Interview de Daniel Lauzon (en compagnie de Vincent Ferré)

Le Hobbit annotéCette interview a eu lieu en direct sur le chat de Tolkiendil le 7 septembre 2012 à l'occasion de la sortie française du Hobbit annoté. Était invité Daniel Lauzon, le traducteur de cette nouvelle version du Hobbit. Dans une première partie, les questions préparées par l'équipe de Tolkiendil ont été posées, suivies des questions du public.

Druss : Bonsoir Daniel, merci d'être avec nous, depuis le Québec.

Daniel Lauzon : Merci à tous d'être venus en si grand nombre.

Druss : Lorsqu'on a entendu pour la première fois parler de la sortie du Hobbit annoté, il était prévu que ce soit une révision du texte du Hobbit. Qu'est-ce qui a déterminé la retraduction plutôt qu'une révision ? Pourquoi cela n'a pas été fait plus tôt ?

Daniel Lauzon : C'est le cheminement qu'ont suivi les éditions Bourgois. Il faut dire que la décision de traduire le Hobbit annoté s'est prise il y a quelques années. Tout d'abord, une révision de la traduction était envisagée, en 2009 ; je ne saurais vous dire exactement quel a été le raisonnement de l'éditrice, Dominique Bourgois (comme vous le savez, je suis au Québec et j'entretiens des rapports plus distants avec l'éditeur que Vincent Ferré) mais je pense que, tout bien considéré, la traduction de Ledoux ayant près de 40 ans, il était logique de considérer une retraduction.
Vincent Ferré : Cette donnée temporelle est importante. Les traductions vieillissent, et nous avons une connaissance infiniment supérieure de l’œuvre de Tolkien que ce qu'elle était en 1969 ! Il s'agissait aussi de fêter le 75e anniversaire de la publication du Hobbit, en 1937.
Daniel Lauzon : Comme vous le savez, nous avons beaucoup appris sur le Légendaire de Tolkien depuis, avec notamment la publication du Silmarillion et des volumes de l'Histoire de la Terre du Milieu. Un rafraîchissement était nécessaire, et avec la sortie des films du Hobbit, c'était un bon point de départ pour ouvrir ce nouveau chantier.
Vincent Ferré : Cela dit, en 2009, on ne savait rien des films : c'est un heureux hasard, comme pour le Dictionnaire Tolkien (lancé en 2008, et qui parait en octobre), comme pour mon premier livre dix ans plus tôt (Sur les rivages de la Terre du Milieu, 2001), et comme cela arrive parfois chez Tolkien.

Druss : Aviez-vous débuté la révision, lorsque le projet a évolué en retraduction ?

Daniel Lauzon : J'avais fait un essai pour le chapitre 1, entièrement de mon propre chef. Et au même moment, j'ai commencé la traduction du Hobbit annoté. La révision donnait quelque chose d'intéressant, mais je me suis aperçu que je pouvais aller beaucoup plus loin.
Vincent Ferré : Oui, c'est en fait venu de cette retraduction spontanée, et enthousiasmante ! N'oublions pas que Daniel Lauzon, ces dernières années, est devenu le traducteur de référence, pour la fiction de Tolkien ; et même lorsque Delphine Martin (les Lettres, Les Enfants de Húrin) ou Christine Laferrière (Les Monstres et les critiques ; La Légende de Sigurd et Gudrún) sont chargées d'une traduction, chacune dans son domaine respectif, je le consulte systématiquement.

Druss : Effectivement, son travail sur l'Histoire de la Terre du Milieu lui donne une autorité certaine. Combien de temps cela vous a-t-il pris de traduire l'intégralité de l'ouvrage annoté (texte et annotations) ?

Daniel Lauzon : Difficile de vous répondre, car comme je le disais, il y a eu deux étapes : la traduction des notes, puis celle du texte, et enfin, une révision entière des notes pour harmoniser avec la nouvelle traduction.
Vincent Ferré : Oui, il a fallu faire le travail deux fois, ou presque - c'est dire si la traduction est travaillée. N'oublions pas, en outre,, à chaque fois, la navette entre Daniel et moi, pour la “relecture”.
Daniel Lauzon : Pour le texte (moins le premier chapitre, déjà traduit), j'ai disposé d'un peu moins de trois mois ; ce sont les réalités de l'édition et de la vie, mais j'ai fait des heures supplémentaires. Je travaille bien sous pression ! J'ai pu, à l'étape de la révision, retravailler un peu le texte, mais j'avais déjà obtenu un bon résultat.

