Essai autobiographique sur mon grand-père J.R.R. Tolkien

Michael Tolkien, traduit de l'anglais par Vivien Stocker – juin 2016
Note de lectureNotes de lecture : En tant que présentations ou compilations, ces articles sont les plus accessibles à tous les lecteurs. Aucune connaissance sur J.R.R. Tolkien n'est requise.
Cet article est une traduction de Autobiographical essay on my grandfather, J.R.R. Tolkien publié sur le site de Michael Tolkien. Nous le remercions d'avoir accepté la publication de cette traduction sur notre site.

Essai autobiographique sur mon grand-père,
J.R.R. Tolkien,
issu d’une conférence publique sollicitée par
le club des écrivains de Leicester
du Collège d’Éducation pour adultes,
Wellington Street,
19 octobre 1995.

Notes :

1) Les plus longs extraits, auxquels il est simplement fait allusion ou qui sont résumés, ont en fait été lus en entier.

2) Cette conférence a été composée à partir de celle donnée en avril 1989 à l’Université de St Andrews, à l’invitation de son association de Science Fiction et Fantasy. Elle commémore, en un sens, la conférence menée par mon grand-père en 1939 en l’honneur d’Andrew Lang. Mais cette version comporte plusieurs ajouts et modifications stylistiques ainsi que quelques omissions de matériel clairement plus « académique ».

Blason

« Mon nom est TOLKIEN (pas -kein). Il s’agit d’un nom allemand (de Saxe), une anglicisation de Tollkiehn, c’est-à-dire tollkühn. Mais, sauf pour expliquer l’orthographe, ce fait est aussi trompeur que tous les faits bruts. Car je ne suis ni « téméraire » [comme ce nom l’implique] ni Allemand, quelle qu’ait été l’identité de certains ancêtres lointains1)… »

Ces mots ne sont pas les miens et ne me concernent qu’en tant qu’héritier accidentel de ce nom. Je cite ces notes de mon grand-père à son éditeur américain, après que le chroniqueur littéraire du New-York Times eut fait quelques hypothèses stupides. Cela avait la saveur combative et pointilleuse de beaucoup de ce qu’il a dit ou fait, anticipant ce que je voudrais célébrer.

J’ai toujours ressenti, à écouter les récits exagérés de mes parents, que j’étais venu au monde en étant indirectement en mauvais termes avec mon grand-père, bien que je devins une source de réconciliation. Lui et ma grand-mère désapprouvaient le rapide mariage, en temps de guerre, de mon père Michael avec ma mère, l’une des nombreuses infirmières qui le soignèrent pour le traumatisme superficiel dont il était atteint et dont il tomba amoureux. À en juger par les différentes disputes qui prenaient généralement la forme de lettres au ton furieux et pompeux de chaque côté, mes grands-parents trouvèrent des raisons justifiant leurs réserves : un soi-disant manque de moyens et de perspectives ; plus inquiétant, l’inculture apparente de ma mère, de classe moyenne inférieure et éduquée selon l’Église d’Angleterre2). Ils étaient des fervents catholiques : mon grand-père avait une foi profonde et enrichissante, mais ma grand-mère en retint simplement les préjugés et n’assista jamais plus à un office après avoir été offensée par l’attitude de l’un des prêtres.

Tout ceci couvait depuis des années. La tentative autobiographique impubliable de mon père de donner un sens et, dans une certaine mesure, d’idéaliser les conflits et les troubles de son enfance, révèle qu’il ressentait un besoin obsessionnel d’établir sa confiance en soi et d’obtenir l’attention de ses parents. Je me souviens de lui, disant amèrement qu’une fois on lui avait dit, lors de l’un de ses moments rebelles, que ça avait été une grande déception pour ses parents qu’il ne soit pas une fille. Il me disait aussi fièrement être sorti, après l’une de ces disputes qui n’avaient pas réellement de rapport avec le sujet, et, à la veille de la guerre de 39-45, être allé s'engager dans le régiment local pour 21 ans. Mais il alla aussi de l’avant et épousa ma mère en catimini à l’automne 1941 lors d’une cérémonie catholique. Le résultat, après un accouchement terrible qui dégoûta ma mère d’une éventuelle autre grossesse, fut moi, le premier petit-fils de JRRT, né en janvier 1943 sous le bruit de la Luftwaffe martelant Birmingham.

On me pose souvent la question de savoir si c’est un désagrément d’avoir un nom si inhabituel que je ne peux éviter les inévitables commentaires des curieux. J’espère que ce que je vais dire ici sera une sorte de réponse à cette interrogation mais j’espère aussi que cela suscitera des questions à la fin.

Je vais éviter le genre d’anecdotes avec lequel j’ai commencé. Le fait de simplement relater des expériences présente le danger de devenir sentimental, complaisant ou inintéressant. Mon grand intérêt littéraire personnel pour les travaux de mon grand-père va me conduire à parler de Tolkien comme je le connaissais jusqu’à Tolkien tel que je voudrais, en partie comme lui, être compris comme penseur et écrivain. N’importe quel souvenir d’évènements passés est influencé par nos motivations nécessaires pour y parvenir et, bien sûr, par de subtiles influences faussement considérées comme des souvenirs, comme ce que la famille proche pouvait en dire ; ou encore comme les photos, qui tendent à déformer des souvenirs précis.

