • j pour /ı̯/
  • x pour /ks/

Les voyelles longues sont habituellement marquées par des accents, exception faite du macron de ūru. Comparer avec [5].

III.3. Les consonnes

III.3.1. Développements initiaux

Comme l’ilkorin, le telerin garde les st-, sk-, *sp- initiaux inchangés, mais sl-, sr-, sm-, sn- > l-, *r-, m-, *n- et sw- donne su- :

  • skantá > scanta « un coup de hache »140)
  • stanká > stanca « coupé, fendu, fourchu »141)
  • sleiwa > líva « pâle »142)
  • smeigé > mige « miette »143)
  • swada> suada « cuir » [= fourrure, peau]144)

ng-, mb-, nd- > g-, m-,*n-/*d- (?)

  • goldo « Noldo [Gnome, elfe profond] » < Ngol(o)dō145)
  • a-mbṛtá > morta « destiné »146)

III.3.2. « w » et « j »

ku̯ > p comme en noldorin, mais aussi gu̯, du̯ > b et donc probablement *tw > p (contrairement au noldorin, cf. IV.1.2) :

  • kelekwé> celpe « argent »147)
  • *gwende- > Bende « personne de la race des elfes proprement dits, ou elfes de lumière […] »148)
  • du̯ag- > baga « battre »149)

Mais w disparaît dans narge « peine » < nr:gwé150).

Le développement du ı̯ assyllabique est assez remarquable, car pour toutes les langues elfiques traitées ici, il semble dépendre de l’accentuation et donne diverses consonnes (cf. noldorin IV.1.2). En telerin y > r après les voyelles accentuées, y > i (assyllabique en syllabique) devant les voyelles accentuées :

  • míye> mire « brume, bruine »151)
  • mbúrya > murra « chaleur, temps étouffant »152)
  • mburyá > muria « étouffant, [temps] lourd et humide »153)

-ky- > -ch- (= χ)

dı̯- > j- :

  • alakya- > alacha « #défendre, repousser, protéger », aoriste alchíne154)
  • dı̯ag- > jagula < « sacrifice »155)

Il existe diverses manières d’expliquer alchíne – il pourrait s’agir d’un changement général devant une voyelle antérieure ki > *chi, d’une spirantisation lk > lch (qui ne semble guère probable du fait que le –lp- est préservé dans telpe) ou simplement d’une formation analogique à partir de la base verbale alacha.

III.3.3. Combinaisons finales

Comme on pourrait le figurer à partir des rares indications disponibles, le telerin semble autoriser un nombre restreint de groupes consonantiques, de même que le qenya. Nous voyons au moins que le –t final devient –s ; et le –d final semble être dévoisé, fusionnant aussi avec –s. Le –rn final devient –n. Les exemples ci-dessous sont cependant les seuls à disposer de consonnes finales, la plupart des mots se terminant par une voyelle :

  • *ailind > aili(n)s « n. lac », pl. ailindi156)
  • *askat > axas « n. os », pl. axati157)
  • a-mbṝt- > mars « destin »158)
  • *arn > ar « n. enfant », pl. arni159)

Dans NW cependant, nous observons págant « poupe »160) avec un –nt final, et págas « arrière (d’un navire) »161), dont les étymologies sont incertaines. Mais ils sont dits être empruntés par le noldorin sous les formes poi et poiant, respectivement. La période d’adoption doit avoir été intermédiaire entre le kor-eldarin et le vieux noldorin, i.e. après p > h, mais avant la vocalisation du g (voir IV.1.1 et IV.4). Ainsi págant, págas sont probablement des mots telerins plus anciens.

L’EQG signale l’équivalence du nold. caifr « puce » < kamp’rū avec le tel. camparon « puce ». Il se pourrait que la forme eldarine primitive ait été #kamparon, préservé ainsi en telerin, mais où le noldorin perdrait la finale –on > .

III.3.4. Changements divers

En général, on n’observe guère de changements ou d’assimilation pour les consonnes telerines. C’est la seule langue elfique autorisant les b, d et g intervocaliques et préservant les combinaisons originales comme rg, lg. Les changements notables incluent :

kt > tt

sk > x (= ks)

dl > ll

  • siktā > sitta « moite, humide »162)
  • *askat > axas « n. os », pl. axati163), cf. nold. asg
  • Eid(e)lā > Illa « elfe, fée […] »164)

La vocalisation du g se voit dans gd (par conséquent, de telles combinaisons d’occlusives voisées ne semblent pas être autorisées) :

  • dagd- > daida- « (se) lasser »165)

Il n’existe qu’un exemple de rhotacisme médian entre voyelles ; il n’est pas certain qu’il soit en lien avec l’accentuation :

  • pelesa > pelera « barrière »166)

III.4. Les voyelles

Les voyelles du telerin sont aussi peu modifiées que les consonnes. Les voyelles finales ne disparaissent pas mais sont abrégées, et la syncope est rare. Aucune diphtongaison n’est observée, mais il existe une tendance notable à la monophtongaison.

ei > í, i :

  • Eid(e)lā > Illa « elfe, fée […] »167)
  • sleiwa > líva « pâle »168)
  • smeigé > mige « miette »169)

eu > u :

  • teutá > túta « cuisse »170)

ou > ū :

  • souna> súna « propre »171)
  • ourū > ūru « soleil »172)

Les seules diphtongues conservées sont ainsi ai et au. Aucun exemple de oi, ui, iu n’est observé.

III.5. Les consonnes syllabiques

Étant mieux attestée, la structure des consonnes syllabiques du telerin est plus claire que celle de l’ilkorin.

, courts > il, ir dans NW :

  • *mḷga > milga « gras (n. & adj.) de la viande »173)
  • mlgo > milgo « huile »174)
  • nrga > nirga « douloureux »175)

Il semble que , > ol, or, ou s’il est devant l’accent (ou s’il y a un changement de conception entre les NW et ND) :

  • a-mbṛtá > morta « destiné »176)
  • tḷtā́ > tolta « penchant, chancelant »177)

, > ar, *al :

  • gr:go > gargo « gorge »178)
  • nr:gwé > narge « douleur »179)
  • a-mbṝt- > mars « destin »180)

IV. Le noldorin premier

Le noldorin est une langue étroitement modelée sur le gallois et cette influence est au plus fort dans la structure première de cette langue. Il est donc fréquemment utile de comparer les développements noldorins à ceux du gallois. Tolkien acheta en 1914 le livre de John Morris-Jones, A Welsh Grammar, Historical and Comparative, et je donnerai plusieurs exemples tirés de ce livre.

