Tolkien et l’esthétique de la philologie

Une conférence donnée devant l’Oxford Tolkien Society, Taruithorn, le 6 mars 2015…

Trois Anneaux
Edmund Weiner - Mai 2016
Article de synthèseArticles de synthèse : Ces articles permettent d’avoir une vue d’ensemble du thème traité mais ils nécessitent une bonne connaissance des principales œuvres de J.R.R Tolkien.

Beauté du langage et plaisir du langage

Je vous donne là un titre un peu fantaisiste car les auditoires universitaires attendent des titres fantaisistes. Je ne mets pas de virgule au milieu, comme beaucoup de titres universitaires, car je ne les aime vraiment pas. Comme titre alternatif, j’aurais pu prendre « Tolkien et le délice de la langue », mais j’ai une bonne raison d’utiliser le mot « philologie ». « Langage » est trop vague. De nombreuses personnes parlent du plaisir ou du délice dans le langage, par exemple :

La stylistique peut se définir comme l’étude du langage comme art plutôt que comme simple communication. Elle a trait à l’esthétique de la langue plutôt qu’à sa fonction de base, avec son « expressivité qui transcende l’aspect purement référentiel et communicatif du langage », comportant des connotations émotives, une emphase spéciale, des effets calculés ; elle est concernée, comme le disait Stephen Ullmann, non par les éléments du langage en tant que tels, mais par leur potentiel expressif1).

C’est la « beauté du langage » dans un sens qui n’est pas le mien. Tolkien écrivait bien entendu « avec expressivité », « avec des connotations émotives, une emphase spéciale, des effets calculés », comme personne, mais ce n’est pas cet aspect de l’esthétique du langage dont je veux parler.

Je voulais me concentrer sur le remarquable essai « Un vice secret » et c’est ce que je vais faire. Mais en lisant le volume dans lequel il a été publié, les Monstres et les critiques et autres essais, j’ai réalisé la quantité de matériaux pertinents dans les deux textes qui l’accompagnent, « L’anglais et le gallois » et « Discours d’adieu à l’université d’Oxford ». On trouve une certaine similarité entre ces trois essais dans le fait que Tolkien, pour diverses raisons, finit chaque conférence avec des bribes illustratives d’autres langues : gallois, vieil anglais, elfique. Ces conférences nous apprennent ce que Tolkien trouvait plaisant dans les autres langues et nous fournissent un aperçu — un aperçu plutôt énigmatique, à certains égards — de ses opinions sur le langage. Nous trouvons des indices supplémentaires dans les caractéristiques de ses langues inventées elles-mêmes.

Quand vous ouvrez un livre de linguistique, une grammaire ou un dictionnaire d’une langue particulière, vous n’y trouvez pas d’éloge enthousiaste de la langue ou du langage. Dans une grammaire d’anglais, vous pouvez trouver la façon dont elle est devenue un précieux moyen de communication internationale, mais ceci a bien entendu peu à voir avec ses caractéristiques linguistiques et tout à voir avec des facteurs sociaux, politiques et économiques. Parfois vous n’imagineriez pas, en lisant le livre d’un grammairien ou d’un linguiste, qu’ils éprouvent un quelconque intérêt pour le langage. L’objectivité scientifique détourne de telles expressions de préférence personnelle. Néanmoins, les conférences de Tolkien sont parsemées d’expressions chaleureuses à propos des langues. Dans « L’anglais et le gallois », il parle de :

la perception personnelle et, si l’on veut, subjective, d’un plaisir esthétique intense au contact du gallois, lu ou entendu…2)

Sur deux pages (p. 235-236), il utilise huit fois pleasure « plaisir » dans ce contexte. Lorsqu’on passe à « Un vice secret », nous trouvons le même nombre d’occurrences de ce mot, huit, sur cinq pages (p. 256-261). Et il nous dit que le plus grand plaisir se trouve dans l’art d’inventer des langues :

En outre, elle [sc. la faculté linguistique] s’apparente à un art supérieur, dont je parle et que je ferais peut-être bien de définir maintenant, un art pour lequel la vie n’est certes pas assez longue ; l’invention sommaire ou aboutie de langues imaginaires comme passe-temps, pour le plaisir de l’inventeur ou même, pourquoi pas, du critique qui pourrait se trouver là3).

Veuillez noter cette étonnante prétention. La construction de langues imaginaires est un art supérieur. Il est important de remarquer que, selon Tolkien, le plaisir est associé avec le simple son des mots du langage — les éléments phonétiques, même sans connaissance de leur sens :

Le plaisir élémentaire que procurent les éléments phonétiques d’une langue et leur mode de combinaison, puis, à une dimension supérieure, le plaisir que procure le fait d’associer ces formes lexicales à un sens…4)
La forme lexicale elle-même, bien sûr, même sans être associée à des notions, est susceptible de procurer du plaisir : une impression de beauté, qui, bien que d’un genre mineur, n’est pas plus stupide ni plus irrationnelle que le fait d’être sensible aux contours d’une colline, à la lumière et à l’ombre, ou bien à la couleur5).

Adaptabilité entre son et sens

Poursuivant à partir de la simple sonorité de la langue, comme nous venons de le voir dans l’une des citations ci-dessus, Tolkien la relie étroitement à l’idée d’une association des formes lexicales avec leur sens, d’une adéquation entre son et sens. Ainsi, vous commencez avec une langue dont le choix et l’arrangement des sons vous plaisent en eux-mêmes, puis vous passez alors directement à la relation entre les arrangements de séquences de sons, que nous nommons mots, et les notions ou idées qu’ils prennent dans cette langue. Écrivant dans le contexte de l’invention linguistique, Tolkien disait :

Cette idée d’utiliser la faculté linguistique comme passe-temps me semble cependant extrêmement intéressante. Peut-être suis-je comme le fumeur d’opium cherchant un argument moral, médical ou artistique pour défendre sa conduite ? Je ne crois pas. L’instinct de « l’invention linguistique », qui fait correspondre la notion au symbole oral et le plaisir qu’on éprouve à contempler la relation nouvellement établie, est rationnel et non perverti. Dans ces langues artificielles, le plaisir est même plus intense que lors de l’apprentissage d’une nouvelle langue (aussi intense soit-il pour certains dans ce cas) parce qu’il a plus de fraîcheur, qu’il est plus personnel et qu’il se prête d’avantage à l’expérience par tâtonnements. De plus, il est susceptible de devenir un art, grâce au raffinement dans l’invention des symboles et à une plus grande finesse dans le choix du champ notionnel.
C’est certainement la contemplation de la relation entre le son et la notion qui constitue la principale source de plaisir6).

