A Gateway to Sindarin par David Salo — Critique

Par Bertrand Bellet, 2008

Cette critique concerne A Gateway to Sindarin de David Salo.

Ce compte rendu résulte de réflexions développées sur le forum de JRRVF fin février 2005, à partir desquelles j’ai publié en mars 2005 sur la liste de diffusion Lambeñgolmor1) une critique en langue anglaise de l’ouvrage de David Salo. Comme un nombre non négligeable de francophones s’intéressent aux langues inventées de Tolkien, et que le livre en question est une publication de première importance dans ce domaine, il me semble intéressant de leur en offrir une revue en français. L’ouvrage et le sujet étant assez « techniques », j’entrerai quelque peu dans des détails linguistiques sur lesquels le lecteur moins au fait du sujet pourra passer.

David Salo, A Gateway to Sindarin : a grammar of an Elvish language from J. R. R. Tolkien's Lord of the Rings, Salt Lake City : The University of Utah Press, 2004. — 24 cm : couv. ill., xvi-438 p. Bibliogr. p. 416-435. — ISBN 0-87480-800-6

Présentation de l’ouvrage

C’est une belle édition sur papier alcalin, avec une reliure argentée, illustrée d’une arche inspirée de celle des portes de la Moria, portant une inscription en tengwar dans le mode de Beleriand, laquelle se lit Annon na Edhellen, ce qui rend assez naturellement A Gateway to Sindarin dans la langue même2).

L’ouvrage suit un plan très classique pour une monographie linguistique. Après une brève histoire (interne) de la langue vient une description des sons et des systèmes d’écritures employés pour les représenter, une phonologie historique retraçant l’évolution phonétique du sindarin depuis l’elfique primitif, un aperçu des mutations, une présentation des différentes parties du discours (noms, adjectifs, pronoms, verbes, adverbes / préfixes / prépositions, conjonctions, articles, interjections) et de leur flexion, une étude détaillée des procédés de création lexicale par dérivation, composition et emprunt aux autres langues, puis enfin une syntaxe. Suivent plusieurs appendices : une analyse du corpus des textes connus en sindarin, un double glossaire accompagné d’une présentation des mots par racines (attestées et déduites), un index des noms propres sindarins, une présentation des noms sindarins des Valar, Valier et Maiar, une étude des numéraux, et les noms des mois et des jours. Enfin, un glossaire de termes linguistiques, une bibliographie abondamment commentée, et un addendum postérieur à la publication de la deuxième partie des « Addenda and Corrigenda to the Etymologies » dans Vinyar Tengwar no 46 en juillet 2004 — le livre avait manifestement été terminé avant.

Choix, traitement et présentation des faits

David Salo annonce et justifie en préface les options qu’il suit dans son ouvrage. Il a choisi de traiter ensemble toutes les données issues ou postérieures aux « Étymologies », ce qui comprend les états tardifs du noldorin ainsi que la totalité du sindarin qui en est le continuateur (ceci d’un point de vue externe, c’est-à-dire en considérant l’évolution de la langue au cours de la vie de son auteur) ; David Salo date le début de la période de développement qu’il étudie à 1939. Expliquant ce choix, il affirme que « le changement du nom de noldorin en sindarin n’a pas coïncidé avec un changement de structure ou de vocabulaire. Nous appellerons donc cette langue sindarin, même si certains des mots et échantillons auxquels il sera fait référence étaient dénommés “noldorin” » au moment de leur invention » (p. xiv). Prise littéralement, cette assertion est très contestable, et même tout à fait fausse. Il existe certaines différences de grammaire : certains modèles de pluriel, les infinitifs en -i et -o qui ne sont pas attestés en sindarin, certains usages de la lénition, la construction génitive avec na qui est plus spécifiquement noldorine3). La comparaison des lexiques est assez malaisée (nous avons en fait plus de noldorin que de sindarin sur ce plan, du fait des « Étymologies »), bien des mots sindarins se retrouvent en noldorin mais non sans glissements de sens parfois4) (application de la lénition, modèles de pluriel, existence d’un infinitif en noldorin qui n’est pas attesté en sindarin) ; enfin, la comparaison des lexiques est malaisée mais nous connaissons quelques cas de glissement de sens, comme iant qui de « joug » dans les « Étymologies » est devenu « pont » en sindarin, ou qui d’« arche, croissant » est devenu « arc ». Toutefois, il est vrai que l’essentiel de la divergence se ramène à une série de différences phonologiques bien établies, assez régulières pour permettre de déduire régulièrement les formes les unes des autres, et notamment de « mettre à jour » le vocabulaire noldorin en sindarin, notamment pour les besoins de l’usager qui souhaite composer ou du lexicographe5). La phrase de David Salo devient beaucoup plus acceptable si l’on comprend qu’il n’y a pas eu de révolution entre le noldorin et le sindarin, que les deux stades sont en continuité. Il ne fait pas de doute que c’est dans cet esprit qu’elle a été écrite, l’auteur connaissant trop bien la question pour s’y tromper, mais il me semble que la formulation peut fourvoyer des nouveaux-venus.

