Interview d'Alan Lee

Beren et LúthienCette interview d'Alan Lee, illustrateur des œuvres de Tolkien, a été réalisée le 26 octobre 2017, à l'occasion de sa venue à Paris dans le cadre de la sortie française de Beren et Lúthien. Cette interview a été menée par Quentin Feltgen, Elisabeth Laneyrie et Irwin Piot avec Julien Badarani à la technique.

Nous tenons à remercier les éditions Bourgois pour nous avoir permis de réaliser cette interview.
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Transcription

Bonjour, tout d’abord pouvez-vous rappeler à nos lecteurs comment vous êtes devenu illustrateur ?

Alan Lee : Eh bien, cela remonte à mon enfance, j’ai dessiné dès un jeune âge et contrairement à la plupart des enfants, je n’ai pas cessé et j’ai simplement continué tout au long de ma scolarité… J’ai eu vraiment de la chance d’aller à 13 ans dans une école qui avait une classe spéciale d’Arts, ce qui implique que je faisais de l’art une grande partie de ma semaine, du dessin et de la peinture. Ensuite à 16 ans, je suis entré en école d’art et c’est à ce moment là que j’ai commencé à envisager que l’illustration pouvait être une bonne chose à faire et que j’ai suivi un cours en conception graphique, en me spécialisant en illustration. Et finalement, à l’âge de 22 ans, j’ai commencé à partager mes illustrations avec les éditeurs et que j’ai commencé rapidement à travailler, donc tout s’est bien passé…

C’est donc une longue histoire !

Alan Lee : C’est une longue histoire, mais rapidement résumée.

J’ai une question pour vous sur la recherche préliminaire que vous faites avant de peindre l'illustration finale, en particulier les recherches historiques et artistiques ? Combien de temps passez-vous dessus ?

Alan Lee : Je n’apprécie pas vraiment la recherche en tant que telle, mais je lis le texte que je vais illustrer avec une très très grande attention et de nombreuses fois, car je ne veux faire aucune erreur, rien qui ne puisse détonner avec ce que le lecteur a lu. Et ensuite, je vais faire autant de recherche que nécessaire pour mettre en ordre les détails visuels qui vont m’aider mais je porte un intérêt de longue date pour l’architecture, l’histoire des arts ou l’histoire des costumes. Je crois qu’en illustrant, on en apprend un peu sur beaucoup de choses, vous voyez, vous acquérez cette connaissance de travail de l’histoire de la culture, de l’art… Et cela vous donne suffisamment de culture générale. Et si vous avez besoin de quelque chose de plus spécifique, vous cherchez dans les musées, les livres ou aujourd’hui sur internet.

Vous aviez dit lors de la sortie des Enfants de Húrin que, depuis votre travail sur les films, vous utilisiez un peu la peinture numérique, notamment pour faire des montages de réalisations à l’aquarelle. À quelle fréquence utilisez-vous cette technique aujourd’hui ?

Alan Lee : À quelle fréquence j’utilise …

Oui, la peinture numérique pour vos œuvres…

Alan Lee : Quand je travaillais sur les films, j’ai commencé à travailler avec Photoshop, à cause de la vitesse nécessaire pour concevoir les effets visuels avec tout le matériau photographique que nous avions. Et ainsi, j’ai fait de nombreux travaux numériques sur les films et quand je suis revenu et que j’ai recommencé à travailler sur des livres à nouveau, je l’ai plutôt utilisé comme à une aide pour concevoir le livre, en quelque sorte pour arranger les choses sur la page. Et donc, j’utilisais cela comme ça et pour mener mon processus concret plus loin dans… le résultat publié final. Mais j’ai également trouvé utile de l’utiliser juste pour faire quelques petites modifications à la fin du processus dont j’étais en train de terminer la peinture ou l’aquarelle. Et ensuite j’ai testé deux choses, deux sortes d’effet : le contraste et l’ajout d’un peu de profondeur, de zones d’ombre, etc. Dans certaines des peintures, il y a plus de Photoshop qu’il n’y paraît, mais dans la plupart d’entre-elles, il y en a pas tant que ça….