Druss : On va aborder le processus de traduction maintenant. Quelle est la méthode avez-vous utilisée pour traduire ? Vous êtes-vous servi de la traduction de Ledoux ?

Daniel Lauzon : Non, le but était justement de faire table rase. Ledoux aura certainement influencé notre perception de Tolkien, mais sur le fond, je me suis détaché de lui pour cette traduction.
Vincent Ferré : Depuis 2000, et le travail (non publié) que nous avons réalisé sur la traduction du Seigneur des Anneaux, Daniel a acquis une connaissance intime du texte, en anglais - de tous les textes du Légendaire, en fait. C'est de cela qu'il est parti, pour essayer de rendre en français des caractéristiques du texte anglais auxquelles il est sensible dans The Hobbit justement parce qu'il connait leur résonance dans toute l'œuvre, et qu'il saisit les variations stylistiques de Tolkien, selon les textes.

Druss : Vous avez donc travaillé à l'aveugle. Même a posteriori, pour éviter les réutilisations ?

Daniel Lauzon : Non. Comme le dit Vincent Ferré, ma démarche consistait à revenir à l'expression originale autant que faire se peut ! Le Hobbit est un texte particulier, avec un ton qui lui est propre, même si on retrouve des échos du Seigneur des Anneaux.
Vincent Ferré : Et Daniel savait qu'il pouvait ne pas faire de concessions, ne pas avoir peur de traduire Tolkien tel qu'il écrit par crainte de surprendre le lecteur français, comme cela pouvait être le cas en 1969.

Druss : Justement le fait que le Hobbit soit considéré comme un livre pour enfants a-t-il influencé votre façon d'envisager la traduction ? Et comment ?

Daniel Lauzon : Eh bien, il fallait forcément tenir compte (entre autres) du niveau de langue. Les imparfaits du subjonctif (comme dans la traduction de 1969) n'avaient pas leur place, par exemple. Il y a aussi le côté ludique, la question des cartes, que j'ai traduites et préparées moi-même, pour l'impression. Histoire de redonner ce livre au lectorat auquel il était initialement destiné… même si on sait depuis qu'il plaît aux enfants de tous âges !

Druss : Et je crois qu'on le sent lorsqu'on lit le texte, pour ceux qui ont pu lire les extraits hier soir. On reviendra sur ce point dans quelques instants d'ailleurs.

Daniel Lauzon : Le style de Tolkien est semi-oral : c'est la voix du conteur, mais ce n'est pas pour autant une langue relâchée. J'ai voulu rendre ce ton et cette fluidité du texte.

« Le style de Tolkien est semi-oral : c'est la voix du conteur, mais ce n'est pas pour autant une langue relâchée. J'ai voulu rendre ce ton et cette fluidité du texte. » D.L.

Druss : L'avez-vous lu à haute voix pendant votre travail ?

Daniel Lauzon : Oui, souvent ! Mais je fais toujours attention à la rythmique, au côté mélodique d'une phrase quand j'écris.
Vincent Ferré : Et ici, il a été “testé” sur des enfants.

Druss : D'ailleurs, l'une des particularités des textes de Tolkien sont ses poèmes et chansons. Comment avez-vous traduit les poèmes de Tolkien (choix d'une métrique particulière, rimes, etc.) ? Avez-vous buté sur certains vers ?

Daniel Lauzon : Quand j'ai commencé à traduire, je n'avais pas de projet spécifique pour les poèmes et chansons. C'est en m'y essayant que j'ai déterminé ce que je serais en mesure de faire. Je connais beaucoup de lecteurs francophones qui m'ont dit : les poèmes, je les saute. Alors que ce n'est pas le cas des anglophones, qui apprécient les poèmes et les chansons du Hobbit et du Seigneur des anneaux. Il était donc important pour moi de les traduire comme on traduit la poésie c'est-à-dire en mettant un peu de côté la lettre (par nécessité) pour se concentrer sur les qualités poétiques. J'ai suivi la métrique tolkienienne autant que faire se peut. Il utilise souvent des vers octosyllabiques et vous en trouverez dans ma traduction
Vincent Ferré : En prêtant une grande attention aux particularités de chaque poème ou chanson, ce qui est très impressionnant !

