Les Enfants de Húrin - Critique

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L'Arc et le Heaume n°2 - Les Animaux chez Tolkien.

L'Arc et le Heaume n°2 - Les Animaux chez Tolkien

Par Julien Mansencal (avec la collaboration de Julien Hugerot)

Cet article concerne Les Enfants de Húrin

Depuis la sortie du dernier volet de la « trilogie » de Peter Jackson, en 2003, J. R. R. Tolkien et son oeuvre étaient retombés dans l’oubli – tout relatif, évidemment – qui était le leur avant l’engouement médiatique causé par les trois films du réalisateur néo-zélandais. Quelques rumeurs au sujet d’un film sur Bilbo le Hobbit couraient bien, mais rien de propre à susciter l’attention des grands médias, et ce, jusqu’au 18 septembre 2006. Ce jour-là tombait une dépêche de poids : la parution à venir d’un « nouveau livre complet de la main de Tolkien », « le premier depuis Le Silmarillion en 1977 » : The Children of Húrin (Les Enfants de Húrin), illustré par Alan Lee.

Jusqu’à la parution du livre, le 17 avril 2007, les dépêches se sont succédé, principalement au sujet de la couverture du volume, mais aussi pour colporter des rumeurs d’adaptation cinématographique, alors même que le livre restait à être publié. Plusieurs sites « officiels » se sont créés dans la foulée, dont celui de la Tolkien Estate (http://www.tolkienestate.com), dépositaire de l’héritage littéraire de J.R.R. Tolkien, qui n’était jusqu’ici toujours pas représentée sur le Web. À grands renforts de publicité, The Children of Húrin s’est hissé dans plusieurs classements des meilleures ventes, dont celui du New York Times, se payant même le luxe de concurrencer le dernier Harry Potter dans le catalogue des livres les mieux vendus sur le site d’achat en ligne Amazon.com.

Autant dire que L'Arc et le Heaume ne pouvait faire l’impasse sur The Children of Húrin. Cet article se veut une présentation complète du livre, en étudiant tout d’abord l’histoire de sa conception dans l’esprit de J. R. R. Tolkien, puis le travail éditorial effectué par son fils Christopher et son petit-fils Adam, et en quoi celui-ci est critiquable. Avant cela, un bref résumé du livre permettra de mettre les choses en place pour les personnes ignorant tout de l’histoire des enfants de Húrin, et peut-être de rafraîchir la mémoire des autres.

L’histoire

Túrin est le fils de Húrin, seigneur du Dorlómin, et de Morwen de la Maison de Bëor. Il ne connaîtra guère longtemps son père : il n’a que huit ans lorsque Húrin part, avec son frère Huor, soutenir les Elfes dans la lutte contre Angband, forteresse de Morgoth. La Bataille des Larmes Innombrables se solde par un désastre pour les Elfes et les Hommes ; Tuor est tué et Húrin fait prisonnier et emmené en Angband. Là, en dépit des tortures subies, il défie Morgoth et, furieux, ce dernier le maudit, lui et toute sa descendance.

Après cette défaite, le Dor-lómin est envahi par les Orientaux, des Hommes qui avaient trahis les Elfes au cours de la bataille. En récompense, Morgoth leur cède le pays et ils réduisent son peuple en esclavage. Ils n’osent cependant pas s’en prendre à Morwen, la prenant pour une sorcière et la craignant. Cependant, réduite à la plus extrême misère et enceinte, elle craint par dessus tout pour son fils Túrin, qu’elle cache. Elle l’envoie finalement au royaume elfique de Doriath, auprès du roi Thingol, qui prend Túrin comme fils adoptif. L’enfant reste neuf années auprès de lui, puis ayant atteint ses dix-sept ans, il s’enrôle parmi les guerriers elfes pour défendre les frontières du pays, où il s’illustre par ses hauts faits d’armes.