IV.1. Les consonnes

IV.1.1. Développements initiaux

Le noldorin transforme sp-, st-, sk-, qui donnent les spirantes f-, th-, h- ; mais sm-, sn- > m-, n- :

  • spalk(w)e > falch « crevasse, ravin »181)
  • stainá > thain « plat, de niveau »182)
  • skantá > hant « un coup de hache »183)
  • smeigé > mui « miette »184)
  • snóra > núr « muscle »185)

La plupart des s- initiaux donnent h-, bien que s- soit souvent conservé :

  • sikta > haith « humide »186)
  • *salkwe > halb, half « herbe, longue herbe tondue », cf. q. salqe187)
  • *saikwa > haib « affamé »188) « saig189)
  • *saiste > haith « faim »190) « sais191)
  • suru- > huiriath, hyriaith « n. bourrasque »192)
  • sag- « combattre »193)
  • segeth « épée »194)
  • sair « âgé, ancien »195)

La même variation se retrouve en gallois, comparer les gal. hafal « comme » et lat. similis, gal. ham « été » et irlandais sam ; d’un autre côté, gal. saith « sept », lat. septem.

sl- > lh- et probablement sr- > *rh- ; mais sw- > f- :

  • sleiwa > lhui « pâle »196)
  • slingwé > lhiw « ver »197)
  • swadwé > fadhw « parchemin »198)

Un changement noldorin caractéristique est celui du p- initial, qui donne h- ; de même pl-, pr- > lh-, rh- (l et r sourds). Cela pourrait être dû à ku̯ > p (voir IV.1.2), forçant les ku et p originaux à fusionner. Pour éviter la fusion, le p originel aurait alors été aspiré, devenant ensuite une spirante bilabiale, et enfin h-.

  • pelesa > helai « barrière »199)
  • pisye > « sève, jus »200)
  • pilind- > lhinn « flèche »201)
  • p’irimbe > rhim « anneau, cercle »202)

L’EQG mentionne une divergence noldorine précoce en kor-eldarin concernant le traitement de p, ú avant la Fuite des Noldoli203) et semble se référer à ce changement. Cela s’accorde bien avec l’adaptation des tel. págas, págant204) qui doivent avoir eu lieu alors que les Noldoli demeuraient toujours en Aman. Donc p devint d’abord ph ou h dans le dialecte noldorin du kor-eldarin ; après cela les tel. págas, págant furent adoptés et devinrent poi, poiant sans changement ultérieur du p- initial.

Les l-, r- initiaux sont dévoisés en lh-, rh-. Ce changement est cependant aussi peu systématique que s- > h-, et rán « lune », loloth « peuplier », luith « magie, sort » conservent leurs liquides voisées (pour luith, la forme secondaire lhuth est donnée) en NW. Les quelques entrées de la liste de ND listent luith « magie, sort », pl. luithar, mais lung, lhung « lourd », pl. lhyng (seulement lhung « lourd » en NW).

mb-, nd-, ng- > b-, d-, g- :

  • *mbar > bâr« maison »205)
  • *ndor > dôr « terre, contrée »206)
  • Ngol(o)dō > golodh « Noldo [Gnome, elfe profond] »207)

ʒ- > g- :

  • ʒaldá > gall « vaste, large »208)
  • ʒird- > gir « intérieur, centre, vers l’intérieur, parties intérieures », pl. girdh209)

IV.1.2. « w » et « j »

ku̯ > p comme en telerin (voir III.3.2) avec possibilité de lénitions ou spirantisations ultérieures ; mais gw est conservé :

  • kwissa- > pis « [il] murmure »210)
  • qettā > peth « n. mot »211)
  • stalqe > *thalp > thalf « graisse »212)
  • *gwende- > Gwenn « personne de la race des elfes proprement dits, ou elfes de lumière […] »213)

Si y suit r, *l ou i et vient après la voyelle accentuée, il devient dh (/ð/) ; aucune mutation en i n’en découle. Avant la voyelle accentuée, il cause une mutation en i et disparaît ou est intégré à une diphtongue (voir IV.2.1 pour les mutations vocaliques). Comparer avec le développement telerin en III.3.2.

  • mbúrya > bordh « chaleur, rage »214), mbúrı̯a > bordh « chaud, en rage, en colère »215)
  • miníya > minedh « fin, mince »216), miníı̯ā > minedh « a[d]j. maigre, fin, petit »217)
  • míye > midh « brume, bruine »218)
  • aiya- (*aíya- ?) > v. nold. oidh > aidh « n. peine, angoisse, malheur »219)
  • ʒolwé(i)ı̯a > goluidh « adj. puant »220)

Mais pas après nd : elménd(i)ya > *elmheind > elvain « prodigieux, comme n. un prodige, une merveille »221) [il faut faire l’hypothèse de la forme elméndya]

Le éy accentué devient ai en NW :

  • ʒolwéya > golwai « puant »222)
  • mburyá > boir, boer « chaud, en rage »223), mburı̯ā́ > boir, boer « n. chaleur, rage »224)
  • nindyá > nainn « bleu »225)
  • elmendiyá > v. nold. *elmhendei > elvennai « merveilleux »226)
  • golwai probablement < ʒolweı̯á227)
  • t(y)alı̯ánda > teilian « plaisanterie, sport, jeu, moquerie »228)

Il se pourrait en fait que le suffixe pluriel –ir (cf. PE 13, p. 123) dérive de –iya après l’accent tonique, comme le suggère dágniya > deinir229), dagni > deinir230), pl. de dain « hauteur, sommet ». Serait-il significatif que miníya > minedh ait sa voyelle accentuée dans la syllabe adjacente, d’où -íya > -edh, mais iya > -ir ?

