Critique de Beowulf : traduction et commentaire suivi de Sellic Spell

Michael D.C. Drout, traduit de l'anglais par Vivien Stocker – mars 2015
Note de lectureNotes de lecture : En tant que présentations ou compilations, ces articles sont les plus accessibles à tous les lecteurs. Aucune connaissance sur J.R.R. Tolkien n'est requise.
Cet article est une critique de Beowulf : traduction et commentaire suivi de Sellic Spell de J.R.R. Tolkien, édité par Christopher Tolkien, traduite et publiée avec l'aimable autorisation de son auteur et des éditeurs des Tolkien Studies.

Les chercheurs savaient depuis longtemps que J.R.R. Tolkien avait traduit Beowulf en anglais moderne. De nombreuses personnes ont, au cours des ans, examiné les manuscrits de la traduction à la bibliothèque bodléienne ; quelques courts extraits du texte furent publiés dans d’autres contextes et, fin 2002, il fut annoncé dans les médias populaires que le présent critique était en train d’éditer le texte pour le publier1). Mais pour un tas de raisons, ce ne fut pas avant 2014 que l’édition de Christopher Tolkien de la traduction en prose de Beowulf par son père, accompagnée d’un commentaire, de l’histoire Sellic Spell et d’un court poème intitulé « Le Lai de Beowulf », a paru. Ce volume nous donne non seulement d’importants aperçus de la pensée de Tolkien, mais c’est également une contribution assez significative aux études sur Beowulf, en dépit du fait qu’il fut publié près de trois-quarts de siècle après qu’il fut écrit. Dans ce qui va suivre, je m’efforce de replacer le volume publié dans plusieurs contextes, y compris celui des substantiels écrits de Tolkien sur Beowulf (publiés ou inédits), dans la tradition d’interprétation universitaire de Beowulf et dans l’œuvre intellectuelle et créative de Tolkien. À cette fin, j’ai divisé ma critique en six sections :

Cet article a été publié dans l'ouvrage Tolkien Studies: An Annual Scholarly Review, Volume 12.

Tolkien Studies: An Annual Scholarly Review, Volume 12

  1. Une revue des traductions et des commentaires de Tolkien sur Beowulf
  2. L’histoire et l’objectif de la traduction en prose
  3. La traduction en prose elle-même
  4. Le commentaire
  5. Sellic Spell et « Le Lai de Beowulf »
  6. Conclusions

1. Revue des traductions et des commentaires de Tolkien sur Beowulf

Manuscrits

Les manuscrits des traductions et des commentaires de Tolkien sur Beowulf (voir tableau 1 pour un résumé) sont conservés par la bibliothèque bodléienne d’Oxford, dans la collection Archives Modernes, à laquelle ils furent donnés par Christopher Tolkien. Les principaux manuscrits sont2) :

Tableau 1 : Manuscrits qui contiennent des traductions de ligne de Beowulf

Manuscrits Lignes Forme
A 29 A 1-594 Vers allitératifs
A 29 B Poème entier (avec des lacunes) Prose
A 29 C Poème entier Prose
A 28 A 3058-3075 Prose
A 28 B 702-749 Prose

Il reste ainsi beaucoup de matière sur Beowulf qui n’est pas publiée dans l’édition de 2014. Les multiples commentaires et conférences auraient sûrement surchargé le volume (qui est long de 425 pages). Étant plutôt des brouillons de travail et des textes pour les conférences qu’un travail maîtrisé, plusieurs de ces textes sont extrêmement confus et difficiles à lire. Ils se répètent souvent et se contredisent parfois les uns les autres, et donc les éditer sous la forme d’une discussion cohérente du poème aurait probablement été une tâche impossible. Christopher Tolkien a sûrement eu raison en choisissant l’un des commentaires les plus achevés pour le livre.

L’exclusion de la traduction poétique allitérative de cette édition est plus perturbante. Cette traduction est une belle pièce de poésie, plus fidèle à l’original, à la fois dans sa forme et dans son contenu, que toute autre traduction poétique de Beowulf. Excepté W.H. Auden, Tolkien était peut-être le meilleur poète allitératif du 20ème siècle et les lecteurs auraient très probablement plus apprécié la traduction poétique que la traduction en prose. Les universitaires auraient pu la comparer à d’autres compositions et traductions allitératives de Tolkien. Dans mon « étude de faisabilité », j’avais proposé que les traductions allitérative et en prose soient présentées de manière synoptique, lorsque les deux existaient, avec la version poétique sur la gauche et la version en prose sur la droite. Il m’apparaît toujours qu’une telle approche aurait pu être prise dans cette édition sans trop de difficultés (si la longueur du volume en résultant était un problème, des marges légèrement moins généreuses auraient pu permettre au nombre de pages de demeurer le même).

Publications précédentes

Comme noté précédemment, Tolkien a inclut un court extrait de la traduction allitérative issu du MS A 29 A dans « Préface : Traduire Beowulf », publié en 19404), peut-être en sélectionnant ce qu’il pensait être la section la plus aboutie et réussie de la traduction et en la polissant plus tard dans cet objectif. Dans la version publiée, Tolkien marque chaque demi-ligne d’une lettre indiquant le « type » de vers Sievers (A, B, C, D, E), qu’il définit sur la page précédente. Il indique également les accents et les pauses du texte. L’inclusion d’une version apparemment antérieure de ce passage dans le manuscrit de Beowulf and the Critics (Tolkien A 26, fol. 86r), imprimé dans Beowulf and the Critics (p. 430), suggère que dans les années 1930, Tolkien retourna à la traduction allitérative alors qu’il écrivait les conférences parues dans Beowulf and the Critics, mais le fragment dans A 26 est peut-être simplement un artefact dû au dépôt des matériaux scientifiques très complexes et, à l'origine, désordonnés de Tolkien. Un extrait de ce passage (nettoyé et issu l’édition diplomatique que j’ai présentée) fut publié dans le London Sunday Times du 3 janvier 2003.

Deux passages de la traduction en prose furent publiés dans J.R.R. Tolkien : Artiste et Illustrateur de Wayne G. Hammond et Christina Scull. Le premier, une ligne de la description du dragon aux lignes 2561a-62b : « À présent le cœur de la bête sinueuse était mû à livrer combat » [ða wæs hringbogan heorte gefyséd]5), accompagné de l’illustration de Tolkien du dragon enroulé (A&I p. 53, traduction tirée de Beowulf)6). Hammond and Scull ont aussi imprimé un passage de la traduction en prose en association avec le dessin de Tolkien de la demeure aquatique de la famille de Grendel, qu’il intitula « wudu wyrtum fæst » :

En un pays caché, ils demeurent sur les hauteurs hantées par les loups, sur des falaises battues par le vent et dans les périlleux passages des lands, là où le torrent de montagne descend sous les ombres des falaises, rivière sous la terre. Ce n’est pas loin d’ici, si l’on mesure en milles, que se trouve cet étang, au-dessus duquel ploient des buissons chargés de givre et des arbres solidement enracinés font de l’ombre sur l’eau. (A&I p. 53, traduction tirée de Beowulf)7)

Dans l’appendice à La Légende de Sigurd et Gudrún, Christopher Tolkien utilisa les lignes 702-734 de la traduction en prose (correspondant aux lignes 867b-902a du poème) pour aider à expliquer la matière complexe de Sigmund, Sigurd et des Nibelungs (S&G, p. 271).

2. Histoire et objectif de la traduction

A partir des notes données par Christopher Tolkien, il est possible de reconstruire une chronologie approximative de la création des traductions. Alors qu’il était professeur à Leeds, entre octobre 1920 et décembre 1925 (Biographie, p. 120-126), Tolkien commença sa traduction allitérative (MS Tolkien A 29 A) à la même période durant laquelle il s’était sérieusement lancé dans l’écriture de sa propre poésie allitérative. Cette traduction ne fut jamais achevée, mais il semble probable que Tolkien y retourna lors de l’écriture de sa « Préface : Traduire Beowulf » pour la révision de C. L. Wrenn du Beowulf and the Finnsburg Fragment: A Translation into Modern English de J. R. Clark Hall qui fut publiée en 19408).