Comme vous le savez sûrement, nous sommes tous ici des fans de Tolkien, et nous sommes particulièrement curieux de savoir d'où vous est venu cette passion d'illustrer Tolkien ?

Alan Lee : Eh bien, j’ai lu Tolkien pour la première fois quand j’avais 17 ans, et j’ai toujours été intéressé par le folklore et la mythologie, les légendes… arthuriennes et scandinaves. Quand je suis tombé sur Tolkien, ce fut un monde merveilleux qui semblait combiner tous les éléments que j’avais appris, que j’avais lus, en un grand récit épique. Ce fut pour moi une immense découverte. Je n’ai pas tout de suite dessiné quelque chose en lien avec le monde de Tolkien, mais j’ai commencé à penser à des histoires similaires que j’étais en train d’illustrer, des histoires qui avaient en quelque sorte des liens avec Tolkien, vous voyez, avec des nains, des elfes et avec des intrigues mythiques similaires. Mais ce n’est pas avant 1984-1985 que j’ai illustré des châteaux de Tolkien pour un livre que j’ai illustré sur les châteaux, la mythologie et la littérature. Ce livre fut publié en Angleterre par l’éditeur de Tolkien et donc j’ai fait ce lien. Un peu plus tard, ils eurent l’idée que ce serait bien d’avoir une édition illustrée du Seigneur des Anneaux. Donc j’ai fait quelques dessins qui ont été montrés à Christopher Tolkien qui les a approuvé, en particulier les dessins des personnages. Donc il pensait que les personnages étaient représentés d’une manière que son père aurait approuvée. Et donc j’ai été chargé d’illustrer l’édition du centenaire du Seigneur des Anneaux publiée en 1992.


Castles
illustré par Alan Lee

Puisque l’on parle de Christopher Tolkien, nous nous demandions comment vous interagissez avec lui ? Avez-vous eu des contraintes ? A-t-il rejeté certains de vos dessins pour certaines raisons ?

Alan Lee : J’essaie d’avoir autant de contact que possible, via les éditeurs, car je veux être sûr qu’il soit aussi satisfait que possible avec les sujets que j’aborde et la manière dont je le fais, donc je lui envoie des ébauches et nous avons aussi des discussions sur les sujets qu’il souhaite particulièrement voir illustrés et d’autres qu’il ne voudrait pas voir en image.

Pouvez-vous nous donner des exemples ?

Alan Lee : Par exemple, il ne voulait pas que Morgoth soit montré, car quelque chose d’aussi puissant, élémentaire, est souvent mieux laissé décrit ou évoqué par le texte. Si vous avez une illustration de quelque chose, cela le limite, en quelque sorte. Vous ne pouvez pas le « dé-peindre ». Vous le voulez plutôt comme une image inconsciente. Et je suis plutôt d’accord avec cette vision je crois. Vous pouvez sur-concevoir et sur-définir ce à quoi ressemblent certaines de ces créatures. J’aime laisser du mystère dans mes peintures. Une bonne manière de procéder est de laisser le grand méchant hors de vue autant que possible. Il me semble que cela le rend plus puissant, dans un sens.

On vous parle souvent de vos illustrations de l’œuvre de Tolkien. N’êtes-vous pas cependant ennuyé d’être sans cesse associé à Tolkien et pas aux autres aspects de votre travail ?

Alan Lee : Oui, merci, j’ai illustré de nombreux autres livres, oui. Ils sont en général en lien avec la mythologie, d’une manière ou d’une autre, et donc j’ai cette passion aussi pour Homère, L’Odyssée et L’Iliade, et j’ai eu l’opportunité d’illustrer des versions de ces textes par Rosemary Sutcliff, une autrice que j'admire depuis longtemps, et aussi des livres sur le folklore britannique, les fées, des histoires arthuriennes, des mythes nordiques. Oui, j’ai envie d’explorer un peu plus les mythes et légendes.

J’ai remarqué que vous n’aviez pas fait d’illustrations sur le Beowulf de Tolkien. Pourquoi ?

