Introduction aux langues et écritures imaginaires chez J.R.R. Tolkien

Didier Willis
20 juin 2001
FNAC, Forum des Halles
Colloque Présentation donnée à l'occasion de la conférence « Tolkien et la Fantasy ».

S'adressant à tout public, cette brève présentation des langues et des écritures inventées par J.R.R. Tolkien constitue un bonne entrée en matière, doublée d'un rapide parcours des horizons linguistiques du Seigneur des Anneaux. J'ai volontairement conservé le caractère oral de la lecture que j'en ai donné à la FNAC en compagnie de Vincent Ferré (auteur de Sur les rivages de la Terre du Milieu), Alain Névant (éditions Bragelonne) et J.R. Lecoq (webmestre du site TolkienVF (ancêtre de Tolkiendil)).

Comme Vincent Ferré l'a rappelé en début d'intervention, J.R.R. Tolkien était un linguiste, spécialiste de l'anglo-saxon médiéval ou, plus précisément, du dialecte mercien. C'était aussi, plus généralement, un érudit maîtrisant plus d'une dizaine d'autres langues, au nombre desquelles on peut citer le gallois et le finnois, ainsi que plusieurs langues germaniques.

C'était véritablement un amoureux des mots, et au-delà de son métier, il avait une passion étrange qu'il se plaisait à appeler son « vice secret » : l'invention pure et simple de tout un vocabulaire imaginaire, avec son lot de notes étymologiques et de grammaires fictives - bref, de langues tout droit sorties de son imagination. Il disait avoir commencé à construire ses propres langues vers l'âge de 15 ans, et nous pourrions probablement prétendre que son travail de philologue n'était qu'un des reflets de sa passion profonde pour les langues.

Pour présenter les langues inventées par Tolkien dans toute leur diversité, nous pouvons adopter trois approches différentes.

Première approche

D'abord, nous pourrions rappeler que Tolkien a imaginé, à divers niveau de détails, plus d'une quinzaine de langues et de dialectes pour les peuples qui figurent dans ses récits, et tout particulièrement dans le Seigneur des Anneaux.

Nous pourrions alors en tenter une classification méthodique, ou, à défaut, comme le temps nous est compté ce soir, une brève énumération : le sindarin des Elfes Gris, dont les sonorités s'inspirent très librement du gallois, le quenya des Hauts Elfes, savant mélange de finnois, de grammaire grecque et d'inspiration personnelle, le khuzdûl des Nains, aux allures sémitiques qui rappellent l'hébreu ou l'akkadien… et ainsi de suite.

Mais cette approche analytique a le défaut d'être assez froide, et sans entrer davantage dans les détails, je me contenterai simplement de dire que les langues imaginaires de Tolkien, dans leur grande variété, sont construites sur de solides bases scientifiques. Elle sont consciencieusement ouvragées selon le modèle des véritables langues de notre monde que Tolkien étudiait au quotidien.

Les lecteurs qui souhaiteraient approfondir cette approche, afin de voir jusqu'où pouvait aller l'invention linguistique de Tolkien, peuvent par exemple se reporter au premier volume du Dictionnaire des langues elfiques d'Edouard Kloczko, publié chez les éditions Tamise en 1995. Ils y trouveront, outre un imposant dictionnaire de presque tous les mots connus à ce jour, une grammaire détaillée et une analyse des principales phrases du corpus.

Deuxième approche

Une deuxième approche consisterait à rebondir sur les allégations de Tolkien dans ses lettres et dans ses interviews, quand il dit avoir d'abord inventé des langues, avant d'écrire des histoires où les utiliser. Son inspiration, à l'origine, se voulait essentiellement linguistique. Mais pour exister réellement, une langue a besoin d'un peuple pour la parler, de textes pour la faire vivre.

Ainsi, Tolkien disait avoir inventé un monde entier pour ses langues, un monde dans lequel une salutation comme elen síla lúmenn' omentielvo « une étoile brille sur l'heure de notre rencontre » , ne dépareillerait pas et trouverait sa place naturelle.

Pour la petite histoire, cette phrase du Seigneur des Anneaux consacre la rencontre de Frodon, héros du roman, avec Gildor Inglorion, un grand prince elfique. Elle est exprimée dans la langue des Hauts Elfes, le quenya.

En suivant cette seconde approche, nous pourrions passer ensemble en revue les différentes citations elfiques du Seigneur des Anneaux, afin d'observer comment elles s'intègrent au monde de Tolkien, comment elles font partie intégrante de sa création littéraire.

Mais là encore, ce serait sans doute un peu fastidieux, surtout dans le temps qui nous est imparti ce soir.

Troisième approche

Pour ma part, je préfère donc suivre une troisième voie, que j'espère plus ludique, en présentant ces langues inventées par l'intermédiaire des écritures - puisque Tolkien a aussi imaginé les alphabets et les systèmes d'écritures utilisés pour les représenter.

La Carte de Thror

Pour le grand public, tout commence avec la publication de Bilbo le Hobbit en 1937. Dès les premières pages, figure une belle carte où apparaissent deux inscriptions « curieuses » , une en lettres pleines sur la gauche, et l'autre, en lettres creuses, au centre de l'illustration.

Ces inscriptions furent un des éléments du succès de Bilbo le Hobbit auprès des jeunes lecteurs. Tolkien reçut de nombreuses lettres lui demandant des informations sur le système d'écriture illustré sur cette carte.