Cette idée de continuité explique le traitement du noldorin dans le livre. David Salo a choisi une optique très interniste, en voyant dans le noldorin un dialecte spécifique du sindarin, qui pourrait être attribué à la population de Gondolin au Premier Âge. Cela lui permet de réconcilier des faits contradictoires : les différences du noldorin sont simplement traitées comme des dialectalismes. Considérant que les gens de Gondolin étaient coupés des autres habitants du Beleriand, donc exposés à développer des particularités linguistiques propres, et que dans l’histoire de Tuor, dans les Contes et légendes inachevés, il est effectivement fait mention de la vague étrangeté de leur sindarin6). Si le noldorin et le sindarin coexistaient dans notre monde propre, ils seraient probablement considérés comme des dialectes de la même langue : au moins pour la phonétique, les différences seraient probablement trop fiables pour sérieusement entraver l’intercompréhension7). Ce n’est donc pas une hypothèse de travail absurde, et elle permet de réconcilier nos données divergentes ; elle est d’ailleurs mentionnée depuis longtemps dans l’article de Helge K. Fauskanger consacré au sindarin sur son site Ardalambion8).

Mais il y a un grand désavantage à cette approche : c’est qu’elle aboutit à tout envisager sous le prisme d’une interprétation, très particulière avec cela, que les textes de Tolkien ne soutiennent pas explicitement. David Salo considère que le sindarin peut être traité comme n’importe quelle autre langue ancienne ayant réellement existé, et dans cette approche il réussit ; malheureusement, ce faisant, il évacue un aspect essentiel et spécifique des langues de Tolkien, qui est leur dimension personnelle, le fait qu’elles aient un auteur et en portent la marque. De manière plus générale, on peut dire que tout l’aspect externiste (celui qui consiste à voir le sindarin comme la création artistique d’un auteur de notre monde) se trouve écrasé dans cette approche. Le livre ne donne donc du sindarin qu’une représentation tronquée. Ce n’est pas un problème tant que l’on en est conscient, mais il y a des raisons de croire que ce puisse ne pas être le cas de ceux qui l’abordent.

Ce manque de considération pour le point de vue externe présente d’autres problèmes. Il prive l’auteur des moyens d’expliquer certains faits, qui ne s’éclairent que lorsqu’on veut bien les voir comme des états différents de développement externe. Parfois l’on ne peut s’empêcher de penser David Salo veut trop expliquer et force les faits pour qu’ils rentrent dans un cadre théorique qui se mue en lit de Procuste. Cela aboutit parfois à des pratiques inadmissibles dans le cadre d’une étude raisonnée : par exemple, ne pouvant expliquer l’absence de mutation à l’initiale dans la locution bo Ceven « sur la terre » dans la traduction sindarine du Notre Père, il affirme hardiment dans l’analyse de ce texte que c’est une erreur de transcription pour *bo Geven, du fait de la difficulté connue de l’écriture manuscrite de Tolkien. L’explication est un peu hâtive et la source ne la corrobore pas9). Mais ce qui est pire, c’est que c’est cette forme « corrigée » *bo Geven qu’il cite partout ailleurs dans le livre ! En étant sévère, on n’échappe pas à l’idée que si les faits ne correspondent pas à la théorie, ce sont les faits qui ont tort10).