Alan Lee : Non ! Pourquoi je ne l’ai pas illustré ? Parce qu’on ne me l’a pas demandé ! Mais Beowulf serait vraiment un bon sujet à illustrer, mais je ne peux malheureusement pas tout faire. Mais c’est une histoire que j’ai toujours aimée, elle est merveilleuse. J’ai fait quelques illustrations dans mon livre Castles, où j’ai représenté Heorot, la halle de Hrothgar et Grendel lui-même.

Vous aimez Grendel parce qu’il vous rappelle Gollum ?

Alan Lee : Il me fait pas tellement penser à Gollum. J’ai une vision différente de Grendel, beaucoup beaucoup plus grand, et plus dangereux, moins psychologiquement retors.

L'ouvrage Beren et Lúthien est un peu différent des Enfants de Húrin, car c’était un texte complet. Vous avez travaillé sur des fragments, des versions différentes. Est-ce que cela change beaucoup les choses pour vous, en tant qu'illustrateur ?

Alan Lee : Beren et Lúthien est une histoire sur laquelle Tolkien est revenu toute sa vie, mais je pense qu’il essayait… ce ne sont pas des brouillons qu’il rejetait et qu’il recommençait. Je pense qu’il voulait juste l’explorer sous différentes formes, en vers, en prose, et qu’il a juste pratiqué sa fascination sur ce qu’il voulait… Il avait cette sorte de relation à vie avec l’histoire et je trouve fascinant la manière dont l’histoire s’est développée dans ses changements. Et c’est un peu comme la mythologie elle-même, l’histoire change à mesure qu’elle passe à travers différentes périodes de l’histoire. Par exemple, Beren, dans la première histoire, était un elfe et il devait devenir un humain, ce qui crée une intéressante dynamique entre lui et Lúthien, une histoire d’amour entre l’elfe et le mortel. Il y a aussi un magnifique personnage, Tevildo. C’est un chat. Dans les versions plus tardives, ce personnage disparaît et est remplacé par le Nécromancien puis finalement par Sauron, et donc vous voyez le développement de l’histoire… l’Histoire des histoires, en fait. C’est aussi fascinant que l’histoire elle-même, je crois. Cela représente un défi intéressant pour l’illustrateur, parce que vous ne pouvez pas vraiment faire une seule série d’illustrations qui forment un tout cohérent pour raconter un seul conte, mais je crois avoir à peu près réussi…

Nous avons remarqué que vous n’aviez pas dessiné de barbe à Beren, alors que dans la version finale, c’est un homme, la barbe sert à l’identifier…

Alan Lee : Une barbe ? Est-il décrit comme ayant la barbe ?

Une illustration est utilisée pour identifier les personnages et s’il n’a pas de barbe, ce peut être un elfe, pour simplifier…

Alan Lee : Oh non, c’est trop simple !

Mais comme Beren est un homme qui vit dans les bois, on pouvait s’attendre à ce qu’il ne soit pas rasé.

Alan Lee : Il n’a pas de rasoir. C’est vrai, oui. Peut-être qu’il a d’autres moyens. Mais il a un couteau aiguisé ! Il me semble me rappeler un western avec une personne qui se rase avec un couteau de chasse. Donc il aurait pu faire ça. Et les Romains se rasaient alors qu’ils n’avaient pas de rasoir…

Est-ce qu'il y a une scène de la Terre du Milieu que vous n'avez jamais eu l'occasion d'illustrer mais sur laquelle vous aimeriez vous pencher ?

Alan Lee : Je n’ai pas fait beaucoup de scènes du Premier Âge, juste Beren et Lúthien et les Enfants de Húrin, mais il y a beaucoup de scènes dans le Silmarillion que j’aimerais illustrer à un moment. Mais je ne pense pas que j’aimerais faire la totalité. Je trouve que Ted Nasmith] a fait du très bon travail dans sa version. Il y a de nombreux illustrateurs talentueux, mais c’est un vaste univers que Tolkien a créé ; il y a de nombreuses opportunités, je crois, pour d’autres livres peut-être…

Illustrez-vous parfois des scènes de la Terre du Milieu pour votre plaisir sur votre temps personnel ? Existe-t-il des aquarelles que les fans n'ont jamais vu ?