Comparer aussi avec le développement identique du gallois ı̯ > dd (/ð/) dans iı̯, eı̯, aı̯ ou après r, l s’il est accentué ou suit l’accent tonique : gal. arddhaf « je laboure », got. arjan « labourer » ; Iu̯ér-ı̯on- > gal. Iwerddon « Irlande », mais *treı̯és > tri « trois ».

Dans les combinaisons initiales Cy- le son de transition disparaît :

  • kyurna > corn « fromage »231)
  • gyon > « fils »232)

IV.1.3. Vocalisation médiane

Après une voyelle et devant une consonne (surtout t), les occlusives p, k, *g sont vocalisées en , probablement en commençant par devenir de spirantes #f, , . Par conséquent, t devient une spirante, d’où Vkt > #Vχþ > Vı̯þ. Il se pourrait que p commence par devenir k, d’où Vpt > #Vkt > Vı̯þ.

  • kapse > cais « saut(er) »233)
  • mapta- > maith « ravissement, capture », maitha- « ravir, capturer »234)
  • *kelekta > celaith « d’argent »235)
  • g’lamektá > glamhaith, glabhaith « une flambée, un incendie »236)
  • sikta > *seχþ > haith « humide »237)
  • pukta > *phoχþ > hoith « coït »238)
  • loktu > luith, lhuth « magie, sort »239), *luktu > luith240) (q. luhtu)
  • *okta > oith « dispute, querelle »241), pl. okswe > oif « terreur, fantôme »242)

Pour ps, ks, kt la spirantisation en f, ch, th semble être une évolution alternative :

  • *tupse > tuf « bosse, bouton »243), cf. q. tupse
  • ekse > ech « au loin »244)
  • loktu > lhuth ci-dessus

Les nasales n, m sont vocalisées dans les combinaisons attestées -Vmpr- > -Vı̯fr-, -Vnkr- > -Vı̯χr- et probablement aussi dans des contacts du même type :

  • kamprú > caifr « puce »245)
  • tank’rú > taichr « soutenir, étayer »246)

La sibilante s pourrait aussi être vocalisée ; il n’y a qu’un seul exemple attesté devant une consonne, où s se transforme en :

  • kasla > caul « casque, heaume »247)

Apparemment es > eı̯, mais autrement en position intervocalique, s > h avec des contractions supplémentaires :

  • pelesa > helai « barrière »248)
  • tésare > teiar « brique »249)
  • roso- > *roho- > rhó « se dresser »250)

Noter cependant que selon la grammaire251), le s initial n’est pas affecté par la mutation. Mais il en est de même en gallois, où des changements similaires s’observent, comme esk- > ehawc > gal. eog « saumon », lat. esox.

-g- > -ı̯- médialement dans diverses positions :

  • Emprunt au tel. págas > poi « arrière (d’un navire) »252)
  • Emprunt au tel. págant > poiant « poupe »253)
  • stalgond- > thalion « héros guerrier »254)
  • tegna > v. nold. *tein > tain « droit »255)

IV.1.4. Vocalisation finale et changements

Il arrive fréquemment que g se retrouve en position finale ; il devient alors probablement la spirante ʒ par lénition. Après r, l, il est vocalisé en –a au singulier et –y au pluriel, et une fois *-rgw > -rw, probablement sous l’influence de w :

  • balgá > bala « bosse arrondie, butte », pl. bely256)
  • gr:go > v. nold. garg > gara « gorge », pl. gery (v. nold. geirg)257)
  • stalga > thala « vaillant », pl. thely258)
  • nr:gwé > v. nold. *nargw > narw « peine », pl. nerw259)

Il nous faut une fois de plus faire la comparaison avec le gallois pour comprendre cela. Dans cette langue, les –g finaux deviennent des assyllabiques aux alentours du gallois médiéval. Il fut alors assimilé en –ly > -l-l > -l dans le Nord et fut abaissé en –a dans le Sud. Ainsi, le gallois médiéval boly donne bol, bola « sac, ventre », pl. boliau. Si le noldorin suivait étroitement cela, nous aurions le v. nold. garg > *gary̯ > gara au singulier, mais au pluriel, -y deviendrait syllabique, ce qui donnerait gery.

Après une voyelle, nous avons -ig > -iw, -eg > -e/-é, -ag > -á, -og > -ó :

  • grgu- > v. nold. *grig > griw « tube digestif »260)
  • mlgo > v. nold. *mlig > bliw « huile »261)
  • mlga > *mliga > v. nold. *mleg > blé « gras (n. & adj.) de la viande »262)
  • nrga > *nriga > v. nold. *nreg > dre « fatigant, irritant »263)
  • togo: > « toison »264)
  • dagá > « haut, pas de pl. »265)

Il semble que les -w ou -u̯ finaux soient vocalisés en –u, mais restent écrits –w :

  • darw « adj. fatigué », pl. derw = deru266)
  • harw « blessure », pl. herw < *skarwī à côté de hery (probablement analogique, venant de harw /haru/)267)

Pour –w, une autre tendance était de devenir une vraie spirante bh, mh (v bilabial) :

  • golw, golbh « une puanteur »268)
  • darw « adj. fatigué », pl. v. nold. deirbh à côté de deirw269)

Il semble y avoir des indications que le –n final disparaisse en noldorin. L’EQG donne l’équivalence entre le nold. caifr < kamp’rū et le tel. camparon sans ajouter de commentaire. Peut-être avons-nous l’eldarin primitif #kamparon > kamp’rū > caifr en noldorin (éventuellement d’abord –on > *-õ, un o nasalisé), tandis que #kamparon > camparon en telerin. En NW et ND, nous observons andond- > nold. ann « porte », pl. ennyn (q. andon, pl. andondi)270). D’un autre côté, le nold. ailin « lac » correspond au q. ailin271) ; nold. lhinn < pilind- au q. pilin, rendant la situation assez obscure. Peut-être le nold. ann est-il plutôt dérivé de *annon, avec un –n final perdu, tandis que –nd > nold. –nn. Au moins, dans « Les Étymologies » ultérieures, ai-lin- donne bien le nold. oel plutôt que *oelin (q. ailin).