Il revient trois ans plus tard à Menegroth, la capitale elfique, où un noble, Saeros, lui cherche noise, tant et si bien que Túrin finit par provoquer accidentellement sa mort. Craignant le courroux du roi, il décide de fuir le pays. En apprenant cela, Thingol, comprenant que Túrin avait agi en légitime défense, envoie Beleg, compagnon d’armes et ami de Túrin, à sa recherche.

Dans sa fuite, Túrin rencontre les Gaurwaith, une bande de hors-la-loi errants, auxquels il se rallie. Il devient leur capitaine et les incite à chasser les hordes de Morgoth plutôt que de terroriser les humains. Ayant besoin d’un endroit où se cacher et se défendre, ils trouvent refuge dans la maison de Mîm, le Petit-Nain, sur Amon Rûdh, où ils sont rejoints par Beleg. Pendant quelque temps, ils traquent ainsi les Orques qui infestent la région, mais Mîm les trahit aux séides de Morgoth. Les Orques attaquent par surprise la demeure du Petit-Nain et tuent tous les hommes, excepté Túrin, fait prisonnier sur ordre de Morgoth. Seul Beleg survit au massacre, et il part sur les traces de l’armée qui emmène Túrin à Angband. À la faveur de l’obscurité, et avec l’aide d’un Elfe errant évadé d’Angband nommé Gwindor, il se faufile dans le camp orque et libère Túrin ; mais celui-ci le prend pour un ennemi et le tue avec sa propre épée. Ce n’est qu’après qu’il le reconnaît et, accablé par le chagrin, il se laisse guider par Gwindor à la forteresse elfe de Nargothrond.

Reconnu pour ses hauts faits d’armes, Túrin acquiert une influence sans cesse croissante à Nargothrond, devenant le conseiller principal du roi Orodreth. Il enjoint les elfes à plus de hardiesse dans leurs combats contre les Orques, et fait construire un grand pont devant les portes de la cité restée jusqu’alors secrète. Il gagne aussi, bien malgré lui, le coeur de la princesse Finduilas, jusqu’alors promise à Gwindor. Mais la politique de Túrin permet aux forces de Morgoth de découvrir l’emplacement de Nargothrond, et elles anéantissent sans peine les troupes elfes ; Gwindor et Orodreth sont tués. La cité est pillée et ses femmes, parmi lesquelles Finduilas, faites captives, sans que Túrin ne puisse rien faire, ayant été ensorcelé par le dragon Glaurung, qui, par ses mensonges, lui fait reprendre le chemin de Dor-lómin. Là, il apprend que sa mère a fui le pays avec sa fille Niënor pour se rendre en Doriath. Elles y apprennent la chute de Nargothrond et s’y rendent en quête de Túrin, mais Glaurung de sa fille, qui est ensorcelée par le dragon. Devenue amnésique, elle s’enfuit dans la nature.

Entre temps, Túrin a compris que le dragon l’a envoûté et part en quête de Finduilas, dont il retrouve la trace en forêt de Brethil, mais elle est déjà morte. Tentant de fuir la malédiction, il s’installe parmi les hommes vivant dans ces bois. Un jour, il découvre sur la tombe de Finduilas une jeune fille nue, évanouie et amnésique. N’ayant jamais vu sa soeur, Túrin ne peut reconnaître en elle Niënor : il lui donne le nom de Níniel, et ils finissent par se marier, en dépit du sinistre pressentiment de l’infirme Brandir, chef des hommes de Brethil, lui aussi amoureux de Níniel.

Leur bonheur est de courte durée, car Glaurung rassemble ses armées en vue d’envahir Brethil. Túrin décide de ruser et, seul, il parvient à frapper mortellement le dragon au ventre lorsque celui-ci traverse les gorges creusées par le Teiglin. Il s’évanouit, victime du regard du dragon, en voulant récupérer son épée. Inquiète, Níniel part à sa recherche, et le découvre gisant auprès du dragon. Dans son dernier souffle, Glaurung lui apprend la vérité et la libère de son sortilège. Horrifiée, Niënor se jette dans le gouffre. Túrin reprend conscience peu après et, ignorant l’évènement, il s’en retourne auprès des forestiers. Brandir, présent au moment des dernières paroles du dragon et éperdu de chagrin, lui expose la sinistre vérité. Voyant sa malédiction le rattraper, Túrin tue Brandir de colère, mais peu après surviennent des émissaires du Doriath qui viennent confirmer ses dires. Túrin retourne alors sur les lieux de la mort du dragon, fiche la garde de son épée en terre et se jette dessus.