Quand l’édition américaine de la biographie de Carpenter est sortie, un critique a dit qu’elle négligeait de nous dire ce que nous aurions aimé savoir sur Tolkien, l’homme, durant ses années de maturité. Je ne peux que commencer à relever ce défi, et autant que possible, j’ai essayé de concrétiser mes mémoires et mes impressions en me référant aux lettres et à mon expérience de lui, telle qu’elle émerge pour moi des œuvres elles-mêmes. Je serai aussi très précis sur l’impact que mon grand-père a eu sur moi, à certaines périodes formatrices de ma vie : par exemple, j’ai été obligé d’étudier les textes médiévaux et anglo-saxons dans le cadre de mes cours de littérature anglaise à l’Université de St. Andrews, dans le milieu des années 1960. C’était une autorité reconnue et, à ce moment-là, il traduisait quelques-uns de ces travaux. Nous correspondions alors abondamment. Citer quelques-unes des lettres, pour la plupart inédites, servira mon double but qui est d’établir une image de l’auteur et de révéler son rôle de grand-père. J’ai prêté toutes mes lettres à Humphrey Carpenter lorsqu’il collaborait avec mon oncle Christopher pour en publier une sélection, en 1978. Il dit alors qu'« (elles) sont pleines de bonnes choses de toutes sortes et reflètent la très grande portée de son esprit ». Par coïncidence, mon grand-père donna la conférence en l’honneur d’Andrew Lang à l’Université de St. Andrews en 1938. C’est malheureusement décrit dans la biographie toujours « officielle » que c’était l’une des « innombrables interruptions3) » qui l’empêchèrent de travailler au Seigneur des Anneaux. En fait, elle contenait les bases de l’essai astucieux, spirituel et si délicieusement partial et intransigeant « Du conte de fées » que l’on connait sous le nom de Tree and Leaf4), qui met en lumière ce qu’il faisait dans le Seigneur des Anneaux, et c’est l’un des meilleurs guides implicites à l’art et aux concepts qui sous-tendent la fantasy de Tolkien. Je la citerai plus tard dans mon propos, pour confirmer quelques-unes de mes suggestions portant sur son inventivité en tant qu'auteur.

Ma formation littéraire m’a rendu très conscient de certaines tendances critiques que je vais aborder, à la fois parce qu’elles ont affecté la façon dont certains milieux ont perçu la vie et l’œuvre de Tolkien, mais aussi parce que j’espère que mon approche pourra suggérer une manière de parvenir à une voie médiane entre différents extrêmes.

En premier lieu, l’« illusion biographique » : connaissez votre auteur intimement et vous aurez le « sésame ouvre-toi » de ses travaux. Tolkien lui-même l’avait anticipé très tôt, dès 1955, dans une lettre à W. H. Auden, où il parlait de la grande araignée Araigne, qui succédait à Ungoliant, le co-agent de la destruction de Valinor dans le Silmarillion : « si cela a un quelconque rapport avec la tarentule qui m’a piqué lorsque j’étais un tout jeune enfant, les gens sont libres de le penser… Je puis seulement dire que je ne m’en souviens absolument pas… je ne déteste pas particulièrement les araignées et je n’ai aucun besoin de les tuer. D’ordinaire, je sauve celles que je trouve dans la baignoire5) ! » {Cependant, il est vrai que mon père Michael avait une phobie des araignées et que leur humiliation par Bilbo dans Grand’Peur a en partie été écrite en ayant cela en tête, pour affaiblir leur côté le plus menaçant.}

Je pense que je me fais aussi l’écho des sentiments de mon grand-père lorsque j’aborde la tendance de la critique à rechercher des théories inattaquables sur ses travaux, en y voyant des références au monde ou à l’histoire contemporaine suivant l’hypothèse que la Terre du Milieu serait « réelle ». Les critiques se contentent rarement de dire « c’est ce que x me laisse penser », leurs réactions se transforment en interprétations rapides et absolues. Pire, une plus grande importance est donnée à ce qui N’EST PAS dans les livres. L’auteur lui-même se défend de significations cachées ou de messages dans son propre avant-propos au SdA ; mais dans Tree & Leaf, il parle du créateur de fantasy parvenant à « la consistance profonde de la réalité6) », un monde intrinsèquement crédible dans ses propres conditions. Il est ainsi peut-être devenu la victime de son propre succès en faisant cela. Il est certain qu’il a toujours maintenu fermement avoir exploré plutôt qu’inventé les légendes qu’on mettait à son crédit. Son monde imaginaire devint tellement vaste que la majeure partie en était insaisissable pour son concepteur comme le suggère le caractère inachevé, mais en perpétuel développement, du Silmarillion.

Le seul moyen de garder une perspective claire du conflit apparent entre deux types de « réalité » (imaginative et littérale) est de regarder les moyens littéraires par lesquels il a fait naître son monde imaginaire et dans quel état d’esprit il l’a créé. Le travail d’érudition de mon oncle Christopher pour retracer l’histoire littéraire et imaginaire de l’Anneau en douze volumes7) est désormais un élément indispensable pour établir une proposition sur des bases légitimes. Et j’espère que cette conférence parviendra à démontrer comment à la fois le matériel biographique et des jugements critiques bien dirigés peuvent coopérer et offrir une estimation correcte de la stature de Tolkien comme homme et auteur.

Les souvenirs que j’ai de lui comme philologue sont, à cet égard, d’une importance primordiale. La signification littérale de ce mot grec est « amour des mots » : j’attire l’attention sur cela pour dissiper l’idée qu’il serait une sorte de dictionnaire parlant, avec une expertise aride des dérivations. Il y a un détail révélateur datant du temps où il étudiait une partie essentielle de son diplôme, en 1912 : il découvre, à la bibliothèque de l’Exeter College, une grammaire du finnois et quelques années plus tard devait en dire à W. H. Auden : « Ce fut comme de découvrir toute une cave remplie de bouteilles d’un vin… d’une sorte et d’un goût jamais connus jusqu’alors. J’en ai été totalement grisé8)… » (en fait, il fut à deux doigts de perdre sa bourse au mérite et d’être renvoyé ou, du moins, c’est ce qu’il disait) « et j’ai abandonné ma tentative d’invention d’une langue germanique inédite, et ma langue à moi, ou bouquet de langues inventées, a pris fortement la marque du finnois dans sa structure phonétique et sa syntaxe. » (Mais nous ne devons pas isoler cette découverte de sa fascination pour le Kalevala, cette antique épopée finlandaise.)

