Interview de Claire Jardillier

La Légende de Sigurd et GudrúnCette interview a eu lieu en direct sur le chat de Tolkiendil, le 27 septembre 2013, à l'occasion de la sortie française de la Chute d'Arthur. Dans une première partie, les questions préparées par l'équipe de Tolkiendil furent posées, suivies des questions des chatteurs.

Druss : Bonjour Claire, et merci d'avoir répondu à notre invitation. D'abord, pour nos lecteurs qui ne vous connaissent pas, pouvez-vous vous présenter ainsi que vos sujets d'étude ?

Claire Jardillier : Bonsoir Druss, bonsoir tout le monde. Je suis maitre de conférences en littérature anglaise à l'Université du Littoral Côte d'Opale, une faculté à Boulogne-sur-Mer. Dans mes recherches, je m'intéresse principalement à la légende arthurienne, dans laquelle je suis tombée très tôt par amour du merveilleux, et en particulier des créatures fantastiques, monstres de tout poil, géants, etc… J'ai fait ma thèse sur les liens entre légende arthurienne médiévale et romans arthuriens modernes. C'est le sujet qui continue à m'occuper principalement.

Druss : Vous avez donc eu l'occasion de traiter le cas de Tolkien. Pourquoi vous êtes vous intéressée au lien entre les romans arthuriens et les travaux du professeur ?

Claire Jardillier : La plupart des romanciers arthuriens du XXe siècle sont soit des contemporains, soit des « enfants » de Tolkien. Il est très difficile, pour ne pas dire impossible, de faire abstraction de l’œuvre de Tolkien quand on écrit ou que l'on étudie la littérature fantastique 1) du XXe siècle. Le roman arthurien moderne obéit à deux tendances : l'historique et le merveilleux. Deux ingrédients qu'on trouve dosés différemment, mais presque toujours ensemble, dans toute la production arthurienne. Le merveilleux après Tolkien n’est pas le même qu'avant lui.

Druss : Justement, parlons du côté historique, si vous le permettez. Pouvez-vous nous en dire plus sur les sources de la légende du roi Arthur (celtiques, latines, chrétiennes, françaises, anglaises, etc.) et principalement celles qui ont pu inspirer Tolkien ?

Claire Jardillier : Vaste sujet… À la base, il existe un « fond celtique », dont on devine les traces par le biais de certains motifs, mais dont les origines exactes sont floues. Ensuite, viennent s'ajouter une « couche » de chronique historique, rédigée en latin, puis des « romans », c'est-à-dire des récits en langue vernaculaire qui s'inspirent les uns les autres à travers toute l'Europe, dans toutes les langues, pendant tout le Moyen Âge. Concernant les sources de Tolkien, comme tous les anglophones, il a lu Le Morte d'Arthur de Thomas Malory (XVe siècle). C'est aujourd'hui encore la référence de tous les réécriveurs arthuriens de langue anglaise. Il connaissait aussi très bien les œuvres du XIVe siècle qui appartiennent à ce qu'on appelle la renaissance allitérative : une mode stylistique et métrique qui a fait produire en moyen anglais de la poésie qui imitait le vieil anglais, au moyen des allitérations. C'est le cas de Sir Gawain and the Green Knight 2), mais aussi de l'Alliterative Morte Arthure, dont la Chute d'Arthur est en quelque sorte une « réécriture ».

Druss : Pourquoi le texte de Malory est-il devenue la référence entre toutes ?

Claire Jardillier : Malory a eu l'idée de génie d'écrire une légende arthurienne de A à Z. Ça peut paraître surprenant, mais c'est très rare. Surtout dans un volume de seulement un bon millier de pages en édition de poche moderne. L'équivalent français, le cycle du Lancelot Graal, également appelé Vulgate, en ferait plutôt une cinquantaine… En plus, Malory écrit en moyen anglais de la fin du XVe siècle et son œuvre a d'abord été connue grâce à l'édition de William Caxton, un imprimeur. Impression et langue facilement compréhensible pour un lecteur d'anglais moderne en ont fait un gros succès populaire. À l'époque de Tolkien, tous les enfants avaient au moins lu une édition condensée de Malory.

Druss : Un bestseller médiéval en somme !

Claire Jardillier : C'était le roman d'aventure pour petit anglais. Beaucoup plus que l'équivalent français, pas assez facile d'accès ! Et ça a encore des répercussions sur l'état de la légende arthurienne aujourd'hui, en France et en Angleterre.