Druss : Oui je crois que quelqu'un l'a fait remarquer hier soir. La qualité des poèmes, notamment le dernier, a été saluée !

Daniel Lauzon : Par exemple, pour le chant des nains, j'ai fait un essai (incomplet) en alexandrins, qui est le plus beau vers en français, mais je me suis vite rendu compte que ça ne collait pas. Même s'il y a des pertes inévitables, le rythme et les rimes donnent à ces chansons une toute autre qualité, plus proche de l'original. Pour moi c'est une évidence. J'ai buté sur plusieurs vers ; traduire ces chansons et poèmes m'a pris beaucoup de temps, mais c'était un pur plaisir.

Druss : Lequel de ces poèmes vous rend le plus fier ?

Daniel Lauzon : Je pense que les trois derniers sont parmi les meilleurs ; j'ignore si c'est parce que j'avais pris le tour ! J'aime beaucoup la chanson de Bilbo 1) qui a été présentée ici hier soir. Elle est très belle !

Druss : Puisque l'on parle des préférences, hors poèmes, quel passage avez-vous préféré traduire ? Quel est votre passage préféré du Hobbit ?

Daniel Lauzon : Ce ne sera pas une réponse originale… Mais la première moitié du premier chapitre, l'apparition de Gandalf, l'arrivée des nains, j'adore. Il y a tellement de verve, d'humour. Tolkien le conteur y est vraiment à son meilleur. Il était très inspiré quand il a commencé cette histoire.

Druss : J'allais vous demander ce qui selon vous, faisait la particularité du Hobbit par rapport au reste de l'œuvre fictionnelle de Tolkien. L'humour ?

Daniel Lauzon : Son histoire, d'abord ; le fait qu'il ait été écrit “en dehors” du Légendaire (pour le dire en deux mots), pour ses enfants. C'est ce qui le différencie. Même s'il a par la suite été aspiré par le reste.

Druss : D'ailleurs, le changement a dû être “brutal” par rapport à votre travail sur les volumes de l'Histoire de la Terre du Milieu ?

Daniel Lauzon : Peut-être, mais en dehors de Tolkien, j'ai une expérience plus variée. J'ai traduit des romans historiques, entre autres, qui se rapprochaient plus de la “narration classique”. Les textes de l'Histoire de la Terre du Milieu étaient plus difficiles, en fait. Ce fut donc un excellent apprentissage. (Je traduis depuis 10 ans et j'ai 32 ans, note biographique !)

Druss : Je sens que la foule s'impatiente, alors je pense qu'il est temps de passer au vif du sujet, et d'évacuer les Bessac et autres surprises ! Pouvez-vous nous expliquer comment vous en êtes arrivés à choisir Bessac pour traduire Baggins ?

Daniel Lauzon : Je l'ai déjà expliqué (sur plusieurs sites internet), mais je veux bien y revenir brièvement. D'abord, pour ceux qui ne le savent pas, Tolkien a laissé un guide à l'intention des traducteurs pour traduire sa nomenclature 2); il y a mis des indications concernant l'origine et l'étymologie des noms qu'il a inventés, et c'est ce sur quoi je me suis fondé en premier lieu. Maintenant, dans le cas de Bilbo Baggins, il y a deux choses : l'élément “bag”, et l'allitération BilBo Baggins. C'est à partir de ces données que je suis parvenu au nom Bessac, qui me paraît tout à fait adapté.

« Maintenant, dans le cas de Bilbo Baggins, il y a deux choses : l'élément “bag”, et l'allitération BilBo Baggins. C'est à partir de ces données que je suis parvenu au nom Bessac, qui me paraît tout à fait adapté. » D.L.

Druss : Pourquoi n'avoir pas gardé le Sacquet du Seigneur des anneaux ?