Par ailleurs, souhaitant manifestement établir le sindarin comme objet d’étude bien indépendant, David Salo critique sans ménagement les rapprochements avec les langues de notre monde ayant servi de modèle, ainsi du gallois dans An Introduction to Elvish (p. 427). Il a certainement raison d’insister sur le fait que les langues de Tolkien ont leur existence propre et ne sauraient être confondues avec des déformations de langues existantes, mais va trop loin en refusant de considérer les inspirations indiquées par Tolkien lui-même. Je pense qu’il manque ainsi quelque chose. Ainsi du bo Ceven évoqué plus haut : Ceven a une majuscule, n’est point précédé d’un article, caractères laissant penser qu’il est traité comme nom propre. Or ceux-ci sont susceptibles de résister à la mutation dans certains registres du gallois ; ne pourrait-ce être le cas ici ? C’est une simple hypothèse, mais une que David Salo s’est presque interdit de considérer de par une approche trop purement interniste. Il faut toutefois reconnaître que cette exclusion n’est pas systématique : ainsi le contraste de deux mots pour « pardonne » dans le Notre Père (diheno / gohenam) est mis en parallèle avec la version grecque d’une façon fort intéressante.

On y ajoutera un certain manque de rigueur dans la présentation. Il est ainsi assez difficile de se rendre compte au premier regard de ce qui est véritablement attesté et de ce qui est déduit. Certes, l’astérisque est dûment employé pour les reconstructions de stades anciens (dans une perspective diachronique interniste) ; d’autres signes pour les formes déduites ou altérées du noldorin à l’intérieur des appendices. Malheureusement, elles ne sont pas employées dans le plain texte, ce qui impose de devoir rechercher constamment si telle ou telle forme est vraiment attestée. C’est faisable, mais long et ennuyeux. Ce défaut est vraiment très préjudiciable à la facilité d’emploi et la fiabilité de l’ouvrage. On peut assurément comprendre que David Salo n’ait pas voulu surcharger son texte d’astérisques, la part des reconstructions étant nécessairement grande, mais dans ce cas, pourquoi n’a-t-il pas choisi une marque simple pour signaler les formes authentiques, telle un simple gras ? Ce modeste effort de rigueur supplémentaire aurait été très utile au lecteur en lui offrant un véritable ouvrage de référence. L’absence d’index vient renforcer cette impression de manque d’ergonomie ; il est vrai que c’est un outil long et pénible à mettre au point, mais il a l’immense avantage de rassembler les informations sur des point précis, quand bien même elle est traitée à plusieurs endroits, et de faciliter la navigation dans un ouvrage qui n’est pas destiné à être lu de façon linéaire. Quoique claire et détaillée, la table des matières ne suffit pas à cela.

Enfin, on peut signaler parfois un manque de prudence dans les conclusions. Le ton général donne du sindarin une image beaucoup plus nette de ce que nous savons qu’il est vraiment. Quelques précautions oratoires sont prises aux endroits les plus douteux, mais clairement pas assez. On voit une « mutation liquide » contestée apparaître avec juste une mention précisant qu’elle n’est « pas attestée hors de mots comportant un préfixe terminé en -r »11). Sur l’énigmatique aen, nous n’aurons qu’une seule hypothèse, assortie d’un simple « perhaps ». Les infinitifs en -o et -i du noldorin sont importés sans précaution en sindarin, alors qu’on sait qu’il n’y sont pas explicitement attestés, et qu’il n’est pas impossible qu’il y aient été supplantés par les gérondifs.

Intérêt du contenu

Sur l’histoire interne, pas grand chose de particulier à dire, David Salo reprend des éléments largement connus. Les textes essentiels étant publiés, nous n’avons pas à nous attendre à beaucoup de changements en ce domaine. Je dirai juste que, dans la ligne générale de l’ouvrage, c’est une reconstruction d’histoire tentant d’en raccommoder les fragments, plus qu’une présentation raisonnée des différentes possibilités envisagées par Tolkien. Elle se base sur le scénario final, où le sindarin est la langue indigène de Beleriand. Les conceptions anciennes liées au noldorin ne sont pas évoquées.

La partie sur la phonétique et l’écriture ne présentent pas non plus de surprises, et donnent simplement sans s’étendre l’état de nos connaissances actuelles. La description des sons utilise l’Alphabet Phonétique International de manière tout à fait bienvenue.

