L’exemple cornique : vers la résurgence de l’elfique ?

Quatre Anneaux
Alexei Kondratiev — Septembre 1990
traduit de l’anglais par Stéphane Camus
Articles théoriques : La maîtrise globale des écrits de J.R.R. Tolkien est nécessaire pour bien saisir la portée des articles de cette catégorie, les sujets étant analysés de façon poussée par leurs auteurs.
Cet article est issu du fanzine à but non-lucratif Vinyar Tengwar nº 13, publié en septembre 1990.

Nous savons maintenant en quoi divergent les motivations de ceux qui étudient les langues créées par Tolkien. Il y a d’abord ceux qui s’intéressent à l’elfique uniquement parce qu’ils le considèrent comme une clef qui permettrait de comprendre le génie créatif de l’auteur ainsi que le cheminement philosophique et esthétique qui caractérise son travail. Ce faisant, ils refusent de prendre en compte les commentaires sur l’elfique qui n’auraient pas été formulés par Tolkien lui-même. Il y a ensuite ceux qui, impressionnés par certaines qualités esthétiques propres à l’elfique, voient en lui, d’abord et avant tout, de véritables langues ou un système de paradigmes qui permet l’expression d’une grande variété de pensées et de sentiments. On pourrait même dire que s’essayer aux langues elfiques et à leur flexibilité et en faire un système discursif et d’écriture est un moyen tout à fait efficace d’explorer la profondeur et la puissance des créations de Tolkien. Mais comme le corpus des langues elfiques (même celui du quenya, le plus fourni) est plutôt limité et ne contient pas de grammaire ou de lexique complets, celui qui essaye de les parler éprouve très vite le besoin d’extrapoler, de deviner, et, finalement, d’inventer ce qui n’est écrit nulle part. Et malgré la publication récente et massive des théories linguistiques de Tolkien et la possibilité de baser ces inventions sur ce que pensait ce dernier, il n’en reste pas moins que cette pratique pourrait nous éloigner encore plus de l’idée originale que se faisait Tolkien de l’elfique. Par ailleurs, Tolkien a révisé ses points de vue sur l’elfique au fil du temps et a de fait rendu ses premières théories plus ou moins caduques vis-à-vis des plus récentes.

En réfléchissant à cette situation, j’aimerais attirer l’attention sur le cas d’une langue disparue qui a par la suite été remise au goût du jour à partir d’un nombre limité de sources primaires. Il s’agit du cornique, une langue celtique qui était autrefois parlée dans le sud-ouest de la Grande-Bretagne, au sud de la Severn, mais qui a progressivement cédé sa place à l’anglais au Moyen Âge et au début de l’époque moderne, à cause de pressions politiques et économiques. Elle a finalement disparu au 19e siècle. On considère souvent que la dernière personne qui pratiquait le cornique était Dolly Pentreath, morte en décembre 1777. Cependant, il y avait au moins un autre individu qui parlait couramment le cornique, William Bodener, qui mourut en 1794 ; il y avait aussi John Davey qui possédait des restes de son apprentissage du cornique quand il était enfant et mourut en 1891 ! Mais, avec le siècle nouveau et alors que les changements sociaux et économiques étaient favorables à la résurgence du cornique et de la pensée nationale en Cornouailles, plus personne ne parlait cette langue. Les pionniers du mouvement cornique comme Henry Jenner ont dû se contenter des sources écrites peu nombreuses pour faire du cornique une langue viable. Par ailleurs, les sources dont ils se servaient avaient été produites sur des siècles et présentaient le cornique à différents stades de son évolution. Elles présentaient donc des informations parfois contradictoires sur des points particuliers de grammaire et de syntaxe.

Gimli (© John Howe)

Le stade le plus ancien révélé par les documents va du 9e au 12e siècles et est connu sous le nom de vieux cornique (Old Cornish) . Il s’agit principalement de courtes notes trouvées dans des manuscrits latins, mais il y a aussi un dictionnaire de sept pages, connu sous le nom de Glossaire cottonien (Cottonian Vocabulary). Les sources concernant le vieux cornique ont permis de retrouver une quantité raisonnable de vocabulaire mais pratiquement rien d’un point de vue grammatical.

