Tolkien et les sciences - Critique détaillée

Quentin Feltgen — octobre 2019

D’emblée, Tolkien et les sciences s’impose comme un ouvrage superbe, et il aura vocation à rejoindre les bibliothèques de tous les amateurs de l’œuvre de J.R.R. Tolkien : volumineux, splendide, et riche d’une variété impressionnante de contenus, le livre fait certainement honneur à son sujet. Pourtant, il y a lieu de s’interroger : Tolkien et les sciences, à quoi bon ? Pourquoi pas plutôt Asimov et les sciences, Le Cycle de Dune et les sciences, ou même Gaston Lagaffe et les sciences ? Si le prétexte est de « faire de la science en s’amusant », comme l’annoncent les trois éditeurs dans un avant-propos succinct, on a certainement mieux à faire que d’aller voir du côté de Tolkien. Si le but, au contraire, est d’éclairer l’œuvre du professeur, alors là encore se pose la question de savoir si « les sciences » constituent un angle d’approche réellement pertinent et éclairant.

Fort heureusement, la brillante introduction d’Isabelle Pantin, tolkienienne émérite, répond d’emblée à ces interrogations. Elle rappelle le lien profond et particulier qu’entretient Tolkien et les sciences, notamment dans la perspective humaniste d’une connaissance vraie du monde. En ce sens, non seulement Tolkien manifestait un intérêt profond pour les connaissances naturelles, intérêt qui ne manque pas de se refléter dans la cohérence et dans la consistance de son œuvre, mais encore en plus la création littéraire même se veut chez lui exploration, révélation du monde. Partant de ces deux principes complémentaires, l’ouvrage ne manque pas de fournir de nombreux exemples de ces deux dynamiques épistémiques : d’un côté, le réalisme scientifique (géologique, géographique, biologique, etc.) est tout à la fois mis en avant et mis en question, et d’un autre côté l’œuvre de Tolkien peut effectivement servir de fondement pour une connaissance approfondie et motivée du monde. À côté de cela, on trouvera également d’autres contributions, sans doute très attendues des lecteurs, qui s’efforcent de donner une assise scientifique aux éléments les plus essentiels de l’imaginaire tolkienien ; ce troisième plan d’intérêt correspond en fait à la « science amusante » promise par les éditeurs, et s’il n’aurait pas suffi à justifier l’ouvrage à lui seul, il offre néanmoins, de par son approche décomplexée de l’œuvre et ses hypothèses joyeusement débridées, sa propre matière à réjouissance.

Quelques contributions en détail

Il est impossible de détailler les quarante contributions que comporte l’ouvrage, organisées en six parties - un découpage peut-être excessif d’ailleurs, en ce qu’il ne permet pas toujours de dégager l’argument de chacune de ces parties, et déséquilibré, les deux dernières parties totalisant la moitié des contributions : il y aurait sans doute eu matière à organiser l’ensemble d’une manière soit plus riche de sens, soit plus dynamique et engageante. Nous en avons donc sélectionné une douzaine, qui nous semblent illustrer, prises ensemble, les points forts et les points faibles de l’ouvrage.

Points forts

La première de ces contributions, traduite de l’anglais, utilise les données cartographiques de l’œuvre pour y appliquer un modèle climatique informatisé (modèle de circulation générale, très utilisé en climatologie et planétologie) ; l’entreprise étonne en ce qu’elle témoigne, d’abord, de ce que les cartes de Tolkien sont suffisamment étoffées pour servir de support à une telle modélisation, ensuite en ce que les résultats du modèle sont compatibles avec le climat tel qu’il est décrit dans les livres, signe de la profonde cohérence encore une fois de l’univers fictionnel de la Terre du Milieu. La seconde contribution que nous mettrons en avant s’intéresse aux aigles géants chez Tolkien ; l’auteur a ici la pertinence de multiplier les points de que, en discutant tant de la possibilité physiologique des aigles, que de leurs possibles équivalents paléontologiques ou encore, de leurs correspondances folkloriques et mythologiques. Cette contribution illustre l’ouverture humaniste à la connaissance à laquelle invite l’œuvre tolkienienne ; elle présente aussi la qualité appréciable d’éviter tout caractère doctrinaire, en soulignant à plusieurs reprises que notre conception des créatures volantes est dominée par l’observation des oiseaux actuels, et qu’en cela elle ne permet pas forcément de comprendre d’autres méthodes de vol pouvant se rattacher à des créatures plus volumineuses. Un troisième article vient illustrer l’axe de la « science amusante » évoqué plus haut, en explorant la composition possible et les propriétés de l’Anneau Unique ; pour expliquer le fonctionnement de cet artefact par la science, l’auteur se permet toutes les libertés, évoquant réacteur nucléaire naturel et nanomatériaux neuroactifs. L’ouvrage atteint avec cet article un certain sommet dans le divertissement, montrant ainsi ce qu’une approche scientifique a de plus excitant et de jubilatoire. Mentionnons enfin un article un peu à part en ce qu’il adopte une approche qui ne se retrouve guère ailleurs dans l’ouvrage, et consacré à la volcanologie : dans cette contribution, l’auteur considère quelles connaissances relatives aux volcans étaient disponibles du temps de Tolkien, et montre en quoi les descriptions qu’il en fait reflètent la compréhension qu’il en avait. Cette perspective, précieuse, aurait gagné à être un peu plus généralisée.