La phonétique historique est certainement l’un des points forts de l’ouvrage. Le besoin d’une présentation globale de l’évolution phonétique de l’elfique primitif au sindarin est quelque chose dont nous avons grand besoin, et les quarante pages de ce chapitre le satisfont largement. La présentation, en gros chronologique, est fort technique et synthétique, faisant usage de la notion des traits distinctifs des phonèmes. Cette présentation, sans ambiguïté mais opaque à qui n’en est pas familier, est heureusement complétée systématiquement par une paraphrase, et d’exemples reconstruits. Il faut noter tout de suite que Davis Salo présente là sa vision globale, conformément à l’optique générale de l’ouvrage ; il ne s’agit pas d’un panorama des idées de Tolkien en la matière. La présentation est bien exposée en introduction, avec une discussion intéressante des avantages et des limites de la présentation chronologique choisie. Un magnifique travail en vérité.

Suit un chapitre de morphophonologie (alternances phonétiques régulières apparaissant dans la morphologie de la langue) rendant compte des mutations consonantiques d’une part, des métaphonies d’autre part, appelées ici « vowel affection » ou « vowel mutation » suivant la terminologique des celtisants en langue anglaise. Elles sont étudiées tant en diachronie (en considérant les changements phonétiques advenus pendant l’histoire fictionnelle du sindarin, d’un point de vue interne) qu’en synchronie (en considérant les alternances grammaticales de sons observables dans la langue au moment de sa description). La présentation des mutations ressemble beaucoup à celle présentée sur Ardalambion, avec cependant plus de détails sur leur survenue historique. Certaines conclusions sont assez hypothétiques. La présentation des divers types de métaphonie apporte davantage d’éléments nouveaux. Le chapitre se termine sur une partie très originale sur l’apophonie (« ablaut »), à savoir la variation en série des voyelles dans les racines comme procédé morphologique. David Salo insiste sur l’importance du phénomène en eldarin commun et en montre l’héritage en sindarin — en quoi l’on voit affleurer l’intérêt tant de Tolkien que de Salo pour la linguistique historique indo-européenne.

L’étude des différentes parties du discours est également proche de ce qu’on peut lire sur Ardalambion, tout en étant dans l’ensemble plus fouillée et destinée à un public plus initié aux concepts de la linguistique. Certaines parties, en particulier les pronoms et le verbe, comportent une dose notable de reconstruction, ce qui n’a rien d’étonnant vu nos incertitudes en ce domaine. Le système verbal présenté est ressemble à la reconstruction présentée sur Ardalambion, mais tient compte des nouvelles données des « Addenda and Corrigenda to the Etymologies » (la première partie publiée dans Vinyar Tengwar no 45 du moins ; la seconde dans le no 46 est visiblement arrivée alors que le livre était déjà prêt), comme les passés formés par apophonie ou par la terminaison. Ici encore, il aurait été souhaitable de distinguer les formes réellement attestées de quelque manière.

L’étude détaillée des procédés de formation des mots constitue un deuxième grand point fort du livre. Tous les aspects en sont abordés : l’héritage des procédés anciens devenus non productifs, la suffixation, la préfixation, les différents types de compositions et leurs conséquences phonologiques, présentées dans toute leur complexité. C’est un chapitre vraiment intéressant, sur un thème qui n’a jamais encore été traité avec cette ampleur, et qui sera très utile dans l’analyse des noms (et la création lexicale pour ceux qui souhaitent s’essayer à la composition). Cette partie est complétée par un bref rapport sur les influences lexicales des autres langues sur le sindarin, essentiellement du quenya.

La syntaxe est peu importante par rapport au poids total de l’ouvrage (vingt-cinq pages), ce qui tient en partie à la faire quantité de données disponibles. Tolkien a clairement travaillé bien davantage à la phonologie, la morphologie et la lexicologie de ses langues qu’à leur syntaxe, suivant l’approche néo-grammairienne dominante en son temps (quoique l’on observe sensiblement plus de remarques de syntaxe dans les textes tardifs, particulièrement « Quendi and Eldar »12). L’approche date quelque peu : une part substantielle de la syntaxe est en fait traitée dans l’étude des parties du discours, ce qui oblige parfois à tourner et retourner les pages pour trouver l’information sur un sujet particulier (comme par exemple l’emploi des articles) ; bien sûr, cela s’améliore au fur et à mesure que l’on se familiarise avec l’ouvrage, et qui connaît les grammaires traditionnelles finira par s’y retrouver. La structure du groupe nominal est traitée assez en détail, avant une discussion des différents types de phrase. David Salo considère que l’ordre de base est VS(O) avec des nombreuses possibilités de mise en relief. Il peut être frustrant pour l’étudiant avancé de ne pas trouver de discussion sur les « points chauds » de la grammaire du sindarin13) qui rapporterait les diverses théories proposées ; mais il est vrai que de telles incertitudes peuvent ne pas avoir leur place dans un ouvrage qui vise à être une référence.

