Table des matières

Ósanwe-kenta

Cinq Anneaux
J.R.R. Tolkien
édité et annoté par Carl F. Hostetter
traduit de l’anglais par Damien Bador
Article théoriqueArticles théoriques : La maîtrise globale des écrits de J.R.R. Tolkien est nécessaire pour bien saisir la portée des articles de cette catégorie, les sujets étant analysés de façon poussée par leurs auteurs.
Cet article est issu du journal linguistique Vinyar Tengwar no 39, daté de juillet 1998 et édité par Carl F. Hostetter. Le traducteur remercie chaleureusement le Tolkien Estate, Carl F. Hostetter et l’équipe éditoriale de Vinyar Tengwar pour avoir autorisé la publication de cette traduction. Toute sa gratitude va aux membres de l’Association Tolkiendil, et tout particulièrement à David Giraudeau, pour leurs précieux conseils lors de la traduction.

Le texte de Tolkien est sous la protection du droit d’auteur. © 1998-2012 The Tolkien Trust

L’essai intitulé Ósanwe-kenta, « Enquête sur la communication de la pensée » existe sous forme d’un dactylogramme de huit pages, foliotées de 1 à 8 par Tolkien. Il est présenté et (se) décrit comme un « résumé » (voir ci-dessous) ou un « abrégé » (cf. Morgoth’s Ring1), ci-après noté MR), fait par un rédacteur anonyme2), d’une œuvre homonyme que l’Elfe Pengolodh, Maître du Savoir, « plaça en appendice de son Lammas ou “Exposé des langues” » (ibid.)3). Bien qu’étant donc un document séparé, il est néanmoins étroitement associé et sans aucun doute très contemporain de l’essai plus long que Tolkien intitula « Quendi & Eldar » (dont la majeure partie fut publiée dans The War of the Jewels4)), avec lequel il est rangé parmi les manuscrits de Tolkien. Une note sur l’une des pages de titre de « Quendi & Eldar » indique que Tolkien voulait faire de l’Ósanwe-kenta une adjonction à cet essai : « Auquel est attaché un abrégé de l’Ósanwe-kenta ou “Communication de la pensée”. » (Ibid.) Christopher Tolkien note en outre que son père n’utilisait pas le titre « Quendi & Eldar » uniquement pour le plus long des deux essais, mais y intégrait l’Ósanwe-kenta ainsi qu’un autre bref essai sur l’origine des Orques (ce dernier fut publié dans MR, cf. p. 415 sq.). Ces trois essais existent dans des versions dactylographiées « d’apparence générale identique » (MR, p. 415).
L’association entre l’Ósanwe-kenta et « Quendi & Eldar » s’étend aussi à la terminologie employée et au sujet traité. L’Ósanwe-kenta emploie par exemple certains termes linguistiques définis et discutés en détail dans « Quendi & Eldar » (e.g. tengwesta, lambe) d’une façon qui présuppose que les définitions et distinctions faites sont déjà connues. De plus, l’Ósanwe-kenta amplifie certaines affirmations faites dans la « Note sur la “langue des Valar” », qui conclut « Quendi & Eldar » : par exemple que « C’était le talent particulier de l’Incarné, vivant par union nécessaire du hröa et de la fëa, que de créer une langue » (WJ, p. 405) ; et, de façon plus frappante, que « les Valar et Maiar pouvaient directement transmettre et recevoir les pensées (par la volonté des deux parties) en accord avec leur propre nature », bien que leur « usage d’une forme corporelle […] rende ce mode de communication moins rapide et précis » (p. 406). Il développe pareillement « la vitesse à laquelle […] un tengwesta peut être appris par un ordre supérieur » grâce à une directe « transmission et réception de la pensée », conjointement avec une « chaleur de cœur » et un « désir de comprendre les autres », ainsi que le montre la rapidité avec laquelle Finrod apprit la langue bëorienne (ibid.)5).
D’après Christopher Tolkien, une des copies de « Quendi & Eldar » est « préservée dans les plis d’un journal datant du mois de mars 1960 », et certaines notes écrites par son père sur ce journal et sur la couverture de l’autre copie existante incluent l’Ósanwe-kenta parmi les appendices de « Quendi & Eldar » (MR, p. 415). Christopher conclut que cet ensemble de matériaux, y compris l’Ósanwe-kenta, « était donc en devenir quand le journal fut employé à cette fin, et bien que, comme dans d’autres cas, cela ne procure pas un terminus ad quem absolu, son appartenance aux années 1959-1960 semble ne faire aucun doute. » (Ibid.)