Quelque temps après que Tolkien eut déménagé de Leeds à Oxford (1926), il produisit sa traduction en prose de Beowulf (Tolkien A 29 B), qu’il montra à C. S. Lewis, dont les corrections sont essentiellement des questions de choix de mots contribuant plutôt à la clarté de l’anglais moderne qu’à de quelconques points de traduction du vieil-anglais. La traduction en prose ne s’accorde pas en tous points avec les commentaires approfondis du Tolkien A 28 A-D. Une preuve du but de la traduction se trouve dans Tolkien A 31, un manuscrit en trois parties, dont la troisième est constituée de « bribes liées à des conférences… conservées dans un journal avec un jeu de mots-croisés terminé9). » Sur le folio 168 débute un dactylogramme de huit pages sur une conférence sur Beowulf dans laquelle Tolkien écrit son intention de lire d’une traite l’intégralité de Beowulf en prose moderne à partir de sa propre traduction, qui ne tend pas à imiter le style du poème, mais plutôt à aider ses étudiants à saisir le poème « plein et entier ». Il affirme qu’une telle lecture ne prendra qu’une à deux heures10) et qu’il accompagnera ensuite la traduction stricte en prose de morceaux plus courts de sa traduction en vers. D’autres commentaires du texte indiquent que Tolkien rencontrait ce groupe d’étudiants deux fois par semaine et qu’il comptait sur eux pour « préparer » cette rencontre — probablement en étant prêt à traduire et discuter le texte en vieil-anglais.

Au début de la conférence, Tolkien emploie un modeste topos, disant qu’il échoue probablement deux fois par an à rendre agréable l’étude de Beowulf, ce qui suggère que Tolkien enseignait à Oxford depuis plusieurs années avant d’écrire le texte. Selon le Chronology de Hammond et Scull, Tolkien enseigna Beowulf trois fois en 1925-26, mais ne l’enseigna plus jusqu’à la fin du troisième trimestre (Trinity term) de 1927, quand il fit une conférence sur les seules lignes 1251-1650. Ses conférences au premier trimestre (Michaelmas term) de 1927 et aux second et troisième trimestres (Hilary et Trinity terms) de 1928 portaient sur Beowulf et l’épisode de Finnsburg. Ce fut uniquement au premier trimestre de 1929 qu’il reprit ses conférences sur le poème entier. Ceci pourrait impliquer que le texte de la conférence fut écrit plusieurs années après que la traduction eut vu le jour, peut-être au cours de l’été 1928, en préparation de l’enseignement d’une série de conférences plus générales sur Beowulf pour les étudiants non spécialistes des Écoles. D’un autre côté, l’hypothèse que certains étudiants aient eu l’édition du poème par Wyatt et Chambers, même si celle de Klaeber était préférée, suggère peut-être une date plus ancienne dans cette période, puisque la première édition de Klaeber fut publiée en 1922 (la seconde en 1928). L’usage régulier de la traduction durant ses conférences et cours pourrait expliquer le mauvais état du dactylogramme B(i), bien que cela n’explique par pourquoi B(i) est un texte achevé (bien qu’il fut modifié par la suite) alors que B(ii) semble être plutôt un travail en cours (p. 15-18).

3. La traduction en prose elle-même

Plutôt qu’un « moyen de juger l’original », « le véritable objectif d’une traduction en prose est de fournir une aide pour étudier » le poème, écrivait Tolkien dans « Préface : Traduire Beowulf » (p. 49). Les étudiants utiliseraient une telle traduction pour aider à expliquer le texte vieil-anglais, se reportant à la traduction lorsqu’ils ont des difficultés à analyser la syntaxe d’une phrase ou à reconnaître les formes inhabituelles des mots. Pour être utile comme aide à l’enseignement et à l’apprentissage, une traduction en prose doit avant tout être juste, ne prendre aucune liberté par souci d’ornementation ou de fluidité de l’idiome en anglais moderne. Les étudiants doivent également être capables de déterminer facilement quelles lignes de la langue originale sont traduites à chaque point donné. Un traducteur de Beowulf doit décider s’il procède demi-ligne par demi-ligne, ligne par ligne, clause par clause ou phrase par phrase. Chaque approche a ses forces et ses faiblesses. Malheureusement pour les traducteurs et les étudiants, tandis que le vieil-anglais est une langue fléchie, dans laquelle les terminaisons de cas pour les noms et les adjectifs fournissent des informations grammaticales significatives, l’anglais moderne est une langue analytique dans laquelle les relations grammaticales sont d’abord indiquées par l’ordre des mots. Ainsi, alors que traduire chaque demi-ligne individuellement devrait permettre aux lecteurs de s’orienter immédiatement dans le texte, cette pratique se ferait au prix de la production de ce que mes étudiants appellent une « salade de mots », une collection de mots dont les relations syntaxiques sont obscures. Traduire ligne entière par ligne entière atténue à peine le problème. Traduire les clauses complètes permet un meilleur travail d’éclairage de la syntaxe du poème et permet aux étudiants de comprendre ce qu’il se passe dans chaque section donnée, mais malheureusement les sections les plus difficiles et complexes du poème, sont celles pour lesquelles les étudiants ont le plus besoin d’aide pour l’analyse, car elles contiennent souvent de multiples clauses imbriquées ou interconnectées. Celles-ci nécessitent d’être traduites comme des phrases complètes, même si parfois une demi-ligne doit être déplacée de cinq ou dix lignes dans le but d’aligner les sujets et les objets, et les faire correspondre aux verbes adéquats.

Tolkien a d’abord pris l’approche phrase par phrase dans sa traduction, bien que sous ces contraintes, il s’applique souvent à conserver les clauses, les lignes entières et même les demi-lignes dans le même ordre où elles apparaissent dans le texte vieil-anglais. Parfois, cette pratique génère des inversions ou d’autres archaïsmes dans la syntaxe. Évidemment, il y a des endroits où Tolkien a produit une syntaxe quelque peu perturbante qui n’est pas forcée par le texte. Par exemple, aux lignes 1866-67, le vieil-anglais donne :

Ða git him eorla hleo inne gesealde,
mago Healfdenes, maþmas twelfe;

Qui serait traduit littéralement par :

Then again, to him, the protector of good men, inside, gave, the son of Healfdene, twelve treasures.
Alors encore, à lui, le protecteur des braves, à l’intérieur, donna, le fils de Healfdene, douze trésors.

Le défi pour le traducteur en anglais moderne est d’indiquer que le sujet de la phrase est la paire d’appositifs « protector of good men » et « son of Healfdene », alors que l’objet direct est le trésor et l’objet indirect est « him » (Beowulf). Tolkien déplace, à raison, les sujets au début de la phrase : « Then the son of Healfdene, protector of good men, » qu’il fait suivre du locatif « in that hall » et de l’adverbe « again ». Mais ensuite, au lieu d’arriver au verbe comme le voudrait une phrase standard en anglais moderne, Tolkien insère l’objet « twelve treasures » devant « gave », concluant la phrase par l’objet indirect (comme phrase prépositionnelle) « unto him ».

Then the son of Healfdene, protector of good men, in that hall again twelve costly things gave unto him. (67, ll. 1562–63)
Lors le fils de Healfdene, protecteur des braves, lui fit encore don dans cette halle de douze objets coûteux. (p. 85, l. 1907-1909)

Puisque l’objet direct n’apparaît pas avant le verbe dans le texte vieil-anglais, la syntaxe de la phrase de Tolkien ne peut pas refléter strictement la source. Il semble que, ici comme en de nombreux autres endroits, en dépit de son intention de simplement fournir une traduction stricte en prose, Tolkien a glissé vers l’idée de communiquer un peu du « ressenti » de la source vieil-anglaise. Dans les lignes citées ci-dessus, le vieil-anglais est marqué par une diction formelle et donne la sensation que la phrase est une partie d’un extrait qui comprend le don des cadeaux, les adieux et le départ (un topos qui apparaît dans Le Seigneur des Anneaux dans des passages qui sont aussi caractérisés par un style formel et archaïque11)). Ces formalismes stylistiques, inversions et maladresses occasionnelles apparaissent dans la traduction, qui, bien que ce n’était le but qu’elle soit poétique, contient néanmoins des passages allitératifs et autres ornementations qui ne sont pas toujours les mêmes que ceux qui se trouvent dans l’original.

