L’architecture hobbite

Sylvie Allard
Articles de synthèseArticles de synthèse : Ces articles permettent d'avoir une vue d'ensemble du thème traité mais ils nécessitent une bonne connaissance des principales œuvres de J.R.R Tolkien.

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L'Arc et le Heaume n°1 - Les Hobbits.

L'Arc et le Heaume n°1 - Les Hobbits

« Dans un trou vivait un Hobbit. » (Bilbo le HobbitUne réception inattendue)

C’est ainsi que commence une fabuleuse aventure, celle d’un Hobbit, mais aussi celle de talentueux dessinateurs, Alan Lee, Grant Major ou encore John Howe, propulsés au devant de la scène grâce à sa remarquable restitution du vestibule de la maison de Bilbo.
« Le style de Hobbitland devait avant tout être simple et familier…, il y a quelque chose d’anglais, Tolkien aurait aimé que l’on restitue ça » (Grant Major – Les appendices CD1, la Communauté de l’Anneau). Voilà un premier élément de réflexion et une piste sur laquelle je me suis aventurée afin d’identifier les choix des artistes attachés à la reconstitution de la Comté.

Il s’avère déjà que l’on observe deux types d’habitats chez les Hobbits, les trous dits smials et les maisons, « les plus anciennes n’étaient en fait qu’une imitation bâtie de smials couverte d’herbe sèche, de paille ou de tourbe avec des murs quelque peu bombés » (Le Seigneur des Anneaux – Prologue - Chapitre 1 : Des Hobbits). Une telle description nous fait remonter loin en arrière, au temps où les Vikings vinrent porter leurs traditions et constructions jusqu’au cœur de l’Angleterre. Leurs maisons semblables à des coques de bateaux renversées couvertes de tourbe se fondent alors aux campagnes. John Howe se serait-il inspiré de telles demeures pour l’élaboration de son dessin du vestibule ? Tolkien décrit cette entrée comme un simple tunnel, « Cette porte ouvrait sur un vestibule en forme de tube, comme un tunnel : un tunnel très confortable, sans fumée, aux murs lambrissés, au sol dallé et garni de tapis » (Bilbo le Hobbit – Chapitre 1 : Une réception inattendue). Très logiquement, en suivant l’idée du bateau, on ne peut imaginer d’autres ouvertures que des hublots, « Il avait une porte tout à fait ronde comme un hublot, peinte en vert, avec un bouton de cuivre jaune bien brillant, exactement au centre » (Bilbo le Hobbit – Chapitre 1 : Une réception inattendue). Ainsi les façades de smials se retrouvent-elles ornées de superbes oculus, certains à l’aspect fin et luxueux, de bois cintré et de vitrage dignes de l’œil de bœuf de l’antichambre de la chambre à coucher de Louis XIV au château de Versailles.

L’œil de bœuf, à la Renaissance, vient décorer quelques maisons à colombages. Colombages également présents dans l’architecture des smials et maisons d’Hobbitebourg, « Les Hobbits, à mesure qu’ils se multipliaient commencèrent à construire en surface… il y avait à présent nombre de maisons de bois, de briques ou de pierres » (Le Seigneur des Anneaux – Prologue - Chapitre 1 : Des Hobbits). Le Dwelling Viking fait place au Cottage aux fenêtres à petits carreaux sertis de plomb, aux fondations en libage, au colombage et adobes (briques moulées en terre crue). De petits porches couverts d’ardoises rectangulaires viennent compléter les toitures de genêt. Certain smials vont se parer des mêmes atours architecturaux, « Pippin était assis sur son bagage sous le porche » (Le Seigneur des Anneaux – Livre I - Chapitre 3 : Trois font la compagnie). Un smial est une excavation creusée dans le calcaire et fermée par une façade de maçonnerie à la manière des troglodytes.