Alan Lee : Oh, j’ai beaucoup d’œuvres que personne n’a vu. Ce ne sont pas des illustrations pour une histoire en particulier en général, la plupart sont des paysages… Simplement des dessins que je fais durant mon temps libre, que je gribouille, et ils ont souvent des éléments d’histoires, mais sans avoir de texte en particulier à l’esprit. C’est plutôt agréable d’être libéré du texte par moments, de laisser l’esprit vagabonder.

Après avoir illustré Beren et Lúthien, avez-vous d'autres projets tolkieniens pour les années à venir ?

Alan Lee : Pas pour le moment. En ce moment, j’illustre un livre de poèmes anglo-saxons, que j’apprécie beaucoup. C’est merveilleux. Hormis Beowulf, qui n’est pas inclus, bon nombre de poèmes ont été écrits à la même époque, des histoires de batailles… Des poèmes très élégiaques, sur la perte, la nature… Et donc je fais une série d’illustrations pour cette édition. Et il y a une sorte de lien avec Tolkien, car il était inspiré par la poésie anglo-saxonne. Donc, voilà, c’est le projet principal.

Pour la sortie des Enfants de Húrin, un fan vous avait demandé ce que vous aimeriez illustrer à l’avenir et vous aviez répondu que vous aimeriez illustrer vos propres histoires : pouvez-vous nous en dire plus aujourd’hui ?

Alan Lee : Eh bien, je les ai en quelque sorte mises de côté, alors que je travaillais à illustrer ces livres. Mais depuis un long moment maintenant, j’écris de temps en temps quelques idées. Je ne peux pas vraiment en parler, parce que si vous parlez de quelque chose, cela disparaît dans les limbes. Je pense qu’il faut le contenir dans une certaine mesure, jusqu’à ce qu’il trouve une forme adéquate, vous voyez, et qu’il puisse vivre par lui-même. Mais, en général, il y a des éléments mythologiques ou folkloriques, mais elles ont tendance à se dérouler dans le futur plutôt que dans le passé.

Vous nous avez parlé de votre intérêt pour la mythologie. Il s’agit la mythologie en général ou en particulier de la mythologie européenne, nordique ?

Alan Lee : Je suis intéressé par toutes les mythologies du monde, mais, pour ma part, j’illustre probablement seulement les mythologies des cultures avec lesquelles je me sens le plus connecté. Je trouve que, dans une certaine mesure, ce serait inapproprié pour moi de commencer à illustrer des mythologies chinoises ou japonaises, c’est mieux que ce soit des illustrateurs de ces pays-là qui finalement travaillent sur ce matériau. Bien que cela soit fascinant, merveilleux, je n’ai pas assez de connaissances sur l’histoire de ces cultures pour le faire efficacement.

Tolkien parlait beaucoup de la relation profonde entre le langage et la mythologie. Pensez-vous qu’il y ait une relation similaire entre la mythologie et l’art de ces cultures, de ces sociétés ?

Alan Lee : Oui, il y a cette tentation d’imiter en quelque sorte le style artistique d’une culture différente, ce qui souvent ne fonctionne pas bien parce qu’on ne comprend pas bien son arrière-plan. Mais, j’aimerais faire quelque chose sur la mythologie finnoise, sur le Kalevala qui est une série d’histoires merveilleuses. Et il y a beaucoup de choses britanniques auxquelles je n’ai pas encore touché. Et les mythes scandinaves…il y a beaucoup de choses que je n’ai pas encore vraiment traitées, donc si j’ai le temps j’aimerais en faire plus dans ces domaines…

Est-ce que votre vision du monde de Tolkien a évolué entre vos premiers travaux et la publication de Beren et Lúthien ?

Alan Lee : Je suppose que votre connaissance, votre niveau de compréhension s’améliore avec la quantité d’exposition à ces histoires. J’ai commencé avec le Seigneur des Anneaux et ensuite le Hobbit en remontant le temps, donc en particulier en travaillant sur les films, j’ai essayé d’ajouter le plus de culture historique possible dans les décors, les accessoires, tout ce que nous créons, et même dans les costumes… donc, j’ai fait ceci en lisant les Appendices et le Silmarillion, en rassemblant autant de connaissances et de matériau que possible, en essayant de rendre en termes visuels ce que Tolkien avait fait avec le langage. Il a créé ces langages et une histoire pour les accompagner. Il n’y a que ça que nous pouvions mettre dans les films, et la richesse de la vision de ce qu’il a créé en arrière-plan.