De façon peut-être plus distinctive, la traduction est uniformément rythmique. Ce rythme est grossièrement trochaïque et plus proche du mètre des lignes complètes que de celui des demi-lignes du texte vieil-anglais. Les syllabes accentuées et non-accentuées sont moins fréquemment accolées que ce n’est le cas dans la prose standard de l’anglais moderne, mais le rythme ne devient jamais aussi évident que le pentamètre shakespearien. Comme le note Christopher Tolkien, le désir de maintenir le rythme sous-jacent du texte anglo-saxon explique l’usage des marqueurs d’accents de Tolkien sur certaines terminaisons –éd, l’usage de « unto » au lieu de « to » et des terminaisons –eth sur certains verbes (p. 8-10). Il existe quelques similarités entre cette prose rythmée et le discours de Tom Bombadil dans La Fraternité de l’Anneau, qui ressemble à de la prose mais est en fait essentiellement le même rythme que la poésie de Tom. Dans les deux cas, il y a quelques concessions faire à l’idiome et à la syntaxe de l’anglais moderne, mais le « sentiment » général de poésie est préservé dans la prose en collant au mieux au système métrique, même lorsque le texte n’est pas divisé en lignes.

Dans son contenu, la traduction présente peu de surprises pour le lecteur qui connait déjà Beowulf en vieil-anglais. Tolkien n’incorpore pas beaucoup de sa propre interprétation, mais présente plutôt ce qu’était, au cours des années 1920 à 1940, le consensus concernant la plupart des passages cruciaux et des ambiguïtés. Que la traduction contienne un peu de ce que la plupart des chercheurs (qu’ils soient contemporains de Tolkien ou d’aujourd’hui) trouveraient inutile est, selon moi, une preuve supplémentaire que le texte était destiné à donner une base de compréhension du poème aux étudiants, comme une « aide à l’étude » qui ne les mènerait pas loin hors des sphères critiques de Beowulf.

Pris comme un tout, à la fois en contenu et en style, la traduction de Tolkien est équivalente à toutes les traductions en prose précédentes (bien qu’elle ne soit malheureusement pas, en elle-même, d’une qualité très élevée). Elle est précise et transmet une partie de la haute solennité et du ton sérieux que Beowulf possède en vieil-anglais. Je doute cependant qu’elle remplace la traduction poétique de Seamus Heaney comme texte d’introduction à Beowulf utilisé par les étudiants débutants. Bien que la traduction d’Heaney soit poétique, elle fait à de nombreuses reprises plus de concessions à la syntaxe et au style de l’anglais moderne et est ainsi un peu plus facile à lire. Mais la qualité d’une traduction ne se mesure pas à sa popularité potentielle. Le Beowulf en prose de Tolkien est un rendu réussi du poème vieil-anglais et fournit à la fois éclairage et plaisir à son lecteur. L’expérience montre que lus à voix haute par un bon orateur, certains passages ont un grand pouvoir rhétorique et esthétique.

4. Le commentaire

Le commentaire de Tolkien sur Beowulf est, à de nombreux égards, bien plus intéressant que la traduction elle-même, en particulier parce qu’il est à de nombreuses reprises assez éloigné des courants consensuels. Marqué d’une grande originalité, le commentaire illustre régulièrement la qualité clef des études de Tolkien : son habileté à combiner la rigueur et le savoir d’un ardent philologue avec la créativité et la sensibilité d’un créateur littéraire. Peu d’universitaires avant ou depuis, ont été capables de transitions aussi douces entre l’analyse détaillée d’étymologies et de changements sonores, qui confirment une correction, et une lecture évocatrice du passage ainsi corrigé. Tolkien était un superbe et attentif lecteur du texte, mais il n’hésitait pas à corriger non seulement là où la lecture du manuscrit était à l’évidence absurde, mais également là où le poème était seulement quelque peu obscur ou confus. Peu d’éditeurs de Beowulf d’aujourd’hui seraient aussi audacieux.

Le commentaire se déplace d’une ligne du poème à l’autre, explorant les points cruciaux, mais également les mots et les scènes qui ne requièrent pas nécessairement de correction ou d’éclaircissement, mais sont simplement intéressants. Calé sur les lignes de la traduction en prose, mais avec des références secondaires aux numéros de lignes d’éditions en vieil-anglais de Beowulf12), le commentaire se concentre d’abord sur le premier tiers du poème et néglige presque entièrement les 1000 lignes finales. Beaucoup de détails techniques sur les arguments philologiques et critiques ont, selon Christopher Tolkien, été omis pour que les non-spécialistes ne soient pas distraits des lignes principales du raisonnement. Bien que le commentaire n’ait pas été écrit pour la publication, il démontre néanmoins la brillante rhétorique et l’humour de Tolkien. L’un des passages les plus appréciables — et représentatifs — est ce qu’on peut appeler une diatribe contre la traduction de la ligne 10a « ofer hronrade » par « over the whale-road, où chemine la baleine ». Tolkien pointe du doigt qu’une telle traduction est incorrecte stylistiquement car un composé comme hronrád n’était pas aussi mal conçu ou bizarre en anglo-saxon qu’il ne l’est en anglais moderne. En fait, il est également incorrect parce que rád n’est pas une route per se, mais un « trajet à cheval, un parcours », un lieu où un navire (ou un cheval) se déplace en faisant des mouvements de haut en bas, et parce qu’un hron est décrit comme étant plus large qu’un phoque et plus petit qu’un véritable hwæl, et donc est plus probablement un marsouin ou un dauphin.

Le mot en tant que kenning signifie donc « trajet du dauphin », c.-à-d., entièrement développé, les étendues d’eau sur lesquelles vous voyez des dauphins et des membres plus petits de la tribu des baleines jouer ou avoir l’air de galoper comme une rangée de cavaliers sur les plaines. Voilà l’image et la comparaison que le kenning était censé évoquer. Rien de tel n’est évoqué par « route des baleines » [whale-road] qui suggère un genre de machine à vapeur semi-sous-marine empruntant des rails de métal submergés, d’un bout à l’autre de l’Atlantique. (p. 163)

Dans la traduction en prose, Tolkien rend la ligne 10a par « sur la mer où chemine la baleine » (p. 29), évitant le trop répandu « route des baleines », mais traduisant néanmoins hron par « baleine » plutôt que par « marsouin ». Cette incohérence entre la traduction et le commentaire est emblématique des problèmes rencontrés par Christopher Tolkien dans sa tentative d’utiliser ce dernier comme notes critiques à la traduction. Très souvent, des interprétations spécifiques, que Tolkien discute dans le commentaire ne sont pas incorporées à la traduction qui, comme noté précédemment, est dans son contenu, une sorte de plus petit dénominateur commun de ce qui serait accepté par les spécialistes de Beowulf. Il est dommage que Tolkien n’ait jamais mis en harmonie sa traduction avec ses notes et il est encore plus regrettable qu’il n’ait jamais produit sa propre édition du poème, car une édition et traduction qui soient cohérentes avec le poème auraient été un puissant défi envers l’opinion bien ancrée des études de Beowulf et auraient pu amener les spécialistes et les étudiants à voir le poème sous un jour nouveau.

Cependant, les spécialistes de Beowulf liront le commentaire avec attention, ne serait ce que pour le plaisir d’observer l’un des plus grands philologues du 20ème siècle exercer son métier. De nombreuses suggestions de Tolkien pour des corrections ponctuelles sont à la fois innovantes et convaincantes, avec des arguments philologiques détaillés justifiant des lectures pertinentes du texte. Sa vision générale des qualités artistique et esthétique de Beowulf dans les commentaires est cohérente avec son interprétation à grande échelle du poème dans « Beowulf : les monstres et les critiques » et est donc à la fois familière et parfaitement dans le consensus critique actuel.

On ne peut en dire autant, cependant, de son interprétation de l’histoire, de la composition et des sources du poème, qui est nouvelle et idiosyncratique. Malheureusement, la vision de Tolkien n’est jamais présentée comme un argument unique continu, mais est, à la place, divisée entre plusieurs notes séparées du commentaire. Il a donc fallu, pour les besoins de la discussion, produire la synthèse suivante de la compréhension qu’avait Tolkien — pour autant que faire se peut — des origines, des sources et de l’histoire textuelle de Beowulf, bien qu’évidemment, ce n’est pas précisément de cette manière que Tolkien lui-même aurait présenté la matière13).