Plus tard, il devint un universitaire faisant autorité en linguistique ; mais il m’a toujours donné l’impression que les mots ont, dans un sens presque physique, un type de vie particulier qui doit être réfléchi, savouré et exploré. Je me souviens des fêtes de famille, généralement des repas avec différents fils de discussion entrecroisés. Il avait la capacité de mener plusieurs conversations à la fois, débattant des mérites d’une recette, réduisant à néant de mauvaises théories sur des noms de lieux, racontant des anecdotes sur un personnage excentrique ou essayant de résoudre à voix basse un problème linguistique qui était passé inaperçu jusqu’alors. Dans mon imagination, il devint l’autorité suprême sur l’origine des noms et sur les us et abus des mots. Il exposait des hypothèses communes si rapidement et de manière si écrasante que vous étiez obligés d’écouter et d’acquiescer. Mais il respectait aussi les mots qui étaient déroutants et se complaisait dans leur fugacité. Quand il était impliqué dans des questions linguistiques en lien avec ses propres travaux, il se montrait particulièrement enclin à désabuser les théoriciens et les critiques de leurs conceptions erronées. Deux lettres de la sélection de Carpenter l’illustrent de façon amusante. Il y a beaucoup trop à citer mais en bref, je recommande chaudement son analyse sur une interview du Daily Telegraph Magazine en 1967 ainsi que sur l’introduction et les appendices de la traduction suédoise du SdA.

Lorsque j’étais étudiant en littérature médiévale et anglo-saxonne, j’appréciais beaucoup plus tout cela. Enfant ou adolescent, il ne m’incitait pas à avoir une curiosité particulière envers les mots. Je suppose que j’appréciais surtout sa lutte amicale contre les esprits simples. Plus tard, néanmoins, j’ai réellement commencé à respecter et à souhaiter consulter son savoir, et à expérimenter ses facultés d’exposition. Ses lettres de 1965 montrent qu’il fut satisfait lorsque mes études linguistiques prirent un tour positif. Des extraits mettent en lumière quelques-unes de ses attitudes et son rôle de grand-père. Concernant les poèmes médiévaux que j’étudiais et qu’il traduisait, il disait : « Je regrette que mes Gauvain et Pearl ne paraissent pas à temps pour t’aider […] : principalement en raison […] de ma découverte de nombreux points secondaires concernant certains termes […] ce qui m’en a détourné. […] Mais en réalité, je suppose qu’il s’agit seulement d’un divertissement pour moi9) […] Je suis heureux que tu aimes la littérature ancienne et j’espère que tu seras récompensé pour ton travail par de dignes examinateurs […] Tu es dans mon cœur et mes pensées… » Dans une lettre plus récente, il écrivait : « Je suis bien évidemment très intéressé par tout ce que tu as à m’apprendre sur son travail et tes goûts. J’aurais pu t’apporter plus d’aide et de conseils […] mais dans tous les cas, j’ai le fort sentiment que tu ne devrais pas être influencé dans le développement de tes goûts et dans la découverte de tes aptitudes par des opinions portées par la loyauté familiale ou l’affection ; ainsi, à la fin, tu auras plus de crédit pour ta propre branche et tes talents si tu ne montres pas trop de preuves que tu évolues sous mon ombre… » Ce ne sont que de brefs aperçus de longues lettres exprimant sa préoccupation et son intérêt, mais quand j’ai choisi de me spécialiser dans la littérature du 17ème et 18ème siècles pour mon second diplôme à Oxford, il montra un égal intérêt et dispensait toujours beaucoup d’amusantes anecdotes sur les auteurs que j’avais choisi de lire.

Avant d’aborder plus précisément les liens entre la philologie et les œuvres fictionnelles, je souhaiterais mentionner quelques autres anecdotes :

1) Je me souviens m’être assis avec lui sous un soleil brûlant d’août, un mois avant qu’il ne meure, à regarder les papillons sur un buisson de buddleia10). Il m’expliqua alors, avec luxe de détails, comment le mot butterfly était étymologiquement une impasse : personne n’avait jamais découvert ni comment ni pourquoi les deux mots avaient été associés. Le déplacement des sons en flutterby ne le permettait pas non plus. Comme d’habitude, j’avais trouvé que chaque mot qu’il abordait et, par extension, l’objet qu’il désignait, prenait une nouvelle dimension.
2) Quand ma première fille, Catherine, est née en 1969, il était très intéressé d’expliquer, dans une longue lettre, tous les caprices orthographiques attachés à ce nom : « J’aurais voulu pouvoir dire un mot sur le nom de mon arrière petite-fille […] et maintenant c’est réglé ; mais je voulais m’exprimer en faveur de CathArine… » Une longue discussion philologique suivit, typiquement prise en sandwich entre toutes sortes de questions banales. Mais son enthousiasmante maîtrise des détails nous forçait à poursuivre notre lecture et à apprendre. (Incidemment, l’un de mes souvenirs, heureusement conservé par une photographie, le voit divertir sa petite-fille de trois ans avec des extraits des poèmes de Tom Bombadil. Comme toujours, il avait un don naturel et spontané pour toucher la corde sensible des enfants.)
3) Il avait toujours pensé beaucoup de bien de Jonathan Swift, moins pour la satire ingénieuse et mordante, dont il percevait probablement qu’elle s’appuyait trop sur l’allégorie, que pour l’invention d’un nouveau son dans la langue en utilisant le mot Yahoo pour décrire les singes humanoïdes dans les Voyages de Gulliver, dans le livre IV.
4)Lorsque j’eus 14 ans, il m’écrivit une lettre qui illumina ses vastes intérêts linguistiques et la manière dont il pouvait en parler à son petit-fils adolescent. Il expliquait comment on lui avait demandé de contribuer à une traduction de la Bible de Jérusalem avec une version du Livre de Jonas et qu’il venait juste d’être nommé membre de la Royal Society of Literature :

« …en se fondant sur le SdA, je suppose : un agréable compliment et une petite tape d’approbation et de celles que peu ou pas de philologues ou d’hommes de langue ont reçues… » Une autre des nombreuses indications est qu’il voyait le livre comme une émanation de ses intérêts linguistiques : une chose sur laquelle beaucoup de critiques feraient bien de méditer. Il parlait de la supervision de l’édition néerlandaise et de la traduction du livre et comment il s’était immergé dans l’étude de l’hébreu : «…si tu veux un alphabet beau mais stupide et une langue si difficile qu’elle rend le latin ou le grec ridicules mais qui plonge dans un passé qui fait paraître Homère récent, c’est ce qu’il te faut ! »