De fait, pour le lecteur anglophone, le déchiffrement n'est pas très difficile. En effet, le magicien Gandalf lit la première inscription, celle de gauche, quand il transmet la carte à Bilbo et aux treize nains qui l'accompagnent dans son aventure. Le sens de l'autre inscription, invisible au début de l'histoire, sera révélé plus tard par Elrond le Demi-Elfe. Et dans les deux cas, les inscriptions sont tout simplement en anglais phonétique.

Cet alphabet, d'ailleurs, n'est pas une invention de Tolkien, mais un véritable système d'écriture, le futhark, utilisé par les peuples scandinaves à partir du IIe ou IIIe siècle après J.C.

On le trouve sur de nombreuse stèles en Islande, en Norvège et en Suède, et il s'est transmis tardivement en Angleterre, sous une forme modifiée et étendue, par l'intermédiaire des Frisons puis des Saxons.

L'inscription de l'Anneau Unique

Tolkien rebondit sur cet élément qui a participé au succès de Bilbo, et lorsqu'il publie le Seigneur des Anneaux en 1954, le premier volume regorge d'inscriptions mystérieuses. L'appendice linguistique du dernier volume, l'année suivante, contient des tables de caractères et de nombreuses explications sur les principaux systèmes d'écriture de son monde.

L'inscription de l'Anneau Unique forgé par Sauron, le Seigneur Ténébreux, illustre un alphabet entièrement nouveau, inventé par Tolkien : les lettres elfiques ou tengwar.

Le magicien Gandalf lit cette inscription à voix haute, mais le lecteur qui essaiera aussitot de la déchiffrer, comme il l'avait fait pour Bilbo, n'y parviendra pas : de toute évidence, elle n'est pas en anglais ! Il faudra finalement attendre le Conseil d'Elrond, quelques chapitres plus loin, pour en avoir la transcription exacte. On notera le parallèle avec Bilbo le Hobbit : ce sont à nouveau Gandalf et Elrond qui nous servent d'intermédiaires dans notre découverte progressive de ces écritures, et, fait nouveau à présent, des langues imaginaires qu'elles cachent.

Après avoir lu le chapitre relatif au Conseil d'Elrond, le lecteur pourra revenir en arrière. Il découvrira alors un alphabet consonantique où les voyelles sont représentées par des accents. Et il fera l'expérience de la sinistre langue noire de Sauron, ash nazg durbatulûk, ash nazg gimbatul, ash nazk thrakatulûk agh burzum-ishi krimpatul.

L'inscription de la porte de la Moria

Quelques chapitres plus loin encore, sur les Portes de la Moria, l'ancienne mine des Nains, on découvre une autre inscription. L'alphabet est le même que précédemment… enfin presque : c'est un mode vocalique, où chaque voyelle est représentée par un symbole indépendant. Le lecteur ne peut pas utiliser telle quelle la connaissance qu'il a acquise en déchiffrant l'inscription précédente. Il doit s'adapter légèrement à ce nouvel exemple : Tolkien joue avec son lecteur, trouble ses repères pour le forcer à réagir.

Au passage, on découvre, lue par le magicien Gandalf, une nouvelle langue, celle des Elfes Gris, le sindarin . Le début se lit ainsi : Ennyn Durin Aran Moria, pedo mellon a minno.

L'inscription de la tombe de Durin

Enfin, les héros finissent par arriver devant une pierre tombale. L'épitaphe reprend un alphabet très proche de celui de Bilbo le Hobbit, inspiré des runes germanique comme nous l'avons vu.

Mais le système a été entièrement réorganisé par Tolkien, ce qui fait que le lecteur de Bilbo devra recommencer entièrement son lent travail de déchiffrement. Tolkien donne un indice, en faisant dire à Gandalf - encore une fois - que l'inscription figure dans la langue des Nains et dans celle des Hommes. Comprendre : il y a en fait deux inscriptions, une dans la langue des Nains, et l'autre en anglais.

Cette inscription, je ne vous la révèlerai pas, je vous laisse la déchiffrer par vous-mêmes. Vous verrez alors apparaître quelques mots d'une la troisième langue, la dernière que nous aborderons aujourd'hui, le khuzdûl des Nains.

Les noms propres, repris dans les deux inscriptions, peuvent aussi vous aider à déchiffrer la portion en khuzdûl. Le texte en anglais fait ainsi office de pierre de Rosette.

Conclusion

Au final, tout porte à croire que Tolkien voulait faire de ses lecteurs de véritables Champollion, en leur faisant ressentir, petit à petit, le plaisir qu'il peut y avoir à déchiffrer une écriture et une langue inconnues.

Le principe que nous avons rapidement illustré ici, qui consiste à partir des écritures imaginaires de Tolkien pour constater comment il essaie de nous donner envie de déchiffrer ses langues inventées, peut être poursuivi pour tout le reste de l'ouvrage. Lorsque Tolkien donne un nom de lieu en elfique, il le fait souvent suivre de sa traduction, si bien que, par comparaison, un lecteur passionné peut reconstruire des pans entiers de cette langue. On peut mettre en relation, par exemple, le nom de la Tour Sombre de Sauron, Barad-dûr, avec les Collines des Tours proche de la Comté où vivent les Hobbits, Emyn Beraid. On en déduira que le mot pour « tour » est barad, au pluriel beraid.

Tolkien, jouant avec le lecteur, lui laisse ainsi de nombreuses pistes qui peut-être, sauront susciter son intéret pour cette matière qui lui tenait à coeur : la linguistique, imaginaire ou réelle.

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essais/colloques/introduction_langues_ecritures_imaginaires_tolkien.txt · Dernière modification: 25/04/2021 12:11 par Forfirith
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