Et du coup, en quoi votre perception du monde de Tolkien a-t-elle changé ?

Alan Lee : J’ai fait plus de recherches à cette époque-là que quand j’ai illustré le Seigneur des Anneaux en fait et puis je suis revenu aux Enfants de Húrin. Il faut s’en sortir de toutes ces familles, ces dynasties et de ces histoires des différentes races. J’espère que plus j’en fais, plus j’ai des connaissances sur ce monde. Mais je ne me considère pas du tout comme un expert du monde de Tolkien. Je suis sûr que vous en connaissez probablement plus que moi. Pendant que je travaillais sur les films par exemple, certaines personnes de Weta Workshop avec qui je travaillais avaient en fait lu l’œuvre de Tolkien bien plus de fois que moi, et étaient vraiment experts dans la plupart des aspects de l’œuvre, y compris l’apprentissage des langages. Je n’ai jamais été aussi loin.

Que pensez-vous personnellement des illustrations personnelles de Tolkien ?

Alan Lee : Je les aime beaucoup. Je les trouve assez uniques en réalité, ne ressemblant à rien que j’ai pu voir. Je regrette un peu qu’il n’ait pas plus illustré ses œuvres. J’adore les illustrations du Hobbit. J’aime ce qu’il a fait et ça aurait certainement été bien de voir plus d’illustrations au Seigneur des Anneaux, par exemple.

Est-ce que vous choisissez vous-même les scènes à illustrer et si oui, comment ?

Alan Lee : Au début du livre, vous vous mettez d’accord avec l’éditeur sur le nombre global d’illustrations que vous allez à peu près faire et vous essayez de les répartir aussi régulièrement que possible. Souvent, dans un livre, l’illustration en pleine page ne peut aller qu’à des emplacements spécifiques dans le texte, à cause de la manière dont le livre est relié. Et j’aime que l’illustration soit proche des mots que j’illustre, aussi proche que possible pour qu’ainsi, quand vous lisez, que vous regardez, le texte et l’image racontent la même histoire. Cela ne vous bouleverse pas. Donc cela crée un effet d’imitation ce qui est plutôt une bonne chose, surtout dans le Seigneur des Anneaux… il y a tant de choses que j’aurais pu choisir, mais en fait il y avait des pages spécifiques auxquelles j’étais limité. C’était un avantage, j’aurais pu passer beaucoup de temps à me projeter dans des idées qui n’allaient pas être pertinentes. Donc je pense toujours d’abord au texte, afin d’augmenter le plaisir du lecteur, plutôt que de me placer entre le lecteur et le texte. C’est pour accompagner le texte et juste ajouter une atmosphère, des détails aux paysages. Oui, c’est ce que j’essaie de faire, ce que l’auteur fait en même temps.

J’avais entendu dire que Christopher Tolkien n’aimait pas vos personnages, je ne suis pas sûr que ça soit vrai… Que préférez-vous illustrer ? Les personnages, les décors ?

Alan Lee : Ma préférence va aux paysages, donc souvent les silhouettes, s’il y en a, sont vraiment minuscules, traçant leur route à travers les paysages. Oui, c’est une sorte de préférence personnelle, mais on ne peut pas éviter de dessiner des personnages. J’essaie de ne pas être trop proche des personnages en fait, car je veux en quelque sorte que ce que l’auteur a fait, a établi, que son personnage soit prédominant. Alors je laisse un petit peu de flou et d’incertitude dans ma représentation des personnages pour qu’ainsi l’illustration suffise avec le texte à former une image par rapport à ce que l’auteur avait en tête et pour laisser de la place au lecteur aussi.

Oui, on peut imaginer ce que l’on veut, juste en s’inspirant de vos œuvres. Quand je regarde ce personnage, je ne vois pas exactement le visage de Beren, mais je peux absolument imaginer le Beren que je vois, que j’aime.