IV.1.5. Changements divers

-dt > -th

-dn > -n

  • Eka-ʒalda-mbod-t’ > Egallmoth « celui aux larges épaules »272)
  • bodn- > bón « arrière (n.) » [chose intéressante, *bud-nó- > gal. bôn « poupe »]

En position médiane nc, nt, mp > , *nþ, *mph > ng, nn, (*mm >) m dans toutes les positions, e.g. :

  • anc « lance », pl. engin273)
  • rankind- = ranχin = reı̯ngi(n) « #tué »274)
  • ant « face, front, surface avant &c. », pl. ennir275)
  • a-mbod-t’ > amoth « épaule »276)

Cependant, -nt- est conservé dans hont « trompette, un bruit de barrissement, de trompette », pl. hontath (analogique)277)

Peut-être -nl-, -rl- > -(n)lh-, -rlh-, -nr-, -lr- > *-nrh-, *-lrh-

En fait, il semble que le lh- initial soit conservé lorsqu’il est dans un composé après r, n. Mais puisqu’il dérive initialement d’un l- voisé originel, il est probable que la même transformation en lh ait lieu médialement, à moins que les exemples attestés ne soient tous formés par analogie :

  • dan- + lhung > dalhung « peu lourd »278)
  • gwenlhai pl. coll. de Gwenn279)
  • ur- + lhinn « flèche » > yrlhinn « sans flèche »280)
  • ur- + lhith « poussière » > yrlhith « sans poussière »281)
  • pp, tt, kk > *f, th, ch
  • notta > noth « nombre »282)
  • kə’rekka > crech « salive, bave »283) [ə avec un accent grave ou une apostrophe au-dessus]

ld > ll en position médiane et finale, mais –ld est occasionnellement dévoisé en –lt :

  • ʒaldá > gall « vaste, large »284)
  • *alda > alt « n. rameau, branche »285), q. alda

Après r, l et les voyelles, m devient apparemment une spirante bilabiale orthographiée mh ou bh, et se transforme ensuite souvent en v (désormais probablement labio-dental). Noter que m n’est pas affecté par la lénition, d’après la grammaire286).

  • *carma > carbh « action, fait »287)
  • elmenda > elven, elbhen « n. merveille (à la fois abstrait = émerveillement, & = un prodige, une merveille) »288)
  • g’lamektá > glamhaith, glabhaith289), k’lamektā > glavaith « n. un incendie, une flambée, lumière éclatante, brûlante, etc. »290)
  • *nam- > nabhru « butin »291), cf. nāma > naw
  • ur- + math > ormhath, orvath292)

Il est relativement étrange que Gormagli « Grand Ours » ne subisse aucune mutation, contrairement à Mornvegil « Épée noire »293).

La labiale v (bh, mh) disparaît après u et devant les consonnes ; ou après u lorsqu’elle est en position finale. Le v intervocalique, de même que –vr- ou –vl- peuvent être conservés.

  • nāma > *naumh > naw « butin »294)
  • V. nold. nuvn, numhn > nún « coulant, allant vers le bas, couler, mettre », mais *numna > *novn > nofn « en bas, posé », 3ème masc. nuveg « #il coule »295)
  • *lhuv- « nettoyer » > 3ème sing.. aoriste lhuath à côté de lhovath296)

um- > uv- devant les voyelles et r, l, d’où uvrost « mort avec l’espoir de la résurrection », uvlant « sans chemin, impratiqué »297).

On peut observer que même le p (y compris lénifié en b) disparaît après u :

  • *kōpa > « baie, anse »298), cf. q. kópa

IV.2. Les voyelles

IV.2.1. Mutation vocalique

Pour comprendre les voyelles du noldorin, il est essentiel d’étudier la mutation en a et celle en i ; en noldorin premier, elles sont légèrement différentes de ce qu’elles seront dans les noldorin et sindarin ultérieurs (chose discutée en détail en [7]). En particulier, les changements découlant de la mutation en i sont très apparents dans la forme plurielle des noms299).

(1) La mutation en a (causée par un a suivant la voyelle) change :

Voyelle Résultat de la mutation Exemples
u o orvab < ur- + mab
lhovn < *lub-nā300)
i e voir mention explicite en PE 13, p. 122

La mutation en a n’est pas uniquement déclenchée par un –a final. On peut s’en apercevoir par le fait que le préfixe ur- « sans, a- » devient or- lorsqu’il est combiné avec la voyelle racine a, d’où par ex. urfuin « sans nuit », urguil « sans vie », mais ormast « sans pain », orvab « sans main », etc.301) Cette conception fut cependant précédée par celle du préfixe um-, qui « ne présente pas de mutation donnant o ou y »302).

Dans de rares cas, la mutation en a est totalement absente : *kwissa- > pis « [il] murmure » (pour *pes(s)), 3ème pers. masc. pisog303).

(2) La mutation en i (causée par un i, ı̯ ou y suivant la voyelle) change :

Voyelle Non-finale Finale / monosyllabe ou devant un son générant la mutation Exemples
a e ei, e (devant r) | ai emeirth, emerth < amarth
eglair < aglar
e e i
ei | ai (rare)
ewaist < awest
peint, pint < pent
celebrin < celebren
i i i
o oe | e
y (rare)
i, ui | y
oi | ai (jamais par pluralisation, ai dans un seul exemple)
oei, oe | ei, e (jamais par pluralisation)
edyg, ydig < odog
duir < dor
lylyth < loloth
rhoidia, rhoe(i)dia, rheidia < rotya-
doirion, dairion, de(i)rion
u y i, ui | y yrdyf < urduf
crync, cryngir < crunc
luing < lung
<

Comme on peut le voir, il y a de nombreuses possibilités dans le cas de la mutation en i, en particulier pour o, de sorte que quelques explications seront nécessaires.

La distribution ei | ai est discutée en [3], avec une liste de la quasi-totalité des exemples attestés. Les deux diphtongues devraient probablement être considérées comme des réalisations différentes du même phonème : ai apparaît dans les syllabes finales et les monosyllabes, dans le cas contraire, on observe ei. Si a précède r dans les syllabes finales, il mute en e, ei, tandis que ei est préservé.