Ainsi Tolkien trouvait un grand plaisir à contempler la relation entre le son des mots et ce qu’ils signifiaient. Il indique clairement qu’il souhaitait se pencher sur les questions connexes :

Aucun son vocal ne veut rien dire en soi. C’est à un esprit humain de lui attribuer une signification. On peut le faire à la légère, souvent par associations fortuites (non linguistiques) ; ou en raison d’un sentiment d’« adéquation phonétique » et/ou de préférences de l’individu pour certains éléments ou certaines combinaisons phonétiques. Ces dernières sont naturellement plus évidentes dans des langues inventées personnelles, puisque c’est là un de leurs buts essentiels, reconnu ou inconscient, de donner une forme à ces prédilections7).
Personnellement, je m’intéresse beaucoup à la forme des mots en elle-même et à la forme des mots par rapport au sens (la prétendue correspondance phonétique) plus qu’à aucun autre domaine. Je trouve très intéressant de tenter de démêler, si possible, parmi les éléments de cette préférence et de cette association, 1) l’élément personnel de 2) l’élément traditionnel. Les deux sont sans doute très étroitement mêlés, l’élément personnel étant peut-être lié (bien que cela ne soit pas prouvé) à l’élément traditionnel dans une vie ordinaire, par l’hérédité, de même que par la pression quotidienne et immédiate de l’élément traditionnel sur l’élément personnel depuis la plus tendre enfance. L’élément personnel peut sans aucun doute être lui aussi divisé entre a) ce qui est spécifique à un individu, même une fois qu’on a pris en compte le poids de l’influence de sa langue maternelle et d’autres langues qu’il a apprises jusqu’à un certain point, et b) ce qui est commun aux êtres humains ou à des groupes humains plus ou moins importants, ce qui est à la fois latent dans l’individu et qui se trouve exprimé et en usage dans sa propre langue ou n’importe quelle autre8).

Le concept de « langue natale »

Je suis convaincu que Tolkien avait généralisé l’amour du langage, dans le sens où ce langage, comme phénomène, était pour lui un centre d’intérêt principal et dominant. Toutefois l’amour dont il parle ici est un amour de langues spécifiques. Il croit, d’une part, en une idée que je n’ai rencontré nulle part ailleurs :

[…] le langage — et ce, d’autant plus comme expression que communication, est un produit de notre humanité. Mais c’est aussi, par conséquent, un produit de notre individualité. Nous avons chacun notre propre potentiel linguistique personnel, nous avons chacun une langue natale. Mais ce n’est pas la langue que nous parlons, notre langue maternelle, la première apprise. D’un point de vue linguistique, nous arborons tous du prêt-à-porter et notre langue natale atteint rarement le stade de l’expression, sauf peut-être en tirant sur le prêt-à-porter jusqu’à ce qu’il soit un peu moins ajusté. Mais bien qu’elle puisse être enfouie, elle n’est jamais totalement éteinte et le contact avec d’autres langues peut la raviver profondément9).
[…] ces goûts et préférences qui nous sont révélés au contact de langues non apprises dans notre petite enfance […] sont certainement significatifs : ils forment un aspect en termes linguistiques de notre nature individuelle. Et puisque celle-ci est essentiellement un produit de l’Histoire, les préférences doivent être historiques également10).

Il dit la même chose dans une lettre de 1967 :

Ce sont ces préférences, reflets du goût linguistique inné d’un individu, que j’ai appelées sa « langue natale » ; bien que « potentiel linguistique natal » eût été plus précis, puisqu’il se réalise rarement, même en modifiant la langue « apprise en premier », celle des parents et du pays11).

Quoiqu’on pense de cette idée, il est assez difficile de la mettre en relation avec les théories actuelles sur l’acquisition du langage. Tolkien semble s’accorder avec les théoriciens les plus modernes sur le fait que la capacité langagière est innée. Je crois (mais je ne parle pas en tant que spécialiste) qu’il exprime une idée originale lorsqu’il affirme que les aspects du potentiel linguistique d’une personne sont spécifiques à cette personne. Nous ne possédons pas seulement une capacité passive à acquérir n’importe quelle langue parlée autour de nous durant notre enfance. Tolkien pense que nous possédons une sorte de penchant ou de biais inné pour certains modes linguistiques. Aurait-il vu cela comme un analogue à la détermination génétique de nos caractéristiques, en cela que nous n’avons pas seulement la propension génétique à développer des yeux, mais que nous développons des yeux d’une couleur et d’une forme particulières ? Quoiqu’il en soit, Tolkien pense que la source du plaisir qu’il ressentait pour les sons et les sens du langage étaient dus au fait que le langage en appelle, pour ainsi dire, au langage inné potentiel qui est en nous.

Amras (© Jenny Dolfen)

Son et adéquation

Nous avons ces deux concepts, le plaisir des sonorités du langage et, en lien étroit, l’adéquation du son et du sens : chacun d’importance première pour Tolkien et, pour autant que je sache, aucun d’entre eux considéré en détails par qui que ce soit d’autre. Que peuvent nous apprendre à ce propos les écrits de Tolkien et les langues qu’il inventa ? Penchons-nous d’abord sur la sonorité des langues. Jetons un œil à celles dont les simples sons procuraient ce plaisir si spécial à Tolkien et la manière dont elles se reflétaient dans ses langues inventées. Dans « Un vice secret », Tolkien mentionne :

Le grec, le finnois, le gallois (pour nommer au hasard des langues qui ont chacune de manière différente de belles formes lexicales très caractéristiques, facilement repérables à première vue par ceux qui y sont sensibles) sont susceptibles de faire naître ce plaisir12).

Dans « L’anglais et le gallois », il nous en dit plus. Le latin, dit-il :

« semblait tellement naturel que je ne pouvais pas plus parler de plaisir que de désagrément. »
« La fluidité du grec, empreinte de sévérité, avec son brillant de surface, me fascinait […], mais […] il ne m’atteignait pas. »
« L’espagnol […] m’a fortement attiré » (mais il pensait que la conservation d’autant de latin dans l’espagnol était un ingrédient de son plaisir, « un élément historique et non purement esthétique »).
« [Le gotique] était mon premier coup de foudre, le premier à faire battre mon cœur… Il me suffisait de contempler le vocabulaire d’un Primer of the Gothic Language. »
« De toutes ces langues, sauf une, c’est le finnois qui m’a procuré le plaisir le plus extrême, et je ne m’en suis jamais vraiment remis. »13)

Et enfin, le gallois, qu’il aborde plus longuement dans l’essai « L’anglais et le gallois », où il nous dit ce qui lui plaît :

Si l’on me priait de fournir un quelconque exemple d’un trait de ce style […] comme source de plaisir pour moi-même, je mentionnerais ma prédilection pour les consonnes nasales, surtout le n, que j’apprécie beaucoup, et la fréquence des mots où se combinent le w doux, moins sonore, et les spirantes voisées f et dd, contrastées avec les nasales : nant [ruisseau], meddiant [possession], afon [fleuve], llawenydd [joie], cenfigen [jalousie], gwanwyn [printemps], gwenyn [abeilles], crafanc [griffe] pour n’en citer que quelques-uns au hasard. Un mot très caractéristique est gogoniant « gloire »14).

L’amour de Tolkien pour la forme phonétique du gallois, ainsi qu’il nous le dit, s’exprime dans le sindarin. Dans le Seigneur des Anneaux, il précise :

[…] dans cette histoire, les noms de personnes et de lieux ont été essentiellement composés à partir de modèles délibérément façonnés sur ceux du gallois (étroitement similaires, mais non identiques). Cet élément du récit a peut-être procuré plus de plaisir à plus de lecteurs que quoi que ce soit d’autre15).

