Pourquoi Tolkien utilisait-il un langage archaïque ?

Un Anneau
Tim Machan — Novembre 2013
traduit de l’anglais par Damien Bador1)
Article de synthèseArticles de synthèse : Ces articles permettent d’avoir une vue d’ensemble du thème traité mais ils nécessitent une bonne connaissance des principales œuvres de J.R.R Tolkien.

Tous les mots suivent un cycle de vie. Ils naissent, parfois à un moment donné bien spécifique et contrôlable, comme ce fut le cas avec grotty. Pour ce mot, la première citation qui figure actuellement dans l’Oxford English Dictionary (OED) provient du film A Hard Day’s Night (1964), où George Harrison l’utilise pour décrire certaines chemises : « Même mort, je ne voudrais pas être vu en porter une », dit-il, « Elles sont franchement grotty. » Quand on lui demande « Grotty ? », il répond « Ouais — grotesques.2) » Dans ce cas, il semble que nous connaissions non seulement l’origine de ce mot et son sens, mais que nous puissions observer à loisir sa création. La plupart des mots ne commencent pas aussi théâtralement, bien sûr. Quelqu’un profère on ne sait où chat, chien ou fortuité, puis quelqu’un d’autre le répète. Et ainsi de suite.

Des mots pareils à des vampires

Certains mots — comme grotty en anglais — peuvent intégrer l’usage courant, tandis que d’autres se restreignent à des régions ou des sujets spécifiques. Étiologique est en fort bonne santé aujourd’hui, du moins si l’on discute des origines dans un domaine scientifique ou philosophique. Avec l’évolution de la société, de nombreux mots sortent de l’usage courant, bien qu’ils puissent figurer dans d’anciens livres. Ainsi, lire Dickens nous permet de connaître des mots comme phaéton ou tilbury, mais puisqu’ils se réfèrent à des moyens de transport qui ne sont plus utilisés, nous les utilisons à peine dans la conversation courante. Certains mots et expressions peuvent néanmoins se relever d’entre les morts, pareils à des vampires, et fonctionner comme langage archaïque, utilisés en reconnaissant consciemment qu’ils ne sont plus vraiment en usage.

Spenser et Milton appréciaient le langage archaïque, de même que Dickens, Browning et T.S. Eliot. Mais peu d’écrivains en ont fait plus grand usage que J.R.R. Tolkien. Le Hobbit, publié en 1937, comprend une foule d’expressions qui étaient depuis longtemps obsolètes à l’époque de sa rédaction, comme les dictionnaires peuvent nous l’apprendre. Nous trouvons des formes qui ont simplement été remplacées, comme le pluriel historique kine, que Tolkien utilise au lieu de cows « vaches ». Ou des mots qu’il utilise dans un sens ancien, comme reek, qui dans le livre ne signifie pas « odeur déplaisante », mais « fumée ». Ou encore des mots dont la structure est archaïque, comme clove pour cleaved « fendit », thriven pour thrived « prospéré », carven pour carved « gravé, incisé » et upholden pour upheld « élevé, établi ». Tolkien emploie même des formes archaïques de phrases verbales : Supper is preparing « Le souper se prépare » fait observer un elfe à Thorin, quoique depuis le XVIIIe siècle les anglophones eussent dit que le souper is being prepared « est préparé ».

Une blague d’initiés

Au début, Tolkien n’envisageait pas que le Hobbit fût publié. Il commença par raconter cette histoire à ses enfants et la partagea avec ses amis d’Oxford — des compagnons médiévistes comme C.S. Lewis — pour qui les expressions archaïques auraient pu être une sorte de blague d’initiés. Ce fut un peu par accident que son manuscrit se retrouva chez Allen and Unwin, où Rayner Unwin, le fils de l’éditeur, alors âgé de dix ans, le déclara « riche ! » On pourrait dire que le reste fait partie de l’histoire. Il en alla autrement pour le Seigneur des Anneaux, que Tolkien entama dès le mois de décembre 1937, à peine quelques mois après la parution du Hobbit. Il fut dès le début écrit à destination d’une audience plus large, afin d’être publié, non pas imaginé à l’échelle d’« un aller et retour », mais à celle, grandiose, de la Terre du Milieu.