Vincent Ferré : Il faut savoir qu'une traduction forme un tout. Au sein de la nouvelle traduction, qui vous étonnera par sa légèreté et son allant, “Bessac” est la traduction qui s'imposait, parmi les options auxquelles Daniel a songé. Déjà, il aurait fallu faire “migrer” Sacquet du Seigneur des Anneaux vers le Hobbit, car Francis Ledoux n'a jamais utilisé “Sacquet” dans sa première traduction, contrairement à ce qu'on dit parfois - il a conservé “Baggins”, sans le traduire. Mais cela n'aurait pas été logique : nous sommes d'accord qu'il faut de la cohérence ; mais elle ne peut venir de l'aval (Seigneur des Anneaux), elle ne peut que suivre l’œuvre, dans sa naissance et son évolution.
Daniel Lauzon : Il est évident que Sacquet fait partie de notre imaginaire, mais il était impossible de le garder, étant donné que c'est l'invention d'un autre traducteur qui a ses droits. Mais tous ne s'entendent pas pour dire que Sacquet était un choix si heureux. Certains le trouvent trop cassant, et je suis d'accord avec eux.

Druss : Peut-on connaitre les autres options envisagées pour Baggins ?

Daniel Lauzon : Je suis satisfait de mon choix ; je pense que c'est une traduction très fidèle ; les autres options tournaient autour de Bessac. J'avais pensé à Dussac, par exemple.

Druss : Je crois que je préfère Bessac. Pourquoi alors avoir traduit Mirkwood par “Grand'Peur” ? Sa traduction ne va pas de soi…

Daniel Lauzon : Non. Je vous explique. Mirkwood a toujours été un nom problématique. Avec les ressources dont nous disposons dans notre langue, il ne se traduit pas aisément. Il y a toujours des cas comme ça !
Vincent Ferré : Et c'est ce qui fait qu'une traduction est toujours une approximation, une approche, de l'original (anglais).
Daniel Lauzon : J'ai cherché, cherché et cherché. Je me suis tourné vers le Guide, et je me suis tourné vers d'autres sources. Or le nom que les Elfes donnaient à cette forêt en sindarin se traduit par “forêt de la Grande Peur”. De toutes les options envisagées, et qui n'étaient pas nombreuses, c'était à mon sens la meilleure solution pour traduire un nom très parlant, très expressif. Contrairement à “Forêt Noire”, l'ancienne traduction, que je n'ai pas envisagée pour les raisons que j'ai citées et parce que j'ai voulu faire mieux que cela.

Druss : Néanmoins, c'est un nom donné a posteriori non ? Du coup, n'est-ce pas un peu surtraduire que de passer de la connotation de “forêt noire” à “grand'peur” ?

Daniel Lauzon : Comme je le disais, c'est un cas très difficile, et en traduction, il faut faire des concessions. De toutes les propositions alternatives que j'ai entendues, encore une fois peu nombreuses, je n'ai rien vu qui convienne.
Vincent Ferré : C'est une bonne question ! Et je dois dire que Daniel n'a jamais refusé d'écouter les objections, les discussions - mais dans le cas de Mirkwood, il a vraiment fait le tour des options avant de choisir “Grand'Peur”.
Daniel Lauzon : D'ailleurs, “bois” a été écarté, car c'est quand même une forêt imposante. D'où son nom antérieur, Greenwood THE GREAT !

Druss : Merci d'avoir réexpliqué encore une fois vos choix. J'aimerais maintenant revenir sur l'ouvrage en lui-même. Beaucoup de lecteurs connaissent le Hobbit à travers le texte, mais certains se demandent ce qu'apporte la version annotée par rapport à la version simple.

Daniel Lauzon : Elle éclaire toute la genèse de l’œuvre, rien de moins. Elle examine les influences littéraires de Tolkien, entre autres. Et elle aborde également la réception de l’œuvre à travers les illustrations des éditions étrangères. On y retrouve aussi toute l'iconographie des premières éditions anglaises, dont certains traits qui perdurent encore aujourd'hui. C'est une sorte de Bible pour ceux qui sont amoureux de ce roman.
Vincent Ferré : Lorsque l'on lit Tolkien, on a envie d'en parler, parfois d'écrire dans la marge pour noter ses remarques ; c'est ce que propose l'édition annotée par Anderson, qui apporte des précisions, compare des éditions européennes… selon un modèle hypertextuel ! Le texte de Tolkien est au centre, et les annotations de chaque côté

Druss : En quoi cela diffère-t-il des volumes de l'Histoire de la Terre du Milieu ? Est-ce plus abordable ?