Druss : Ce qui nous amène à Tolkien et à la Chute d'Arthur. Qu'avez-vous ressenti à la lecture du texte (en tant que spécialiste des mythes arthuriens mais aussi en tant que simple lectrice) ?

Claire Jardillier : Un brin de fébrilité, comme à chaque fois que je découvre un nouveau texte arthurien et très vite un grand bonheur. Le vers allitératif sert très bien la légende ; on se laisse porter par le rythme, c'est assez lancinant. Cela se prête bien, je trouve, à une légende du fond des âges… J'ai particulièrement apprécié le parti pris de Tolkien de laisser poindre dès le début un sentiment de fin du monde. C'est en cela pour moi que ce poème se distingue : dès les premiers vers, on sait que ça va mal finir… Les meilleures œuvres arthuriennes sont, pour moi, celles qui embrassent ce fatalisme. Il ne faut pas se leurrer : on sait tous que ça finit mal, inutile de se mentir.

Druss : Vous parliez des vers allitératifs qui servent le texte. La forme spécifique en vers allitératifs se retrouve-t-elle dans certaines œuvres arthuriennes ? En quoi Tolkien est-il original ?

Claire Jardillier : Dans les œuvres modernes, c'est à ma connaissance une entreprise unique. Dans les œuvres médiévales, on a toute une production au XIVe siècle et l'Alliterative Morte Arthure en particulier apparaît comme une source directe de la Chute d'Arthur. Mais cela n'en fait pas moins de la Chute d'Arthur une œuvre exceptionnelle. Rien de comparable, en effet, entre un poème de plus de 4000 vers en moyen anglais et quelques cantos en anglais moderne. Le traitement de certaines scènes clés ou personnages est aussi tout à fait original.

Druss : Justement, chez Tolkien, le personnage de Guenièvre semble faire l'objet d'un traitement particulier : elle est un personnage cupide, peu vertueux. Qu'en est-il dans les textes médiévaux où elle apparaît ? Cette facette du personnage va surement alimenter l'argumentaire de ceux qui prétendent Tolkien misogyne. Que leur répondriez-vous le cas échéant ?

Claire Jardillier : D'abord que les deux premiers mots qui me viendraient à l'esprit pour la Guenièvre de Tolkien ne seraient pas cupide et peu vertueuse. Femme-fée, oui et avec une bonne dose d'instinct de survie. Mordred usurpant le trône d'Arthur et « épousant » Guenièvre, c’est un épisode qu'on retrouve dans plusieurs sources. Il est très difficile cependant de connaître le point de vue de la reine dans ces épisodes vu que, comme la plupart des personnages féminins, elle a rarement droit à la parole…On sait donc qu'elle fait ceci ou cela, mais ses motivations demeurent obscures : trahit-elle ? obéit-elle à contre-cœur ? Ajoutez à cela que la littérature médiévale a rarement vocation à être réaliste… Du coup les auteurs modernes ont tout loisir de rendre la parole à ces personnages muets et à proposer des hypothèses. Il me semble que la Guenièvre proposée par Tolkien est peut-être un tantinet frivole. Elle semble « collectionner » Lancelot parce que c’est une jolie chose qui lui fait envie… Mais que lorsque Mordred lui laisse le choix entre l'épouser ou croupir au cachot, elle sait le manœuvrer pour prendre la fuite.

Druss : Elle est donc plus « vivante » pourrait-on dire ?

Claire Jardillier : Définitivement! Les personnages médiévaux sont avant tout des fonctions (narratives, symboliques, etc…) ; on sait rarement ce que tel personnage pense, ressent, analyse… La caractérisation médiévale passe surtout par les actes.

Druss : Qu'en est-il des autres personnages ? Tolkien les a-t-il profondément modifiés ?

Claire Jardillier : Son Lancelot est exceptionnel et me touche beaucoup. Son incapacité à bouger pour voler au secours de son roi et de sa reine n'a aucun équivalent médiéval à ma connaissance. Pourquoi reste-t-il à Bénoic? C'est un peu récent pour que je vous donne une réponse définitive, mais il me semble que ce Lancelot est comme un bateau sans gouvernail (ça tombe bien, les esquifs sans voile ni rames qui dérivent, il y en a plein dans les légendes arthuriennes). Sans sa dame ni son roi, il n'est plus qu'un vague pantin sans ficelles, il n'a plus de fonction, il est évacué du récit. D'ailleurs il ne lui reste plus qu'à mourir. Autre piste : Tolkien n'aimait pas que la culture ancestrale anglaise, indigène, ait été « polluée » par l'envahisseur. On peut imaginer que Lancelot, un ajout tardif et français à la légende arthurienne, l'ait particulièrement agacé.