Vers le début du huitième siècle, un moine de Mercie décida d’écrire un poème à propos d’un héros nommé Beowulf. Élevé dans la tradition chrétienne latine, ce poète avait aussi une grande connaissance des légendes héroïques et de l’histoire anglo-saxonne originale, ainsi que des histoires de héros germaniques contre lesquels Alcuin fulminait. Il avait également accès au poème, écrit en vieil-anglais, qui contait l’histoire des Danois depuis la fondation de leur dynastie jusqu’à l’infestation de la halle de Heorot par un monstre. De plus, ce poète connaissait un conte populaire dans lequel un héros descendant d’ours utilisait son énorme force pour vaincre des monstres, l’un dans une halle et un autre dans une caverne protégée par de l’eau. À partir de cette matière disparate, il conçu Beowulf, utilisant le motif du conte pour former l’intrigue de l’histoire de son héros, mais en ne le plaçant pas dans une Terre féerique, mais dans le monde historique des peuples entourant la mer du Nord durant la période des Invasions barbares. En tant que chrétien qui savait parfaitement que les personnages de son histoire vivaient avant la conversion du Nord par la chrétienté, le poète s’intéressait aux origines des monstres germaniques traditionnels et trouva une explication pour eux dans la Genèse. Il augmenta ainsi le poème original sur les Danois avec de brèves explications sur le statut théologique des personnages et des évènements, produisant une synthèse de la tradition germanique et de la perspective chrétienne. Son poème devint, à juste titre, célèbre et fut fréquemment copié et diffusé.

Plusieurs années, voire siècles, plus tard, un autre poète retoucha légèrement le poème. Tandis que le poète original de Beowulf avait écrit alors que le paganisme d’Angleterre n’était qu’un souvenir, cet écrivain plus tardif vivait quand les païens vivaient et pratiquaient leur religion à travers tout le pays. Il a donc voulu être certain que le public de Beowulf comprenait que, malgré les qualités louables et héroïques des héros du poème, leur culte des dieux païens était un défaut majeur et que seule la Chrétienté offrait l’espoir d’une vie éternelle. Ce poète plus tardif, Tolkien pensait que c’était Cynewulf, auteur de Juliana, d’Elene, de The Fates of the Apostles et de Christ II.

Dans le climat critique actuel, une telle interprétation est non seulement radicale, mais hérétique. L’idée que Beowulf puisse être un poème composite n’a pas été largement acceptée depuis la disparition des liedertheorie au 19ème siècle (Shippey et Haarder, p. 54–62). Comme l’a noté Tom Shippey, la qualité dominante des études de l’après-guerre a été l’enthousiasme admiratif pour l’unité artistique de Beowulf, dont l’une des approches critiques les plus populaires était la reclassification de caractéristiques ou de passages désapprouvés par les générations précédentes, en « intégrations magistrales » de la part du poète (« Afterword », p. 469). Et l’on considère que la majorité de cette industrie académique était directement intellectuellement soutenue par Tolkien : « Beowulf : les monstres et les critiques » est presque universellement considéré comme ayant démontré de façon convaincante que le poème est un ensemble unifié14). Découvrir que Tolkien lui-même pensait que Beowulf avait été en partie assemblé à partir de matériaux antérieurs et travaillé par plus d’un poète doit être l’une des plus grandes ironies de deux siècles d’études de Beowulf.

Un défi aussi important à l’orthodoxie contemporaine mérite d’être pris sérieusement, tout comme les conclusions de Tolkien, si elles sont correctes, nécessiteraient une importante révision de l’idée reçue du poème. Il est donc incroyablement dommage que Tolkien n’ait pas, au moins dans ses commentaires, fait un exemple explicite de son interprétation de la preuve. Les conclusions sont mentionnées sans mettre de côté la chaîne de raisonnement par laquelle Tolkien y est arrivé et, ainsi, même des spécialistes expérimentés de Beowulf sont souvent laissés à la dérive dans son sillage intellectuel, luttant désespérément pour comprendre pourquoi il pense ce qu’il pense.

Par exemple, dans une longue note qui débute avec la discussion de la ligne 101, dans laquelle Grendel est appelé « feond on hell », Tolkien déclare « Je crois que, dans toute cette première partie de Beowulf, notre poète suit de très près quelque matériau ancien déjà mis en vers ; il ne fait quasiment rien de plus que de la retravailler à certains endroits. L’une des choses qu’il a faites, durant ce processus, a été d’insérer ce passage (106-114) qui exprime sa philosophie en matière de monstres scandinaves. » (p. 183) Malheureusement, il n’est pas dit clairement à combien de lignes Tolkien se réfère par « cette première partie de Beowulf ». Selon le contexte, ce pourrait être les premières 180 ou 193 lignes du poème, mais la source supposée pourrait très bien être plus longue. Ainsi, bien que l’argument spécifique de Tolkien, permettant de voir dans les lignes 106-114 une insertion ou une addition (qu’il distingue d’une interpolation plus tardive d’un autre auteur), soit convaincant, basé sur la continuité narrative et la syntaxe autant que sur le contenu philologique15), son affirmation de l’existence d’une source poétique en vieil-anglais n’est jamais soutenue par une analyse spécifique. À la place, il s’appuie sur un parallèle qu’il trouve dans Le Conte de l'aumônier des nonnes de Chaucer, où, dit-il, « Vous pouvez çà et là en soulever des morceaux entiers en disant « Ha ! Maître Geoffrey, vous avez casé ça. Vous avez trouvez que ça fait mieux n’est-ce pas ? Eh bien, peut-être que oui. Peut-être ». » (p. 184) C’est une rhétorique brillante, mais un argument guère rigoureux.

Le cas de Cynewulf qui aurait « retouché » le giedd ou sermon de Hrothgar, une affirmation beaucoup plus controversée, est réalisé de manière un peu plus approfondie. Plus tôt dans le commentaire, Tolkien affirme que le principal point crucial du poème entier, les lignes 168-170, dans lesquelles le poème semble dire que Grendel ne pouvait approcher le « Trône de grâce » des Danois, est résolu en reconnaissant les deux lignes comme une interpolation depuis ou une expansion d’une source antérieure, et que le but du passage ne doit pas être que Grendel ne peut approcher le trône de Hrothgar16), mais que Hrothgar ne peut approcher le trône de Dieu parce que le roi n’est pas chrétien (p. 202-207). Dans sa discussion ultérieure sur le sermon, Tolkien affirme que Cynewulf, un auteur éloquent, mais un bien moins bon poète que l’auteur de Beowulf, transforma de façon similaire le discours formel de Hrothgar, les mots de sagesse du roi au jeune Beowulf, en une homélie pleinement chrétienne (p. 332-334). Le sermon était le point de Beowulf qui était, selon Tolkien, le plus proche des propres intérêts homilétiques de Cynewulf et qu’il fut ainsi incapable de résister à la tentation de l’adapter.

Plausible ? Certainement. Mais avec aussi peu de preuves survivant en poésie anglo-saxonne, il est extrêmement difficile de connaître la probabilité pour que plus d’un poète aient des styles similaires. Je n’imagine aucun spécialiste contemporain faisant une aussi audacieuse affirmation sans une grande quantité de données supplémentaires pour la conforter17). Mais les commentaires de Tolkien ne donnent pas l’impression d’être des hypothèses délirantes ; il ne semble pas non plus dévoré par une hypothèse et ainsi être prêt à subordonner toutes les preuves à une unique thèse provocatrice. Ses conclusions se lisent comme s’il les trouvait évidentes en elles-mêmes, comme s’il pouvait les justifier s’il en avait pris le temps.