Daniel Lauzon : Les volumes de l'Histoire de la Terre du Milieu n'abordent pas The Hobbit, en fait et l'étude d'Anderson est plus comparative que l'Histoire de la Terre du Milieu. Elle plonge dans d'autres textes que ceux du Maître. C'est certainement plus abordable, et très différent. Il y en a vraiment pour tous les goûts, dans ce livre. John D. Rateliff (éditeur de The History of the Hobbit) se rapproche plus de l'Histoire de la Terre du Milieu avec son étude des manuscrits.

Druss : Est-ce que la traduction d'un tel ouvrage peut être envisagée et complétée le Hobbit annoté puisque l'on en parle ?

Vincent Ferré : Lorsque nous en avons parlé, il est apparu que la poursuite de la traduction de l'Histoire de la Terre du Milieu est prioritaire. Tolkien first!
Daniel Lauzon : C'est une question de priorités ; et vous vous doutez que la traduction des volumes de l'Histoire de la Terre du Milieu n'est pas chose faite.
Vincent Ferré : Les volumes de Rateliff passent après. Mais rappelez-vous : en dix ans, une quinzaine de livres de Tolkien (ou auteur de son œuvre) ont été publiés chez Bourgois Editeur (voir ici la liste)… parfois avec une prise de risque.

Druss : Évidemment, la réponse tombe sous le sens, néanmoins, vu le contexte (le film), les volumes de History of the Hobbit auraient pu trouver leur place.

Daniel Lauzon : On a choisi l'édition annotée, et une nouvelle traduction. Il faut quand même faire des choix !
Vincent Ferré : Le fait est que la sortie du Hobbit annoté, puis la retraduction, ont été envisagées sans prendre en compte le film. Les éditions Bourgois vont profiter de l'intérêt général, mais ce n'est pas quelque chose qui est provoqué.

Druss : Nous reviendrons sur le sujet des films dans quelques instants. On a pu découvrir également deux appendices dans l'annoté, notamment un appendice sur « l'Expédition d'Erebor ». A-t-il été retraduit ou adapté par rapport à la version des Contes et légendes inachevés de Tina Jolas ?

Daniel Lauzon : Bien. Comme je l'ai dit tout à l'heure, à l'époque, on parlait d'une révision. Dans cet esprit, pour « l'Expédition d'Erebor », je suis parti du texte de Tina Jolas, que j'ai révisé. J'aurais pu choisir de le retraduire, mais à l'époque, je ne travaillais pas dans la même perspective qu'aujourd'hui. C'est donc ma révision de Tina Jolas qui apparaît dans l'édition annotée (toutefois, certains passages sont nouveaux, car le texte des Contes et légendes inachevés diffère un peu). J'aurais très bien pu revenir sur cette décision, mais avec tout le travail d'adaptation que j'ai dû faire pour tenir compte de la nouvelle traduction dans les notes, je ne disposais pas d'une minute supplémentaire.
Vincent Ferré : Et cela ne se justifiait pas.

Druss : Trois questions pour finir. Que diriez-vous à des gens qui semblent accrochés à l'ancienne traduction pour qu'ils lisent la vôtre ?

Vincent Ferré : Qu'ils feuillettent le livre deux minutes… Je ne plaisante pas : pour le moment, les personnes un peu inquiètes réfléchissent à partir de deux ou trois éléments (des noms sur la quatrième de couverture), et je le comprends… mais lorsqu'ils vont ouvrir le texte, ils vont comprendre ce que signifie “suspension de l'incrédulité” !
Daniel Lauzon : Voilà, je pense que cette traduction offre beaucoup de nouveauté, une nouvelle interprétation en français du texte de Tolkien que j'ai voulu beaucoup très proche de l'original. Et je pense que ceux qui connaissent la version originale et ont une bonne base d'anglais s'en rendront compte immédiatement (et dans certains cas, c'est déjà fait, merci bien ;-)) F. Ledoux et moi avons une approche différente. Et Tolkien a évolué depuis ce temps (dans l'esprit des lecteurs).
Vincent Ferré : Ce n'est pas le style de Daniel de se “vendre” et il n'a pas l'intention de dire des choses désobligeantes pour Francis Ledoux, qui a été un traducteur important, de nombreux auteurs. Toutefois, tous ceux qui ont moins de 15 ans n'auront même pas à se poser ce genre de question : ils ouvriront leurs oreilles…

« je pense que cette traduction offre beaucoup de nouveauté, une nouvelle interprétation en français du texte de Tolkien que j'ai voulu beaucoup très proche de l'original. » D.L.