Mais évidemment, plusieurs de ces noms, ou des éléments dont ils sont composés, existaient déjà dans le sindarin antérieur au Seigneur des Anneaux (selon l’ancienne nomenclature de Tolkien, le noldorin ou gnomique). Je pense que la ressemblance avec le gallois est entièrement corroborée par ce passage en sindarin cité dans « Un vice secret », qui est plus ancien que le Seigneur des Anneaux :

Dir avosaith a gwaew hinar
engluid eryd argenaid
dir Tumledin hin Nebrachar
Yrch methail maethon magradhaid
Damrod dir hanach dalath benn
ven Sirion gar meilien
gail Luithien heb Eglavar
dir avosaith han Nebrachar
16).

C’est presque une sonorité galloise : en particulier le n omniprésent et les sons v, w et dh fréquents. Il y a deux différences majeures : l’absence complète du son /ə/ (« schwa ») qui apparaît beaucoup en gallois (dans les syllabes non finales, écrit avec la lettre y) et la position de l’accent tonique sur la première syllabe d’un mot trisyllabique plutôt que systématiquement sur la pénultième (en fait, c’est légèrement plus compliqué que cela en sindarin). Je dirais que l’absence du /ə/ et la position de l’accent tonique dans les deux langues elfiques doivent beaucoup à l’influence du latin.

Qu’en est-il de l’autre intoxication de Tolkien, le finnois ? Il n’est pas aussi étroitement reproduit en quenya, bien qu’il y ait certains aspects qui ressemblent au finnois. En fait, les plus anciens spécimens de quenya donnés à la fin d’« Un vice secret » me semblent plus proches des sonorités du finnois que la version développée du SdA. Prenez ce poème d’« Un vice secret » :

Norolinde pirukendea
elle tande Nielikkilis,
tanya wende nieninqea
yar i vilya anta miqilis.
I oromandin eller tande
ar wingildin wilwarindeën,
losselie telerinwa
tálin paptalasselindeën
17).

Comparez-le avec cette bribe tirée du Kalevala :

Finnois Anglais Français
Kun hän oli päässyt perille,
hän asettui istumaan
kirjavalle kivelle,
auringonpaisteiselle karille.
Kivi vierähti veteen,
kari vajosi pohjaan,
neito kiven mukana,
Aino karin kulmalla
18).
Then, when she got there,
she sits herself down upon the bright boulder:
the rock plopped in the water
the boulder sank down
the maid with the rock
Aino beside the boulder
19).
Or quand elle touche à la pierre,
elle tient prise pour s’asseoir
sur la pierre aux flancs de chamarre,
l’écueil noyé par le soleil :
la pierre dévale dans l’eau,
l’écueil se sauve vers le fond,
et la fillette avec la pierre,
Aino, prise avec l’écueil20).

Le quenya vu dans le SdA est plutôt comme le latin, mais il ressemble au finnois par les caractéristiques suivantes :

  • la sévère restriction des occlusives voisées /b/, /d/ et /g/, dont la première apparaît uniquement après /m/, la seconde uniquement après /l/, /n/ et /r/, et la troisième pas du tout,
  • la limitation des consonnes en fin de mot (uniquement /l/, /n/, /r/, /s/ et /t/)
  • la combinaison de la semi-voyelle avec les autres consonnes comme par exemple dans ilye, máryat, tyeller, hyarmen (ces deux derniers mots étant particulièrement originaux, et pour moi, particulièrement attirants).

Pour d’autres caractéristiques, il est complètement différent. Par exemple, en combinant le /w/ aux consonnes comme dans ninque, vanwa, hwesta et en autorisant les /ŋ/ et /ŋw/ initiaux (j’aime ngwalme « tourment »), ainsi que le son /ç/ devant /t/ comme dans Telumehtar. Et le /k/ est beaucoup moins commun en quenya qu’en finnois.

Mais penchons-nous sur l’« adéquation » : qu’entendait-Tolkien par là ? Est-ce que ces langues inventées mettent cette idée en lumière ? À cet égard, je voudrais examiner trois domaines de son invention : le vocabulaire, la grammaire et le développement historique.

Le vocabulaire

Tout d’abord, il est vrai qu’en inventant ses langues, Tolkien a choisi des formes lexicales qui étaient, dans une certaine mesure, « phonesthétiques ». L’idée de « phonesthétisme » est que certains sons ou combinaisons de sons symbolisent des concepts basiques, ou du moins, qu’ils possèdent « une association sémantique reconnaissable due à leur apparition récurrente dans des mots de sens similaire » (Oxford Dictionary of English Grammar). Un exemple plutôt bien trouvé en anglais est le sn- symbolisant un caractère désagréable relié au nez (snarl « grogner », sneer « ricaner », sneeze « éternuer », etc.) Un autre exemple moins démontrable est l’idée que le son i- combiné avec certaines consonnes transmet souvent l’idée de petite taille, de légèreté ou d’insubstantialité (e.g. little « petit », slim « fin », thin « mince », flimsy « léger », mini-, etc.). De nombreuses associations phonesthétiques doivent dériver de véritables langues qu’on connaît, et ainsi être culturellement conditionnées.

Peut-être que cela importait peu qu’elles soient universelles ou culturellement conditionnées dans le cas de Tolkien. Il avait pour but de créer des langues qui soient en adéquation avec le monde de l’ancienne Europe scandinave ; leurs résonances devaient uniquement provenir de ce milieu. Tolkien, dans l’une de ses mentions du finnois et du grec, dit en fait qu’elles lui donnaient un plaisir « phonesthétique »21) ; en d’autres termes, il lui semblait avoir interprété son « sens de l’adéquation » en termes d’association de phonèmes signifiants pré-existants.

Il est possible qu’il ait considéré la simple association du son et du sens, comme entre le son i- et la petite taille ou la légèreté, comme une caractéristique linguistique universelle. Prenez le mot lintë « rapide » dans le Namárië. Il vint à Tolkien longtemps avant l’invention de l’elfique et d’après ce qu’il en dit, il est peu probable qu’il ait un modèle direct dans une langue connue :

Je me rappelle également le mot lint « vif, habile, agile »[dans une de ses langues de jeunesse, le nevbosh] qui est intéressant : je sais qu’il a été adopté parce que les relations entre les sons de lint et l’idée suggérée pour les y associer procurait du plaisir22)

On pourrait dire de ce mot qu’il avait des qualités « phonesthétiques » dérivées du son du i- court et du l transmettant la rapidité et la légèreté. D’autres inventions partagent cette qualité, comme wilwarin « papillon ». Une autre remarque éclairante apparaît dans sa traduction du court poème Earendel dans « Un vice secret ». Tolkien traduit la ligne de qenya i súru laustaner par :

Le vent « laustait » (ne rugissait ni ne s’élançait mais faisait un bruit de vent)23).

Nous pouvons en déduire que pour Tolkien, lausta capturait l’idée particulière du son du vent que les mots anglais n’ont pas.