Alan Lee : Je crois que cela à quelque chose à voir avec l’aquarelle. Elle a une sorte de qualité légèrement insaisissable. Quand vous peignez à l’acrylique, ou à l’huile, cela semble fixer en quelque sorte les choses de façon plus contrainte. Mais l’aquarelle possède cette sorte de qualité de douce et légère fugacité, qui permet à celui qui regarde de presque finir l’illustration par lui-même.

Et c’est pour cette raison que vous préférez l’aquarelle, plutôt que tout autre technique ?

Alan Lee : Oui. Ce que j’aime avec l’aquarelle, c’est le fait qu’il y ait une sorte de véritable dialogue. Vous mettez de l’eau et vous peignez dessus et cela coule de différentes manières, ça ajoute un peu de sel, cela bouge sur le papier. Vous réagissez à ce que la peinture est en train de faire sur le papier. Il y a des allers et venues, plutôt que l’acte de simplement appliquer la peinture.

Beren et Lúthien a un ton très différent des Enfants de Húrin, ce dernier étant plus sombre et tragique. Avez-vous essayé de rendre cette différence de ton dans vos dessins ?

Alan Lee : Je crois, oui. Je crois que Beren et Lúthien tient plus du conte de fées à de nombreux égards. Il possède de vrais éléments de conte de fées, comme Lúthien qui se laisse pousser les cheveux pour faire une corde pour s’échapper de cette prison dans les arbres, ou ces animaux magiques. Et c’est une histoire d’amour. J’ai tenté de donner à mes images ce ton plus féérique, plus lumineux plutôt que la réalité sombre de Beren et Lúthien, euh, des Enfants de Húrin qui est un conte vraiment tragique.

Concernant votre relation avec Christopher Tolkien, vous rencontrez-vous de nombreuses fois ? Vous avait-on donné la version finale du livre ou des versions préliminaires à illustrer ?

Alan Lee : Je n’ai pas beaucoup rencontré Christopher Tolkien. Je l’ai rencontré une fois quand je travaillais sur les Enfants de Húrin et encore une fois pour Beren et Lúthien. J’essaye de ne pas trop avancer avant d’avoir le texte final. Puis, à travers une correspondance, via l’éditeur, nous trouvons un accord préliminaire sur les sujets que nous allons tenter de couvrir, et je lui envoie des ébauches et j’attends son retour. Donc c’est une bonne relation, une bonne relation de travail, mais pas vraiment un lien étroit. Il m’a envoyé le texte, il a vu quelques ébauches et la dernière chose fut d’avoir le livre fini entre ses mains qu’il a, je crois, vraiment apprécié.

Maintenant une question facile qu’on nous a demandé de vous poser. Quel est le personnage de Tolkien que vous avez pris le plus de plaisir à illustrer, s’il y en a un ?

Alan Lee : C’est probablement Gollum !

Pourquoi ?

Alan Lee : Parce qu’il est l’un des personnages les plus intéressants du monde de Tolkien. Mais je crois qu’un autre de mes personnages préférés est Eowyn. C’est un personnage vraiment intéressant, héroïque avec un peu de fragilité. Et enfin, Gandalf, je suppose. Je l’ai dessiné tellement de fois désormais, il devait être l’un de mes préférés.

Et dans le Premier Âge, ce serait qui ?

Alan Lee : Probablement Lúthien, je pense. J’ai fait un beau dessin d’elle, dans le Seigneur des Anneaux, à cause de la référence qui est faite quand Aragorn raconte son histoire. C’est une grande… elle ne suit pas l’archétype habituel du héros passif objectif, du héros à quête. C’est un personnage très actif dans le livre Beren et Lúthien, elle continue de venir au secours de Beren encore et toujours. Oui, je trouve que c’est un grand personnage.

Y-a-t-il un lieu auquel vous êtes particulièrement attaché ?