Il est amusant de constater qu’il existe en Loir-et-Cher un village au long passé historique et capitale incontestée du troglodytisme nommé Trôo. Cette cité tirerait son nom de la prononciation du mot « Trou » par les occupants anglais d’antan. Ce village s’étage sur trois niveaux d’habitations. En bas la ville bâtie dont les plus vieilles constructions datent de l’époque médiévale, à l’étage moyen les troglodytes et sur le plateau dominant la vallée, la ville haute et sa collégiale. Ces trois niveaux distincts se retrouvent dans la description de la Colline « Bungo, le père de Bilbo, construisit pour Belladone (en partie avec son argent) le plus luxueux des trous de Hobbit qui se pût voir sous la Colline, sur la Colline ou de l’autre côté de l’Eau » (Bilbo le Hobbit – Chapitre 1 : Une réception inattendue). À Trôo, la partie qui compte les vestiges les plus anciens et sans doute le Chemin dit « Rue haute » sur lequel s’ouvrent les entrées d’un réseau de carrières qui s’enfonce au plus profond de la butte et dont chaque recoin se verra attribué un nom. Ainsi trouve-t-on « le Grand-dansoir » ou encore « le jeu-de-boule ». Comment ne pas penser ici à Cul-de-Sac avec son Chemin des Trous-du-talus et au lieu dit « Trou-prison » à Grand’Cave. Le parallèle est stupéfiant entre ce village antique de Trôo et Cul-de-Sac. Tolkien en connaissait-il l’existence ou n’est-ce qu’une simple coïncidence ? Toujours est-il que cet heureux hasard s’il en est, nous permet de mieux appréhender l’habitat des Hobbits et d’y trouver une authenticité telle que l’on ne puisse que croire en la vraisemblance du récit de Tolkien.

Les artistes dans leurs croquis de la Comté (réalisés pour l’adaptation cinématographique du Seigneur des Anneaux) vont s’engager sur cette voie de l’authenticité, encouragés dans leur interprétation par le désir de réalisme du réalisateur Peter Jackson. Ils vont combiner de manière audacieuse le troglodytisme et l’architecture populaire anglaise de bois, briques et pierres, qui trouve elle-même racine dans un lointain passé scandinave. Il en résulte des constructions en étroite symbiose avec la nature et en parfaite harmonie avec le caractère des Hobbits.

Cul-de-Sac (© John Howe)

Vient s’ajouter à cela un paysage d’enclos à larges mailles, de haies ou de murets de pierres, landlorisme inspiré des « enclosures » anglaises, « Les Hobbits […] aiment la paix, la tranquillité et une terre bien cultivée : une campagne bien ordonnée et bien mise en valeur était leur retraite favorite » (Le Seigneur des Anneaux – Prologue - Chapitre 1 : Des Hobbits).