Des occasions manquées

Certains articles, s’ils sont loin d’être mauvais, déçoivent de par leur caractère trop ramassé, leur auteur n’ayant pas toujours su se prêter au format très contraint de ces courtes contributions. C’est en particulier le cas des deux articles jumelés de Thierry Rogel sur la place de l’économie et de la sociologie (respectivement) dans l’œuvre de Tolkien. Trop de concepts et d’auteurs différents ont été condensés dans ces deux articles, qui échouent à se focaliser sur une idée particulière et ne permettent pas dès lors de développer une analyse d’une acuité suffisante pour retenir l’attention du lecteur au-delà du seul temps de la lecture. Autre article décevant, celui portant sur les gemmes dans l’œuvre de Tolkien, aspect bien sûr essentiel de cet univers fictionnel. Au-delà de considérations scientifiques respectables sur leur composition possible, on retrouve la conclusion très convenue et trop attendue que la plupart de ces pierres, en particulier la Pierre Arcane et les Silmarils, sont des gemmes imaginaires ne correspondant à rien de connu. Ce défaut, consistant à analyser scientifiquement certains aspects choisis de l’œuvre pour conclure en définitive à leur caractère évidemment fantastique, est en fait malheureusement commun à de nombreuses contributions, qui déçoivent pour cette raison quand même leur qualité n’est pas en reste. D’autres contributions rencontrent un écueil de nature encore différente : c’est notamment le cas de celle, au titre un peu aguicheur, « Les nains sont-ils des hyènes ? ». Cet article propose des mécanismes évolutifs permettant d’expliquer la divergence spécique des Nains depuis le reste des Hommes. Si l’ensemble n’est pas dénué d’intérêt, il est dommage que l’article commence par rappeler dans son préambule la légende de la création des Nains telle que rapportée dans le Silmarillion, pour l’évacuer aussitôt au motif qu’il ne s’agit pas d’une explication sérieuse. Cette légèreté avec laquelle un épisode aussi riche et symbolique est balayé d’un revers de la main conforte malheureusement une image arrogante des explications scientifiques, qui s’imposent à l’œuvre littéraire sans trop se soucier de la piétiner.

Points faibles

Abordons enfin, critique oblige, les contributions les plus problématiques du recueil. Parmi celles-ci, citons d’abord « Une mythologie de la corruption et de la décadence », approche psychanalytique de l’ensemble de l’œuvre tolkienienne. Une grille de lecture se trouve sur-imposée à l’œuvre, sans grand souci de l’étayer par une lecture un tant soit peu attentive : avec cette contribution, on passe tout à la fois à côté de Tolkien et des sciences. Et pourtant, c’est peu de chose en regard des aberrations que multiplient une autre contribution, « Récits d’un jeune médecin en Terre du Milieu ». On y lit par exemple que, pour se guérir, « les hobbits comptaient sur leurs facultés intuitives pour en trouver un bon [de magicien] », qu’Elrond distribue de l’opium à Imladris, que Frodo est une « caricature psychosomatique », ou encore que « le clinicien d’elfes est un expert qui suscite l’automédication gratuite et confortable de la mortalité ». On nage ici en pleine fan-fiction grossièrement parodique : un tel monceau d’absurdités et de considérations moqueuses, sinon méprisantes à l’égard de l’œuvre originale, n’avait pas sa place dans cet ouvrage et diminue assez considérablement la qualité de l’ensemble.

Certes beaucoup moins irrespectueuse et fantoche, la contribution consacrée au personnage de Gollum multiplie également les incohérences vis-à-vis de l’œuvre. On y lit par exemple que « Bilbo est né mille ans [avant la mort de Gollum] », ce qui implique de trouver un mécanisme permettant d’expliquer pourquoi l’Anneau a affecté Sméagol et non pas Bilbo. Ici, une lecture plus attentive du Seigneur des Anneaux aurait suffi à résoudre le mystère… L’auteur mobilise ensuite la « transmutation de Sméagol en Gollum » pour appuyer l’idée que « Tolkien était évolutionniste » ; or ce dernier point, repris ensuite par de nombreux contributeurs citant cet article à l’appui, reste encore très largement à démontrer ! L’article sur Gollum n’est cependant pas seul à souffrir de ces erreurs criantes. Ainsi, l’article sur la « mythotypie des origines », outre son insistance curieuse quant à l’existence de trolls de neiges (les auteurs ont-ils trop joué à la Bataille pour la Terre du Milieu II?) laisse entendre que Saruman devient Sharkey et les trolls des Olog-Hai sous l’influence néfaste de l’Anneau ! Dans la même veine, la contribution visant à reconstruire l’arbre phylogénétique des différents peuples de la Terre du Milieu propose le « Sang de Númenor » comme caractère commun aux Humains et aux Hobbits. L’auteur vante alors les mérites de la classification phylogénétique en écrivant qu’elle « ne se contente pas de classer les taxons, elle permet aussi de retracer leur histoire géographique », sans paraître s’apercevoir que le problème ici est double : d’abord, ayant utilisé cette histoire géographique pour construire son arbre, l’auteur a beau jeu de dire que l’arbre permet en retour de la retracer ; ensuite, cette histoire est tout bonnement fausse, les Hobbits (et la grande majorité des Hommes également) n’ayant aucune parenté númenóréenne… Non seulement cela dénote d’une méconnaissance sévère de l’œuvre, mais du fait des raccourcis grossiers employés, cela jette en plus le discrédit sur la méthode phylogénétique, pourtant incroyablement rigoureuse et féconde lorsqu’elle est appliquée au monde vivant.

