Interview de Christine Laferrière

La Chute d'ArthurCette interview a été réalisée par mail en octobre 2013, à l'occasion de la sortie française de la Chute d'Arthur.

Druss : Bonjour Christine. Nous avons pu faire votre connaissance grâce à vos traductions des Monstres et les Critiques et de la Légende de Sigurd et Gudrún et c'est avec grand plaisir que nous vous retrouvons avec la traduction de la Chute d'Arthur.

Christine Laferrière : Merci à vous de l’intérêt que vous portez à mon travail.

Druss : Pouvez-vous rapidement nous présenter ce nouveau texte, que les francophones sont en train de découvrir ? Comment le qualifieriez-vous ?

Christine Laferrière : La Chute d’Arthur est un texte du début des années 1930 dans lequel Tolkien s’est efforcé de narrer certains épisodes de la légende arthurienne en recourant à la forme poétique vieil anglaise, autrement dit en composant des vers qui comprenaient quatre syllabes accentuées (2 par hémistiche) et dont les trois premières devaient allitérer. Il a choisi de s’attarder sur le moment où se décide la campagne du roi Arthur à l’Est, durant laquelle Mordret tente de séduire Guenièvre, qui n’a d’yeux que pour Lancelot. Le texte est inachevé, mais il est présenté sous sa forme la plus aboutie. Les travaux préparatoires et les commentaires extrêmement précis de Christopher Tolkien nous donnent un aperçu des sources utilisées, des divers mouvements de la pensée de Tolkien au fil de la rédaction, ainsi que de l’évolution du matériau légendaire et des éléments retenus dans des œuvres quasi contemporaines ou ultérieures.

Druss : Quel est votre passage préféré ? Et votre personnage préféré ?

Christine Laferrière : Qu’importe mon avis, pourvu qu’on ait le texte !

Druss : Si vous deviez comparer le style de la Chute d'Arthur à celui de la Légende de Sigurd et Gudrún, lequel a été le plus complexe à traduire ?

Christine Laferrière : La comparaison est difficile car la Légende de Sigurd et Gudrún est une œuvre beaucoup plus longue et dont les vers sont beaucoup plus brefs que ceux de la Chute d'Arthur ! Le point commun est que, dans chaque cas, j’allais rendre des vers et des allitérations selon un schéma quasi identique. Les textes ont beau être différents, l’exercice était relativement similaire.

Druss : Avez-vous souvenir de quelques subtilités de traduction auxquelles vous avez-dû faire face ?

Christine Laferrière : J’ai le souvenir d’une douloureux renoncement, exigé tant par la grammaire française que par le nombre limité de syllabes. Au vers III. 53, il est dit de Guenièvre, amoureuse de Lancelot : Dear she loved him. En anglais, l’antécédent de him est clair, bien qu’il soit très éloigné : ce ne peut être que le chevalier. Mais, en français, il était impossible d’écrire : « D’amour tendre l’aimait » ni aucune solution du même ordre, en raison de ce qui précède immédiatement : what she alone treasured et qui conclut une énumération des trésors de la reine. Vous comprenez bien que cela aurait engendré un grave contresens, car on aurait cru qu’elle aimait « ce que seule gardait », à savoir l’argent et l’or cités juste avant. Je n’avais donc d’autre choix que de rétablir « Lancelot » – trois syllabes – et de renoncer à rendre Dear. Cela est d’autant plus frustrant que Lancelot est décrit au vers III. 165 dans les mêmes termes : Dear he loved her et que « D’amour tendre l’aimait » aurait été possible si l’on n’avait pas eu le vers que j’ai cité. Mais comme il fallait respecter le parallélisme, j’ai traduit par « Guenièvre il aimait ».

Druss : Quelle est la place de la Chute d'Arthur au sein des œuvres de Tolkien ? Quel rapport a-t-il avec les autres œuvres déjà parues et notamment avec les récits de la Terre du Milieu ?

Christine Laferrière : Comme je l’ai dit, c’est un poème relativement précoce. Il s’agit d’un point de départ d’une réflexion sur les thèmes des œuvres en prose. Christopher Tolkien explique très bien, par exemple, l’évolution d’ « Avalon » et nous fait observer les nombreux aspects communs à ce texte aux premiers écrits du Silmarillion : Eärendel est cité dans les travaux préparatoires. Mais je ne voudrais pas tout dire : je laisse le lecteur découvrir pourquoi Christopher Tolkien mentionne « Tol Eressëa » !

Druss : À quel public est destiné cet ouvrage selon vous ?

Christine Laferrière : À quiconque curieux de découvrir un traitement original et contemporain de la légende arthurienne ; à quiconque s’intéresse aux sources de l’œuvre de Tolkien. J’ai envie de dire : à tout lecteur digne de ce nom.

Druss : En 2010, vous nous aviez dit n'avoir pas résisté à la lecture des sources utilisées pour la rédaction de la Légende de Sigurd, était-ce le cas pour cette traduction ? Avez-vous eu besoin de connaissances particulières sur les romans arthuriens ?