L’écriture

« Il y a d’autres histoires presque aussi complètes et tout aussi indépendantes bien que liées à l’Histoire générale. Comme Les Enfants de Húrin, récit tragique autour de Túrin Turambar et de sa soeur Niniel ; Túrin en est le héros, figure dont on pourrait dire (selon les personnes qui aiment ce genre de choses, mais ce n’est pas très utile) qu’il est tiré partiellement de Sigurd le Volsung, d’OEdipe et du Kullervo finnois. » Lettres, n° 131 à Milton Waldman, 1951.

L’origine de l’histoire de Túrin est à chercher du côté de la passion du jeune Tolkien pour le Kalevala, l’épopée nationale finlandaise, écrite au début du XIXe siècle par Elias Lönnrot en se basant sur une tradition orale pluriséculaire. L’ayant découvert au début des années 1910 dans sa traduction anglaise, il ne tarda pas à s’intéresser à la version originale, et son apprentissage du finnois – basique, d’après son biographe Humphrey Carpenter – influença fortement ses créations linguistiques à venir, en particulier le quenya, langue des Hauts-Elfes de Valinor. En 1914, Tolkien entreprit la rédaction d’une version personnelle de l’histoire de Kullervo, un personnage du Kalevala au destin tragique, qui séduit une femme qu’il ignore être sa soeur et finit par se suicider en se jetant sur son épée. Ce que Carpenter décrit comme n’étant « guère plus qu’un pastiche de Morris », auteur que Tolkien appréciait particulièrement, resta inachevé, mais pas sans descendance, car la vie de Túrin présente des similitudes incontestables avec celle de Kullervo.

Après son expérience des tranchées, Tolkien entreprit la rédaction des premiers récits en prose sur ce qui deviendrait la Terre du Milieu : les Contes Perdus. L’un des premiers à être rédigés fut celui de Turambar et le Foalókë, écrit, semble-t-il, entre 1917 et 1919. Si les premières versions de ce Conte semblent avoir été fort éloignées de ce qu’on trouve dans The Children of Húrin 1), il s’en rapproche fortement dans sa version « finale », publiée dans Le Second Livre des contes perdus (1984) : la trame qui y est établie restera en grande partie stable dans l’esprit de Tolkien.

Quelques années plus tard, alors qu’il travaillait à l’université de Leeds, Tolkien se lança dans la rédaction d’un long poème en vers allitératifs(près de 2 300) : le Lai des Enfants de Húrin. Ce très beau lai, s’il est en certains points très proches de Turambar et le Foalókë, jusque dans sa formulation même, en développe plusieurs aspects de façon très extensive, notamment en ce qui concerne la forteresse souterraine de Nargothrond, petit refuge précaire dans les Contes Perdus qui devient, dans le Lai, la grande place forte qu’elle restera par la suite. Il est malheureusement inachevé, Tolkien l’ayant abandonné en 1925, semble-t-il pour se consacrer à la rédaction du Lai de Leithian. Ce poème a été édité par Christopher Tolkien en 1985 dans Les Lais du Beleriand.