Alan Lee : Mon Dieu, il y en a tellement, dans les films en particulier. La Moria tout simplement, Minas Tirith, Fendeval, la Lothlórien… mais je crois que mon lieu favori est Edoras et tout le royaume du Rohan, en particulier dans les films où ils sont magnifiquement bien représentés. Nous y avons beaucoup travaillé et je crois que nous avons réussi à rendre le tout cohérent, le style des costumes, des bâtiments, la nature des personnages, le jeu d’acteurs, l’héraldique, tout était raccord et cela nous a vraiment aidé à construire ce sentiment d’une culture vraiment distincte et nous l’avons tourné dans un lieu fantastique. Mais le décor pour Edoras, le décor intérieur et l’extérieur étaient vraiment ceux dont je suis le plus satisfait dans la trilogie.

Vous nous avez dit plus tôt que vous aviez illustré Heorot avant de travailler sur le Seigneur des Anneaux. Est-ce que cela a influencé votre travail sur Edoras ?

Alan Lee : Beaucoup ! Je suis sûr que Tolkien pensait à Heorot lorsqu’il a décrit Edoras. J’ai mis un genre de cornes sur la façade des portes, du bâtiment… Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, deux appliques en forme de cornes qui sont des références spécifiques à Beowulf. Le bâtiment aux pignons cornus d’Heorot. C’était sympa de créer quelque chose pour ce film, tout en se référant à quelque chose qui avait inspiré à Tolkien la description de ce bâtiment.

On a déjà abordé le sujet, mais j’aimerais y revenir. Dans Beren et Lúthien, nous avons plusieurs versions du même conte. Vous nous avez dit que c’était un défi, car vous deviez être cohérent avec ces différentes versions. Avez-vous essayé de rendre visible le fait que vos illustrations s’inspiraient de différentes versions de la même histoire ?

Alan Lee : Non, pas vraiment. Le but était de créer un lot d’illustrations qui étaient espacées dans l’ordre vaguement chronologique, car l’histoire est racontée sous différentes formes. On ne veut pas que l’illustration remonte dans le temps. Si vous feuilletez le livre, vous voulez avoir la sensation que les images racontent une seule histoire… Mais, évidemment, l’illustration de Tevildo, qui vient de la plus ancienne version, est issu d’un conte différent du dessin de… Lúthien dansant devant Morgoth. Donc oui, les dessins, les peintures tentent de compenser la présence de ces différents éléments. Oui, c’était un défi intéressant de faire que ça fonctionne, encore une fois, nous avions la contrainte des peintures qui devaient être placées à certains endroits dans le livre. Mais je crois qu’on a réussi à ce que ça fonctionne.

Si Peter Jackson vous demandait de jouer un personnage, qu’il vous disait de choisir n’importe quel personnage, lequel choisiriez-vous ?

Alan Lee : J’aurais le choix, cette fois ! Parce que quand on faisait les films, il a donné beaucoup de petits caméos à des gens qui travaillaient sur les films. Il en a fait une blague, il aimait mettre les gens dans ces situations embarrassantes. Il nous a mis avec Dan Hennah dans le rôle de réfugiés au Gouffre de Helm, quand Aragorn et Legolas discutaient du manque de bons soldats. Donc il nous voulait en arrière-plan pour cette raison, apparaissant un peu… J’ai aussi fait un petit caméo comme l'un des rois recevant l’un des Neuf Anneaux au début du Retour, euh de la Communauté de l’Anneau. Et dans le Hobbit, John Howe et moi étions deux musiciens jouant pour le départ du hobbit devant Stephen Fry, le maître de Lacville. Mais si je devais choisir, mon dieu… ce serait probablement un rôle avec du dialogue…

Quel personnage vous auriez souhaité jouer, pour la caméra, s’il vous plaît ?

Alan Lee : Je pense à Radagast le Brun, qui est un bon personnage à jouer. Ou peut-être l’un des autres magiciens, ceux à l’apparition fugace, comme les Mages Bleus peut-être.

Avant de terminer l’interview, auriez-vous quelque chose à dire à notre public ?

Alan Lee : Non, je ne pense à rien en particulier. Rien, toutes ces questions étaient très bien. Mais il vous en reste encore…

Est-ce qu’il y a une question qu’on ne vous pose jamais, mais que vous aimeriez qu’on vous pose ?