Troisièmement, en parlant du gallois, il écrit dans « L’anglais et le gallois » :

[…] ce sont les mots courants désignant des choses courantes que je trouve si plaisants en gallois. Nef [paradis] ne vaut peut-être pas mieux que heaven, mais wybren [ciel] est plus plaisant que sky24).

Et il y revient un peu, plus tard :

[…] ce plaisir est éprouvé de la manière la plus immédiate et la plus aiguë au moment de l’association, à savoir lorsqu’on ressent (ou imagine) une forme lexicale dont on perçoit qu’elle a un certain style, et qu’on attribue à cette forme un sens qui n’est pas ressenti à travers lui.

Ensuite, il cite une série de mots gallois qui possèdent cette qualité, selon lui :

adar, oiseaux
alarch, cygne
eryr, aigle
tân, feu
dwfr, eau
awel, souffle
gwynt, vent
niwl, brume
glaw, pluie
haul, soleil
lloer, lune
sêr, étoiles
arglwydd, seigneur
gwas, serviteur
morwyn, pucelle
dyn, homme
cadarn, fort
gwan, faible
caled, dur
meddal, doux
garw, rude
llyfn, lisse
llym, aigu
swrth, lourd
glas, bleu
melyn, jaune
brith, gris

Compte-tenu de ces observations, qu’elles étaient, selon nous, les sources de Tolkien lorsqu’il se décida à créer les vocabulaires des langues elfiques ? Eh bien, il y a de nombreuses preuves qu’il puisa des éléments des langues réelles. Compte-tenu de ce qu’il disait à propos de ses prédilections personnelles, il devait y avoir des formes et des mots particuliers des langues réelles qu’il trouvait si bien adaptés à leurs significations qu’il s’en inspira. Dans le qenya des débuts et en « gnomique », il existe plusieurs mots qui ressemblent à des formes germaniques. Par exemple :

qenya autë « prospérité »25), à comparer à la racine germanique auð- « fortune »
qenya maiwe « mouette, goéland »26), à comparer au vieil anglais mǽw « mouette »
qenya mat- « manger »27), à comparer au gotique mats « nourriture »
qenya qalmë « la mort », qalin « un mort »28), à comparer au vieil anglais cwealm « la mort », cwelan « mourir » — mais peut-être aussi suggéré par le finnois kuolla ?
qenya qet- « discuter, parler », gnomique cwed-29), à comparer au gotique qiþan et au vieil anglais cweðan « parler ».

Mais Tolkien semble avoir puisé des éléments de vocabulaire de plusieurs autres langues qu’il appréciait. Dans « Tolkien’s Invented Languages » (dans l’ouvrage From Elvish to Klingon), nous en avons détaillé autant que nous avons pu en identifier. Par exemple, un petit nombre vient du finnois :

la racine KULU- « or » : finnois kulta
tie « sentier » : finnois tie « chemin »
la racine TUL- « venir, approcher » : finnois tulla « venir »
la racine AN- « donner » : finnois anta « donner », annan « je donne »

Quelques-unes viennent apparemment du latin :

qenya lambë « langue », de la racine LAVA- « lécher » : latin lambere « lécher »
qenya « main » : latin manus « main »
qenya manë « bien » : latin manes
qenya niqe « neige » : latin nix, génitif nivis
qenya talas « plante du pied » : latin talus « cheville »
qenya « alla », vand- « chemin, sentier » : latin vado « je vais »
la racine ORO- « s’élever » : latin orior « je grimpe »
la racine OWO- et oa « laine » : latin ovis « mouton »
la racine UR- « être chaud » : latin uro « je brûle »

Et peut-être du grec :

sindarin orod « montagne » : grec oros
qenya erumë « désert » : grec eremos

Pour ma part, une grande partie du vocabulaire de Tolkien me semble avoir cette qualité d’« adéquation ». Pourquoi cela ? Dans Tolkien’s Invented Languages, nous supposons que certains mots elfiques rappellent simplement des mots du monde réel qui sont vaguement pertinents, comme par exemple :

quenya carnë (sindarin caran) « rouge » : carmine « pigment cramoisi », carnation, ou latin caro, carn- « chair ».
sindarin minas « tour » : « minaret » ou anglais minatory « comminatoire » (qui suggère quelque chose se profilant vers le haut).
quenya mornë (sindarin mor-) « noir » : grec mauros, anglais Moor(ish) « Maure(sque) », peut-être même morose.
La racine tin- « scintiller » et ses dérivés tels que tintilar « ils brillent » : anglais twinkle « briller, scintiller ».

Dans une autre discussion, Tolkien laisse entendre que les noms propres inventés au moins sont souvent dérivés de tels schémas préexistants : « […] notre esprit est bien sûr empli d’un “terreau” de souvenirs (engloutis) de noms propres, qui font surface de temps à autre, et, modifiés, peuvent fournir les bases de noms “inventés”. »30)

Tolkien n’a reconnu que quelques influences, comme le suffixe -dor « pays » venant du Labrador, et décourageait toute enquête à ce propos. Mais l’une des raisons qui font que je pense qu’elles peuvent être retracées est que nous savons qu’à l’origine, certains des noms clés du Légendaire devaient ressembler à des noms du monde réel car, au début, il devait y avoir un lien direct. Vous devez vous souvenir que très tôt, Eressëa était l’Angleterre, Warwick – gallois Caergwâr – était Kôr, Gwâr en gnomique, le port d’Eressëa était Avallóne, qui ressemble à Avalon, et ainsi de suite. Bien que cet élément fondamental du Légendaire fût par la suite mis de côté, il n’a pas pu être totalement expurgé ; mais plus important encore, d’un point de vue créatif, Tolkien en vint à construire des langues de cette manière. C’est une sorte de pensée linguistique à deux voies ou plus. Un mot inventé regarde dans plusieurs directions à la fois.

Laissez-moi vous donner un exemple. Les mots elfiques pour « cygne » sont le quenya alqua et le sindarin alph (pluriel eilph). Ceux-ci sont apparentés : le mot ancêtre alkwa devint /alxwa/, puis /alfa/, et finalement alph en sindarin. Dans le document appelé « Les Étymologies », Tolkien donne la racine finale ALAK- « se précipiter ». Voilà pour l’histoire inventée. Qu’est-ce qui, dans l’imagination de Tolkien, lui a évoqué cela ? Probablement appréciait-il deux mots non apparentés pour « cygne » dans des langues différentes. Le premier est le vieux norrois alpt, probablement de la même racine que le latin albus « blanc ». Le second est le gallois alarch, pluriel elyrch, de la racine britannique *alarko, très similaire (en sonorité) à sa racine elfique inventée. Nous savons que Tolkien appréciait ce mot gallois, comme il le dit dans « L’anglais et le gallois » (voir ci-dessus). Aucun mot ne peut venir de deux racines différentes et, de toute façon, dans le Légendaire développé, il ne peut pas du tout être apparenté aux langues du monde réel. Le lien est dans le royaume du goût linguistique de Tolkien.