Dernhelm (© John Howe)

Les « sentiments » de Tolkien pour Beowulf sont tellement aigus qu’il vaut la peine de prendre ses intuitions, ses suppositions et ses affirmations au sérieux, non seulement comme guide pour la recherche future18), car lorsqu’il explique ses déductions en détail, il est évidemment très convaincant. Par exemple, les lignes 303-306, dans lesquelles les guerriers Gauts armés débarquent de leur navire, sont un problème tristement connu dans les critiques de Beowulf, en grande partie car gúþmod grummon (esprits guerriers, rugissants ou enragés [troisième personne du pluriel]) à la ligne 306a n’a aucun sens, mais aussi car il y a un mélange de singuliers et pluriels dans la description des heaumes et armures des guerriers. La solution de Tolkien est élégante. Il prend le passage complet comme un exemple du « singulier représentatif », dans lequel l’accoutrement d’un guerrier vaut pour tous, mais compte alors pour un pluriel en concluant qu’il y a deux gardes-joues décorées avec des images de sanglier sur le seul heaume représentatif. La phrase qui en résulte requiert encore un sujet singulier supplémentaire, que Tolkien trouve dans grummon, qu’il pense être à l’origine gríma (masque), un mot familier aux lecteurs du Seigneur des Anneaux. Le gríma original fut mal copié par un scribe dont l’œil papillonnait entre ce mot et le suivant sur la ligne, guman, entraînant une forme dénuée de sens, *gruman, qui fut ensuite corrigée par un scribe en grummon, un mot réel qui avait le bénéfice de ne pas être un non-sens. L’interprétation globale du passage est alors que les guerriers Gauts portaient de féroces masques comme parties de leurs heaumes (p. 223-226)19). La correction technique de Tolkien est solide et sa reconstruction du passage plus convaincante à tout niveau — lexical, syntaxique, sémantique, archéologique et poétique — que toute autre solution à ce point crucial. La reconstruction illustre sa remarquable capacité de synthèse, son talent à passer, a priori sans effort, de détails de langage minutieux à une interprétation plus large des intentions et des effets du poète.

Comme on l’a noté, Tolkien était plus péremptoire sur les corrections que la plupart des spécialistes contemporains, qui avaient substantiellement moins confiance en la philologie. Cette tentative d’approche de la correction peut être utile quand le scepticisme efface de larges couches de conjecture qui entourent de nombreuses lignes de Beowulf, mais la vénération d’un manuscrit devient fétichisme et le scepticisme sain se rapproche de la paralysie quand des spécialistes acceptent les irrégularités dans le mètre, le sens ou la grammaire pour préserver les lectures du manuscrit. La confiance de Tolkien envers à la fois sa discipline et ses propres compétences est révélatrice. Cela peut sembler paradoxal, mais les philologues sont souvent plus à l’aise avec des corrections plus complexes qu’ils ne le sont avec les plus simples. Vous seriez bien en peine de trouver un spécialiste prêt à défendre la confusion qu’est la lecture de la ligne 2921 du manuscrit, même si le changement de l’incompréhensible « mere wio ingasmilts » pour le plus raisonnable « Merewiongas milts » requiert plusieurs corrections20), mais la plupart des critiques rechigneraient face à l’argument qu’il existe un certain nombre de lignes dans lesquelles les particules négatives furent abandonnées. Bien que cela puisse radicalement changer la signification d’une phrase ou d’un passage, une particule négative manquante ne laisse aucune trace aux niveaux lexical et grammatical du texte, et ainsi les philologues sont très hésitants à introduire eux-mêmes un outil avec lequel ils peuvent aisément inverser la signification. Tolkien reconnaît le problème mais, néanmoins, propose qu’en divers endroits, les particules négatives ont disparu du texte, justifiant ses corrections en partie au motif que, pour des raisons mécaniques, ne- est facilement omis à l’écriture et que dans le discours, la particule négative « est souvent réduit[e] à un élément très fugitif en dépit d’un renouvellement linguistique constant, et même dans ce cas [elle] est parfois accidentellement omis[e] » (p. 338). Tolkien est si confiant en sa compréhension de Beowulf, qu’il n’hésite pas à inverser complètement la logique de plusieurs lectures du manuscrit afin de rendre le texte cohérent avec son interprétation à plus grande échelle du poème (p. 285).

Une telle confiance n’est pas imméritée. Certaines affirmations de Tolkien sur des scènes ou passages ponctuels sont si bonnes, si riches, complexes et détaillées que je me surprends à m’inquiéter qu’il n’ait enrichi le texte plutôt que de l’avoir simplement expliqué, que dans son interprétation, il ait rendu Beowulf meilleur qu’il n’est réellement en inférant plus de détails que le poète n’en a fourni. Prenez, par exemple, la discussion de Tolkien pour les lignes 553-558, dans lesquelles Beowulf décrit son combat contre les monstres marins.

Me to grunde teah
fah feondscaða, fæste hæfde
grim on grape; hwæþre me gyfeþe wearð
þæt ic aglæcan orde geræhte,
hildebille; heaþoræs fornam
mihtig meredeor þurh mine hand.

Tolkien traduit ainsi :

to the abyss drew me a destroying foe accursed, fast the grim thing held me in its gripe. Nevertheless it was granted to me to find that fell slayer with the point of the warlike sword; the battle’s onset destroyed that strong beast of the sea through my hand. (p. 28–29)
m’entraîna vers l’abysse, cette créature sinistre m’enserrait dans sa forte prise. Néanmoins, il me fut accordé de trouver ce meurtrier cruel, de la pointe de l’épée de mon épée belliqueuse ; l’assaut de bataille anéantit cette robuste bête marine, par cette mienne main (l. 555–560, p. 45)

C’est une traduction relativement simple et la seule différence entre la version de Tolkien et celle de centaines d’étudiants et de spécialistes serait que les autres emploieraient différents synonymes pour certains noms, usant peut-être de « fond de la mer » plutôt que l’ « abysse » de Tolkien pour « grund » ou « monstre » pour « aglæca » au lieu de « meurtrier cruel ». La grammaire du passage n’est pas complexe et le vocabulaire n’est pas non plus obscur, mais dans son commentaire, Tolkien trouve des nuances qui ne seraient pas, je crois, détectées par la plupart des spécialistes. Le texte vieil-anglais dit que Beowulf « atteint » ou « frappe » le monstre « avec la pointe de l’épée de bataille ». Nous apprenons aux étudiants à traduire ces constructions similaires comme exemples de métonymie, où la partie (la pointe) équivaut à la totalité (l’épée) et ainsi, une interprétation normale, simplifiée, de la ligne serait « il frappa le monstre de son épée ». Tolkien, cependant, prend la description poétique absolument littéralement, non pas comme une métaphore, mais comme une description détaillée, interprétant les paroles du poète comme donnant une image virtuelle précise de ce que Beowulf était en train de faire au monstre marin :

Nous ne sommes pas, ou en tout cas, je ne suis pas familier, en tant qu’acteur ni spectateur, des duels furieux à l’épée. Ni des épées dans toute leur variété, d’ailleurs. Mais il ne faut pas un grand effort d’imagination pour se faire une idée de la situation fâcheuse dans laquelle s’est retrouvé Beowulf : il a été agrippé et, sans aucun doute, serré de près par un monstre marin d’une grande force. Il lui a fallu une grande force pour résister suffisamment à cette emprise, pour éviter d’être tué d’un coup de défense, ou bien mordu ; il n’avait qu’une main de libre : l’autre tenait une épée nue. C’était une arme longue d’au moins deux pieds. Seul un grand effort lui a permis de la reculer de sorte à en diriger la pointe à hauteur de son ennemi ; il devait alors y avoir peu de distance pour frapper, si encore il y en avait, et faire traverser à cette épée la peau coriace devait requérir une très grande force de la main et du bras. C’était une grande prouesse. (p. 277)

Je ne lirai plus jamais cette section de Beowulf de la même manière ; Tolkien montre là que l’attention au détail est récompensée par une richesse visuelle qui est complètement perdue si la traduction est simplement « il frappa le monstre de son épée ». Vous ne pouvez trouver un meilleur exemple de la manière dont une lecture attentive peut illuminer un texte. Mais Tolkien a-t-il raison ? Est-ce que le poète de Beowulf a construit la scène avec ce degré de précision, ou a-t-il simplement trouvé un mot qui allitérait avec « aglæca » dans le vers A et choisit ainsi « ord » parmi sa très large collection de mots d’armes ? La réponse n’est pas entièrement évidente. Tolkien lui-même disait que « tout n’est pas parfait dans Beowulf » (B&C, p. 108, n. 1) et, au cours des années, les critiques ont pointé du doigt l’apparente confusion ou la maladresse qui émerge probablement des difficultés de composition. Par exemple, les Danois sont appelés Danois du Nord, Danois du Sud, Danois de l’Est, Danois de l’Ouest, Danois Brillants ou Danois Victorieux, avec pour chacun un préfixe accentué permettant au mot d’allitérer sur une consonne différente. L’explication le plus parcimonieuse des « Danois des quatre coins de la rose des vents » est que la diversité des noms rendait le travail du poète plus aisé. Ce pourrait être aussi vrai de l’usage de « ord » à cette ligne, le poète étant alors plus concerné par l’allitération vocalique et par véhiculer l’idée que Beowulf frappe le monstre de son épée que par la création d’un tableau particulièrement visualisable. La scène de Tolkien est plus visuelle et plus attirante émotionnellement que la traduction générique, mais c’est peut-être, de façon perverse, une bonne raison de résister à ses cadeaux rhétorique et créatif. Bien que ses interprétations évitent le caractère tendancieux monomaniaque qui est (et depuis deux siècles) le défaut le plus commun de la critique de Beowulf, elles travaillent néanmoins de concert pour produire un poème délicieusement élaboré jusque dans les moindres détails. Je trouve cette interprétation particulièrement attirante, et donc ce sera le cas, j’imagine, d’autres spécialistes. Ce serait néanmoins probablement une erreur d’accepter toutes les lectures de Tolkien sur sa seule autorité.