La voyelle o commence probablement par muter en oei | oe (/œı̯/, /œ/). Puis on a oei, oe > ei, e, qui le fait fusionner avec e(i) < e, a. La mutation directe o > i, y (/i/, /ü/) pourrait être comparée avec un changement gallois similaire o > y (approximativement /ɨ/ ou /i/ dans la syllabe finale), e.g. gal. ystyr « signification » < lat. historia, gal. agor- « ouvrir, s’étendre », 3ème pers. sing. egyr. Dans les « Gnomish Lexicon Slips », nous avons un indice qu’il y eut une première vague d’inflexion en i qui ne fut responsable que de l’avancement des voyelles : ornei > urnī > yrn304), d’où o > u et e > i (comme cela fut proposé pour les noldorin et sindarin ultérieurs305)). Dans un tel cas, la structure o > i, ui | y serait une conséquence nécessaire, du fait que le o fusionnerait avec le u originel. Pour tester cela, un exemple de u > i serait nécessaire, mais aucun n’est attesté dans les formations plurielles. Cependant, la forme de la 3ème personne du singulier à l’aoriste de dadnú « #coule, sombre » est dadní « #a sombré » (PE 13, p. 164R), en NW, le passé de *nuv- est (PE 13, p. 151L) et dans la grammaire, la 3ème personne du singulier à l’aoriste de *luv- « nettoyer » est lhîf, lhîw « #a nettoyé ». Ils sont probablement formés par mutation en i à partir d’une ancienne terminaison -ı̯e306).

La rare transformation o non final > y peut ainsi s’expliquer par un rare avancement de toutes les voyelles : loloth > pl. #luluthi > lylyth ; *otok > pl. #utuki > ydig, tandis que l’avancement de la seule voyelle précédente est plus commun et donne o > oe | e : *otok > #otuki > edyg.

Cet avancement aurait également ses propres exceptions, notamment les schémas de transformation o > oi | ai, o > oei, oe | ei, e et e > ei | ai, où il n’apparaît pas. Mais puisque les deux premiers n’apparaissent jamais suite à la pluralisation et que ei | ai suite à une pluralisation n’est attestée qu’à une reprise (awest > ewaist), cela pourrait n’être déclenché que par un –ī final. Dans les cas de rotya- > rhoidia ; mburyā́ > boir, boer, la mutation en apourrait aussi avoir annulé les conséquences du réhaussement, si elle lui a été consécutive. Voir aussi IV.2.5.

Noter que ı̯ > dh (IV.1.2) a lieu avant la mutation en i. Par conséquent, mbúryā > bordh présente seulement une mutation en a, mais mburyā́ > *mborya > boir, boer307).

Les diphtongues sont rarement affectées par la mutation vocalique ; dans quelques cas on observe au > oi :

  • maur « bien », pl. maur, moir « n. sg. [des] biens »308)
  • taul « pied », pl. toil309)

Lorsque au > o il peut être traité comme un o d’origine, probablement par analogie :

  • *a-rau̯-ka > arog « rapide », pl. erig310), cf. q. arauka (RAWA ; QL, p. 79)

mais : blodren « arrogant » < blaud « orgueil », pl. blodrin

Noter que la mutation oi > ui au pluriel est probablement une simple apparence et pourrait s’expliquer par les mécanismes esquissés ci-dessus, vu que tous les exemples attestés présentent des consonnes vocalisées :

  • *okta > oith « dispute, querelle », pl. *oktī > *uχþi > uith311)
  • okswē > oif « terreur, fantôme », pl. *okswī > uif312)
  • *pukta > hoith « coït » cf. (q. puhta-), pl. *puktī > huith313)

IV.2.2. Voyelles brèves

o > u devant les nasales

Ce fut au moins une conception provisoire. La section grammaticale mentionne que « u (de ŏ + nasale, ŭ) mute en ui. »314) Ce changement semble être attesté en ND : gunn « dragon » < *gondo, q. kondo315) et doit avoir eu lieu avant la mutation en a, qui annule ses effets : u > o, e.g. gonnas « tanière de dragon », gronn < *g-rondā, q. ronda pour *grunn. Le cas de gonn « pierre, roc » sur la même page est assez peu clair ; le q. hond-, pl. hondi est donné, on s’attendrait donc à une forme sous-jacente *ʒondā.

En NW d’un autre côté, nous trouvons cunn « dragon », cunnas « tanière de dragon »316). Bien que cela puisse s’expliquer par une évolution o > u postérieure à la mutation en a (de sorte que *kondas > *cundas > connas), une explication plus simple serait probablement que la mutation en a n’intervient pas dans cunnas et que o > u n’a pas lieu devant les nasales, cf. brond « ferme »317), boron « constant »318) < *borond- (cf. q. VORO-319)), gond, gonn « roc »320) < *ʒond-, thrond « seigneur du ciel »321) < *þorornd- (cf. q. SORO322)) etc.

e > i pourrait être un changement occasionnel, peut-être uniquement devant *r, l et les nasales :

  • Teled- > Tiledh, pl. Tiledhrim « les Teleri, ou elfes marins »323) [ou peut-être par dissimilation de e-e ?]
  • bendē > binn « n. une pente, un escarpement »324) [ou peut-être bendē > *bendi > binn par mutation en i ? Cf. bendā > benn « (se) penchant, s’inclinant vers le haut ou le bas »]

IV.2.3. Voyelles longues

ā > au :

  • *kwāme > pau « maladie »325), cf. q. qáme

ē > í :

  • t’lḗpe > tlí « beurre »326)
  • *nēr- > †nîr « guerrier elfe, prince des Gnomes »327), cf. q. nēr.

Il ne semble pas y avoir d’exemple clair pour le ī long.

ō > ú328) :

  • kópa > « baie, anse »329)

ū > í330) :

  • *tūr- > tír « roi »331), cf. q. túr
  • kyúr- > cír « aigre, caillé, tourné », cirtha « tourner aigre (tr.) »332)

Comparer avec la même évolution en gallois : * « chien > gal. ci (), *rn > gal. rhin (rhīn) « secret », cf. le vieux norrois rūn, angl. rune.