L’histoire des enfants de Húrin ne connut pas d’autre incarnation propre avant un quart de siècle. Entre-temps, Tolkien reprit ce récit sous une forme résumée dans les versions successives qu’il rédigeait de sa vaste histoire : l’Esquisse de la Mythologie, écrite vers 1926 pour servir d’arrière-plan au Lai des Enfants de Húrin, que Tolkien fit lire à son ancien professeur R.W. Reynolds, puis la Quenta Noldorinwa de 1930 et la Quenta Silmarillion inachevée de la seconde moitié des années 1930, sans compter deux ensembles d’annales, les Annales de Valinor et les Annales du Beleriand. Tolkien abandonna la Quenta Silmarillion en 1937, alors qu’il était justement en train d’y relater l’histoire de Túrin : elle s’achève sur la fuite du jeune homme hors de Doriath après la mort d’Orgof, qui prendra plus tard le nom de Saeros. Cet abandon s’explique lorsqu’on se souvient que 1937 est l’année de la publication de Bilbo le Hobbit, qui rencontra un succès tel que Stanley Unwin, son éditeur, pressa Tolkien de s’atteler à la rédaction d’une suite. Cette suite devint Le Seigneur des Anneaux, qui demanda douze années pour être achevé, et cinq supplémentaires pour être publié.

Tolkien dut mettre son travail sur Le Silmarillion entre parenthèses pendant toute la période d’écriture du Seigneur des Anneaux, et ce n’est qu’au début des années 1950 qu’il put vraiment se pencher à nouveau sur les légendes de ce qui était devenu le Premier Âge du Soleil. Il semble avoir alors connu un pic d’inspiration, puisqu’il produisit bon nombre de nouveaux textes : outre une révision en profondeur de la Quenta Silmarillion, il entreprit la rédaction de nouvelles versions du Lai de Leithian, des Annales du Valinor et du Beleriand, de l’histoire de Tuor et de celle de Túrin. Cette dernière, rebaptisée Narn i Chîn Húrin 2), « Geste des Enfants de Húrin », fut étrangement abordée par sa fin, Tolkien commençant par traiter des faits et gestes de Túrin après la chute de Nargothrond. Christopher Tolkien date ce texte des alentours de l’année 1951, et précise qu’il servit de base au texte des Annales Grises (Grey Annals), refonte des anciennes Annales du Beleriand des années 1930. Dans leur Reader’s Guide, Wayne Hammond et Christina Scull suggèrent que ce comportement plutôt inhabituel de la part de Tolkien était peut-être dû au fait que cette partie de l’histoire de Túrin n’avait connu aucune forme textuelle développée depuis le Conte Perdu de Turambar et le Foalókë, plus de trente ans auparavant, alors que la jeunesse de Túrin avait été reprise dans le Lai des Enfants de Húrin, un peu plus récent. Le reste du Narn date quant à lui de la fin des années 1950, mais il ne faut pas l’imaginer comme un texte unique : il s’agit plutôt, comme souvent chez Tolkien, d’une mosaïque de fragments plus ou moins longs, plus ou moins complets et pas toujours cohérents entre eux, comme le laissent supposer les fragments parus en appendice de l’édition du Narn dans les Contes et légendes inachevés (1980).

Quoique Christopher Tolkien ne l’ait employé ni dans la conception du Silmarillion, ni dans celle de The Children of Húrin (nous reviendrons sur ce choix par la suite), on peut encore citer un dernier texte concernant Húrin, né des Annales Grises jusqu’à déborder leur cadre de simple chronologie des événements : The Wanderings of Húrin (Les Errances de Húrin), qui date lui aussi des années 1950, paru en 1994 dans The War of the Jewels. Ce récit inachevé et poignant suit les agissements de Húrin après que Morgoth l’ait libéré, où on l’y voit rassembler quelques fidèles dans un pays de Dor-lómin aux mains des Orientaux avant de descendre vers le sud et Brethil, où il sème, en grande partie malgré lui, chaos et confusion. Le texte se clôt sur le départ de Húrin de Brethil, avec l’Ephel Brandir en flammes et la lignée des Haladin éteinte dans la violence. Tolkien prévoyait apparemment de poursuivre ce texte avec le passage de Húrin dans les ruines de Nargothrond et sa confrontation avec Thingol et Melian dans les cavernes de Menegroth, mais plus une ligne ne fut écrite, ni à ce sujet, ni dans le cadre plus général des faits et gestes de Húrin et de sa progéniture.