Druss : Pourtant, même chez Tolkien c'est Lancelot qui clôt la légende, enterrant (au sens figuré) ses roi et reine.

Claire Jardillier : Dans les sources, Lancelot enterre même sa reine au sens propre ! Quant à son roi, c'est sûr que s'il ne l'avait pas trahi, il ne s'en serait pas suivi toute la série de catastrophes qui mène à la bataille finale, mais la Table Ronde aurait éclaté pour une autre raison, ce n'était pas ce qui manquait. Il est difficile de savoir évidemment comment les choses se seraient passées avec un poème abouti, complet, fini. Je ne suis pas convaincue que Tolkien avait la ferme intention de faire porter le chapeau à Lancelot. L'idée de départ, qui consiste à aller guerroyer au loin en laissant le trône à un traître en devenir, n'est pas à l'honneur d'Arthur, en tout cas. Et le sentiment de bataille perdue d'avance qui se dégage des premiers vers me laisse à penser que la Chute d'Arthur est plus affaire de fatalité que d'individualité.

Druss : Par le passé, vous avez pu comparer Lancelot au personnage d'Aragorn dans le Seigneur des Anneaux. Le personnage de Lancelot tel qu'il apparait dans la Chute, et donc tel que Tolkien l'imaginait finalement, confirme-t-il votre analogie ?

Claire Jardillier : À première vue : pas du tout. Comme dit plus haut, ce Lancelot m'apparaît comme « désamorcé », c'est une enveloppe vide qui ne sait plus agir pour lui-même. Il n'était que service à son roi, service à sa dame, et sans l'un ni l'autre, il a tout perdu. S'il croisait Aragorn, Aragorn lui dirait de se secouer les puces, de mettre son armure et de sauter dans un bateau pour aller se battre. Cela dit, je ne suis pas convaincue que ce soit ainsi que Tolkien l'imaginait. C'est le Lancelot dont il avait envie pour raconter sa Chute d'Arthur, ça ne veut pas dire que c'est celui qu'il entrevoyait en lisant les sources.

Druss : Une question en lien avec la précédente : lorsqu'on sait que beaucoup d'analogies ont été faites entre les textes de Tolkien, notamment le Seigneur des anneaux, et les mythes arthuriens, pensez-vous que ce texte va révolutionner cette partie de la critique tolkienienne ?

Claire Jardillier : Sincèrement, révolutionner, non, je ne pense pas. Mais il est évident que cela va donner du grain à moudre à beaucoup de chercheurs pendant un bon moment ! Je pense que cela va surtout aider l'idée à faire son chemin que non, Tolkien n'était pas allergique à tout ce qui était celtique de près ou de loin.

Druss : Ni à la légende arthurienne dans son ensemble, même s'il a cherché à s'en détacher pour faire sa mythologie anglaise…

Claire Jardillier : La légende arthurienne l'habitait, il est donc normal qu'elle transparaisse ici ou là dans son œuvre. On ne se débarrasse pas comme ça d'une œuvre aussi considérable pour l'imaginaire !

Druss : Elle n'est donc pas si anecdotique qu'on pourrait le croire ?

Claire Jardillier : Imaginez : déjà les gens qui n'en ont jamais lu une ligne ont tous quelque chose à en dire ou en penser. Alors lui qui l'a étudiée, traduite, écrite, comme vouliez-vous qu'il fasse sans ? Je pense qu'il souhaitait sans doute consciemment en faire abstraction, dans la mesure où il avait d'autres centres d'intérêt lorsqu'il élaborait la Terre du Milieu. Mais la légende arthurienne est tenace et, encore une fois, il a grandi avec. Comment ne pas se laisser au moins un tout petit peu contaminer ?

Druss : Inversement, on remarque à la lecture des fragments épars ajoutés à la fin de l'ouvrage par Christopher Tolkien, que la Terre du Milieu s'est infiltrée dans la Chute.