La partie grammaire proprement dite s’arrête là, mais elle est suivie d’appendices substantiels. Nous avons d’abord une analyse du corpus qui reprend et analyse les textes sindarins, en y incluant de manière originale des essais d’elfique tirés des brouillons du Seigneur des Anneaux (sans pouvoir cependant vraiment les éclairer). Nous avons ensuite un long glossaire sindarin-anglais, suivi d’une répartitions des mots par racines et d’un glossaire inverse simplifié anglais-sindarin. La classification des mots en racines se base naturellement surtout sur « Les Étymologies » mais en plus bref et en altérant certaines racines pour les adapter aux conceptions plus tardives de Tolkien14) ; un certain nombre sont des reconstructions personnelles. On trouvera un intérêt particulier dans la liste de noms propres sindarins qui vient après. Elle a l’ambition de répertorier tous les noms du Seigneur des Anneaux et des écrits postérieurs, avec leur source et une interprétation (celle de David Salo, pas toujours celle de Tolkien qui s’est souvent modifiée au cours du temps). C’est un outil dont la nécessité se fait sentir depuis longtemps, et qui devrait faire de l’usage. Des autres compléments, je retiendrai aussi la bibliographie annotée qui fait une liste des principales sources primaires et, point intéressant, en résume l’intérêt linguistique. Cela devrait se révéler utile pour retrouver des informations que l’on se souvient d’avoir lu mais sans pouvoir s’en rappeler la source. Elle cite aussi deux publications secondaires connues, An Introduction to Elvish de Jim Allan et The Languages of Tolkien’s Middle-earth de Ruth Noel. Tous deux font l’objet d’un commentaire critique qui en corrige de nombreuses erreurs — sans aménité particulière, spécialement pour le premier, eu égard à sa date ancienne de publication.

Conclusion : quel public ?

Nous avons donc un ouvrage indéniablement complet, un travail approfondi et de longue haleine sur le sindarin. La masse d’informations est impressionnante, et l’essentiel y est traité, d’une manière qui devrait faire date et clarifier l’état des connaissances actuelles. Mes réserves, comme on l’aura compris, portent surtout sur la façon de présenter les faits. L’ouvrage n’aidera guère l’étude du travail de l’auteur d’un point de vue externe, à vrai dire il n’est pas conçu pour ; il se consacre avant tout à donner du sindarin une image aussi complète et cohérente que possible, avec tous les risques et déformations que cette démarche comporte. Sur ce plan, il adopte la même démarche que le site Ardalambion, avec une finesse de description très supérieure.

Il pâtit d’ailleurs d’un problème similaire : le public visé. Les ouvrages sur les langues de Tolkien ne sont pas nombreux et ne peuvent l’être, de sorte que David Salo a dû concilier les attentes de différentes catégories de lecteurs : les débutants qui espèrent une introduction solide à l’une des grandes langues inventées de Tolkien ; les compositeurs en herbe qui veulent apprendre l’elfique pour s’en servir en fan-fiction ; les étudiants qui se sentent une âme de linguiste, qui peuvent être déjà familiers du domaine et en attendent une discussion dans sa complexité. (L’on peut bien sûr avoir plusieurs de ces intérêts, mais il s’agit d’approches assez différentes.) David Salo y fait allusion à la fin de la préface du livre : « J’espère qu’il apportera le travail de fond nécessaire à la recherche à venir sur le sindarin. Pour ceux qui veulent apprendre le sindarin, les erreurs qui peuvent s’y trouver ne devraient pas affecter leur capacité à lire des textes sindarins ou à construire les leurs »15). Il réussit très souvent à concilier ces besoins différents ; parfois il court le risque de les frustrer tous en même temps.