La publication

« Mais Húrin resta silencieux, et lorsque la compagnie s’en fut, emportant le corps de Manthor, il ne se retourna point. Il tourna son regard loin vers l’ouest, jusqu’à ce que le soleil sombrât dans de sombres nuages et que la lumière faiblît ; et alors il s’en fut seul, descendant vers le Hauð-en-Elleth. » The Wanderings of Húrin (The War of the Jewels, p. 297)

L’histoire des enfants de Húrin représente donc un texte, ou plutôt un ensemble de textes, à l’histoire complexe, désormais bien connue grâce au travail remarquable de Christopher Tolkien dans les Contes et légendes inachevés et surtout dans les douze volumes de L’Histoire de la Terre du Milieu, où ont été édités la plupart des écrits de la main de Tolkien ayant rapport à l’histoire de Túrin. Cela permet d’étudier de façon détaillée la composition du texte des Enfants de Húrin, avec l’aide de l’Appendice B du livre, dans lequel Christopher Tolkien explique de façon succincte ses choix éditoriaux.

C’est sans surprise que l’on y apprend qu’il s’est principalement basé sur le corps de textes le plus récent et le plus complet, autrement dit le Narn i Chîn Húrin. Toutefois, le texte n’est pas exactement identique à celui des Contes et légendes inachevés : on y trouve plusieurs différences de formulation, ajouts ou suppressions, qui proviennent d’une « meilleure compréhension » des textes de la part de Christopher. On peut illustrer ces modifications mineures à l’aide des premières pages du chapitre 3, Túrin in Doriath : Unfinished Tales
The Children of Húrin
§1
… as if it were by chance. From Nellas… (§1)
… as if it were by chance. Then they played together, or walked hand in hand; for he grew swiftly, whereas she seemed no more than a maiden of his own age, and was so in heart for all her elven-years. From Nellas…
… and he turned his thoughts to the deeds of men… (§1)
… and he turned his thoughts to deeds of men…
§2
… thus Túrin heard that his sister Niënor grew in beauty, a flower in the grey North, and that Morwen’s plight was eased. (§2)
… thus Túrin heard that Morwen’s plight was eased, and that his sister Niënor grew in beauty, a flower in the grey North.
And Túrin grew in stature until he became tall among Men, and his strength… (§2)
And Túrin grew in stature until he became tall among Men and surpassed that of the Elves of Doriath, and his strength…

Toutefois, apparaissent également des modifications d’ampleur moins anecdotique. Ainsi, au début du livre sont inclus deux longs passages, concernant le séjour de Húrin et Huor à Gondolin et la bataille de Nirnaeth Arnoediad, que Christopher Tolkien avait choisi de ne pas publier dans les Contes et légendes inachevés pour des raisons de place, se contentant de renvoyer au Silmarillion, pour l’élaboration duquel il avait justement employé ces passages. Ailleurs, en revanche, deux autres passages ont été écartés, jugés « annexes au récit » : ce sont les histoires du Heaume de Hador et des origines de Saeros, qui se trouvaient toutes deux dans le chapitre Túrin in Doriath. Certes, leur caractère annexe rend leur disparition peu préjudiciable, et le fait qu’elles soient fortement ancrées dans les événements précédant l’histoire de Túrin les aurait peut-être rendus quelque peu impénétrables au lecteur débutant, mais le fait est qu’il s’agit d’une bien mince excuse, et qu’au fond, les maintenir dans le livre n’aurait guère posé de problèmes.