Claire Jardillier : Oui, alors pour ce processus inverse, là, je risque de ne pas assez bien connaître ! Je suis une arthurianiste qui s'intéresse à Tolkien, pas une tolkiéniste… Je me contenterai d'une petite remarque. Le choix délibéré de Tolkien pour « The Fall of Arthur » et non death, mort… alors que tous les précédents médiévaux, au contraire, parlent de mort. Cela me paraît assez représentatif de l’œuvre de Tolkien, qui s'occupe plutôt de la fin des temps, de la chute des royaumes, de l'évanouissement des peuples, que de la mort d'individus.

Druss : Une mort qui n'en est pas une, puisqu'Arthur part vers l'Ouest comme Frodo et Bilbo à la fin du Seigneur des Anneaux.

Claire Jardillier : Et avec Arthur, il y a la possibilité, prophétisée, d'un voyage retour ! Une autre bonne raison de parler de chute et non de mort… Les romans arthuriens, mais aussi les traditions orales, dont on a traces par les témoignages de voyageurs par exemple, sont nombreux à parler du Retour du Roi. L'exil en Avalon est censé être temporaire, le temps de guérir. C'est une convalescence, pas une mort.

Druss : La comparaison avec le départ depuis les Havres Gris s'en trouve renforcé. Vous disiez que Tolkien est le seul à parler de Chute plutôt que de Mort. Est-ce également valable dans les adaptations modernes ?

Claire Jardillier : Je mentirais si je prétendais avoir à l'esprit tous les titres de romans arthuriens parus récemment mais à première vue, les tendances sont plus à mettre en avant la royauté (Arthur, King, Arthur - the King, Kingdom of Summer…) ou la symbolique animale (The Dragon Lord, Son of the Dragon…) que la fin annoncée. J'imagine que même si tout le monde connaît la fin, ce ne serait pas une bonne démarche marketing que de mettre en avant la mort du héros…

Druss : Puisque l'on aborde les adaptations arthuriennes modernes. On en trouve un nombre important de nos jours. Pourquoi, selon vous, cet engouement pour les légendes arthuriennes ?

Claire Jardillier : Ce que je m'explique moins, c'est qu'il y ait eu des époques où ces adaptations et reprises étaient moins nombreuses ! La légende arthurienne a tout pour plaire. On peut faire du roman historique, on peut faire de l'humour, du fantastique, ou un peu de tout à la fois. Elle répond à la mode du « retour aux sources » et à l'envie de folklore celtique, médiéval, ancestral en tout cas, très à la mode en ce moment (il suffit de voir la multiplication des fêtes et foires médiévales). Et comme on l'a évoqué un peu plus tôt, les textes sources se prêtent à mille et une interprétations. Dès lors, une réécriture arthurienne flatte l'enfant qui est en nous, qui veut qu'on lui raconte encore une fois son histoire favorite et l'adulte avide de nouveauté. Ce sera presque la même histoire, sauf que… ce sauf que, c'est un peu le mot d'ordre de toutes les réécritures modernes.

Druss : Et c'est ce même sauf que qui permet de basculer dans la fantasy moderne. D'ailleurs, pensez-vous que les lecteurs de fantasy trouveront leur compte dans le texte de Tolkien ?

Claire Jardillier : Les romans arthuriens médiévaux avaient la merveille et le miracle ; les modernes ont le bestiaire et les accessoires de la fantasy moderne, de même que ses classes de personnages… On ne peut pas dire que ce soit flagrant dans le poème de Tolkien.

Druss : Ça reste un poème, ce qui n'est déjà pas facile d'accès en soi.

Claire Jardillier : Ceux qui ne savent pas se passer d'une baston entre elfes et nains dans leur fantasy vont rester sur leur faim. Et la forme poétique est effectivement un peu refroidissante pour certains. J'espère juste que ce poème piquera la curiosité du plus grand nombre, en chatouillant un petit nerf arthurien dont je suis persuadée qu'il existe en chacun de nous…

Druss : Dernière question avant celles du public. Quel est votre point de vue sur la vulgarisation télévisuelle et cinématographique des légendes arthuriennes (Kaamelott d'Alexandre Astier, Merlin de la BBC, Excalibur de John Boorman, King Arthur d'Antoine Fuqua, etc.) ?