Arrangements grammaticaux

Il est clair que les langues inventées de Tolkien ont du succès car elles fonctionnement grammaticalement. C’est comme la différence entre une maquette de village complètement statique et une autre dans laquelle des trains électriques tournent autour sur leurs rails. Cela signifie qu’il a dû se prendre d’intérêt pour la manière dont la grammaire opérait dans les langues de la vie réelle. Un intérêt technique éclairé, non pas uniquement celui d’un utilisateur de ce langage. De façon remarquable, dans « Un vice secret », Tolkien dit de l’inventeur du langage qu’il a :

[…] la même expérience créatrice que celle de nombreux génies anonymes qui ont inventé les pièces habiles du mécanisme de nos langues traditionnelles, à l’usage de leurs pairs moins habiles, mais trop souvent vouées aux insultes et à l’incompréhension31).

Une remarque audacieuse qui semble émettre une assertion extraordinaire : que les structures grammaticales des langues réelles furent consciemment créées par des personnes qualifiées, comme elles le sont dans les langues inventées. Cela fait écho à l’idée, que nous aborderons ci-dessous, que le changement linguistique en elfique est consciemment dirigé. Vous vous souvenez probablement de l’histoire du petit homme dans le camp :

L’homme assis à côté de moi lança soudain d’une voix distraite : « Oui, je crois que je vais exprimer l’accusatif par un préfixe ! »32)

Je crois qu’il y a là une indication importante quant à l’approche qu’avait Tolkien des structures grammaticales, lorsqu’il dit dans le « Discours d’adieu », en référence à une situation complètement différente :

[…] les vastes considérations, l’observation magistrale, plans et prophéties n’ont jamais été mon fort. Je préférais toujours tenter d’extraire tout le suc d’une seule phrase ou d’approfondir les implications d’un seul mot plutôt que de tenter de résumer une période en une conférence ou de régler le sort d’un poète en un paragraphe33).

Je crois que nous pouvons appliquer cela au langage. L’esprit de certaines personnes se déplacerait d’exemples particuliers vers des règles générales ou des principes et elles se concentreraient alors sur les principes généraux, et ne seraient pas spécialement intéressées ou émues par leurs exemplifications suivant des formes grammaticales particulières. Je crois que pour Tolkien, c’était l’inverse. Il aimait la forme individuelle qui résultait d’une loi générale. En imaginant ses langues, il se préoccupait de présenter de très bons outils morphologiques, flexionnels et syntaxiques pour les formes agréables qu’ils produisaient, et non pour eux-mêmes. Dans ses langues inventées, on peut retracer les types de caractéristiques qu’il appréciait. Par exemple, Tolkien aimait les mutations des consonnes initiales en gallois :

cath « chat », ei gath « son chat [à lui] », ei chath « son chat [à elle] »

Une forme qu’il incorpora au sindarin :

lasto beth lammen « entends les mots de ma langue » : peth « mots »
ernil i Pheriannath « Prince des Semi-Hommes » : perian « Semi-Homme »

À l’évidence, il aimait aussi la mutation vocalique, utilisée en particulier pour former des pluriels en gallois et en germanique, qu’il intégra aussi au sindarin :

orod « montagne », pluriel ered
amon « colline », pluriel emyn
annon « porte », pluriel ennyn
Perian « semi-homme », pluriel periain

Et comme le gallois, le sindarin favorise le placement du modificateur après ce qu’il modifie. Nous lisons « Celebrimbor teithant i thîw hin » « Celebrimbor a dessiné ces signes (littéralement les signes ceux-là) » – un rappel irrésistible de la construction galloise qu’on trouve dans y llyfrau hyn « ces livres ».

En quenya, il affiche dans l’ensemble des goûts linguistiques plus exotiques. L’idée dominante, dans la grammaire quenya, est celle de la suffixation. Les noms prennent un éventail de suffixes flexionnels. Dans les grandes lignes, ceux-ci sont suggérés par le finnois, bien que si vous les compariez en détail, ils soient différents.

Endore-nna « en Terre du Milieu » ; cf. le finnois talo-lle « à la maison », taloon « dans la maison »
Eare-llo « depuis la Grande Mer » ; cf. le finnois talo-lta « de la maison »
ya-ssen « dans lequel » ; cf. le finnois käde-ssä « dans la main »
alda-r-on « arbres de » ; cf. le finnois talo-in « des maisons », vuor-ten « des montagnes »

Le sindarin a des suffixes pour les pronoms possessifs, comme dans atar-inya « mon père », cf. le finnois isä-ni « mon père ». Lorsqu’il y a à la fois des inflexions et des pronoms possessifs, les pronoms précèdent les inflexions :

óma-ry-o « voix-elle-de »
tie-lya-nna « chemin-ton-sur »

L’arrangement finnois est à l’opposé :

tie-llä-si « chemin-sur-ton »

Nous n’avons pas assez de temps pour rentrer dans les subtilités de la flexion verbale en quenya, donc je mentionnerai juste le remarquable système morphologique de la première personne du pluriel, qui affecte à la fois les noms et les verbes. À la première personne du pluriel (« nous »), il existe une distinction entre l’usage « inclusif », dans lequel le locuteur inclus la personne à qui il s’adresse, et l’usage « exclusif », dans lequel seul le locuteur et les gens au nom de qui il parle sont compris. Par exemple laituva-lme-t « nous (exclusif) les louons », omentielvo = omentie-lva-o « de notre (inclusif) rencontre ». C’est une idée particulièrement originale, car aucune langue européenne de ce côté du Caucase ne fait cette distinction grammaticale.

Dans la première édition du Seigneur des Anneaux, la lecture était omentielmo, car alors -lma était la première personne du pluriel inclusif. Dans les éditions suivantes, ce fut modifié en omentielvo, car la terminaison -lma fut transférée à la première personne du pluriel exclusif et -lva devint le nouvel inclusif34). Que Tolkien ait imaginé une telle catégorie grammaticale montre qu’il était très bien informé des systèmes grammaticaux internationaux, et bien que ses langues inventées soient à certains égards très européennes, il était ouvert aux influences venues d’ailleurs.

Mais qu’est-ce qui venait en premier : l’ingénieux caractère grammatical ou les intrigants schémas sonores qu’il produisait ? Ce qui était assurément important, c’était le flux et reflux des terminaisons musicales :

Et Eärello Endorenna utúlien
Sindanor
iello caita mornie i falmalinnar imbe met
Andave lait
uvalmet
Nai tir
uvantes i hárar mahalmassen mi Númen

Les outils grammaticaux étaient là uniquement pour produire cet harmonieux résultat final.

Amrod(© Jenny Dolfen)

Développement historique

La philologie anglaise, telle qu’elle était populairement comprise dans l’Oxford du temps de Tolkien était de la linguistique historique, considérée comme ayant un penchant assez notable envers les changements phonétiques de l’anglo-saxon. Je ne pense pas que Tolkien ait beaucoup abordé cette étude, mais, bien entendu, il la pratiquait constamment. Quand il était lexicographe à l’OED, il écrivit des étymologies mettant en relation des mots avec les racines possibles ; durant sa vie académique, il continua à enquêter sur l’origine et le développement des formes syntaxiques ; et, évidemment, en tant qu’inventeur de langues, il construisit un glossaire entier de mots elfiques arrangés selon leurs racines, montrant comment les diverses formes se développaient en un éventail d’une demi-douzaine de langues. En inventant une langue, il mentionne deux processus différents de génération d’une forme syntaxique :

[…] vous pouvez par exemple inventer un faux arrière-plan historique et faire dériver la forme que vous avez en fait choisie d’une forme antérieure et différente, conçue dans ses grandes lignes ; ou bien vous pouvez énoncer certaines tendances de l’évolution et voir quel genre de forme cela va produire35).