Ce fut seulement lorsque j’ai relu le Hobbit et le SdA après mes études intensives de linguistique à St. Andrews que je commençais à apprécier et à trouver du plaisir dans les connexions entre les capacités philologiques et la sagesse de Tolkien, et son monde fictionnel. J’eus la chance de le voir beaucoup durant mes études B. Phil. d’Oxford ; et sachant combien il était en proie aux experts et amateurs, je tenais scrupuleusement à ne pas l’ennuyer avec les nombreuses questions linguistiques que la lecture des livres avait provoquées en moi, mais ce fut probablement une erreur car sa correspondance avec moi ou avec ceux qu’il n’avait jamais rencontrés révèle un intérêt généreux et professionnel dans l’examen des dérivations et de l’étymologie des noms et des légendes qui leur étaient attachées dans les livres. Par exemple, j’avais médité sur le nom Mirkwood dans le Hobbit et lui avais écrit à ce propos : est-ce que cela désignait la même chose que le vieil-anglais mearc ou gemyrce, une frontière ou une un repère marquant la bordure de la sauvagerie, ou était-ce dérivé d’un autre mot, myrce (sombre, sinistre) ? Sa réponse fut très méticuleuse et éclairante, allant jusqu’à citer du matériel issu d’une ancienne saga scandinave où il existe une forêt nommée Myrkvi, matériel dont une partie apparaît maintenant dans l’édition annotée du Hobbit11). Les détails n’importent pas à un non-spécialiste mais ils suggèrent d’importants points généraux :

1) chaque autorité mentionnée implique une association légendaire ou historique qui vient enrichir la signification ou le ressenti du mot ;
2) comme souvent, il avait le sentiment qu’il travaillait avec un matériau qui était une partie d’un vaste corpus de traditions verbales/historiques/mythiques dont les clés pouvaient seulement être trouvées par un travail déconcertant et qui pouvaient même vous échapper alors que vous pensiez vous en approcher. (Ce n’est donc pas surprenant qu’il ait lu de la littérature policière pour se relaxer et qu’il ne tarissait pas d’éloges pour Agatha Christie.)
3) Comme il l’a toujours soutenu, le Hobbit était « un fragment, arraché à une mythologie qui existait au préalable » (Réponse au N.Y. Times Book Review de juin 195512)).

Il est intéressant de dire, ici, que ce fut un heureux hasard que Mirkwood soit resté intelligible avec exactement le ton juste en anglais moderne. Il me disait toujours que les noms avaient le pouvoir de susciter une histoire en lui. Il est bien connu qu’il était perplexe quand à la source du mot hobbit, qui lui vint spontanément dans la phrase : « Au fond d’un trou vivait un hobbit » alors qu’il corrigeait un examen et qui est considérée comme la pseudo-genèse de cette histoire. Bien qu’il n’ait pas tenu sa promesse de rendre une analyse complète du mot aux personnes responsables du supplément de l’Oxford Dictionary, il existe quelques détails amusants à ce propos dans une lettre publiée qu’il écrivit à l’éditeur de The Observer en janvier 1938. Il était toujours prêt à accepter que certaines choses ne soient jamais prouvées de quelque manière que ce soit mais il était constamment irrité par ceux qui exagéraient les sujets qui avaient une explication simple et pratique. Par exemple, il disait que ce n’était pas sans conséquence que le vol de Bilbo dans le trésor du dragon et l’acte similaire dans l’épopée anglo-saxonne Beowulf aient des résultats similaires : comment autrement pourriez-vous mener le dragon au saccage ?

L’un des moments caractéristiques des entraînantes méthodes d’investigation et de la poursuite souvent confuse de détails de mon grand-père est le passage du chapitre 4 des Deux Tours où l’Ent, Barbebois, et Merry et Pippin discutent des noms et de leurs origines. Je fais référence au passage commençant par : « Pippin, bien qu’encore abasourdi, n’était plus effrayé… » et qui se termine quand Barbebois déclare « Les noms véritables vous racontent l’histoire des choses auxquelles ils appartiennent, dans ma langue : le vieil entique, diriez-vous. Un parler charmant ; seulement, il faut beaucoup, beaucoup de temps pour dire quoi que ce soit en cette langue, car nous ne disons rien en cette langue qui ne vaille la peine d’être longuement dit et écouté13). » Barbebois est presque un pédagogue rébarbatif, mais soudain sa recherche rythmique, allitérative, d’une solution ajoute de nouvelles dimensions à l’enquête ; et l’ajout de Pippin d’une nouvelle ligne au chant, dans un style similaire, est le type de solution à une omission textuelle que Tolkien a lui-même apportée dans ses travaux universitaires d’édition de poèmes, comme Sir Gawayne & The Green Knight. Au moment-même où nous nous attendons presque à une analyse du terme hobbit, avec son tact narratif, l’auteur accorde la prédominance à l’intrigante connaissance des noms et des histoires de l’Ent. Et ce que Barbebois dit des noms qui racontent des histoires, pointe l’un des ressorts créatifs de Tolkien.

Il est ainsi intéressant de noter qu’après que mon oncle Christopher eut donné des conférences sur les héros des légendes du Nord au St. Anne’s College d’Oxford, mon grand-père lui dit dans une lettre : « Je suis un pur philologue. J’aime l’Histoire… mais ses moments les plus intenses sont pour moi ceux où elle éclaire les mots et les noms ! […] Personne ne me croit lorsque je dis que mon long récit est un essai de création d’un monde dans lequel une forme de langage qui soit agréable à mon esthétique personnelle puisse paraître réelle14). » Et lorsque W. H. Auden dut faire une intervention sur le SdA à la radio en juin 1955, Tolkien lui écrivit pour lui dire ceci : « …les langues et les noms ne peuvent être selon moi séparés des histoires. C’est, et c’était, pour ainsi dire, une tentative pour fournir un arrière-plan ou un monde dans lequel l’expression de mes goûts linguistiques pourrait avoir une fonction. Les histoires sont venues tardivement, en comparaison15). » (Les deux lettres sont présentes dans la sélection de Carpenter.)