Claire Jardillier : En tant qu’œuvre, individuellement, il y a du bon ou du moins bon, selon les goûts… En tant que petit morceau de légende arthurienne venant s'ajouter à tout le corpus précédent, je ne peux pas m'empêcher de trouver cela passionnant. Kaamelott est à mon sens loin devant tout ce qui s'est fait d'autre récemment. Le King Arthur de Fuqua était intéressant : pour une fois, on parlait de l'hypothèse sarmate et de ce brave Lucius Artorius Castus ! Mais j'ai tiqué sur beaucoup de choses… Merlin était rigolo. Camelot (série Starz) m'a beaucoup déçue. Excalibur demeure la référence par défaut : on n'a pas fait mieux comme film, alors on continue à le revoir en boucle… Je rêve d'une adaptation des romans de Bernard Cornwell, ça pourrait bien devenir le film arthurien ultime, mais ce n'est pas à l'ordre du jour. Ce qui m'intéresse dans tous les cas, je ne peux pas m'en empêcher, c'est le rapport au matériau d'origine, c'est à dire aux textes médiévaux. En quoi telle ou telle production imite ou, au contraire, se démarque de son corpus d'origine. Kaamelott, sous ses dehors de grosse rigolade (au début en tout cas), fait une utilisation remarquable des sources.

Druss : Je pense qu'on peut passer aux questions des participants. Beren, à toi la main.

Beren : Puisqu'on parlait tout à l'heure de fantasy, une question de Cerise. Peut-on connaître votre opinion sur la vision féminine du mythe arthurien de Marion Zimmer Bradley ?

Claire Jardillier : C'est l'un des tout premiers romans modernes que j'ai lu, bien avant de faire de la recherche. Je lui reste reconnaissante de m'avoir ouvert cet horizon. Avec le recul, ce n'est plus mon préféré mais ça reste très intéressant. Ça s'inscrit assez bien dans la tendance à partir des années 80 qui consiste à rationaliser le merveilleux médiéval en inscrivant la légende dans un contexte réaliste, pseudo-historique. C'est une œuvre marquante, et typique du processus de réécriture qui consiste à faire parler les muets de la légende. En l'occurrence, les femmes. Le côté féministe de l’œuvre est peut-être, paradoxalement, ce qui fait qu'elle n'a pas très bien vieilli… Sans compter que comme manifeste féministe, on a fait mieux : c'est une œuvre écrite au féminin, mais que je ne qualifierais pas de féministe. Dans la mesure où les personnages féminins essuient beaucoup plus d'échecs que de succès… un peu frustrant, sur ce plan-là. L'adaptation téléfilm était assez fidèle et intéressante aussi, d'ailleurs. Un détail : j'en veux un peu à ce roman et à Excalibur de Boorman, à peu près contemporains, d'avoir durablement imprimé dans le cerveau de tout le monde que Morgane était, de tout temps, la mère de Mordred. Bah non. C'est sa sœur, jusque dans les années 80.

Beren : Le texte de Tolkien est-il relativement accessible dans sa langue originale ou conseilleriez-vous de le lire en français pour en faciliter la complète compréhension ? Pensez-vous qu'on peut rendre la beauté du vers allitératif anglais en français ?

Claire Jardillier : J'avoue ne pas avoir encore lu la traduction française de l’œuvre, mais je suis impatiente de découvrir ce travail. Je pense sincèrement que la lecture en version bilingue, anglais-français se faisant face, est à recommander pour toutes les œuvres poétiques, Tolkien ou autre. Oui, forcément, il est possible de rendre des vers allitératifs en français. Avec exactement le même effet ? Bien sûr que non. Les deux langues sont trop différentes pour cela, ne serait-ce que parce que le vers allitératif est fonction d'alternances de syllabes accentuées et non-accentuées ce que nous n'avons pas en français.

Beren : On remonte un peu plus le fil de l'interview avec une question de Meneldur. Avez-vous des exemples de traduction en vers de Malory ?

Claire Jardillier : Je n'ai pas l'impression que ça ait été fait, non… ni en anglais, ni en français. Cependant, les Idylls of the King de Tennyson (en plein redécouverte du Moyen Âge au XIXe siècle) sont fortement sous l'influence de Malory. Tennyson s'inspire très librement du Morte d'Arthur, on ne peut pas dire qu'il suive le texte original, mais les épisodes sont reconnaissables. C'est une réécriture, pas une traduction en vers. Il y a beaucoup de poésie arthurienne en anglais au XIXe et au début du XXe siècle. Vous en trouverez de nombreux exemples sur le site de l'université de Rochester : The Camelot Project. Vous y trouverez aussi l'Alliterative Morte Arthure et d'autres textes médiévaux dont Christopher Tolkien parle dans ses notes sur la Chute d'Arthur.