L’étape du cornique moyen (Middle Cornish) se termine vers 1500, date à laquelle les Tudor montent sur le trône. Les sources de cette période sont beaucoup plus riches. Comme dans beaucoup d’autres communautés européennes, les fêtes du calendrier liturgique étaient dans quelques régions de la Cornouaille marquées par des manifestations théâtrales mettant en scène ce qui était célébré dans les Ecritures. Par un heureux concours de circonstances, un manuscrit contenant un cycle de sept pièces complètes de ce genre, aujourd’hui connu sous le nom d’Ordinalia cornique, a été préservé. Ceci ajouté à une pièce linguistiquement proche, Beunans Meriasek (La vie de Saint Meriadoc), et à d’autres fragments d’une nature comparable, nous offre un échantillon considérable de la grammaire et surtout la conjugaison des verbes de cette époque. Le côté spectaculaire des textes met en avant une grande variété de tons (de la farce au tragique) et les idiomes usités sont probablement le reflet de la façon dont parlaient les gens en public. Cependant il faut garder à l’esprit que tous ces textes sont en vers et qu’ils contiennent probablement toutes les inversions et les ellipses communément utilisées par quelqu’un qui, lorsqu’il écrit, doit s’accommoder des contraintes du mètre et de la rime. Il est même possible qu’ils ne soient en rien révélateurs de la langue de tous les jours.

Sous le règne des Tudor, le centralisme linguistique est devenu une priorité gouvernementale et l’usage du cornique a été découragé. Le manque de soutien officiel et la propagation rapide de l’anglais dans les hautes sphères de la société ont contribué à restreindre le cornique aux milieux pauvres et illettrés et a empêché la production de nouveaux textes pendant près de deux siècles. Mais vers 1700, certains antiquaires se sont intéressés au cornique car ils voyaient en lui une tradition locale unique. Des textes (des histoires, des proverbes, des récits biographiques) ont été collectés auprès des dernières personnes qui parlaient le cornique dans la région de Penzanee et ils constituent aujourd’hui le corpus du cornique tardif (Late Cornish). Ils sont le seul exemple de la prose cornique ordinaire, toutes périodes confondues. Cependant, à cette époque, les normes graphiques du cornique moyen avaient disparu, ce qui a obligé les auteurs à inventer les leurs en s’inspirant de manière impressioniste de la phonétique anglaise. Ce phénomène a rendu les textes difficiles à déchiffrer et plus ils sont récents, plus leur orthographe est aléatoire. Par ailleurs, quelques normes phonologiques ont évolué depuis le cornique moyen et les formes verbales ont été grandement simplifiées.

Comment ces trois types de sources peuvent-ils être combinés en une seule langue viable ? Le vieux cornique fournit une base lexicale qui n’a pas été entièrement reprise par la suite et ne propose rien d’un point de vue grammatical. Le cornique tardif fournit quant à lui de précieuses informations sur la syntaxe ordinaire de la langue mais l’orthographe qu’il propose n’a aucune qualité et les sources ne sont pas assez conséquentes pour que l’on puisse reconstruire des paradigmes grammaticaux complets. Enfin, le cornique moyen, ses nombreuses sources et son orthographe fournissent les bases logiques d’une langue ranimée. Et c’est d’ailleurs le cornique moyen que R. Morton Nance, l’un des principaux architectes du cornique moderne (Modern Cornish), a utilisé. Le cornique « synthétisé » (“Unified” Cornish) de Nance utilise une orthographe légèrement modifiée et la grammaire du cornique moyen, même si la syntaxe a été simplifiée, conformément aux sources de cornique tardif. Le lexique du vieux cornique et celui du cornique tardif ont été intégrés à celui du cornique moyen mais en suivant les nouvelles normes orthographiques. L’ensemble fournit un vocabulaire qui suffit à une discussion banale mais qui n’est pas assez sophistiqué pour un discours littéraire. Heureusement, le cornique n’est pas une langue isolée et est assez proche du breton et, dans une moindre mesure, du gallois, ce qui a permis à Nance d’emprunter des mots à ces langues en leur donnant des formes corniques.