Ces lectures sont séduisantes, non seulement car elles donnent aux spécialistes ce qu’ils veulent (un Beowulf dont une lecture attentive vaudrait autant que celle des travaux de James Joyce et T. S. Eliot), mais aussi car elles expliquent certaines des caractéristiques de surface du poème en termes de culture sous-jacente que le poète et le public connaissaient bien, mais qui nous est partiellement cachée dans l’ombre du passé. Par exemple, Tolkien démêle plusieurs messages inexprimés mais implicite dans l’échange de discours entre Beowulf et le Garde-côte, notant que l’interaction contient beaucoup plus d’hostilité sous-jacente que ce qui est expliqué dans le texte-même, mais qui ne fait sens que si nous prenons conscience (comme le public de Beowulf le ferait) qu’il n’est pas possible d’être en même temps l’ami des Suédois et de Gauts (qui étaient ennemis mortels), et que les Danois étaient déjà alliés des Suédois lorsque Beowulf arriva sur leurs côtes (p. 238-242). Tolkien fournit une explication similaire convaincante de la politique complexe qui sous-tend l’épisode de Freawaru et Ingeld, le reliant à une tradition faisant de Heorot un centre de culte païen (p. 347-366, en part. 352). Cette interprétation clarifie une digression aussi confuse dans Beowulf que dans les explications de Tolkien sur l’épisode de Finnsburgh dans Finn and Hengest, mais qui est beaucoup plus facile à suivre dans cet argument. Tolkien fournit non seulement un raisonnement pour les actions et les attitudes des personnages des digressions, mais donne aussi une explication plausible concernant la décision du poète de placer la première partie du poème à Heorot.

La grande halle de Hrothgar était, selon Tolkien, analogue à Camelot dans les textes arthuriens. Bien que les deux cours ne soient en aucun cas génétiquement apparentées l’une à l’autre, elles jouent des rôles équivalents dans leurs traditions culturelles ; et leur similarité est plus profonde que d’être la simple demeure du plus grand roi. Les lecteurs d’un conte arthurien savent que certaines personnes seront à Camelot, indépendamment du fait que ces personnages fassent partie de l’histoire qui est précisément racontée. En plus du sage et juste Roi Arthur, la belle et énigmatique Reine Guenièvre sera présente, tout comme Lancelot, le grand champion, et Gauvain avec son mauvais caractère et sa générosité. Sire Kay sera acerbe envers les nouveaux arrivants. Mordred complotera peut-être ; Agravain maussade et aigri. Le public connaît les personnalités des personnages, ainsi l’auteur de n’importe quelle histoire unique n’a pas besoin d’expliquer en détail leur présence ou leurs motivations. Tolkien affirme que le public de Beowulf avait une même connaissance de Heorot. Les gens savaient qu’Unferth donnerait un conseil malhonnête aux pieds du roi (Tolkien l’appelle une « langue-de-serpent »), que Hrothulf, le neveu de Hrothgar, se cacherait dans le fond, que Wulfgar répondrait à la porte en défiant et accueillant les visiteurs. Ils savaient peut-être même qui était Yrmenlaf et pourquoi Hrothgar identifie le tué Aschere comme son propre frère. Heorot était le cœur légendaire du royaume danois, peut-être basé à l’origine sur une vérité historique et, à l’époque de Beowulf, un cadre bien développé pour les histoires héroïques. Et selon Tolkien, la cour danoise avait la réputation d’avoir un problème avec un monstre, mais le public savait que ce monstre, aussi graves que soient ses attaques, n’était, à la fin, pas responsable de la destruction de Heorot, car la grande halle fut brûlée à la suite d’une querelle entre parents. Ce fut le cadre légendaire et historique (pour utiliser la terminologie de Tolkien) dans lequel le poète de Beowulf plaça l’histoire de son héros.

Cette interprétation est une autre synthèse convaincante qui fait la lumière sur de nombreux éléments obscurs de Beowulf. Mais Tolkien ne rend pas le cas complet — bien que l’argument soit plus développé que son affirmation que l’auteur de Beowulf avait un texte versifié écrit en vieil-anglais comme source pour le début du poème. Si Heorot est le Camelot des Invasions barbares du Nord (et une preuve indépendante, telle que celle que l’on trouve chez Saxo Grammaticus, soutient cette idée), alors nous devons voir Beowulf comme une compilation, faite par le poète, de différents types de matériaux : des légendes de Heorot (ce que Tolkien nomme « Livre des Rois »), du savoir traditionnel, des connaissances historiques sur les peuples qui vivaient autour de la Mer du Nord, de l’histoire biblique, de la théologie chrétienne et un motif de conte populaire étroitement lié à la mythologie (ce qu’il appelle « Récits de Merveilles » [p. 232]). Ce dernier type de matière est ce que Tolkien explore dans son conte populaire reconstruit, Sellic Spell.

5. Sellic Spell et « Le Lai de Beowulf »

A la ligne 2109 de Beowulf, le héros raconte à Hygelac, roi des Gauts, qu’au Danemark, le Roi Hrothgar avait récité un « syllic spell, récit merveilleux », un « conte étrange », pour célébrer la défaite de Grendel. Sellic Spell est la « ‘reconstruction’ ou exemple » par Tolkien d’un tel conte (p. 382). D’abord composé au début des années 1940, Sellic Spell est un effort pour produire « une forme d’histoire qui aurait rendu très facile le lien avec la Légende Historiale » (p. 379)21).

Les spécialistes ont travaillé à identifier un conte populaire comme source putative pour Beowulf depuis les premiers jours de la critique de Beowulf. En 1978, Guðbrandr Vigfússon notait des similarités entre Beowulf et certains épisodes de la Grettis saga vieux-norroise. En 1910, Friedrich Panzer montrait que les parallèles apparents étaient ces parties des textes qui étaient similaires au « conte de fils d’Ours », un conte populaire largement diffusé dans lequel un enfant trouvé dans la tanière d’un ours grandit avec une force énorme, qu’il utilise pour vaincre un ou plusieurs monstres22). Les spécialistes étaient convaincus que les textes étaient apparentés les uns aux autres, non seulement à cause de leurs similarités générales dans les personnages et l’intrigue, mais également à cause de certains détails particuliers qu’ils ont en commun : le héros-ours combat d’abord un monstre dans une halle puis dans une caverne où il est dominé. Alors qu’il est sous terre, ses compagnons le trahissent ou concluent qu’il est mort et l’abandonnent ; il est alors forcé de s’échapper de la caverne par d’autres moyens avant de les surprendre à son retour à la halle23). La poursuite des recherches a compilé de nombreux analogues au « conte de fils d’Ours » et a également identifié « la Main et l’Enfant » comme parallèle possible aux aventures de Beowulf avec Grendel.

Tolkien fait ainsi partie d’une longue tradition de reconstruction, dont Sellic Spell ne diffère pas plus en contenu qu’en forme. À la place d’une liste de caractéristiques qu’une source commune doit posséder, Tolkien créé une version plausible de cette source, bien qu’il soit prompt à noter que c’est « une histoire, non l’histoire » (p. 379)24) et que cette version diffère substantiellement de Beowulf en plusieurs points. Il traduit son conte populaire en vieil-anglais, pour lui donner « un mode d’expression scandinave » (p. 379), produisant un texte qui est simultanément une charmante histoire, une reconstruction intelligente de la source perdue et (peut-être de façon non-intentionnelle) un outil extrêmement utile pour enseigner le vieil-anglais.