Christine Laferrière : Pas vraiment, dans la mesure où les commentaires de Christopher Tolkien et les nombreuses sources qu’il cite dans le détail suffisaient largement à m’éclairer en cas de besoin, mais surtout, l’important était la façon dont Tolkien avait traité certains aspects de la légende. Je n’ai donc pas eu réellement besoin de consulter d’œuvres en parallèle, hormis la traduction française du Morte d’Arthur de Malory, qu’il fallait citer. L’essentiel du travail résidait ailleurs.

Druss : Afin de vous imprégner du contexte historique et culturel, d'éclairer votre approche du poème et son lien avec Tolkien lui-même et son Légendaire, avez-vous commencé votre traduction par les parties explicatives de Christopher Tolkien présentes à la suite du récit ou vos connaissances dans ce domaine suffisaient à entamer le poème d'emblée ?

Christine Laferrière : J’ai commencé par lire l’intégralité du livre. J’ai alors constaté que les commentaires et les textes préparatoires n’incluaient pas d’indications susceptibles d’orienter la traduction du poème : ils ne m’imposaient pas de limitations ni d’usages particuliers. J’ai donc traduit le poème comme ce qu’il était : un texte à part entière, et l’aurais traduit de la même façon s’il avait été publié seul. Ensuite, il y avait les commentaires de Christopher Tolkien. Vu qu’il y cite le poème, je pouvais d’emblée en intégrer des passages en français, puisque je venais de le traduire. Et la fluidité du contexte en français dépendait parfois de ces passages. Enfin, il fallait considérer les brouillons, autrement dit les variantes, mais aussi les résumés ou analyses du récit rédigés par Tolkien au cours de son travail. J’y ai repris la traduction du poème que j’ai modulée, quand besoin était, en fonction des légères différences qu’ils présentaient. Par chance, celles-ci ne m’ont pas spécialement obligée à revenir sur la traduction du poème, mais c’est un hasard : tel aurait pu être le cas si, par exemple, il y avait eu dans le poème un mot dont on trouvait un synonyme exact dans un brouillon, mais pour lequel nous n’avons pas de synonyme exact en français. J’ai donc travaillé dans l’ordre, comme toujours, car c’était la méthode la plus logique, donc la plus efficace.

Druss : Enfin, l'un de nos lecteurs s'est demandé ce qui a motivé la conservation de cette forme poétique, pourtant peu adaptée au français, alors que la prose est souvent utilisée pour ce type de traduction, comme on peut souvent le constater dans les traductions de Beowulf ? Et pourquoi avoir choisi l'alexandrin plutôt qu'une autre forme ?

Christine Laferrière : Gardons-nous de comparer l’incomparable ! Beowulf est un poème rédigé dans une langue qui, non seulement est aujourd’hui illisible pour celui ne l’aurait pas apprise, mais qui, en outre, se déclinait et dont la syntaxe était bien éloignée de celle de l’anglais que nous connaissons. C’est souvent dans de tels cas qu’il est difficile de conserver une forme poétique. En revanche, la Chute d’Arthur a beau suivre la métrique vieil anglaise dans un vocabulaire essentiellement d’origine « anglo-saxonne », elle est rédigée en anglais contemporain et l’on y trouve d’ailleurs beaucoup moins d’archaïsmes que dans la Légende de Sigurd et Gudrún. De plus, chaque hémistiche comporte une certaine unité sémantique ; voilà qui facilite grandement le recours à la forme poétique en traduction. Signalons au passage qu’il existe des traductions en vers de nombreux poèmes, qu’il s’agisse de Beowulf ou de Sire Gauvain et le Chevalier Vert… La traduction en prose de textes poétiques est un choix, c’est parfois la seule solution possible, mais ce n’est pas une norme.
Je crois qu’il eût été dommage de traduire la Chute d’Arthur en prose, puisque l’on avait le choix. Comme l’explique Christopher Tolkien, son intérêt linguistique réside dans l’application des règles de la poésie vieil anglaise et l’effet produit par sa concision et ses sonorités. Je ne pouvais rédiger à chaque fois deux hémistiches comprenant telles ou telles syllabes accentuées, car la poésie française ne repose pas sur de tels principes ; mais la moindre des choses était d’essayer de rendre cet aspect poétique et le français m’en donnait tout de même les moyens. L’alexandrin, qui existait dès le moyen âge, s’est imposé dès le départ. Ensuite, qui dit alexandrin dit césure, comme dans le vers anglais utilisé. Il s’agissait donc d’une forme bien adaptée, mais aussi suffisamment contraignante pour compenser la perte de certains effets sonores et assurer, toutes proportions gardées, la concision voulue en anglais : douze syllabes n’étaient pas de trop pour rendre au mieux le sens d’un vers. En résumé : faute de pouvoir conserver la forme poétique vieil anglaise, j’ai adopté une forme poétique française qui me permettait, dans la mesure du possible, de restituer le jeu sur les sonorités présent dans l’original. Enfin, comme je l’explique également dans ma note en fin d’ouvrage, j’avais choisi des hexasyllabes pour la Légende de Sigurd et Gudrún ; la cohérence exigeait une démarche similaire ici.

Druss : Merci d'avoir répondu à nos questions !

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tolkien/portraits/interviews/christine_laferriere_2013.txt · Dernière modification: 31/12/2013 09:45 par Druss
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