Il adorait les énigmes, poser des devinettes et trouver des solutions surprenantes. Les énigmes ont des règles. Elles sont une forme d’art en vieil-anglais. Il aimait le défi des règles et vous défiait avec. Mais, comme Gandalf, il triomphait souvent en vous disant qu’il existait des moyens de les contourner sans les briser. Ses discours sur les mots et leur origine étaient souvent similaires.

Il est pertinent de conclure sur le thème de Tolkien le philologue par quelques extraits de Tree and Leaf, l’essai « Du conte de fées » et en particulier là où il se concentre sur la fantasy. Premièrement, pour montrer que les pouvoirs de la langue et de la création d’histoires sont indissociables. « L’esprit qui a pensé léger, lourd, gris, jaune, immobile, rapide a aussi conçu la magie qui rendrait les choses lourdes légères et capables de voler ; qui transformerait le plomb gris en or jaune et le rocher immobile en courant rapide […] loger[ait] un feu brûlant dans le ventre froid d’un dragon. Mais dans cette “ imagination” [fantasy], comme on l’appelle, est créée une nouvelle forme : la Faërie commence16). » (La traduction moderne la plus proche que je puisse donner pour ce terme médiéval [c.-à-d. Faërie] est « transformation magique ») Il parle aussi de son propre développement : « je peux seulement dire que le penchant pour les contes de fées n’était pas une caractéristique dominante de mes goûts premiers. […] C’est la philologie qui [l’]a éveillé […] au seuil de l’âge adulte et c’est la guerre qui l’a aiguisé jusqu’à lui donner pleine vie17). » Un plus long extrait révèle :

1) la grande priorité donnée au façonnage des mots ;
2) l’opinion que la véritable fantasy nécessite une compétence particulière.
« Quiconque héritant de la faculté de Fantasy du langage humain peut dire le soleil vert. Beaucoup peuvent alors l’imaginer ou le représenter. Mais ce fait ne suffit pas, bien qu’il puisse déjà être plus puissant qu’un “croquis sur le vif” ou qu’une “tranche de vie” recevant les honneurs de la littérature.

La création d’un Monde Secondaire dans lequel un soleil vert serait crédible, et qui commande à la Croyance Secondaire, requiert probablement du labeur et de la réflexion, et exige certainement un talent particulier, une sorte d’art elfique. Peu d’auteurs entreprennent des tâches si difficiles. Mais lorsqu’elles sont entreprises et menées à bien à quelque degré que ce soit, nous avons alors une réussite artistique rare : rien de moins que l’art narratif, la création de contes dans son mode primaire et le plus puissant. »
(M&C, p. 174-175)

(Il poursuit en disant que la vraie Fantasy est réalisée par les mots ; ce qui passe pour tel dans la peinture ou le théâtre étant fondamentalement différent et par une malencontreuse association rabaisse l’art ancien.)

Mon intervention vise en partie à indiquer les aspects des intérêts de l’auteur et ses préoccupations qui, je crois, sont facilement négligés ; mais j’essaie aussi d’illustrer ce que c’était que d’être son petit-fils, aussi vais-je présenter quelques-uns des aspects les plus inattendus de sa personnalité. Une référence à son génial conte de fées Feuille, de Niggle servira mon propos. Par « fée », nous devrions peut-être plutôt comprendre « étrange enchantement ». Le titre fait référence à une esquisse de feuille qui est tout ce qui reste d’une peinture d’échelle et d’ambition beaucoup plus vaste mais jamais terminée. Le récit fut écrit en même temps qu’il composait l’essai que je viens de citer et fut publié avec lui en 1947.

Dans ce récit, nous pouvons lire une partie de sa confusion quant à l’orientation que son ambitieuse et de plus en plus ardue saga de l’Anneau pouvait prendre ; mais je vais regarder quelques-unes des parties qui résument certains aspects de son comportement tel que je le connaissais. Le conflit de Niggle entre la concentration dans son art (statut dont il est incertain) et son cœur généreux et sociable était quelque chose que j’avais remarqué dans le conflit qui opposait la vie d’universitaire aux autres distractions quotidiennes inévitables chez mon grand-père. Son étude paraissait être un espace sacré pour les enfants de deux générations, bien qu’il pouvait souvent la détester et la maudire, se sentir inquiet sur le fait de s’y enfermer, pourtant se sentir obligé d’y revenir. Niggle n’est pas plus exactement JRRT lui-même que ne l’est Bilbo, bien qu’il y ait des reflets de lui dans la réticence particulière du hobbit à être extrait de sa routine, derrière les frontières du Comté, par les folles propositions de Gandalf. L’ouverture de Feuille, de Niggle révèle un terme similaire : « Il était une fois un petit homme du nom de Niggle, qui devait faire un long voyage. Il ne désirait pas partir ; en vérité, l’idée même lui en répugnait ; mais il ne pouvait faire autrement. Il savait qu’il lui faudrait partir à un moment donné, mais il ne mettait aucune hâte à ses préparatifs18). » La capacité qu’avait Tolkien pour atteindre une sorte de résolution des conflits entre sa vie intérieure, ses contraintes professionnelles, ses obligations familiales et autres activités de société fait partie de sa stature d’homme et reflète l’humanité que nous trouvons dans le plus attachant de ses héros de fiction. Ce n’était en aucun cas le professeur distrait. L’aurait-il été, sa vie en aurait été facilitée, mais son travail moins riche. C’était aussi, comme Niggle, un perfectionniste au-dessus d’une immense toile qui se fixait des normes sans aucun remord, en créant ses fantasmes souvent face au type de critiques qu’il anticipait dans le passage où l’arrogant conseiller Tompkins condamne Niggle sur des raisons commerciales et de sens commun, écouté en cela par Atkins (lequel est décrit plus tard comme une personne sans importance, juste un maître d’école) qui essaie d’une manière embarrassée de défendre l’imagination. Il y a aussi Perkins, une non-entité qui estime que les querelles sont simplement du dérangement. (Voir Faërie, p. 183-185)