Tolkien a dû faire les deux. Il a clairement, à certains moments et certainement dans les premières étapes de ses langues, commencé par le « faux arrière-plan historique », i.e. le Légendaire. Il a « choisit » une forme et l’a déduite d’un antécédent en parcourant les « tendances » — les lois phonétiques, etc. — à rebours. De façon prodigieuse, comme il le montre36) dans le cas du nom vieil anglais Éarendel, de signification incertaine, qu’il adopte, en 1914, dans le Légendaire naissant et qu’il adapte en quenya en Eärendil. Par la suite, il le réanalyse en Eäre + ndil et génère les deux racines *AYAR « mer » et *(N)DIL- « aimer ».

Il est très probable que cela ait aussi eu lieu dans d’autres cas, par exemple le nom du bateau d’Eärendil, le Wingilot, tiré du moyen anglais et ré-étymologisé avec wingë « écume » et lótë « fleur ». Il disait : « Chez moi, le nom vient en premier et l’histoire suit »37), mais puisque presque chaque nom à une signification, une étymologie doit aussi suivre, que ce soit de nouvelles racines inventées pour l’occasion ou des racines existantes qui conviennent. Un autre exemple est le toponyme Rohan, qu’il admet avoir aimé et emprunté comme nom sindarin de la Marche. Le nom nécessitait une étymologie : roch « cheval » + -and « région ». Cette étymologie nécessitait deux lois phonétiques : le -ch médial est affaibli en /h/ et le -nd final est simplifié en /nn/ puis en /n/.

Bien qu’il en dise assez peu à ce propos, je pense que les processus de changement phonétique historique étaient une source supplémentaire de plaisir linguistique pour Tolkien. Si vous attrapez le truc (ou peut-être est-ce un gène), il y a quelque chose d’inexplicablement fascinant et parfois extatique dans la manière dont les formes à une étape donnée d’une langue se transforment en d’autres ou se diversifient en plusieurs dans les langues filles.

Un ensemble très original de changements phonétiques elfiques est celui qu’il inventa pour expliquer le fait que, dans certains mots sindarins (série 1) les consonnes initiales b-, d-, g- = v-, l-, zéro en quenya, alors que dans d’autres (série 2), les consonnes sindarines b-, d-, g- = m-, n-, ng- en quenya ; par ex. :

(1) sindarin Balan « Puissance », quenya Vala ; sindarin « nuit », quenya lómë ; sindarin galadh « arbre », quenya alda.
(2) sindarin bar « demeure » (dans Bar-en-Danwedh), quenya mar (dans Eldamar) ; sindarin dûn « ouest », quenya númen ; sindarin Golodh, quenya Ngoldo.

Tolkien s’arrange pour qu’en elfique primitif, il y ait deux séries de consonnes initiales : 1) B, D et G, et 2) MB, ND et NG. Elles produisent les mêmes résultats en sindarin, mais des résultats très différents en quenya. La série 1 n’est pas très surprenante, mais la série 2 n’a aucun parallèle dans les langues européennes bien connues et ressemble plutôt à une caractéristique des langues africaines (à comparer à mbira, mbongo, Ndebele, ngege). Le développement divergent de chaque langue est également ingénieux. Le sindarin a de « fortes » consonnes voisées à l’initiale dans les deux cas. Le quenya « adoucit » la première série pour donner des fricatives et la seconde pour produire des nasales.

Il y a un énorme éventail de changements phonétiques sous-tendant les langues elfiques, certains mimant des familles de langues connues (par ex. le sindarin vis-à-vis du gallois) et d’autres entièrement originaux. « Les Étymologies » listent des chaînes de mots apparentés montrant ces changements phonétiques. Tolkien appréciait sûrement l’invention de ces ensembles de mots apparentés, et donc devait absolument les aimer dans les langues du monde réel. C’est là, je crois, le cœur du plaisir esthétique de Tolkien pour le langage.

La création, le façonnement et le marrissement des langues

L’idée qu’une langue puisse être inventée par un agent et que son développement puisse être influencé ou dirigé par ses locuteurs est récurrente dans le Légendaire. Le plus notable est le cas des Elfes. Bien qu’une majeure partie du développement des langues elfiques soit décrite comme étant dirigée par des changements linguistiques impersonnels, dans le « Dangweth Pengoloð »38), Tolkien avance une théorie originale du changement linguistique en elfique. La question est de savoir pourquoi, si les Elfes ne meurent pas et si leur mémoire remonte aux âges passés, leur langue ne reste pas inchangée. Une partie de la réponse tiens à « l’inconstance d’Ëa (le monde créé) ». Pengoloð dit cependant que, pour des raisons esthétiques, les Eldar altèrent aussi les sons de leur discours de temps à autre, de manière régulière et cohérente. Du fait qu’ils savent et sont conscients de l’ensemble de leur langue à tout moment, ils introduisent un changement phonétique au sein de la langue « comme une tisserande pourrait changer un fil rouge pour un bleu, que ce soit à travers sa toile ou dans les parties de celle-ci qui sont adaptées au nouveau modèle, mais pas au hasard ici et là, ni uniquement dans un coin » (p. 399).

Après que la formation des langues elfiques a été fixée par la publication du SdA, Tolkien passa beaucoup de temps à essayer d’expliquer et de réconcilier les mots et formes qui ne s’adaptaient pas correctement au schéma global. Par exemple, en faisant du quenya l’ancien « latin elfique » et du sindarin la langue développée en Terre du Milieu, il rencontrait un problème pour expliquer pourquoi le /þ/ de l’elfique primitif demeurait tel quel en sindarin, mais devenait /s/ en quenya ; ce fut le sujet d’un essai intitulé « The Shibboleth of Fëanor »39). Tolkien écrit :

Le changement þ > s doit donc avoir été un changement conscient et délibéré, adopté et accepté par une majorité des Ñoldor, mais cependant initié après la séparation de leurs demeures d’avec les Vanyar… Le changement était général, d’abord basé sur le « goût » phonétique et la théorie, mais il n’était pas encore devenu universel. Il fut attaqué par les maîtres du savoir, qui firent remarquer qu’en confondant certaines bases et leurs dérivés qui avaient été distincts par le son et le sens, les dommages que cette fusion créait n’avaient pas été encore suffisamment envisagés40).