Felagund (© Ted Nasmith)

Les huit pages dactylographiées présentées ici paraissent être le seul texte existant de l’Ósanwe-kenta ; si celui-ci fut précédé par une quelconque version manuscrite ou dactylographiée, celle-ci ne fut apparemment pas préservée. Dans la marge supérieure de la première de ces pages, Tolkien écrivit à l’encre les trois lignes du présent titre. Il numérota aussi à la main les sept premières pages dans le coin supérieur droit, et nota « Ósanwe », également à l’encre, à gauche du numéro d’ordre de chacune de ces pages ; le numéro et l’annotation de la huitième page furent toutefois tapés et placés au même endroit. Cela suggère que Tolkien ait pu s’arrêter – ou peut-être avoir conclu son essai – quelque part sur la septième page, et ait écrit le titre court et les numéros d’ordre sur les pages déjà tapées avant d’entamer la huitième page. Si tel est le cas, il est possible qu’il ait fait halte là où une ligne est sautée sur la septième page, avant le paragraphe commençant par « Si nous parlons en dernier de la “folie” de Manwe […] ». En certains points, le dactylogramme fut aussi corrigé à l’encre par Tolkien, principalement pour rectifier des erreurs typographiques, bien qu’en quelques occasions certaines tournures fussent altérées. À quelques exceptions près, ces changements ont été intégrés dans le texte de façon silencieuse.
Dans cette édition, le texte écrit par Tolkien a été légèrement réorganisé en ce qui concerne les notes. Sur la première page du dactylogramme (uniquement), Tolkien utilisa des notes de bas de page numérotées ; ailleurs dans l’Ósanwe-kenta, de même que dans « Quendi & Eldar », il interrompit ici et là son texte par des notes, généralement tapées sur la ligne suivant le renvoi en note ou quelques lignes après, même lorsque cela occasionnait la coupure d’une phrase (cf. WJ, p. 359). Lors de l’édition de « Quendi & Eldar », la pratique de Christopher Tolkien fut de rassembler ces notes à la fin de l’essai, en les distinguant des notes éditoriales par les renvois Note 1, Note 2, etc., entre parenthèses. Elle a été reprise ici pour la plupart de ces notes. Cependant, sept notes très brèves, qui se contentent de donner les gloses quenyarines des termes discutés (sanwe-latya, sáma, láta, indo, pahta, avanir et aquapahtie), ont été placées entre parenthèses dans le corps du texte.
Un bref glossaire éditorial des formes elfiques rencontrées dans l’Ósanwe-kenta a été ajouté à la suite des notes de Tolkien, place adéquate pour citer des informations additionnelles provenant d’autres textes (en particulier « Quendi & Eldar », divers textes de Morgoth’s Ring, et des « Étymologies »), ainsi que la majorité des commentaires linguistiques éditoriaux.
Je suis reconnaissant à Christopher Tolkien d’avoir fourni ce texte pour le publier dans Vinyar Tengwar, ainsi qu’à Christopher Gilson, Wayne Hammond, Christina Scull, Arden Smith et Patrick Wynne pour leur assistance dans la préparation de cette édition.

Osanwe-kenta6)
« Enquête sur la communication de la pensée »
(Résumé7) de la discussion de Pengolodh)

A la fin du « Lammas », Pengolodh discute brièvement de la transmission directe de la pensée (sanwe-latya « ouverture de pensée »), faisant plusieurs assertions à ce propos, lesquelles reposent à l’évidence sur les théories et observations des Eldar, dont il fut traité ailleurs plus en détail par les Elfes Maîtres du Savoir. Celles-ci concernent principalement les Eldar et les Valar (y compris les Maiar, les subalternes de cet ordre). Les Hommes n’y sont point spécifiquement évoqués, sauf lorsqu’il leur est fait référence dans des affirmations à valeur générale concernant les Incarnés (Mirröanwi). D’eux, Pengolodh dit seulement : « Les Hommes ont la même faculté que les Quendi, mais à un degré moindre, et son action est moindre en raison de la force du hröa, sur lequel la volonté de la plupart des humains n’a guère de contrôle. »