Ironiquement, néanmoins, Tolkien allait être bien plus persécuté par ceux qui débordaient d’envie d’être informés de chaque veine et chaque particule de ses « feuilles » ; je pense qu’il aimait mieux le monde des Tompkins et des Atkins que ceux qui l’interrogeaient après qu’il fut devenu un succès médiatique, ce qui le faisait se sentir comme un instrument dont on aurait exagérément joué. Quand il déménagea des chambres du Merton College pour sa maison de retraite à Poole, après la mort de ma grand-mère à l’hiver 1971, il m’écrivit pour me dire : « …hélas ! Je ne serai plus protégé des Hoopers, des Snoopers, des Goopers, des groupes de presse, des écoutes téléphoniques, chasseurs de lions transatlantiques et amateurs de gargouilles… »

Contrairement à Niggle, Tolkien n’était pas seulement déconcerté par les bureaucrates et les fonctionnaires qui faisaient valoir leur supériorité : il les détestait, même si souvent, il pouvait les rallier à lui par une véritable courtoisie qui lui venait en leur pardonnant ce qu’ils représentaient et en les voyant comme des personnes. Puis, il se vantait de la façon dont il les avait gagnés à sa cause et chantait leurs louanges. Comme Jonathan Swift, il trouvait l’humanité difficile à supporter mais il aimait les individus Untels et Unetelles. Alors que j’étais en vacances avec ma famille sur la côte de Dartmoor, en 1957, il m’écrivit pour me dire : « … J’aurais aimé être avec vous sur les hauts Tors et loin des gens c'est-à-dire des gens en foule… » Il a toujours soutenu qu’il était aimable mais peu sociable. La plupart des lecteurs de son œuvre réalisent maintenant quelque chose qui m’est apparu très tôt : il était fasciné par la capacité miraculeuse des petites et insignifiantes personnes (comme M. Polly d’H. G. Wells) à réaliser l’inattendu face à des obstacles apparemment insurmontables. Il disait plutôt ouvertement que son séjour dans les tranchées de la Grande Guerre avait gravé ce sentiment dans son imagination. Deux extraits du discours d’Elrond au Conseil, dans la Fraternité de l’Anneau le rappellent fortement. Je me souviens de lui citant le premier lors d’une interview radio :

« Dans cette quête, les faibles ont autant d’espoir que les forts. Mais il en va souvent ainsi des actes qui font tourner les roues du monde : de petites mains s’en chargent parce qu’il le faut, pendant que les yeux des grands regardent ailleurs. »
« L’heure des Gens du Comté est venue, celle où ils quittent leurs paisibles champs pour ébranler les tours et les conseils des Grands. Qui d’entre tous les Sages aurait pu le prédire ? Ou, s’ils sont sages, pourquoi s’attendraient-ils à le savoir avant que l’heure ait sonné ? » (La Fraternité de l’Anneau, livre II, chap. 2, p. 342 & 346)

Il est raisonnable de déduire de ces commentaires froids et humbles d’Elrond un thème central et crucial de ses principaux travaux, même quand les protagonistes ont l’apparence d’un peuple à demi-mortel.

Cependant, il est toujours difficile de retracer son point de vue, qui pouvait se modifier ou s’intensifier sans préavis, mon grand-père ayant les pieds sur terre. Cette qualité « terrienne » se reflète avec précision dans la géographie et les échelles temporelles de ses œuvres majeures, desquelles les chercheurs ou les artistes graphiques ont fait grand cas. Il était même réputé être un expert sur les habitudes et les caractéristiques du moineau domestique et avoir donné une conférence devant une société d’ornithologie. S’il était enthousiaste à propos d’une personne, d’un lieu ou d’un gadget, ou à propos de nourriture ou de boisson (mais jamais française !), il pouvait toujours défendre ses préférences ; mais des semaines ou des mois plus tard, vous pouviez le trouver en train de démolir la même chose avec tout autant de ferveur. Tout autant ses enfants que leurs successeurs s’accorderont à dire qu’il était possible d’être dans ses faveurs ou d’en sortir aussi vite sans même le savoir, si vous n’étiez pas allé visiter la maison de mes grands-parents depuis quelque temps. Mais a posteriori, je pense que ces excentricités ajoutaient à l’affection que j’avais pour lui ; et que j’étais alors plus susceptible de suivre ses conseils que ceux de mes parents, même s’ils n’étaient pas nécessairement meilleurs. Il avait une façon de me faire voir le monde réel du vivant, du respirant et, souvent, des choses inexplicables sous une lumière nouvelle. Dans « Tree & Leaf », il maintenait qu’une telle réévaluation du familier se réalisait dans de la fantasy ou dans des contes de faërie bien écrits.

J’ai dit que dans des termes critiques équilibrés, Tolkien ne devait pas être identifié de façon absolue à Niggle ou Bilbo ni d’ailleurs à Frodo ou aux héros justes mais faillibles du Silmarillion ; mais j’ai toujours trouvé une part de mon grand-père dans ces histoires : d’innombrables nuances d’attitudes et de tons dans des centaines de détails, bien sûr, mais particulièrement dans la figure de Gandalf qui est aussi vital en arrière-plan que lorsqu’il est au cœur à l’action. Dans le Hobbit, sa présence dans le dialogue et la narration est modeste et, dans le Seigneur des Anneaux, les membres de la fraternité sont soit dans l’attente de son apparition soit dans la frustration de son absence ; comblés aussi, lorsqu’il revient en tant que Gandalf le Blanc après avoir vaincu ce qui semble toujours être un bras de fer mortel avec le Balrog de Moria. Tolkien avait justement ce même type de distance omniprésente et d’étroite intimité occasionnelle dans mon mode de vie ; et je voudrais illustrer ceci par quelques images de Gandalf qui sont, à leur tour, l’occasion de jeter un œil sur l’homme et l’écrivain à partir d’un territoire familier à la plupart des lecteurs.

1) Gandalf estime que la vie est inévitablement une aventure et non une série de simples routines, et que chaque voyageur est d’une importance vitale d’une façon mystérieuse. Comment, c’est à eux de le découvrir, bien qu’il les guidera régulièrement. C’est la voix de l’auteur incarnée dans une figure d’autorité mais jamais trop ostensiblement.