C’est une longue histoire, mais en résumé, une brèche s’ouvrit entre les Noldor loyaux à Fëanor, qui maintenaient le /th/ en mémoire de sa mère Míriel Therindë dont le nom contenait ce son, et ceux loyaux à son père Finwë et à sa seconde femme Indis. De ce fait, l’usage du /þ/ devint un schibboleth, un test de loyauté, envers Fëanor. Il est essentiel de noter que nous avons là une évolution phonétique qui apparaît dans des langues réelles (/þ/ > /s/ est attesté à la fois dans l’espagnol de l’Amérique latine et en yiddish), mais avec les différences suivantes :

  1. elle est basée sur le goût — c’est essentiellement le même mécanisme qui sous-tend l’attraction de quelqu’un pour une langue, selon Tolkien,
  2. elle est consciemment dirigée vers tous les occurrences du phonème,
  3. les maîtres du savoir s’y opposent sur la base que certains mots seront confondus.

Dans le monde réel, pour autant que l’on sache, les changements phonétiques émergent au hasard, comme des mutations évolutionnaires et ne sont pas basés sur les prédilections de quelqu’un ; ils se répandent par des mécanismes inconscients via la phonologie d’une langue, bien que parfois, ils n’atteignent pas chaque recoin ; bien que beaucoup de savants s’y opposent, s’ils s’en aperçoivent, leur adoption est complètement irrésistible.

Un degré de contrôle conscient est également attribué aux Nains dans leur histoire linguistique :

La langue-père des Nains qu’Aulë lui-même inventa pour eux… Les Nains n’enseignent pas volontiers leur langue à ceux de race étrangère ; à l’usage, ils l’ont rendue dure et complexe… Pourtant, en secret, ils utilisent uniquement leur propre langue, qui est lente à changer (d’après ce qu’on dit) ; ainsi, même leurs royaumes et maisons qui ont longtemps été très éloignés peuvent à ce jour parfaitement se comprendre entre eux41).

Commentant la brutalité et la laideur du parler orquien, Tolkien fait remarquer un processus similaire :

Les orques ont une langue propre, inventée pour eux par le Sombre Seigneur d’antan, mais elle était tellement pleine de sons durs et hideux et de mots vils que d’autres bouches la trouvaient difficile à maîtriser et peu étaient à l’évidence enclins à faire une tentative. Et ces créatures, emplies de malice et de haine, tant et si bien qu’elles n’aimaient même pas leur propre engeance, eurent bientôt diversifié leur langue barbare et non-écrite en autant de jargons qu’il existait de groupes ou d’implantations d’Orques42).
On dit qu’ils n’avaient aucune langue à eux, mais qu’ils prirent ce qu’ils pouvaient des autres langues pour le pervertir à leur gré ; pourtant, ils ne créèrent que de lourds jargons, à peine suffisants même pour leurs propres besoins, à moins qu’il ne s’agisse de malédictions ou d’obscénités43).
D’ailleurs, nombre de tribus plus anciennes, telles que celles qui s’attardaient encore au Nord et dans les Monts de Brume, utilisaient depuis longtemps l’occidentalien comme langue maternelle, mais ils le maniaient de façon à en faire un jargon presque aussi déplaisant que l’orquien44).
On dit du parler noir, qu’il fut conçu par Sauron durant les Sombres Années et qu’il avait pour objectif d’en faire la langue de tous ceux qui le servaient, mais qu’il échoua dans ce projet. Toutefois, au Troisième Age, nombre de mots provenant du parler noir étaient d’usage courant parmi les Orques, comme par exemple ghâsh « feu ». Mais après la première défaite de Sauron, cette langue, dans son ancienne forme, sombra dans l’oubli, sauf parmi les Nazgûl45).

Les concepts abordés ici valent la peine d’être examinés. D’abord, il y a l’idée qu’un être comme Sauron peut « concevoir » une langue. (À l’origine, il conçut la langue des Orques ; le scénario ultérieur est que Sauron conçut le parler noir pour tous ses serviteurs, mais échoua à le voir adopté par qui que ce soit hormis les Nazgûl). Mais il semble également que des êtres inférieurs puissent diversifier la langue qu’on leur donne ou prendre d’autres langues et les « pervertir ».

Enfin, il y a l’idée que, du moins quand elle est utilisée par une race aussi avilie et mauvaise que les orques, une langue puisse être tellement remplie de « sons durs et hideux » qu’elle en devienne imprononçable par d’autres races et, en ce qui concerne son sens, puisse être simplement « barbare », « un lourd jargon », « pervertie », bref un jargon « à peine suffisant même pour leurs propres besoins » — c’est-à-dire manquant cruellement d’expressivité, probablement à la fois en termes de lexique et de syntaxe. Utile uniquement en matière « de malédictions ou d’obscénités ».

La langue comme musique

Examinons ces domaines du langage : le système phonétique seul et les sons en relation avec le vocabulaire, la grammaire et le développement historique. Le fil qui, selon moi, les traverse toutes est la primauté de la sonorité de la langue perçue dans le cœur de Tolkien. Il s’agit normalement d’une sonorité attractive et agréable, mais là où le mal intervient, elle devient dure et laide : en fait la langue comme musique. Prenez ces deux passages du SdA :

Le chant s’approcha. Une voix claire s’élevait à présent au-dessus des autres. Elle chantait dans la belle langue elfique dont Frodo ne savait que les rudiments, et les autres, rien. Pourtant, dans leur esprit, les sons se mariaient à la mélodie et semblaient former des mots qu’ils ne comprenaient qu’en partie46).
Au début, la beauté des mélodies et des mots entremêlés en langues elfiques, même s’il les comprenait très peu, l’envoûta, dès qu’il commença à leur prêter attention. Il lui semblait presque voir les mots prendre forme47)

Dans les deux cas, les auditeurs ont peu ou pas de compréhension de la langue qu’ils entendent, mais son son agit sur leurs esprits pour produire des formes : des mots ou des visions. Une fois encore, dans « Un vice secret », après qu’il a cité plusieurs passages de poésie elfique, il écrit :

[…] je puis dire que de tels fragments ni même un ensemble construit ne sauraient satisfaire tous les instincts qui contribuent à faire de la poésie. Cet exposé n’a pas pour but de prétendre que de telles inventions y parviennent, mais qu’elles résument certains des plaisir de la composition poétique (autant que je le comprenne) et les intensifient en les rendant plus conscients. Cet assemblage de sons dans le but de procurer du plaisir produit une émotion atténuée, mais qui peut s’avérer très pénétrante. Le système phonétique humain a beau être un instrument au registre limité, comparé à ce qu’est désormais devenue la musique, ce n’en est pas moins devenu un instrument — et un instrument délicat48).

Très étonnamment, Tolkien écrit :

[…] l’aspect purement communicatif du langage, aspect généralement tenu pour la source véritable, l’impulsion originelle du langage, ce dont je doute au plus haut point, autant qu’on doute que le poète ait pour unique objet, même pour objet premier, de s’adresser à autrui d’une manière particulière.

Il accorde que :

Le facteur de communication a été déterminant dans l’orientation du développement du langage, mais il ne faut pas oublier un seul instant le facteur plus individuel et plus personnel : le plaisir que procure le son articulé, ainsi que son usage symbolique, indépendamment de la communication, bien qu’il soit en fait constamment mêlé à elle49).

L’idée que l’aspect communicatif du langage pourrait ne pas être son aspect premier est très fascinant et extraordinaire.