Alors que le cornique synthétisé (devenu le « cornique commun » après une réforme graphique mineure) a prouvé sa valeur et est toujours appris par quelques enthousiastes (il y a même une nouvelle génération de natifs qui le parlent !), certains universitaires se sont montrés sceptiques, parfois pour des raisons politiques mais aussi parce que le cornique ressuscité est la synthèse d’éléments incompatibles et qu’il n’a pas beaucoup de rapports avec le cornique historique, ce qui, par ailleurs, peut être un frein à la compréhension de la langue qui constitue les sources primaires. Nance a essayé de contourner cette difficulté en annotant consciencieusement tout son lexique. Son Dictionnaire anglais-cornique, paru en 1952, contenait un système de symboles qui permettaient d’identifier la source de chaque mot. Les mots de cornique moyen n’étaient pas annotés, ceux de vieux cornique étaient marqués d’une obèle () qui indiquait qu’ils avaient été réorthographiés et ceux de cornique tardif étaient marqués d’une double obèle (). Un astérisque (*) marquait des emprunts au breton et au gallois. Cela permettait à celui qui apprenait le cornique de se renseigner quant à l’authenticité historique et à l’origine des mots.

Legolas (© John Howe)

Qu’est-ce que tout ceci a à voir avec l’elfique ? Cela fournit un précédent concernant une langue parlée développée à partir d’extrapolations fondées sur un nombre limité de sources écrites mais qui restent fidèles aux schèmes présentés dans les documents dont elles sont issues alors qu’elles fournissent des références claires quant à leurs origines. De toutes les langues elfiques, le quenya est probablement celle que l’on retrouve dans suffisamment de textes pour que l’on y voie des rudiments de langue parlée. Mais, comme dans le cas du cornique, un « quenya commun » devrait être la synthèse de ses différentes phases. La lexicographie cornique pourrait devenir un exemple pour le marquage des éléments utilisés pour la construction d’un « nouveau » quenya, qu’il s’agisse de « qenya » ou de « quenya », qu’il soit nouveau ou pas, qu’il soit le dérivé douteux d’une racine sûre, etc. Les problèmes rencontrés lors de la reconstruction de la syntaxe cornique depuis le cornique moyen devraient nous faire réfléchir sur le fait que tous les textes les plus longs en quenya sont en vers, et que nos seuls exemples de prose en quenya sont courts et peu variés. Comment ceci nous affecte dans notre compréhension de la syntaxe du quenya ?

Les sources de sindarin sont fragmentaires, mais la parution des « Étymologies »1) et celle de quelques autres textes plus longs nous ont récemment permis d’agrandir notre savoir sur cette langue (ou groupe de langues), au point que nous pouvons à présent commencer à apprécier ses possibilités. Cependant, à moins qu’une quantité conséquente de sources soit publiée dans le futur, une reconstruction viable du sindarin dépendra énormément de notre imagination. La façon dont le lexique cornique a été généré, par analogie avec des langues celtiques, pourrait servir de modèle à la découverte de cognates originales de quenya ou pour tracer des parallèles avec des formes provenant du noldorin ou du doriathrin, au fur et à mesure que notre compréhension des interactions entre les langues s’améliore.

Une étude de la résurgence du cornique pourrait en effet contribuer à l’élaboration d’un elfique parlé en démontrant comment une immense variété de nouvelles formes peuvent être produites à partir de règles écrites peu nombreuses sans que celles-ci ne soient violées.

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1) Publiées dans la Route perdue en 1987, soit trois ans avant le présent article.
 
langues/textes/vt13-cornique-elfique.txt · Dernière modification: 14/06/2011 21:30 par Elendil
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