Juste avant que Bilbo et les nains rencontrent les trolls, « ils remarquèrent l’absence de Gandalf. Il les avait suivis jusque-là, sans jamais leur dire s’il prenait part à l’aventure… C’est lui qui avait mangé le plus, parlé le plus, et ri le plus. Mais à présent, il avait tout bonnement disparu ! » (Le Hobbit, chap. II)
Je retrouve ici tout la fiabilité imprévisible et la gentillesse plutôt irritable de Tolkien. Je réagirais comme le groupe le fit, avec un mélange d’exaspération, d’affection, de besoin et de respect. Ça me rappelle aussi la manière dont il exerçait son autorité et son influence sans être autoritaire. Gandalf tout comme lui sous-estimait ce qui avait de grandes conséquences sur ses propres affaires, ce qui est au moins une preuve indirecte que Le Hobbit n’était qu’un fragment d’un concept beaucoup plus large et absolument pas le point de départ de son monde imaginaire comme beaucoup continuent à le croire.

2) Dans le premier de ces extraits, nous voyons le goût de Gandalf pour le plaisir et les bonnes choses de la vie. Son tour aux trolls, les amenant à discuter jusqu’à l’aube pour les transformer en pierres inoffensives, et plus tard son lancer de pommes de pins enflammées sur les loups wargs illustrent aussi cet aspect de mon grand-père : l’un de mes premiers souvenirs (je devais avoir 7 ou 8 ans) concerne une longue promenade familiale sur des pistes en friche des collines boisées de Chiltern, au nord de Reading, où j’ai eu la chance d’être élevé avant que le quartier ne se soit « développé » en village de maisons à lucarnes. Les haies de ciguë et de berce étaient en fleurs, il appelait leurs ombelles blanches inversées des « buffets à guêpes », et il excitait constamment ces prédateurs en se précipitant avec sa canne ou tranchant le buffet [à guêpes], nous disant d’aller nous mettre à l’abri. Cela nous rendait hystériques et excités à la grande irritation silencieuse de ma mère. Nous nous réjouissions aussi d’un jeu où il nous menaçait, par toutes sortes de gestes meurtriers et effrayants, de nous attraper avec le bout arrondi de sa canne. La canne, aussi malicieuse que la baguette de Gandalf, prenait place dans l’une de ses farces les plus drôles : d’un « HOI ! » bruyant accompagné d’un violent signe de la main, il hélait les automobilistes qui monopolisaient les chemins de campagne comme s’ils les possédaient. Dans la même veine, quelques années plus tard, lorsqu’il eut 81 ans, je me souviens de lui poursuivant ma fille Catherine, alors âgée d’environ 4 ans, autour des grands tilleuls des jardins du Merton College. (Ce fut à cette occasion que je pris la dernière photo de lui, appuyé sur son arbre favori, qui est incluse dans les illustrations de la biographie de Carpenter.)
3) Un autre aspect de Gandalf que je relie à Tolkien est dans leur dimension cachée. À l’instar des interprètes burinés de Dr Who, il pouvait parfois sembler assez vieux, fatigué, frêle, abattu par les exigences d’un monde pervers. Son nom elfique est Mithrandir (le pèlerin gris), mais c’était un Maia, l’un des anciens Istari ou magiciens. Dans les Deux Tours, il commente son ancien statut :
« Olórin j’étais dans l’Ouest, dans ma jeunesse qui est oublié ». Dans le Hobbit et le SdA, sa profonde sagesse est dissimulée, une puissante ironie contre ses ennemis. Il semble juste diriger Bilbo et les nains de façon persuasive jusqu’à ce que son esprit s’élève dans l’autorité et qu’il stoppe l’avancée des nains des Collines de Fer à la Bataille des Cinq Armées (Le Hobbit, chap. 17). C’est un passage qui montre la capacité de Tolkien à adapter son langage et à créer un style à résonance épique à la fois dans le discours et la narration, un élément présent à plus grande échelle dans plusieurs des grandes scènes de batailles du Retour du Roi.
4) Comme Gandalf, aussi, mon grand-père se plaisait à gagner sans être prétentieux. Il avait le don de maîtriser des techniques à la vitesse de l’éclair et laisser pantois les experts car il pouvait sincèrement jouer à des choses légères. Je me souviens d’interminables tours de jeu de l’horloge19) avec lui, à l’hôtel Miramar à Bournemouth, et de son plaisir dans les successions de « trous en un », comme si c’était tout à fait naturel pour lui. Cette capacité à gagner est, selon moi, capturée lorsque Gandalf explique à Thorin pourquoi il gardait la carte, expliquant à la compagnie des nains étonnés qu’il avait visité le père de leur chef dans les donjons du Nécromancien. « Je m’informais, comme d’habitude ; et c’était une sale affaire, très périlleuse… J’ai tenté de sauver votre père, mais c’était trop tard. Il ne cessait de déraisonner et avait presque tout oublié, sauf la carte et la clef. » (Le Hobbit, chap. 1)

Mais désormais, je peux entendre Bilbo presser Gollum dans le jeu d’énigmes sur les bords du lac souterrain avec son « Le temps est écoulé ! » Comme lui, également, j’essaye de paraître audacieux et confiant, mais, comme Gollum, je vais tricher en travaillant sur plusieurs éléments à la fois, dont d’autres parties cruciales de ma mémoire et de mon expérience de Tolkien que j’aimerais couvrir : son amour pour l’unité familiale et son rôle vital en tant que chef et clé de voûte, notre intérêt commun et notre amour pour la langue galloise sur laquelle le sindarin, la langue gris-elfique, est modelée, les nombreuses blagues qu’il faisait sur l’argent et le paiement dans ses lettres de Noël et d’anniversaire, me rappellent celles de l’illustre conte Monsieur Merveille. J’aurais pu examiner l’amour averti envers les arbres qu’il m’a légué. (En parlant de l’insuffisance du théâtre comme un mode de la fantasy dans « Tree and Leaf », il disait presque indirectement qu’on ne pouvait « introduire grand-chose sur les arbres en tant que tels. ». Comme si un moyen d’expression artistique n’ayant pas cette capacité était nécessairement limité.) Je pense aux nombreuses combines scéniques suggérant l’avancée du bois de Birnham jusqu’à Dunsinane dans Macbeth et me rappelle la colère des Ents, décrite de façon imagée, déchaînée contre Isengard ou les forces de Sauron.