Beren : Revenons à Guenièvre avec une question de Hyarion. Pensez-vous que le médiévalisme prononcé de Tolkien soit perceptible dans le traitement de Guenièvre, et la place que ce personnage féminin occupe dans le récit ? On est assez loin, par exemple, de The Defence of Guenevere, le poème de William Morris (1858) où Guenièvre est au centre de l'action, sous un angle très moderne en comparaison.

Claire Jardillier : Je pense qu'il y a surtout du tolkiénisme dans la Guenièvre de Tolkien. Elle n'est pas tout à fait humaine, me semble-t-il. Je n'arrive pas à lire dans le texte de véritable condamnation de son comportement à chaque fois que celui-ci pourrait être répréhensible, il y a comme une correction dans les vers suivants, qui la réhabilitent en quelque sorte. Elle me rappelle un certain nombre d'elfes (hommes comme femmes) de l’œuvre de Tolkien, dont il n'est pas toujours aisé de savoir s'ils sont amis ou ennemis du voyageur… justement parce qu'ils ne sont ni l'un ni l'autre : ils sont d'une autre espèce, et ont d'autres priorités que celles de leur interlocuteur. Cela donne des personnages très ambivalents du point de vue du personnage et du lecteur humain. C'est souvent le cas des fées médiévales : Viviane et Morgane notamment. Quelques textes arthuriens présentent Guenièvre elle aussi comme une fée (toutes les reines le sont plus ou moins, mais c'est parfois dit avec plus de netteté). Elle est douée du don de prescience par exemple. Je pense que ce serait là le médiévalisme de Tolkien en ce qui concerne Guenièvre : il a pris le parti d'une femme-fée pour sa Guenièvre, et il y a des antécédents médiévaux qui peuvent justifier cette interprétation mais la femme-fée hante tellement l’œuvre de Tolkien que le rapprochement me paraît plus tentant avec Galadriel, Lúthien, Arwen, qu'avec les fées arthuriennes.

Beren : Vous avez dit précédemment que le Morte d'Arthur a eu beaucoup plus de succès que l'équivalent français (le Lancelot-Graal) car ce dernier n'est pas assez facile d'accès, et cela a encore des répercussions sur l'état de la légende arthurienne aujourd'hui, en France et en Angleterre. Qu'en est-il précisément ?

Claire Jardillier : Malory a fait partie de la bibliothèque de jeunesse de tout un tas d'enfants anglophones depuis le XIXe siècle jusque l'entre-deux-guerres à peu près (c'est moins vrai après). En France, le Lancelot-Graal, c'est hors de question, on ne peut pas infliger ça à des enfants. On leur inflige parfois du Chrétien de Troyes mais ce sont des récits ponctuels, pas la légende arthurienne du début à la fin et c'est en vers… Les auteurs anglais ont donc en quelque sorte une longueur d'avance sur les français pour devenir à leur tour des auteurs arthuriens : la légende, avec tous ses épisodes connus, fait partie de leur bagage imaginaire. Je pense que c'est pour cette raison toute bête, principalement, que la légende arthurienne moderne est si présente en langue anglaise aujourd’hui, et si peu en langue française. Il y aurait d'autres facteurs aussi mais ça peut nous entraîner un peu loin… La notion de « remake » ou de « réécriture » en particulier, plus facilement regardée de travers en France que chez les anglophones.

Beren : Si vous deviez sélectionner une légende arthurienne en particulier, quelle serait-elle ? Pourquoi ? Et un personnage préféré ?

Claire Jardillier : Pour changer de Malory : mon roman préféré est Perlesvaus (mi-XIIIe, français). C'est un récit très allégorique, bourré de merveilleux. Il y a des monstres, des visions prophétiques, des châteaux défendus par des automates-archers… et ce pauvre Perlesvaus (= Perceval) qui cherche le Graal au milieu de tout ça, en ne comprenant rien à la situation… ça rassure un peu le lecteur, qui se dit que ce n'est pas grave si lui non plus ne comprend pas tout. Mon personnage préféré s'appelle Dinadan ; c'est le meilleur ami de Tristan, pour son plus grand malheur, car il est meilleur ami que chevalier. Tristan est un fou furieux qui adore la bagarre. Alors Dinadan suit, parce que c'est un bon copain. Et il mord la poussière, parce qu'il est moins doué que son ami. Et il râle, et il pose des questions très pertinentes : Pourquoi se bat-on ? Pourquoi, quand deux chevaliers errants se croisent-ils, doivent-ils forcément se taper dessus ? Pour moi, il est l'ancêtre direct des Monty Python et de Kaamelott.