Si extérieurement les smials paraissent d’une grande sobriété leur intérieur pouvait être aussi spacieux et confortable qu’un petit château. Tolkien met l’accent sur le vaste vestibule de la maison de Bilbo, insistant sur les nombreuses patères où accrocher les habits, sur le mobilier ciré et les multiples pièces « Le vestibule était meublé de chaises cirées et de quantité de patères pour les chapeaux et les manteaux… chambres, salles de bains, caves, réserves (celles-ci nombreuses), penderies (il avait des pièces entières consacrées aux vêtements), cuisines, salles à manger… » (Bilbo le Hobbit – Chapitre 1 : Une réception inattendue). « Les meilleures chambres… étaient les seules à avoir des fenêtres, des fenêtres circulaires et profondes… » (Bilbo le Hobbit – Chapitre 1 : Une réception inattendue), les illustrateurs transformeront très justement ces fenêtres en alcôves, renfoncements ménagés dans le mur d’une chambre au Moyen âge et pouvant accueillir une fenêtre, un lit ou des bancs. Voilà encore une petite particularité des châteaux que l’on retrouvera transposé dans l’habitat hobbit où, quel que soit l’endroit où l’œil se pose, murs, fenêtres, portes, la rotondité reste la règle. La cheminée, autre élément pivot de l’architecture intérieure hobbite est copieusement évoquée. Elle semble être un passage obligé. C’est devant ce lieu symbolisant la douceur du foyer et toute la quiétude des Hobbits que nos héros apprennent leurs missions et que commencent leurs aventures. « - Vous n’êtes pas dans votre assiette, ce matin. - Vous n’avez même pas épousseté la cheminée ! […] - Si vous aviez épousseté la cheminée, vous auriez trouvé ceci glissé sous la pendule », dit Gandalf, tendant à Bilbo une lettre » (Bilbo le Hobbit – Chapitre 2 : Grillade de mouton), lettre qui lui révèlera le lieu de rendez-vous et l’heure de son départ pour l’aventure. Dans le cas de Frodo dans Le Seigneur des Anneaux, le feu de cheminée lui dévoilera la vraie nature de l’anneau de Bilbo. Anneau que son oncle lui déposa sur la cheminée, en héritage, et qu’il devra détruire « Il glissa dans l’enveloppe son anneau d’or et sa belle chaînette, puis il la cacheta et l’adressa à Frodo […] - Non, ne me donnez pas l’anneau, dit Gandalf. Mettez-le sur la cheminée. Il sera assez en sûreté là, jusqu’à ce que Frodo vienne » (Le Seigneur des Anneaux – Livre I - Chapitre 1 : Une réception depuis longtemps attendue).

Vestibule de Cul-de-Sac (© John Howe)

La cheminée occupait une place particulière dans la maison troglodyte, d’abord comme indicateur de sa présence. Piganiol de la Force, au XVIIIe siècle, dans sa Nouvelle description de la France […], signale ainsi les caves demeurantes des coteaux du Val de Loire « Elles paraissent plus propres à être habitées par des taupes que par des hommes, car toutes les maisons y sont enterrées, couvertes de gazon, et ne se reconnaissent qu’aux tuyaux des cheminées ». La vision de Cul-de-Sac à cette description est inévitable.

La maison hobbite est donc sans nul doute inspirée des troglodytes, la richesse de leur aménagement intérieur et son étendue, toutefois, évoquera plus celle d’une demeure cossue et même d’un petit château. Savant compromis réalisé afin de ne pas faire des Hobbits un peuple sauvage, mais civilisé, aimant le confort malgré leur grand attachement à la nature. Une nature qui sera mise à dure épreuve lors de l’occupation de la Comté par Saruman…

Le Magicien sans scrupules importe à Brandevin et partout alentour une industrialisation massive et destructrice pour les Hobbits. De nouvelles hautes maisons lugubres et des cheminées d’usines vont venir polluer visuellement et physiquement le paysage : « […], ils virent au loin une haute cheminée de briques, elle déversait une fumée noire dans l’air du soir. Sam était hors de lui. » (Le Seigneur des Anneaux – Livre VI - Chapitre 8 : Le nettoyage de la Comté). Aidés dans leur combat par Sam, Pippin, Merry et Frodon, les Hobbits si respectueux de l’environnement finiront par s’insurger contre l’occupant et bouter l’ennemi hors du pays. La mécanisation, la surexploitation des terres, la destruction des trous ne sont plus bientôt qu’un mauvais souvenir. Conformément à l’esprit hobbit, un visage humain est redonné à la Comté, l’éco-construction rétablie va recycler les briques des nouvelles maisons dans la restauration des smials.

Cul-de-Sac (© John Howe)

L’architecture écologique hobbite a été éprouvée mais a survécu. La volonté des Semi-Hommes de reconstruire leurs maisons traditionnelles a été la plus forte. Toutefois le spectre de la modernisation destructrice semble planer sur ce petit monde fragilisé, à la quiétude ébranlée. Qu’adviendra-t-il face à un nouvel assaut de l’industrialisation ou à la simple évolution ? L’architecture hobbite pourra-t-elle se maintenir?