Conclusion

On le voit, l’ouvrage, s’il a le mérite de proposer un contenu profus et hétéroclite, n’en demeure pas moins extrêmement inégal. On ne peut s’empêcher de regretter surtout que nombre de contributions n’aient pas bénéficié d’une relecture un peu experte en matière tolkienienne, ce qui aurait pu éviter bon nombre d’approximations, voire d’élucubrations pures et simples, comme l’origine númenóréenne des Hobbits. On regrettera également la volonté, louable, de ménager un espace aux sciences humaines, mais en ne leur attribuant qu’une portion congrue de l’ouvrage, elles y paraissent d’autant moins à leur place. Quant à l’objet éditorial lui-même, on pourra regretter que le sommaire ne mentionne pas le nom des contributeurs, qu’il faut donc retrouver en tête de chaque article, et que le livre ne comporte pas un signet en tissu, qui aurait été bien utile compte tenu de son poids et de ses dimensions.

En conclusion donc, on saluera cependant l’initiative qui nous vaut un ouvrage magnifique, dont on déconseille certes la lecture d’une traite, qui risque de se révéler répétitive et indigeste, mais dans lequel il sera facile de piocher à l’occasion telle ou telle contribution. La plupart d’entre elles restent bien informées et informatives, et surtout très plaisantes à lire et sans aucune exception accessibles. Si on ne risque pas d’y apprendre grand-chose sur l’œuvre de Tolkien (hormis certains articles écrits par des auteurs dont c’est là l’expertise), on situera celle-ci avec un certain bonheur dans le champ des connaissances naturelles dont elle se plaît précisément à cultiver le goût et l’intérêt.

Pour terminer, mentionnons enfin que le sujet est loin d'être épuisé. L'ouvrage laisse en effet sans réponse de nombreuses questions que les lecteurs de l’œuvre de Tolkien auront néanmoins pu se poser. En voici quelques unes : de quoi peuvent être composés les navires transportant la Lune et le Soleil ? Quel tsunami serait assez puissant pour submerger l’île de Númenor ? Par quelle transformation topologique peut-on passer d'une planète-disque à une planète sphérique ? Quelle peut être la nature de la dimension parallèle où vivent en majeure partie les Spectres de l’Anneau ? Comment Ungoliantë a-t-elle pu plonger dans la nuit tout le Valinor ? Comment fonctionnent les palantíri ? Peut-on vraiment faire prendre à un feu d’artifices la forme d’un dragon ? Si la lumière des Deux Arbres éclairait la majeure partie d’Arda, quelle devait être leur hauteur et l’intensité de leur brillance ? Comment les Anneaux des Elfes peuvent-ils interférer avec le second principe de la thermodynamique ? Combien de temps peut-on rester suspendu cloué par le poignet au-dessus d'un abîme ? Et quelle est la recette du lembas ?

De bonnes raisons d’acheter l’ouvrage :

  • Un bel objet éditorial, qui vaut bien son prix.
  • De nombreuses contributions intéressantes, d’une grande diversité dans les sujets abordés.
  • La possibilité de piocher les différents articles, tous parfaitement indépendants, selon ses humeurs et ses intérêts.
  • L’ensemble est d’une accessibilité constante.
  • L’introduction éclairante, qui motive et légitime l’ensemble de l’ouvrage.

De bonnes raisons d’éviter l’ouvrage :

  • Un manque de cohésion d’ensemble causé par une multitude de contributions disparates qu’un découpage un peu balourd ne permet pas d’organiser de manière efficace et signifiante.
  • Si vous lisez forcément vos livres d’une seule traite, l’ensemble est indigeste.
  • L’une des contributions se complaît dans l’irrespect complet de l’œuvre tolkienienne et rabaisse le niveau général de l’ouvrage, d’autant qu’elle n’apporte aucune espèce de connaissance scientifique.
  • Certaines contributions sont assez largement creuses, quand d’autres se révèlent très mal informées quant à l’œuvre de Tolkien.
  • Les sciences humaines sont représentées certes, mais à titre essentiellement symbolique : plus encore qu'une omission pure et simple, le statut marginal dans lequel elles restent tenues ne tend pas à leur rendre justice.
 
tolkien/sur-tolkien/tolkien_et_les_sciences/critique.txt · Dernière modification: 17/06/2020 10:20 par Druss
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