Dans Sellic Spell, le héros Beewolf (c.-à-d., « Voleur de miel » et ainsi « Ours ») est trouvé bébé dans la tanière d’un ours. Jeune maladroit et maussade, il n’est pas jugé avec grande considération par son peuple, mais il grandit jusqu’à avoir une force énorme. La première aventure de Beewolf est un duel de natation contre Breaker (Breca dans le poème) dans lequel il est attaqué et tue des monstres marins. Apprenant qu’un monstre terrorise le Roi de la Halle Dorée (Hrothgar), Beewolf propose d’offrir son aide. Lors de ce voyage, il rencontre Handshoe (Hondscio), ainsi nommé car il porte d’énormes gants qui lui permettent de briser les rochers. Handshoe accompagne Beewolf et ils naviguent jusqu’à une étrange terre où ils sont accueillis par Ashwood (soit le garde-côte, soit Wulfgar), qui peut mettre en fuite une armée d’hommes avec sa lance.

Les trois compagnons voyagent jusqu’à la Halle Dorée (Heorot), où ils rencontrent le roi et apprennent que le nom du monstre est Grinder (Grendel), et dont la défaite sera récompensée par le roi. Beewolf dit qu’il combattra le monstre à mains nues, mais les hommes de la cour ne sont pas convaincus que cela soit une approche efficace. Handshoe affirme que les gants qui lui permettent de mettre la roche en pièce lui permettront de vaincre Grinder. Les hommes de la cour sont plus impressionnés, mais sont inquiets que le monstre soit plus dur que la pierre. Ashwood montre sa lance et les hommes pensent qu’il est le plus apte à triompher, puisqu’il possède une telle arme. Le conseiller du roi, Unfriend (Unferth), n’est pas content et défie Beewolf, affirmant que le héros-ours a fuit devant Beaker durant le duel de natation. Beewolf n’est pas d’accord, raconte la véritable histoire et donne alors à Unfriend une accolade d’amitié à laquelle le conseiller survit à peine.

Cette nuit-là, Ashwood reste dans la halle, mais quand Grinder attaque, il est effrayé, heurte sa lance et est tué par le monstre. Handshoe prend son tour la nuit suivante, mais alors qu’il dort, ses gants tombent de ses mains et il devient une proie facile pour Grinder. Beewolf n’utilise aucune arme, donc elles ne peuvent lui faire défaut. Il arrache le bras de Grinder et le monstre s’enfuit.

Le roi est satisfait, mais Unfriend raille Beewolf pour ne pas avoir carrément tué Grinder et suggère qu’il traque le monstre jusqu’à sa tanière sous-marine. Beewolf accepte, mais retourne la situation en insistant pour que le conseiller l’accompagne. Unfriend accepte et offre de dérouler une corde jusqu’au bas de la falaise et d’attendre Beewolf, qui plonge dans l’eau avec la lance d’Ashwood et les gants de Handshoe. Là, il est attaqué par des monstres aquatiques qui l’emportent dans une caverne où il est attaqué par la mère de Grinder. L’ogresse brise la lance d’Ashwood et tue presque Beewolf avec un couteau, mais il aperçoit une épée géante au mur, qu’il utilise pour la tuer. En explorant la caverne, il trouve le passage bloqué par une énorme pierre, mais il utilise les gants de Handshoe pour la jeter de côté. Derrière, il trouve le corps de Grinder ainsi qu’un grand trésor. Il coupe la tête du monstre et remonte à la surface avec un sac d’or et de joyaux, mais Unfriend a détaché la corde. Le héros doit donc nager très loin dans l’eau et faire un long voyage pour retourner à la Halle Dorée. Là, il humilie Unfriend et est récompensé par le roi. Finalement, il retourne dans son propre pays, où il est célébré, épouse la fille du roi et, à la fin, devient roi à son tour. « Tant qu’il vécut, il aima chèrement le miel, et l’hydromel dans sa halle était toujours parmi les meilleurs » (p. 408).

Si j’ai donné un si long résumé de l’intrigue c’est pour pouvoir voir avec quelle habileté Tolkien a façonné son histoire de sorte qu’elle semble expliquer certains des aspects les plus confus de Beowulf en suggérant que l’intrigue d’un conte populaire plus élaboré a été compressée sous la forme que l’on trouve dans le poème. Par exemple, dans Beowulf, l’immunité de Grendel envers les armes est annoncée de façon abrupte, presque comme si c’était une explication de dernière minute, et nous n’apprenons le nom du guerrier qui est mangé que quand Beowulf revient en Gautland et fait son rapport au Roi Hygelac. Au travers de Sellic Spell, Tolkien suggère que la manière maladroite avec laquelle l’information est introduite est un problème créé à l’origine par la suppression des compagnons du héros25) et seulement en partie solutionné. Sellic Spell suggère aussi que l’hostilité d’Unferth envers Beowulf n’est pas incompatible avec le fait qu’il donne plus tard au héros une épée de grande valeur avant son aventure dans l’étang : Tolkien imagine que le conseiller malfaisant a toujours été malveillant, mais que son trait de caractère a été diminué par le poète de Beowulf de façon à rendre le poème plus « Historial » et moins conte populaire, mais aussi plus centré sur les combats de Beowulf contre les monstres que sur ses luttes avec les humains. Beowulf tel que nous le connaissons, est une synthèse de cette matière de conte populaire ou féerique avec la tradition « Historiale » ou légendaire de Heorot et de la propre version de Beowulf du poète :

Derrière l’austère et jeune fierté de Beowulf, assez crédible en surface, se cache la rudesse du frustre champion de conte de fées qui fait irruption dans le demeure. Derrière les propos courtois (teintés d’ironie) de Hrothgar se cache l’incrédulité du maître de la maison hantée ; derrière sa lamentation au sujet de ses chevaliers disparus persistent encore les mises en garde prononcées afin d’effrayer et de faire fuir le nouvel arrivant, ainsi que des histoires selon lesquelles tous ceux qui ont tenté de s’occuper du monstre ont mal fini. (p. 228)

Sellic Spell est à la fois une histoire divertissante avec des touches tolkieniennes évidentes (dans le phrasé et le détail) et une reconstruction suscitant la réflexion sur les antécédents possibles de Beowulf. La traduction de Tolkien en vieil-anglais d’une partie du texte est un plaisir à lire et est un outil très utile à l’enseignement. Une difficulté dans l’enseignement de l’anglo-saxon est le manque de textes attractifs en prose. Les textes les plus faciles à lire, comme les travaux d’Ælfric, sont parmi les plus lassants et les plus intéressants sont souvent trop compliqués en termes de langue et de style pour les novices. Certains professeurs (dont je suis) commencent directement par la poésie afin de conserver l’intérêt de l’étudiant, mais la syntaxe libre de la poésie vieil-anglaise demande un certain temps d’adaptation et les étudiants, au début de leurs études, ne peuvent pas souvent la lire facilement dans des segments de plus d’une phrase. Sellic Spell résout plusieurs de ces problèmes d’un coup. Le texte est à la fois une pièce de prose vieil-anglaise très clairement écrite et une histoire agréable, et même des étudiants débutants se trouvent capable d’en lire des paragraphes entiers sans devoir s’arrêter pour analyser les relations enchevêtrées entre sujets, verbes et objets. La publication de Sellic Spell comme volume séparé et peu cher, avec un glossaire, serait un apport significatif à l’apprentissage et à l’enseignement de l’anglo-saxon.

« Le Lai de Beowulf » est la pièce finale du volume. Une courte balade que, Christopher Tolkien l’affirme, son père lui chantait quand il avait sept ou huit ans (p. 438), le Lai est un traitement en mouvement constant de l’histoire des aventures de Beowulf au Danemark. Comme la chanson du Troll de Sam dans La Fraternité de l’Anneau, il peut être chanté sur l’air de « The Fox Went Out on a Winter’s Night26) ». Il y a deux versions du poème, « Beowulf et Grendel » et une un peu plus longue « Beowulf et les Monstres ».