Cependant, la manière dont túr « pouvoir »333) se rattache à ce schéma n’est pas certaine ; peut-être avait-il à l’origine une voyelle brève qui fut ensuite allongée. Pour plusieurs exemples, aucune étymologie n’est donnée, comme núd « mouillé », 334). De plus, le nold. Belaurin, q. Palūrien335) semble refléter le changement goldogrin antérieur ū > au336) et son lien avec le nouveau schéma ū > ī n’est pas clair non plus.

Noter que l’EQG mentionne une divergence noldorine précoce en kor-eldarin concernant le traitement de p, ú avant la Fuite des Noldoli337).

IV.2.4. Diphtongues

En vieux noldorin, ai donne oi, mais redevient ai peu avant le noldorin au sens propre ; il n’y a donc aucun changement au final :

  • aiya- > v. nold. oidh > aidh « n. peine, angoisse, malheur »338)
  • *ai > v. nold. oi > ai « un cri de douleur ou de désolation »339)
  • aika > v. nold. oig > aig « a[d]j. haut, raide »340)
  • aikos-sa > v. nold. oigoss > aigos « pin »341)
  • *ailin- > v. nold. oilin > ailin « n. lac »342)

À l’occasion, ai > e, comme on peut déjà l’observer en goldogrin avec les mêmes exemples343) :

  • *kail(i)k- > celch, caileg « verre »344)
  • *faika > feg « mauvais »345), cf. q. faika « mauvais »346)

En NW, ei > ui (inaccentué), ei > ai (accentué), mais il semble qu’en ND, ei > ui de manière générale :

  • sleiwa > lhui « pâle »347)
  • smeigé > mui « miette »348)
  • Eid(e)lā > Uidhel « elfe, fée […] »349)
  • léye > lhai « gens, troupe, peuple »350)
  • olwé(i)ı̯a > goluidh « adj. puant »351) [mais en ND: ʒolwé(i)ı̯a > goluidh « adj. puant » en dépit de l’accentuation352)]

Comparer avec ei > wy (/uı̯/ ou /u̯i/) en gallois, e.g. *u̯eid- > gwydd « présence ».

oi > ui, mais oi > ai si suit (et peut-être s’il précède la diphtongue) :

  • *koile > cuil « vie »353)
  • *koi- > cuif, cuiv- « vivant »354)
  • t’loise > tlui « mince, svelte »355)
  • *koiwa > caiw « actif, rapide »356)
  • t:loiwe > tlaiw « lancer, jeter »357)
  • *oiwe > aiw « oiseau »358) ; cf. q. oive

Le même changement oi > ai sous l’influence de eut lieu en brittonique, mais ai > oe, oy au début de la période galloise, e.g. *gloi-u̯o-s > gal. gloyw « brillant, luisant ».

ui reste probablement inchangé :

  • *fuine > fuin « nuit »359)

au reste inchangé :

  • austá > aust « été »360)

eu > ú :

  • teutá > túd « cuisse »361)

iw > i :

  • kiwka > cig « ruminer »362)

ou > ú :

  • ourū > úr « soleil »363)

IV.2.5. Variations

ui | wi | y

L’ENG mentionne que o donne ui, u « occasionnellement inaccentué » > wi364). Cependant, ce que l’on peut en fait observer est une variation ui | y :

  • dor « n. terre, contrée », pl. duir, dans les composés : -dyr365)
  • golodh « gnome », pl. #Goluith366), gelydh367)

Mais l’on voit probablement wi > ui (bien qu’il ne soit pas inaccentué) dans :

  • *win- > uin « femme »368), cf {gwind, gwinn} « femme »369), gn. gwin « femme, femelle […] »370)

au | o

Bien que au reste inchangé, il devient plus tard o en position finale inaccentuée :

  • apa= aa = á = au inaccentué o371)
  • *a-rau̯-ka > arog « rapide »372), cf. q. arauka (RAWA ; QL, p. 79)
  • *bal-graug > Balrog, pl. balraugir, balrogoth, balrogrim373)
  • haud « siège » > turhod « trône »374)

D’un autre côté, la variation ne semble pas dépendre de l’accent tonique dans :

  • blodren « arrogant » < blaud « orgueil »375)
  • aurina- > oren « (temps) chaud »376)

ai | ei

La mutation en i et la vocalisation donne toujours naissance à la diphtongue ei, qui devient ai dans la dernière syllabe, sauf si elle précède r. Voir [3] pour une discussion et une liste d’exemples.

oi | ai | oe(i) | e(i)

En vieux noldorin, la mutation en i de o donne oi en plus de oe(i) | e(i) et ensuite oi > ai peu avant la période noldorine (voir IV.2.4). Parfois, ce dernier alterne encore avec oi, probablement par analogie avec une forme de base avec des voyelles non mutées. D’où en pratique la variation o >oi | ai :

  • doirion, dairion, de(i)rion « seigneur (d’un certain district) »377), supprimé doerion
  • rotya- > rhoid « laisser aller », 3ème sing. rhoidia, rhoe(i)dia, rheidia378)
  • rotya- v. nold. rhoid, nold. rhaid « (se) précipiter, foncer », 3ème masc. rhoidiog, rhe(i)diog, rhaid-379)
  • mburyá > boir, boer « chaud, faisant rage »380), mburı̯ā́ > boir, boer « n. chaleur, rage »381)

Noter que de telles alternatives n’apparaissent pas lorsque o > oi par vocalisation, puisque cette évolution eut lieu après le vieux noldorin (tout au moins dans la conception de NW, voir IV.4). À la place, oi est généralement préservé, et semble devenir ui dans un exemple :

  • *okta > oith « dispute, querelle »382), cf. q. ohta « guerre »
  • okswe > oif « terreur, fantôme »383)
  • loktu > luith, lhuth « magie, sort » en NW384), mais *luktu > luith (q. luhtu) en ND385)

ai | e

  • wa-ʒist > gwaist « est averti, reconnaît » > passé gwestaint pourrait être une dissimilation de #gwaistaint ; cf. ai > e ayant lieu de façon occasionnelle (cf. IV.2.4)

wa | o

Comme en goldogrin386) (et en fait dans le sindarin ultérieur), le préfixe gwá-« ensemble, co(n)- » devient go-’ s’il n’est pas accentué387).