Conclusions

Selon la théorie linguistique moderne, aucune langue n’est intrinsèquement meilleure qu’une autre ; les relations entre le signifiant et le signifié sont arbitraires, tandis que la même idée peut s’exprimer par d’innombrables formes phonétiques, aucune plus pertinente que l’autre ; le développement du langage n’est pas sous le contrôle conscient des locuteurs du langage, mais est contrôlé par des facteurs psychomoteurs et sociolinguistiques dont ils sont largement inconscients ; l’usage grammatical et syntaxique est également largement inconscient et ne peut être altéré par de soi-disant « règles » ; et, bien sûr, « donner du plaisir » n’est pas une catégorie pertinente dans la discussion d’une langue en tant que tel (par opposition à son usage dans le discours) ; vous ne pouvez pas dire que la « beauté » est inhérente aux formes ou aux structures du langage.

Dans les écrits de Tolkien, nous observons que celui qui étudie les langues est attiré par la beauté de leur sonorité en direction de sa véritable « langue natale ». Les sons d’une langue correspondent élégamment et agréablement aux sens des mots. Un esprit invente une langue pour l’usage de ses créatures. Ces locuteurs font varier leur langage selon leur goût, dans quelques cas pour lui faire produire des sons encore plus beaux, dans d’autres pour produire des expressions laides, violentes et agressives. Ce sont les scénarios que nous semblons visiter dans les œuvres de Tolkien sur le langage et la création des langues. Évidemment, semble-t-il dire, le langage sert à communiquer, mais c’est un objectif subordonné. Au lieu de cela, comme les dieux primordiaux dans « La Musique des Ainur », l’objectif ultime des peuples doués de voix dans est de créer une belle musique au travers du langage.

Ce sujet a été abordé par Dimitra Fimi dans son ouvrage Tolkien, Race and Cultural History (Palgrave Macmillan, 2008) que je n’avais pas lu avant de donner cette conférence (voir en particulier le chapitre 3 : « “Linguistic Aesthetic”: Sounds, Meaning and the Pursuit of Beauty »).

Une version étendue d’« Un vice secret » de Tolkien, co-édité par Dimitra Fimi et Andrew Higgins, a été publié le 7 avril 2016. Il comprend un essai inédit jusqu’alors sur le « Symbolisme Phonétique ».

Références

Œuvres de Tolkien

  • Le Seigneur des Anneaux. Les références sont données sous la forme « SdA » suivi de la page pour le volume complet traduit par Francis Ledoux ou « FdA » suivi de la page, pour le volume I, la Fraternité de l’Anneau traduit par Daniel Lauzon.
  • The History of Middle Earth (12 volumes édités par Christopher Tolkien). Les références sont données sous la forme « HoMe » suivi du numéro du volume et de la page, LCP pour le volume réunissant les deux tomes du Livre des Contes Perdus et RP pour la Route perdue.
  • Lettres. Les références sont données sous la forme Lettres, généralement suivi du numéro de la lettre plutôt que du numéro de page.
  • Les Monstres et les critiques et autres essais, édité par Christopher Tolkien comprenant :
    • « L’anglais et le gallois »
    • « Un vice secret »
    • « Discours d’adieu à l’université d’Oxford »

Autres ouvrages

  • Keith Bosley, The Kalevala, Oxford, World’s Classics, 1989.
  • Risto Pottonen (éd.) Kalevala suomeksi, Helsinki, Books on Demand GmbH, Helsinki, 2008.
  • Peter Rickard, The French Language in the Seventeenth Century, Cambridge, Brewer, 1992.
  • Edmund Weiner & Jeremy Marshall, « Tolkien’s Invented Languages » in Michael Adams, From Elvish to Klingon, Oxford, Oxford University Press, 2011.

À propos de l’auteur

Edmund Weiner est le rédacteur en chef adjoint de l’Oxford English Dictionary. Membre de l’équipe de l’Oxford English Dictionary depuis 1977, il a participé à la mise en ligne de la seconde et de la troisième éditions — la troisième étant en cours de publication. Il est notamment chargé des aspects grammaticaux de l’OED et de la finalisation du texte. Il a également publié plusieurs ouvrages sur la grammaire anglaise et son usage et a enseigné l’histoire de la langue anglaise dans divers programmes universitaires. Ses recherches abordent également J.R.R. Tolkien ; il a notammant co-signé l’ouvrage The Ring of Words. Tolkien and the Oxford English Dictionary en 2006.

Voir aussi

Sur Tolkiendil

Sur le net

1) Peter Rickard, The French Language in the Seventeenth Century, 1992, Cambridge, D. S. Brewer, p. 43, citant S. Ullmann, Language and Style, 1964, p. 101, 111.
2) , 4) , 9) « L’anglais et le gallois » in les Monstres et les critiques, p. 235.
3) « Un vice secret » in les Monstres et les critiques, p. 251-252.
5) , 12) « Un vice secret » in les Monstres et les critiques, p. 257.
6) « Un vice secret » in les Monstres et les critiques, p. 256.
7) , 11) Lettres no 294, 8 février 1967.
8) « Un vice secret » in les Monstres et les critiques, p. 261-262.
10) « L’anglais et le gallois » in les Monstres et les critiques, p. 240.
13) « L’anglais et le gallois » in les Monstres et les critiques, p. 236-237.
14) « L’anglais et le gallois » in les Monstres et les critiques, p. 239.
15) « L’anglais et le gallois » in les Monstres et les critiques, n. 33 p. 245.
16) « Un vice secret » in les Monstres et les critiques, p. 268.
17) « Un vice secret » in les Monstres et les critiques, p. 266.
18) Kalevala suomeksi runo 4, v. 319-326.
19) K. Bosley, The Kalevala, p. 48.
20) G. Rebourcet, Le Kalevala, p. 67.
21) Lettres no 144.
22) « Un vice secret » in les Monstres et les critiques, p. 255-256.
23) Les Monstres et les critiques, p. 267.
24) Les Monstres et les critiques, p. 238.
25) LCP, p. 680.
26) RP, p. 425.
27) RP, p. 423.
28) LCP, p. 666.
29) LCP, p. 694.
30) Lettres no 324.
31) « Un vice secret » in les Monstres et les critiques, p. 263.
32) « Un vice secret » in les Monstres et les critiques, p. 248.
33) « Discours d’adieu » in les Monstres et les critiques, p. 277-278.
34) Voir les notes de la Lettre no 205.
35) « Un vice secret » in les Monstres et les critiques, p. 262.
36) Lettres no 297.
37) Lettres no 165.
38) HoMe12, p. 395-402.
39) HoMe12, p. 332–366.
40) HoMe12, p. 332-333.
41) HoMe11, p. 205.
42) « L’Appendice sur les langues », HoMe12, p. 35.
43) , 44) , 45) SdA, App. F, traduction modifiée.
46) FdA, p. 110.
47) FdA, p. 300.
48) « Un vice secret » in les Monstres et les critiques, p. 268-269.
49) « Un vice secret » in les Monstres et les critiques, p. 258.
 
langues/textes/tolkien_esthetique_philologie.txt · Dernière modification: 27/05/2016 21:46 par Druss
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