Druss : On parlait tout à l'heure des films, après avoir passé 3 ans sur le texte, quel est votre avis sur ce que l'on entend ?

Daniel Lauzon : Je suis très mal informé à propos des films. Mais au moins, je vais vous dire une chose: j'irai voir les films l'esprit ouvert, parce que je n'ai aucune attente. Et pour moi, cela n'a plus rien à voir avec Tolkien. Passons à un autre sujet.
Vincent Ferré : Bon. on peut se réjouir que les médias soient amenés à parler de nouveau de Tolkien et que ce soit l'occasion, pour les lecteurs que nous sommes, de faire connaître cet auteur. Tout le monde ici a un rôle à jouer. Ce que j'ai préféré, de l'expérience de Cerisy et du travail sur le dictionnaire c'est de constater le nombre de personnes, dont certaines sont ici, qui spontanément, tiennent un discours passionnant, et personnel, sur cette œuvre. Ce sera pour nous le moment de faire connaître les œuvres autres que le Hobbit et le Seigneur des Anneaux, et de partager ces textes. Maintenant, on peut se demander si Peter Jackson va adapter le Hobbit, ou poursuivre ce qu'il a fait dans ses films précédents où, avec Alan Lee et John Howe, il a recréé un univers. Je me trompe, ou bien son “Hobbit” est plutôt un prequel de la “trilogie du Seigneur des Anneaux” qu'il a tourné, plus qu'une adaptation du texte littéraire ? Je dis cela sans critique : Jackson est un cinéaste avec un univers.
Daniel Lauzon : Mais pour ma part, quelque chose de différent aurait été bienvenu, surtout que le Hobbit est assez différent du Seigneur des Anneaux tout compte fait. Je trouve que c'est commode de dire : on va tout reprendre comme c'était, mais c'est bien paresseux aussi.

Druss : C'est en tout cas ce qu'il en transparait oui. Enfin, est-il déjà prévu autre chose après la traduction nouvelle du Hobbit ?

Daniel Lauzon : La suite logique serait : le Seigneur des Anneaux !
Vincent Ferré : Mais il ne faut pas s'attendre à une décision, ni à une annonce imminentes. Comme vous l'avez vu, le travail sur le Hobbit a demandé 3 ans, entre le premier projet et la publication.

Druss : Je vais laisser la parole à Beren, qui va poser les questions de l'assistance.

Beren : Voici la première question d'Isengar pour Daniel : En mai 2007, après un compliment de Necsipaal Eldomë sur tes choix sémantiques dans la Formation de la Terre du Milieu qui avaient réussi à la (le) transporter en Faërie avec la même vivacité que la traduction du Seigneur des anneaux de Ledoux”. La question est : En 2007 avais-tu déjà dans l'idée d'être le futur traducteur du Hobbit et de te démarquer de son travail?

Daniel Lauzon : Pas tellement. J'en ai toujours rêvé, mais ce n'était que ça. À tout le moins, on peut dire que j'étais prêt. Mais je n'étais pas convaincu que cela se produise. La vie nous réserve parfois de belles surprises.

Beren : Une question de la part de Hyarion : Je souhaiterai poser une question sur la traduction du terme “hobgoblin” dans le Hobbit. Ledoux l'avait traduit par “farfadet” (chapitre VII), et vous l'avez traduit par “hobgobelin”. Ce terme, plutôt courant en anglais, n'a pas semble-t-il d'équivalent en langue française. Qu'est-ce qui a motivé ce choix de traduction ?

Daniel Lauzon : Comme vous le découvrirez dans le Hobbit annoté, la liste des créatures “féeriques” en anglais est plutôt longue. Le français est peu outillé dans ce domaine. Alors pour éviter les connotation malheureuses (farfadet ? diantre !) j'ai repris le terme tel quel en le francisant. il n'est jamais trop tard pour faire des emprunts! la parenté avec “gobelin” ne laisse aucun doute sur sa signification, mais pour plus de détails, lisez le Hobbit annoté !