IV.3. Les consonnes syllabiques

, > li, ri avec mutation vocalique subséquente :

  • mlgo > v. nold. *mlig > bliw « huile »388)
  • mlga > *mliga > v. nold. *mleg > blé « gras (n. & adj.) de la viande »389)
  • tḷtā́ > *tlitha > v. nold. tleth > nold. tleth [l’orthographe th plutôt que dpourrait être une erreur, et doit autrement s’expliquer par une spirantisation précoce t > th]
  • slq-, slp- > *slif- > lhif « boit »390)
  • (a)mbrtá: > *ambrita > amred « destiné391), pl. *ambritai > emrid
  • kṛkta > *krikta > *creχþ > *creith > craith « cercle »392), pl. *kṛkti > *criχþi > crith
  • grgu- > v. nold. *grig > griw « tube digestif »393)
  • nrga > *nriga > v. nold. *nreg > dre « fatigant, irritant »394)

, > al, ar :

  • sl:q- > *salf- > heilf, hailf395)

peut-être aussi : tḹtá > tlad « coteau, pente »396), mais il existe le parallèle tltá

  • ambŕ:t-- > amarth « destin »397)
  • gr:go > v. nold. garg > gara « gorge »398)
  • nr:gwé > v. nold. *nargw > narw « peine »399)

> is, * > as :

  • pst- > hist « crache »400) ; sṣt- ou pṣt- > hist « crache »401)
  • pṣk- > hich « vomit »402)
  • *hs:t-ye > *hast-ye > haist, passé de hist « crache »403)

IV.4. Le vieux noldorin premier

Dans les différents lexiques, Tolkien cite de nombreuses formes historiques en vieux noldorin. Ils nous montrent assez en détails une étape préliminaire dans le développement du noldorin et nous permettent d’établir l’ordre de certains des changements phonétiques ; en voici donc un résumé. On peut le comparer au vieux noldorin ultérieur des « Étymologies » ; cf. [9].

Le vieux noldorin conserve la combinaison [finale N.d.T.] nd (et très probablement aussi mb), qui donne plus tard nn :

  • V. nold. bend > benn « incliné, en pente »404)
  • V. nold. Angband > Angbann405)
  • V. nold. gond > gonn « pierre, roc »406)
  • V. nold. grond, -rond > gronn « caverne »407)
  • V. nold. gund > gunn « n. dragon »408)

Mais les combinaisons initiales avec s ont probablement déjà subi les changements décrits en IV.1.1 ; un exemple de ce fait est attesté :

  • V. nold. hlind « flèche » > lhinn409)

Ici, hl pourrait être une combinaison de h et l, devenant plus tard un lh sourd /ɬ/ ; ou il pourrait simplement s’agir d’une autre manière d’écrire /ɬ/. Tolkien utilisait souvent différentes orthographes pour créer une séparation visuelle entre ses différentes langues (cf. ü ci-dessous).

De même, le p- initial doit déjà s’être changé en h- ou ph- aspiré (voir IV.1.1).

Le nd- initial reste inchangé (de même que mb-, ng-, selon toute probabilité) :

  • V. nold. ndor- « n. terre, contrée »410)

Il semble qu’il n’y ait pas encore de système de mutations sophistiqué, cf. v. nold. matgli « mangeur de miel »411), devenant ultérieurement le nold. magli, mais nous voyons que l’aspiration a déjà lieu dans les combinaisons d’occlusives et de nasales, de même que le changement m > mh, v :

  • *v. nold. am(b)bhend > amvenn, *v. nold. datbhend > dadvenn « adjs. et a[d]vs. vers le haut, vers le bas » (ardu, aisé, &c.) »412)
  • V. nold. ambbhend > amvenn « a[d]j. & a[d]v. vers le haut ; ardu, difficile, fatiguant »413)
  • V. nold. datbhend > dadvenn « adj. & adv. vers le bas, et de manière figurée, facile à vivre, peu difficile »414)
  • numne > v. nold. nuvn, numhn > nún « coulant, allant vers le bas, couler, mettre »415)
  • V. nold. pinthi, pl. de pint 3ème pers. sing. du passé « #dit, disait »416)

Le contact -k-t- apparaît déjà vocalisé dans ı̯þ en ND :

  • ekta- > v. nold. eith > aith « #n. épine, #lance »417)
  • sikt > v. nold. heith > haith « humide, mouillé »418)

Cependant, NW cite le v. nold. garg « gorge », pl. geirg sans changement du g. Si la vocalisation eut lieu après le vieux noldorin, ce serait une explication logique de la diphtongue oi dans oif, oith (voir IV.2.5). Il est possible que Tolkien n’ait pas utilisé le « v. nold. » pour décrire un point spécifique du développement du noldorin et qu’il faille supposer que eith, heith soient des formes ultérieures.

L’eldarin primitif ai donne oi en vieux noldorin, puis à nouveau ai en noldorin, voir IV.2.4 pour une liste d’exemples.

D’un autre côté, la mutation vocalique est presque terminée dès la période du vieux noldorin, comme on peut le voir dans nindyā > v. nold. neinn > nainn « a[d]j. bleu »419). Le a muté apparaît toujours sous la forme ei dans les monosyllabes et les syllabes finales, le changement ei > ai ayant lieu vers la période noldorine (IV.2.1, [3]) :

  • V. nold. geirg, pl. de garg « gorge »420)
  • V. nold. heirü, pl. de harw « blessure »421)
  • V. nold. eilt, pl. de alt « rameau, branche »422)
  • V. nold. deirw, deirbh, pl. de darw « adj. fatigué »423)

Le graphème ü représente la voyelle antérieure fermée labialisée, qui est habituellement transcrite par y en noldorin. Il semble donc que dans cet exemple, –w se vocalise en –y au pluriel à cause de la mutation en i, bien que cela ne soit pas le cas pour deirw.