À l’image d’Ardalambion sur la Toile, A Gateway to Sindarin présente une vision personnelle d’une création de Tolkien, tout à fait dans la logique de ce que nous avons déjà pu voir de David Salo : interniste, reconstructionniste, très préoccupé de tout expliquer de façon cohérente, mais bien moins soucieux du rôle de Tolkien comme que faiseur de langues. Telles sont les limites de son livre ; une fois prise en compte, il est véritablement très appréciable. Il n’est que de toujours garder en tête le point de vue de l’auteur et utiliser son ouvrage avec discernement — ce qui n’est pas spécifique de cet ouvrage mais devrait être le cas à la lecture de n’importe quelle étude. Il faut d’ailleurs le dire honnêtement, David Salo ne prétend nullement faire œuvre certaine ou définitive, sa préface est très claire là-dessus : « ce volume n’est pas et ne peut être le dernier mot ni le plus exact sur le sindarin »16). C’est aussi au lecteur de faire sa part de travail et de garder son sens critique.

À cette condition, ce livre atteindra-t-il son objectif de devenir une référence ? Je crois qu’il en a le potentiel ; il ne fait pas de doute qu’il servira, et il mérite tout à fait de figurer dans la bibliothèque d’un lambendil.

1) Bellet, Bertrand, « A Gateway to Sindarin by David Salo: a review », message no 780 sur la liste de diffusion Lambeñgolmor, 1er mars 2005.
2) Le titre anglais signifie « Un portail vers le sindarin ». Le mot sindarin edhellen signifie en fait plus simplement « elfique ».
3) Elle ne l’est toutefois pas exclusivement : le nom Orod-na-Thôn « Montagne de Pin » apparaît dans la bouche de Fangorn au chapitre 4 du livre III du Seigneur des anneaux, alors que la transition du noldorin en sindarin est faite.
4) Par exemple iant « joug » dans « Les Étymologies » (LRW, p. 400) est glosé « pont » dans l’appendice du Silmarillion ; signifie « arche, croissant » dans « Les Étymologies » (ibid., p. 365) mais « arc » dans l’appendice du Silmarillion.
5) Notamment, le projet de dictionnaire sindarin dirigé par Didier Willis comprend dans son programme une normalisation des entrées sur la base de la phonologie du sindarin, les formes d’origine faisant l’objet de renvois.
6) Contes et légendes inachevés, 1e partie, chap. 1, « De Tuor et de sa venue à Gondolin », traduction de Tina Jolas, p. 75 dans l’édition Pocket en trois volumes : « (…) Tuor entendit une voix qui du cœur des ténèbres s’exprimait dans la langue des Elfes ; elle usa d’abord du parler noble des Noldor, qu’il ne connaissait pas, puis de la langue du Beleriand, mais avec des inflexions un peu étranges à ses oreilles, celles de gens qui auraient vécu depuis longtemps à l’écart de leur frères de race ».
7) On en parlerait probablement dans les mêmes termes que l’on parle des variétés de français, d’anglais, d’allemand, etc. : des « accents » différents, un certain nombre de variantes dans le vocabulaire et l’expression pouvant parfois prêter à confusion, mais assez menues pour laisser aux locuteurs le sentiment d’une communauté de langue.
8) Fauskanger, Helge K. Sindarin « The Noble Tongue » sur Ardalambion. N.d.É. : voir la traduction français de cet essai (en cours), « Le sindarin, la langue noble ».
9) Vinyar Tengwar no 44. Le manuscrit est reproduit en fac-similé, et me paraît rendre intenable l’interprétation de David Salo.
10) Ces pratiques ont suscité sur Lambeñgolmor des critiques âpres et fondées. Cf. Hostetter.
11) « It is unattested outside of words with prefixes ending in -r » (p. 79).
12) Ou Essekenta Eldarinwa, un texte de linguistique elfique important publié dans The War of the Jewels (WJ).
13) Tels l’interprétation du mot aen ou l’usage de certains lénitions comme marque de dépendance syntactique.
14) Par exemple les racines GAL et GIL des « Étymologies » deviennent ÑAL et ÑIL attestées dans des écrits plus tardifs (PM, p. 347, et MR, p. 388, respectivement).
15) « I hope it will furnish the necessary groundwork for future investigation into Sindarin. For those who wish to learn Sindarin, such errors as there may be should not affect their ability to read Sindarin texts or to construct their own » (p. xv).
16) « This volume is not and cannot be the last or most accurate word on Sindarin » (p. xv).
 
tolkien/sur-tolkien/critiques/david_salo_-_a_gateway_to_sindarin.txt · Dernière modification: 07/12/2013 09:20 par Elendil
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