Et si l’on considère que ce livre fut écrit pour une audience qui n’avait pas la formation médiévale et philologique de Tolkien et de Lewis, il est frappant de constater combien Tolkien accrut la présence de langage archaïque. Ici, on peut à peine tourner une page sans voir des mots et des usages comme fell pour wicked « maléfique », dolven pour dug « creusé », cloven pour cleaved « percé », writhen pour twisted « tordu », smote pour hit « frappa », ou encore les deux pronoms archaïques thou « tu » et ye « vous ». Par-delà les mots individuels, on y trouve des clauses et même des phrases entières dont la syntaxe est archaïque : They saw a swan of great size « Ils virent un cygne de grande taille » ; Boromir was a man both tall and strong « Boromir était un homme aussi grand que fort » ; Rede oft is found at the rising of the Sun « Souvent avis est trouvé au lever du Soleil » ; Helms too they chose, and round shields « Des heaumes choisirent-ils aussi, et des boucliers ronds ». Quand la lettre d’un admirateur vint à critiquer ce dernier archaïsme, Tolkien répondit que si l’anglais moderne « a oublié le tour qui consiste à placer le mot qu’on veut souligner […] en tête de phrase […] tant pis pour lui.3) » Aussi irritants que puissent être de tels archaïsmes pour certains lecteurs, il ne fait aucun doute que Tolkien les utilisait de façon intentionnelle.

Quelque chose qui sort de l’ordinaire

Et tous ces usages ont effectivement une justification historique. Ce sont des mots, des sens, des terminaisons et des structures qui furent jadis employées en langue anglaise. Mais si un individu les réutilise simplement une fois qu’elles ne sont plus en usage, cela soulève au moins deux complications. D’abord, l’époque que les archaïsmes de Tolkien rappellent particulièrement n’est pas tant la période de l’Angleterre anglo-saxonne où la grammaire restait pleinement flexionnelle que le médiévalisme des périodes victorienne et edwardienne, lorsque des écrivains comme Collingwood et Morris les utilisèrent pour reconstruire un monde pseudo-médiéval dans des romans que Tolkien lut au cours de sa jeunesse. Qu’il s’agissait déjà d’usages marqués est rendu clair par les réactions très critiques de Gudbrandur Vigfusson et York Powell, deux flambeaux des études scandinaves de l’ère victorienne. Dans leur propre traduction des matériaux médiévaux nordiques, ils décrivirent l’« affectation d’archaïsme » comme une « grave erreur » et une « faute abominable », faisant sonner les originaux « de façon irréelle, inaccoutumée, faussée ». De plus, mettre en position initiale un objet direct comme helms « [des] heaumes » (par exemple) était une chose parfaitement ordinaire en vieil anglais, lorsque les flexions de la langue rendaient parfaitement clair quels étaient le sujet et l’objet. Selon la terminologie linguistique, c’était un usage « non marqué ». C’est désormais exactement l’inverse, de sorte que ce choix attire l’attention comme quelque chose d’extraordinaire, ce à quoi objectaient Vigfusson et Powell.

La langue est historiquement spécifique, et remployer un langage démodé comme reek ou des formes anciennes comme l’objet en position initiale produit nécessairement des significations et des effets différents de ceux qu’on trouvait dans les originaux ou dans le langage non marqué du quotidien. Comme des solécismes et d’autres types de nouveautés linguistiques, les archaïsmes souvent déroutants du Seigneur des Anneaux n’évoquent pas tant le Moyen Âge ou même William Morris que simplement quelque chose de particulier, d’inhabituel, quelque chose qui n’est pas de ce monde. Vigfusson et Powell avaient ainsi sûrement raison de décrire les archaïsmes comme irréels et inaccoutumés, puisque c’est précisément leur but. Quelles que pussent être les intentions de Tolkien et quoi qu’on puisse penser de la Terre du Milieu ou des expressions passées de mode, le langage archaïque est fondamental dans ce que Tolkien appelait la subcréation de son monde secondaire.

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1) Le traducteur remercie Tim Machan et Katy Terry pour avoir autorisé la traduction de ce texte.
2) Version originale : « – I wouldn’t be seen dead in them. They’re dead grotty.
Grotty?
Yeah—grotesque. »
3) Version originale : « has lost the trick of putting a word desired to emphasize […] into prominent first place […] so much the worse for it. » L, no 171.
 
langues/textes/tolkien_langage_archaique.txt · Dernière modification: 13/09/2014 09:14 par Druss
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