Les arbres exigent une dernière digression. Si l’on me demande de lire un passage d’un ouvrage insuffisamment reconnu, ce pourrait être celui de sa traduction de Sir Gawayne & the Green Knight. Il la composa dans une forme modernisée des mesures allitératives du poème original datant du milieu du 14ème siècle. Je l’ai également choisi car lui-même ressentait une affinité avec ce poème. Comme ses propres contes et fantaisies les plus médiévales, c’est une « aventure », pour utiliser un substitut inadéquat au mot médiéval prononcé « antur », c’est-à-dire prendre un risque qui implique de sortir des sentiers battus, de découvrir les autres faces du monde et donc de soi-même, ce qu’il advient de façons différentes à Niggle, Bilbo, Frodo et d’autres. Je voudrais lire le moment où Sir Gawayne entre dans la sombre forêt durant sa longue recherche du château de Sir Bertilak, juste avant Noël. Ses inquiétudes à propos de ce qui est désormais nommée « la veille de Noël » sont assez différentes des nôtres. Les emphases descriptives, les attitudes de dévotion et l’habile choix des mots sont tous, pour moi, l’essence de JRRT {Voir strophe.32 Sr.G.& Gn Knt.,p. 39, Harper Collins 1995 edn.}

Je suppose que j’aurais pu traiter de la plupart des critiques négatives de son travail, mais je préfère terminer de façon positive avec ma propre appréciation de la qualité et de la continuelle popularité de Tolkien. Des gens de tous âges aiment les livres car les contes s’ajustent eux-mêmes à qui vous êtes quand vous les lisez, il y a donc toujours quelque chose de nouveau à découvrir. Une qualité qu’il définit dans « Tree and Leaf » : « …je doute que… l’enchantement que crée le vrai conte de fées… soit de ceux qui « s’émoussent » à l’usage et s’affaiblissent à doses répétées. » (M&C p. 166). Mais beaucoup de leur attrait tient au monde imaginaire complet et cohérent, qui comprend des personnages et des situations auxquels nous pouvons nous identifier sans être bombardés de messages et de couches de signification techniques.

Les livres sont « classiques ». Les bestsellers modernes ou dernier cri ont la fonction importante, mais limitée, de refléter une époque ; mais les travaux de Tolkien touchent à des questions universelles et intemporelles, et possèdent une stature de mythe. Chaque époque engendre des mythes qui traitent avec ses craintes ou ses ambitions : nous pouvons tous penser à ceux qui nous sont contemporains. Et il est intéressant que Tolkien ait soutenu que même le mythe arthurien était limité en raison de ses éléments trop spécifiquement chrétiens. Il disait : « Le mythe et le conte de fées doivent, comme tout art, refléter et contenir en solution des éléments de vérité (ou d’erreur) d’ordre moral ou religieux, mais pas explicitement, pas sous la forme connue du monde « réel » primaire. » (Lettre à Milton Waldman of Collins publrs: 1951)

Concrètement, il détestait les tentatives les plus modernes de réécrire ou réinterpréter les matériaux anciens : il ressentait qu’elles conduisaient à des incertitudes de ton ou d’esprit.

Dans ses histoires, il nous renvoie d’une manière accessible à ce que le psychiatre et génie de la pensée Jung appelait les « archétypes », les modèles mythiques qui sont enfouis en nous depuis la longue quête de vérité sur ce nous sommes et pourquoi nous sommes là. La tentative de Pippin de se rappeler les yeux de l’ent Barbebois capture cet impact mythique subconscient : « …derrière ces yeux » il disait qu’il avait ressenti « un puits énorme, rempli d’une mémoire séculaire, d’une lente et longue pensée soutenue ; mais le présent étincelait à la surface : comme un chatoiement de soleil sur les feuilles extérieures d’un grand arbre, ou sur les rides d’un lac très profond. » (Les Deux Tours, p. 76) (Cette perspicacité si profondément chargé d’intuition, dans la perspective de l’histoire, survenait à Tolkien qui découvrait alors que ses personnages le surprenaient avec celle-ci).

Pour moi personnellement, il était lui-même un tel « archétype », comme, je l’espère, mon intervention l’a laissé entendre. Sa mort, en septembre 1973, a rendu la mort réelle à mes yeux. J’avais perdu d’autres parents aimés et proches, mais sa mort déplaça un centre de gravité, une source d’unité, une influence formatrice que je reconstitue encore 22 ans plus tard. Son caractère unique ne peut être mieux distillé, selon moi, qu’à travers ces mots du Silmarillion :

« Alors le dernier des Noldor partit des Ports et quitta pour toujours la Terre du Milieu. »

Voir aussi

Sur Tolkiendil

1) Lettre n°165
2) C’est-à-dire de confession anglicane, protestante.
3) Biographie, p. 208 (Pocket).
4) Tree and Leaf est aussi le titre d'un recueil qui n’a pas d’équivalent en français. L’ouvrage le plus proche est Faërie et autres textes, qui contient aussi le texte « Du conte de fées ».
5) , 8) , 15) Lettre n°163.
6) M&C, p. 173.
7) NdT : C'est-à-dire les douze volumes de l’Histoire de la Terre du Milieu.
9) Lettre n°266
10) NdT : Buisson aux fleurs bleue-violet qui a la particularité d’attirer les papillons.
11) NdT : Le Hobbit annoté a été publié, en anglais, dans deux éditions. C’est de la première, éditée en 1988, dont parle l’auteur ici. En 2002, une seconde édition a parue sur laquelle est basée la traduction française.
12) Lettre n°165.
13) Les Deux Tours, p. 76-78.
14) Lettre n°205.
16) M&C, p. 154.
17) M&C, p. 169.
18) Faërie, p. 157.
19) NdT : Un jeu d’extérieur basé sur le golf où le but est de mettre la balle dans le trou central d’un cercle depuis 12 positions successives placées sur ce cercle, à l’image d’une horloge.