Mais l’endroit où la main de l’éditeur se fait le plus sentir est bien évidemment le milieu du livre, car les chapitres 7 à 11, qui concernent l’histoire de Mîm et le séjour de Túrin à Nargothrond, n’ont jamais connu de versions définitives, et il s’agit essentiellement d’un assemblage de notes distinctes, dont certaines avaient déjà servi à la composition du chapitre 21 du Silmarillion, tandis que d’autres sont totalement inédites et offrent un éclairage neuf sur certains personnages : ainsi, les textes retenus dans Les Enfants de Húrin font de Mîm un traître de sa pleine volonté, et rédiment quelque peu le personnage assez négatif d’Andróg en lui faisant sauver la vie de Beleg.

Ainsi, le tolkiendil ayant déjà lu les Contes et légendes inachevés, et a fortiori celui qui se sera attaqué à L’Histoire de la Terre du Milieu, n’aura pas grand-chose de neuf à se mettre sous la dent ; mais l’introduction du livre explique clairement qu’il s’adresse avant tout aux lecteurs du Seigneur des Anneaux rebutés par la complexité du Silmarillion, et pour eux, Les Enfants de Húrin sera peut-être effectivement une bonne introduction aux légendes des Jours Anciens, encore qu’on y retrouve les principaux griefs relevés à l’encontre du Silmarillion, encore que moins aigus : profusion de noms propres, caractère plus « sombre » qu’aucun hobbit ne vient égayer, premières pages difficiles à dépasser (l’introduction de Christopher Tolkien tente d’expliquer l’histoire du Premier Âge en faisant de nombreux liens avec Le Seigneur des Anneaux, mais ce va-et-vient finit par donner le mal de mer).

A la lecture du récit sous sa nouvelle forme, le « spécialiste » aura bien à redire, notamment vis à vis de la démarche de Christopher Tolkien. Après un Silmarillion où il tentait tant bien que mal de donner une forme normalisée à un maelström de textes, celui-ci s’était effectivement engagé dans la publication des Contes et légendes inachevés, puis de la monumentale Histoire de la Terre du Milieu, qui nous fournissaient un accès quasiment direct à ce que Tolkien avait couché sur le papier. Or, il retourne à la technique de reconstitution du Silmarillion, avec des choix éditoriaux parfois contraires au dernier choix de Tolkien 3) et parfois simplement discutables, comme la suppression de passages jugés annexes, l’absence des Wanderings of Húrin ou la présence d’une carte qui n’est en fait qu’un zoom sur celle du Silmarillion (bien que sa présence sous forme de dépliant la rende très pratique). Néanmoins, ce même « spécialiste » ne pourra pour autant se passer de l’acquisition de ce livre, puisqu’il a été en partie bâti à partir de briques inédites, qui pour certaines s’éloignent beaucoup de tout ce qui a déjà été publié. De plus, on ne peut, sauf à être de mauvaise foi, nier le plaisir de lire le récit de manière continue, sans avoir à constamment scruter le lourd appareil de notes et commentaires auquel Christopher nous avait habitués dans ses précédentes publications. Et l’on ne peut bien sûr que se réjouir de cette « démocratisation » de l’oeuvre de Tolkien qui permettra aux lecteurs du Seigneur des Anneaux et de Bilbo le Hobbit d’ouvrir une nouvelle porte, sans doute moins intimidante que Le Silmarillion, vers l’immensité de la création du professeur.

Bibliographie spécifique

1) Christopher Tolkien donne en II.186 des fragments qui forment tout ce qui subsiste des toutes premières ébauches du récit. Morwen, appelée Tirannë, et Niënor, appelée Vainóni, y sont ensorcelées par un breuvage magique conçu par le « magicien noir » Kurúki.
2) Tel que publié dans Contes et légendes inachevés, le texte s’intitule Narn i Hîn Húrin. Cette modification due à Christopher Tolkien, qui craignait que ses lecteurs prononçassent Chîn improprement (V.322).
3) Ainsi le nom de Saeros est-il conservé par Christopher Tolkien, jugeant qu’il est « trop tard » pour le remplacer par Orgol, dernier choix de son père.
 
tolkien/biblio/critiques/edh.txt · Dernière modification: 06/03/2015 15:31 par Zelphalya
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