6. Conclusions

J.R.R. Tolkien fut le plus grand philologue de son temps, et n’a pas son pareil dans le monde d’aujourd’hui, et Beowulf fit en particulier l’objet de son étude. Pouvoir lire ses pensées sur le poème, même si elles étaient alors inachevées ou dans une forme imparfaite, est un grand cadeau. Le champ d’études de Beowulf doit donc à Christopher Tolkien d’avoir édité et publié cette matière, et de l’avoir présentée sous cette forme si claire, logique et élégante. Il est difficile d’imaginer une autre présentation du texte ou un autre jeu de pratiques d’édition, qui rendraient le travail de Tolkien sur Beowulf plus accessible aux différents publics. Les « anglo-saxonistes » trouveront l’ouvrage précieux pour les commentaires et la vue d’ensemble de Tolkien sur Beowulf. Les tolkienistes seront probablement plus intéressés dans le style caractéristique de la traduction et les envolées rhétoriques dans les commentaires. Eux et les lecteurs généraux apprécieront complètement Sellic Spell, qui est aussi fort narrativement que Le Fermier Gilles de Ham et aussi évocateur, parfois, que Smith de Grand Wooton. Les étudiants trouveront dans la traduction elle-même une introduction claire et directe au poème. Les enseignants pourront l’utiliser avec la version vieil-anglaise de Sellic Spell pour stimuler l’intérêt des étudiants et commencer à enseigner l’anglo-saxon.

Certains lecteurs seront déçus que, à l’exception du parallèle entre Unferth et Langue-de-Serpent et l’intérêt de Tolkien pour le mot gríma, le volume ne fournisse pas de nombreux liens précédemment inconnus entre Beowulf et Le Hobbit, Le Seigneur des Anneaux et Le Silmarillion. Mais le manque d’emprunts directs à la traduction ne doit pas obscurcir les profondes interconnexions entre la compréhension qu’avait Tolkien de Beowulf et la création de ses œuvres littéraires. La traduction et les commentaires montrent que Tolkien pensait Beowulf comme une synthèse de différents types de sources : littéraire, historique, légendaire, populaire et mythologique. Nous voyons ce même mélange dans sa fiction, dans laquelle des motifs populaires, de la matière mythologique et des légendes sont placés dans une matrice d’histoire et de langages inventés qui évolue pour devenir suffisamment réaliste pour qu’à son tour, elle façonne l’intrigue et les personnages. Le résultat est une compilation de matériaux disparates à l’origine, sous forme de nouvelle œuvre unifiée qui résonne avec la longue tradition tout en gardant l’empreinte d’un esprit unique. Il n’est pas étonnant que dans « Beowulf : les monstres et les critiques », Tolkien suggère que lui et le poète de Beowulf partageaient à la fois motif et technique27). C’est le cas.

Bibliographie

Sur le net

1) Pour un résumé, voir Tolkien's Beowulf: The Real Story (consulté le 14/02/2016).
2) J’omets de cette liste les manuscrits de la matière qui a été substantiellement publiée auparavant, y compris les manuscrits sur lesquels Finn and Hengest d’Alan Bliss et ma propre édition de Beowulf and the Critics sont basés. Il existe aussi un certain nombre de manuscrits supplémentaires qui contiennent des commentaires sur d’autres textes vieil-anglais, mais je ne liste ici que ceux qui se réfèrent directement à Beowulf.
3) Ce poème est publié (dans différentes versions) dans Les Lais du Beleriand (p. 13 – 171).
4) Ndt : Cette préface est publiée en français sous le titre « Traduire Beowulf » dans l’ouvrage Les Monstres et les critiques et autres essais, éditions Bourgois, p. 69-96.
5) MS Oxford, Bodleian Library Tolkien A 29 C, fol. 83
6) Tolkien intitula l’illustration « hringbogan heorte gefyséd ». L’image est utilisée pour la couverture de la traduction de Beowulf.
7) Beowulf, lignes 1357b–64; MS Oxford, Bodleian Library Tolkien A 29 C, fol. 45.
8) Vers 1934, Tolkien écrivit que le Beowulf, Translated into Modern English Rhyming Verse d’Archibald Strong était « dans l’ensemble la meilleur traduction de Beowulf en anglais moderne que je connaisse, bien qu’il s’agisse plutôt d’une transformation, puisqu’en dépit des raisons invoquées par le traducteur, je reste convaincu qu’il a sélectionné le mètre (celui du Sigurd de Morris) qui est, parmi tous les mètres disponibles, le plus éloigné de l’esprit et du style de l’original » (B&C, p. 34, n. 3).
9) Les mots-croisés n’étaient pas avec les notes lorsque je les ai examinées en 1999.
10) Cette estimation est peut-être un peu optimiste, car la lecture à voix haute de l’intégralité de Beowulf en vieil-anglais prend approximativement trois heures et quart.
11) Par exemple, l’arrivée de Gandalf, Aragorn, Legolas et Gimli à Edoras (Les Deux Tours, III, 6) ou l’entrée de Gandalf et Pippin en présence de Denethor (Le Retour du Roi, V, 1).
12) Un « anglo-saxoniste » pourrait souhaiter que cet ordre ait été inversé, mais c’est probablement la bonne méthode de référencement pour le lecteur profane.
13) Si tenté qu’il l’eut présentée un jour. L’inquiétude qu’émirent J.R.R. (en 1965) et Christopher Tolkien (en 1973) dans des lettres à propos de l’hostilité que des « philologues armés » pourraient potentiellement diriger vers les traductions et interprétations de Tolkien peut sembler déplacée aujourd’hui, alors que l’acuité philologique et la créativité de Tolkien sont universellement admirées, mais il est important de se souvenir que Tolkien ne fut pas toujours vénéré (p. 10-11).
14) Voir, par exemple, les éditeurs de la version la plus récente du Beowulf de Friedrich Klaeber, l’édition du poème faisant autorité, qui affirment qu’ « en conséquence des études de Tolkien (1936) et Bonjour (1950, p. 3-11), [les 52 lignes d’ouverture du poème] sont généralement considérées comme une partie mûrement réfléchie dans la conception du poème », Fulk, Bjork et Niles (p. 110).
15) Tolkien note qu’il n’y a aucun sujet pour le verbe « gewat » à la ligne 115 et que le plus long passage se lirait plus facilement si les lignes 106-114 étaient supprimées (p. 183).
16) Sur lequel, dit Tolkien, le monstre pourrait s’asseoir, ronger les os, s’il le désirait (p. 205).
17) Christopher Tolkien affirme qu’il a exclu du texte une discussion détaillée sur les probabilités d’un auteur cynewulfien dans différents passages « puisqu’elle est longue et difficile à suivre parmi les très nombreuses doubles références aux vers et aux lignes » (p. 334, n. 2).
18) J’ai confiance dans le « ressenti » de Tolkien plus qu’en tout autre spécialiste dans l’histoire ; et l’hypothèse explique un certain nombre de caractéristiques du texte, dont certaines que Tolkien ne pouvait connaître car elles furent découvertes seulement récemment par le Lexomics Research Group en utilisant des techniques d’assistance par ordinateur qui n’étaient alors pas à sa disposition. Les recherches continuent dans ce domaine.
19) Qu’un tel heaume à masque de guerre ait fait partie du trésor de Sutton Hoo, mais soit décrit dans le poème comme étant caractéristique du peuple de Beowulf peut s’avérer une preuve indirecte que le poète de Beowulf voyait quelque connexion culturelle entre les Anglo-Saxons et les Gauts, ou ce pourrait simplement être un exemple d’une culture générale à la Mer du Nord durant les Invasions barbares.
20) La lecture du manuscrit ne peut être analysée sans correction. « Mere » est « mer » ou « lac », mais ni « wio » ni « inagasmilts » (ni le « ingannilts » d’origine qui fut corrigé par le scribe) ne sont des mots d’anglo-saxon. La ligne corrigée, cependant, « la faveur du seigneur mérovingien [c.-à-d., du roi des Mérovingiens] nous a toujours été refusée » fait éminemment plus sens, à la fois philologiquement et contextuellement.
21) , 24) Emphase de Tolkien.
22) Les études sur ce sujet sont nombreuses et vont bien au-delà du sujet de cet essai. Pour une revue, voir Andersson (p. 125-148).
23) Pour une discussion plus approfondie, voir Fjalldal.
25) Dans la version de l’histoire publiée par Grimm, Der Starke Hans, les compagnons du héros-ours sont nommés Fir-twister [Tourne-sapin] et Stone-splitter [Brise-roche].
27) Voir Shippey, The Road to Middle-earth, p. 46-48.