Beren : Ça c'est du teasing ! Question de Lenidem : Comment êtes-vous venu à choisir “Lécudechesne” pour “Oakenshield”? En particulier, pourquoi avoir opté pour l'accolade, plutôt que pour les traits d'union, par exemple, comme c'est le cas dans les Appendices? Qu'est-ce qui a motivé son choix de “écu” plutôt que de “bouclier” (il me semble que “shield” peut se traduire indifféremment par les deux termes) : serait-ce son côté un peu plus désuet (ce qui irait dans le sens de la graphie de “chesne”)? ou peut-être la volonté de conserver un nom assez court (Daniel se disant attentif à “la rythmique, au côté mélodique des phrases”)? Et enfin : pourquoi “Lécudechesne” et pas “Écudechesne”?…

Daniel Lauzon : L'accolade plutôt que les traits d'union : pour que ça sente moins la traduction. Connaissez-vous beaucoup de patronymes avec des traits d'union ? Oakenshield d'ailleurs n'en a pas ; si les traducteurs en mettent parfois, c'est pour clarifier. Je ne sais pas, mais au Québec, nous avons plusieurs noms de famille sur ce modèle : Lévesque, Boisvert, Deslauriers, etc. Pour “écu”, vous avez très bien deviné. C'est exactement cela ; et c'est moins long aussi. Pour le L initial, je me suis inspiré de nos patronymes. Français ou francophones disons, où “chesne” figure d'ailleurs abondamment en tout cas de ce côté-ci de l'Atlantique.
Vincent Ferré : N'oublions pas que dans le Hobbit de 1969, ce nom n'est pas traduit… et qu'il y a une note du traducteur.
Daniel Lauzon : J'ai évité ce genre de notes ; je trouve qu'elles gênent la lecture, en général.
Vincent Ferré : Elles cassent l'illusion, la vraisemblance du récit merveilleux.
Daniel Lauzon : “Suspension de l'incrédulité”, exactement !
Vincent Ferré : Le Hobbit annoté peut très bien se lire en faisant abstraction des notes dans les marges. Et à propos de suspension de l'incrédulité : que l'on compare, par exemple, le titre de chapitre “De Charybde en Scylla” (1969), avec la traduction choisie par Daniel Lauzon, pour le même titre de chapitre, dans la perspective de la plongée dans l'univers fictionnel de Tolkien.

Beren : Une question de chsic : Bonjour, j'aurais une question a poser, qu'en est-il des mentions à la Saint-Jean dans le Hobbit et dans la nouvelle traduction ? Merci !

Daniel Lauzon : La Saint-Jean est une fête du solstice, à la mi-été. La traduction qui a été retenue est donc la fête de la Mi-été. Pour éviter toute référence religieuse absente de l'original ; trouver cette solution n'était d'ailleurs pas un problème pour l'anglais Midsummer. Vous voyez que la perspective est différente par rapport à l'ancienne traduction. Les cas de ce genre sont assez nombreux. (Et les elfes ne sont plus des “lutins”, non plus.)

Beren : Question suivante d'Arwen : pour quelqu'un qui a découvert Tolkien en français mais qui est bilingue anglais-français, y-a-t-il un intérêt à lire la traduction ?

Daniel Lauzon : C'est très personnel, je crois. Pour ma part, je me serais jeté dessus. Ce n'est pas pour rien si je suis devenu traducteur ; ces choses m'ont toujours intéressé.
Vincent Ferré : Les cas sont assez peu nombreux, mais c'est intéressant ! Je crois que ce sera une occasion de redécouvrir le texte, de voir sur quoi la traduction met l'accent, et qui n'apparait peut-être pas aussi nettement à un lecteur de l'anglais - car le traducteur a fait des choix, donc mis en relief certaines possibilités d'interprétation du texte.
Daniel Lauzon : Mais si vous vous rappelez avec nostalgie de vos premières lectures tolkieniennes, en français, c'est à découvrir ! Si vous aimez le français et Tolkien, c'est un heureux mélange aussi ! Et si les questions de traduction vous intéressent, il y a de la matière.

Beren : En parlant de traduction, une question peut être plus personnelle de Sephorane. N'avez-vous pas eu des moments de doute, lors la réalisation de cette traduction, vis-à-vis de la critique, des fans, etc…? Des doutes qui auraient pu vous faire arrêter votre entreprise ?