Noter aussi que les voyelles finales ont déjà disparues en vieux noldorin.

Références et articles connexes

Voir aussi

Sur Tolkiendil

Sur le net

1) PE 14, p. 56
2) , 57) Phonologie de l’ilkorin premier, par Helios De Rosario Martínez
3) , 36) , 98) , 100) , 140) , 166) , 183) , 186) , 187) , 190) , 199) , 237) , 248) , 267) , 421) PE 13, p. 147L
4) , 56) , 99) , 200) , 238) , 313) , 400) , 403) PE 13, p. 147R
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6) , 46) PE 13, p. 148L
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8) PE 13 , p. 150L
9) , 39) , 69) , 88) , 173) , 174) , 261) , 262) , 388) , 389) PE 13, p. 139L
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11) , 29) , 49) , 55) , 67) , 85) , 86) , 143) , 151) , 169) , 184) , 216) , 218) , 308) , 348) PE 13, p. 150L
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14) , 15) , 26) , 27) , 47) , 59) , 61) , 62) , 103) , 144) , 198) PE 13, p. 146L
16) , 34) , 64) , 80) , 229) , 265) PE 13, p. 141R
17) , 50) , 79) PE 13, p. 142L
19) , 20) , 44) , 68) , 105) , 106) , 170) , 243) , 264) , 326) , 331) , 333) , 355) , 357) , 361) PE 13, p. 154R
21) , 41) , 113) , 114) , 413) PE 13, p. 159R
22) , 58) , 65) , 124) , 125) , 162) , 192) , 201) , 277) , 401) , 402) , 409) , 418) PE 13, p. 163L
23) , 33) , 48) , 60) , 120) , 230) , 266) , 269) , 410) , 414) PE 13, p. 161L
24) , 45) , 127) , 195) , 228) , 379) PE 13, p. 165L
25) , 43) , 70) , 128) , 177) , 396) PE 13, p. 165R
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72) Version originale : « Old Ilkorin is mainly the language of Doriath under Thingol preserved in records brought to Tol Eressea by Elwing and fugitives from Sirion, and in later days also recovered from the Thousand Caves. » PE 14, p. 62
73) , 133) , 134) , 135) , 136) , 137) , 138) , 139) , 149) , 155) , 165) PE 14, p. 66
74) , 233) , 245) , 247) , 287) , 317) , 344) , 356) PE 13, p. 140L
75) PE 13, p. 137
76) , 256) , 335) , 373) PE 13, p. 138R
77) , 97) , 148) , 188) , 213) , 279) , 369) PE 13, p. 146R
82) , 145) , 207) , 222) , 268) , 320) , 367) PE 13, p. 145L
83) , 164) , 167) , 297) , 349) , 368) PE 13, p. 155L
87) PE 13, 139L
89) , 273) , 276) , 391) , 397) PE 13, p. 137L
90) , 91) , 152) , 153) , 214) , 223) , 307) , 318) , 380) PE 13, p. 139R
92) , 93) , 150) , 175) , 179) , 225) , 259) , 263) , 291) , 294) , 394) , 399) PE 13, p. 150R
95) , 96) , 160) , 161) , 204) , 210) , 252) , 253) , 303) , 325) , 416) PE 13, p. 152L
102) , 141) , 321) , 323) PE 13, p. 154L
104) , 171) PE 13, p. 148
107) , 172) , 292) , 363) PE 13, p. 155R
108) , 109) , 156) , 219) , 338) , 339) , 340) , 341) , 342) PE 13, p. 158L
110) , 115) , 157) , 159) , 163) , 405) PE 13, p. 160L
111) , 154) , 417) PE 13, p. 158R
112) , 121) , 122) , 146) , 158) , 176) , 180) , 285) PE 13, p. 159L
116) , 117) , 118) , 119) , 215) , 224) , 324) , 375) , 376) , 381) , 412) PE 13, p. 160R
123) , 217) , 327) , 419) PE 13, p. 164L
126) PE 13 , p. 165L
129) PE 13, p. 162LR
130) , 132) , 315) , 407) , 408) PE 13, p. 162R
131) N.d.T. : explication nécessaire
181) , 221) , 226) PE 13, p. 143L
189) , 191) , 193) , 194) , 246) , 255) PE 13, p. 153L
197) PE 13, p. 149L
202) , 250) , 274) , 378) PE 13, p. 152R
203) , 337) PE 14, p. 61
205) , 206) , 366) PE 13, p. 120
211) , 312) PE 13, p. 164R
220) PE 13 , p. 162L
227) , 290) , 351) , 352) , 406) PE 13, p. 162L
232) , 236) , 289) PE 13, p. 144R
240) , 385) PE 13, p. 163R
244) , 272) PE 13, p. 142R
251) , 286) PE 13, p. 121
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278) PE 13, p. 141R, 149R
280) , 281) PE 13, p. 156L
282) , 295) , 415) PE 13, p. 151L
283) PE 13, p. 140
288) PE 13, p. 161R, 143L
296) , 300) PE 13, p. 132
298) , 316) , 329) , 353) , 354) PE 13, p. 141L
301) PE 13, p. 155R, 156L
302) Version originale : « does not show mutation to either o or y » ; PE 13, p. 155L.
304) PE 13, p. 116
314) Version originale : « u (from ŏ + nasal, ŭ) mutates to ui. »
319) QL, p. 102
322) QL, p. 86
328) , 330) , 364) PE 13, p. 122
334) PE 13, p. 145R
345) , 359) PE 13, p. 143R
346) PE 14, p. 48
350) , 390) , 395) PE 13, p. 148R
358) PE 13, p. 136R
365) , 377) PE 13, p. 161R
370) GL, p. 45
374) PE 13, p. 147L, 155L
382) , 383) PE 13, p. 151R, 164R
387) PE 13, p. 146L, 162L
404) PE 13, p. 138R, 160R
422) PE 13, p. 159
423) PE 13, p. 161
 
langues/textes/phonologies_ilkorin_telerin_noldorin.txt · Dernière modification: 12/04/2016 12:02 par Druss
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