Beren : Perlesvaus, c'est bien ce que l'on appelle aussi le Haut Livre du Graal (publié dans Lettres gothiques au Livre de Poche) ?

Claire Jardillier : Voilà : Perlesvaus = le Haut Livre du Graal, d'un auteur anonyme, alors que Perceval = le Conte du Graal de Chrétien de Troyes. Vous avez les deux, plus d'autres récits arthuriens aux éditions Bouquins, sous le titre la Légende arthurienne : Le Graal et la Table Ronde, éd. Danielle Régnier-Bohler, il me semble.

Beren : Si on a un appétit d'ogre et qu'on veut engloutir tous les textes médiévaux qui nous tombent sous la main concernant les légendes arthuriennes, dans quel ordre nous conseille-t-elle de procéder ? Et enfin peut-on lire votre thèse quelque part et si oui où peut-on y avoir accès ?

Claire Jardillier : Ma thèse d'abord : elle n'a pas été publiée, donc il suffit d'utiliser le prêt inter-bibliothèque pour la faire venir dans une bibliothèque universitaire près de chez vous (se munir d'une carte de BU ou d'un copain étudiant muni d'une carte de BU). Pour tout lire, un mode d'emploi : l'ordre chronologique peut-être ? Commencez par Geoffrey de Monmouth, Histoire des Rois de Bretagne, c'est le point de départ du roi Arthur en tant que personnage littéraire. Ça pose déjà les bases de beaucoup de ce qui sera écrit par la suite, mais vous constaterez qu'il en manque encore beaucoup : par exemple Merlin disparaît du récit avant la naissance d'Arthur, ils ne se croisent jamais… Ensuite vous pouvez lire Chrétien de Troyes, le Chevalier de la charrette, c'est l'avènement de Lancelot, le fleurissement de l'adultère, une fois l'idée lancée on ne s'en débarrassera plus. Malory, c'est long, mais ça vaut le coup. Le Lancelot-Graal en intégrale, ce n'est même pas trouvable 3), sauf par bribes, en particulier la fin, La Mort Artu. Ensuite, il y a tous les atypiques qui viennent compliquer le tableau : les récits arthuriens de la tradition galloise par exemple, dans les Mabinogion. Ce n'est pas du tout le roi Arthur dont on a l'habitude, mais les romanciers modernes ont beaucoup puisé dans le fond gallois, donc ça vous rappellera peut-être des choses lues dans des réécritures modernes… mais si vous en voulez encore, il y a de quoi occuper plusieurs vies. La bonne nouvelle c'est que beaucoup de ces textes se trouvent sur internet en anglais moderne, la mauvaise c'est que ce n'est pas en français moderne.

Beren : Eh bien je pense qu'on peut s'arrêter là étant donné qu'il n'y a plus de question ! Un grand merci Claire pour avoir répondu à cette longue interview et de nous avoir fourni des réponses passionnées !

Druss : C'était très intéressant, merci Claire ! Nous espérons que vous avez apprécié l'échange de votre côté.

Claire Jardillier : J'espère vous avoir été utile. Merci pour l'invitation en tout cas. C'était très sympa, et les questions fort intéressantes. Merci à vous d'avoir organisé cet événement, bonne continuation et bonne lecture à tous !

Voir aussi

1) Dans le sens anglais du terme fantastic, donc incluant le merveilleux.
2) Sire Gauvain et le chevalier vert, poème dont Tolkien a publié une édition en 1925.
3) Ndr : il existe cependant une version du Lancelot-Graal publiée aux éditions de la Pléiade. En l'absence de confirmation de Claire Jardillier qu'il s'agit une version intégrale, nous ne nous avancerons pas plus sur son contenu.
 
tolkien/portraits/interviews/claire_jardillier_2013.txt · Dernière modification: 31/12/2013 09:46 par Druss
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