Daniel Lauzon : Pas vraiment. Si j'avais pensé à cela, j'aurais peut-être été stressé! Non, je me suis attelé à la tâche avec délectation, en y mettant toutes mes énergies, et c'est tout ce que pouvais faire. J'ai surtout pensé à Tolkien.
Vincent Ferré : si Daniel avait pensé à l'enjeu… c'est un peu comme un alpiniste et le vertige : c'est stimulant, comme une sorte de garde-fou, mais il ne faut pas se laisser submerger.
Daniel Lauzon : Je me suis dit : j'ai l'occasion de mettre mon talent à son service et je ne vais pas rater cette chance. Maintenant, qui ne doute pas de ses capacités parfois ? Ça c'est une autre question.

L'image que j'ai de Tolkien est assez bien formée dans mon esprit. Elle vient de toutes mes lectures de jeunesse et ne change plus tant que ça aujourd'hui; mais j'ai redécouvert le Hobbit en profondeur, cela va de soi, et j'y ai trouvé plus d'échos au Seigneur des Anneaux que je m'y attendais.

Vincent Ferré : Oui, je crois que beaucoup auront la même impression et la même surprise : je l'avoue, j'ai redécouvert ce texte !

« je crois que beaucoup auront la même impression et la même surprise : je l'avoue, j'ai redécouvert ce texte » V.F.

Beren : Question de Melifol : Concernant les noms Hobbiteville et Bourg-du-Lac, pourquoi avoir interverti avec la traduction précédente (Hobbitebourg et Lacville) ?

Vincent Ferré : Je n'avais pas vu. Je plaide coupable sur le choix de ces noms, choisis au terme de la discussion… en même temps, les options sont relativement limitées, pour “town” (ville, ou bourg!).
Daniel Lauzon : Je n'ai pas vu de lien entre ces deux noms, alors si j'ai interverti ce n'était pas consciemment. Il y a un lien entre “bourg-du-lac” et l'un des personnages que je vous laisse découvrir. Question d'éviter un calque. Pour Hobbiton, c'est Hobbit + to(w)n, tout simplement.

Beren : Question de Druss : Les Runes de la carte de Thror ont-elles été adaptées au français ?

Vincent Ferré : Là, vous allez comprendre pourquoi je bénis Daniel! en pensant à tous les petits Champollion dont il va faire naitre la vocation !
Daniel Lauzon : Ça dépend de ce qu'on entend par là. Les runes sur la carte de Thror se décodent de la même manière qu'en anglais, mais certains caractères (comme le double o) sont attribués à des sons équivalents (comme le “ou” français). Pour le reste, on y retrouvera lettre pour lettre le texte présent dans le roman. La table de concordance présente à la fin du Hobbit annoté reste encore valide. C'est une adaptation qui a merveilleusement bien marché ! Une note sur la prononciation a été ajoutée, afin d'éviter de modifier l'orthographe des noms, chose que l'on ne fait jamais pour les noms elfiques.
Vincent Ferré : on doit aussi à Daniel (et à un des premiers lecteurs) d'avoir suggéré d'ajouter une note sur la prononciation.

Beren : Une personne du Québec souhaitait savoir quelle serait la disponibilité du Hobbit annoté au Québec ?

Daniel Lauzon : Il est distribué, et annoncé pour le 9 octobre 2012. Je ne sais pas si c'est la date officielle, mais en tout cas, c'est ce qui est annoncé sur une librairie en ligne.

Beren : Eh bien s'il n'y a plus personne qui souhaite poser de questions, nous avons terminé avec les questions de l'assistance :)

Daniel Lauzon : Très bien! Je vous remercie pour ces questions!

Beren : Nous vous remercions beaucoup, Daniel et Vincent, d'avoir pris le temps de participer à cette longue interview !

Daniel Lauzon : Ce fut un plaisir, chers amis.
Vincent Ferré : Merci à Tolkiendil pour l'organisation des deux soirées, et à tous les participants.
Daniel Lauzon : Absolument, superbe travail chez Tolkiendil !

Voir aussi sur Tolkiendil

1) NDLR : “La route se poursuit toujours”, dernier chapitre du Hobbit
2) NDLR : « Guide to the names in The Lord of the Rings »
 
tolkien/portraits/interviews/daniel_lauzon/2012_sept.txt · Dernière modification: 26/02/2015 09:22 par Zelphalya
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