Alan Lee : Non désolé, je ne pense à rien. Cela demande du temps pour y penser, mais c’est une question intéressante.

Il y a une dernière chose qui se nomme le questionnaire de Proust. Je ne sais pas à quel point il est lié à l’auteur Marcel Proust, car il vient d’Angleterre. Il n’a pas été inventé par Proust. Donc on aimerait vous poser ce questionnaire.

Quelle est votre qualité préférée chez un homme ?

Alan Lee : L’honnêteté.

Chez une femme ?

Alan Lee : Une belle voix.

Quelle est votre caractère principal ?

Alan Lee : Mon caractère principal ? Ou mon caractère favori ?

Non, le vôtre…

Alan Lee : Oh mon dieu… La droiture.

Quelle est votre principal défaut ?

Alan Lee : Ma nature insaisissable.

Quelle est votre occupation favorite ?

Alan Lee : Le dessin.

Votre idée de la misère ?

Alan Lee : Faire mes comptes…

Si vous n’étiez pas vous-même, qui seriez-vous ?

Alan Lee : Qui je serais si je n’étais pas moi ? Vous, en ce moment !

Où aimeriez-vous vivre, dans la fiction ou dans la réalité ?

Alan Lee : Où est-ce que j’aimerais vivre dans un monde fictionnel ?

Comme vous voulez, votre choix.

Alan Lee : J’aime assez Paris, mais je suis très heureux là où je vis, dans le Devon.

Quelle est votre couleur préférée ?

Alan Lee : Une sorte de bleu-gris vert vaseux.

Votre auteur de prose préféré ?

Alan Lee : Un auteur de prose. Hmm. Mervyn Peake.

Votre poète préféré ?

Alan Lee : W. B. Yeats.

Votre héros de fiction favori ?

Alan Lee : Bilbo Bessac.

Votre héroïne préférée ?

Alan Lee : Eowyn en est une. Je vais rester là-dessus.

Votre compositeur favori ?

Alan Lee : Debussy.

Votre peintre favori ?

Alan Lee : Turner.

Votre héros préféré dans la vie réelle ?

Alan Lee : Un héros de la vie réelle. Oh mon dieu. Est-ce qu’on peut y revenir plus tard ?

Que détestez-vous le plus ?

Alan Lee : Le Brexit !

Quel événement militaire que vous admirez le plus, dans la réalité ou la fiction ?

Alan Lee : Quel héros militaire ?

Un évènement !

Alan Lee : Oh, un événement militaire ? Je ne pense à aucun événement militaire. Peut-être l’évacuation de Dunkerque [en 1940] ?

Un talent naturel que vous aimeriez avoir ?

Alan Lee : La musicalité.

Quel est votre état d’esprit actuel ?

Alan Lee : Légèrement fragmenté, mais en général je suis heureux.

Quel défaut tolérez-vous ?

Alan Lee : Quel défaut je tolère le plus ? Chez moi ou chez les autres ?

En général.

Alan Lee : La folie, l’irresponsabilité.

Et votre devise favorite ?

Alan Lee : Je ne sais pas. Quelque chose sur la persévérance. Relève-toi, époussette-toi, et recommence depuis le début. Même si tu n’y arrives pas, essaie et essaie encore.

Merci beaucoup pour vos réponses.

Alan Lee : Je n’ai pas réfléchi à mon… C’était quoi déjà ?

Votre héros préféré dans la vie réelle.

Alan Lee : Je ne me rappelle pas de son nom, mais il y a une femme qui poursuit actuellement le gouvernement en justice pour obtenir un nouveau vote sur le Brexit. Elle a tellement mauvaise presse et a été tellement calomniée à cause de ça… je la trouve très brave, je l’admire.

Merci. Est-ce que vous souhaitez ajouter quelque chose ?

Alan Lee : Juste que ce fut un plaisir de discuter avec vous, et à travers vous, à votre lectorat et communauté. Et merci d’autant supporter le travail et l’œuvre de Tolkien. Ce fut agréable, avec des questions intéressantes et pertinentes.

 
tolkien/interview/alan_lee_2017.txt · Dernière modification: 12/11/2017 18:20 par Druss
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