Pengolodh inclut avant tout ce sujet en raison de sa connexion avec le tengwesta. Mais en tant qu’historien, il est également intéressé par l’examen des relations de Melkor et ses agents avec les Valar et les Eruhíni8), bien que cela aussi ait un lien avec le « langage », puisque, comme il le fait remarquer, celui-ci, le plus grand talent des Mirröanwi, fut détourné par Melkor pour son plus grand profit.

Pengolodh dit que tous les esprits (sáma, pl. sámar) sont de statut égal, bien qu’ils diffèrent en capacité et en force. De par leur nature, les esprits se perçoivent directement l’un l’autre. Mais ils ne peuvent rien percevoir de plus que l’existence d’un autre esprit (en tant que chose différente d’eux, quoique de même ordre), excepté si telle est la volonté des deux parties (Note 1). Le degré de volonté, en revanche, n’a pas besoin d’être identique de part et d’autre. Si l’on appelle l’un des esprits V (pour invité ou visiteur) et l’autre H (pour hôte ou récepteur), alors V doit avoir pleine intention d’inspecter H ou de l’informer. Mais une information peut être gagnée ou impartie par V, même si H ne cherche pas ou n’a pas l’intention9) de la donner ou de l’apprendre : l’acte de V sera effectif dès lors que H est simplement « ouvert » (láta ; látie « ouverture »). Cette distinction, dit-il, est de la plus haute importance.

L’ouverture » est l’état (indo) simple ou naturel d’un esprit qui n’est pas engagé par ailleurs (Note 2). En « Arda Immaculée » (c’est-à-dire, dans des conditions idéales, libres de tout mal)10), l’ouverture serait l’état normal. Néanmoins, tout esprit peut être clos (pahta). Cela requiert un acte conscient volontaire : le Refus (avanir). Il peut être dirigé contre V, contre V et d’autres, ou être une retraite complète dans son « intimité » (aquapahtie).

Bien qu’en « Arda Immaculée » l’ouverture soit l’état normal, tout esprit a, dès sa création en tant qu’individu, le droit de se clore, et a le pouvoir absolu de le réaliser de sa seule volonté. Rien ne peut pénétrer la barrière du Refus (Note 3).

Ces choses, dit Pengolodh, sont vraies pour tout esprit, depuis les Ainur en présence d’Eru ou des grands Valar, tels Manwe et Melkor, aux Maiar en Eä, et jusqu’aux moindres des Mirröanwi. Mais différents états apportent des limitations, qui ne sont pas entièrement contrôlées par la volonté.

Les Valar entrèrent en Eä et dans le Temps de leur propre volonté, et ils appartiennent désormais au Temps, tant qu’il perdure. Ils ne peuvent rien percevoir en dehors du Temps, exception faite du souvenir de leur existence avant que celui-ci ne fut : ils peuvent se rappeler le Chant et la Vision. Ils sont évidemment ouverts à Eru, mais ne peuvent de leur propre volonté « voir » une part quelconque de Son esprit. Ils peuvent s’ouvrir à Eru en supplication, et Il est alors susceptible de leur révéler Sa pensée (Note 4).

Taniquetil (© Ted Nasmith)

Les Incarnés ont, de par la nature du sáma, les mêmes facultés, mais leur perception est affaiblie par le hröa, car leur fëa est unie à leur hröa, et son fonctionnement normal s’effectue à travers le hröa, qui est part intégrante d’Eä, dénuée de pensée. De fait, l’affaiblissement est double, car la pensée doit passer un manteau de hröa et en pénétrer un autre. Pour cette raison, la transmission de pensée chez les Incarnés requiert un renforcement pour être efficace. Le renforcement peut s’effectuer par affinité, urgence ou autorité.

L’affinité peut être due à la parenté, car cela peut accroître la similitude de hröa à hröa, et ainsi des préoccupations et des modes de pensée des fëar y résidant ; normalement, la parenté est aussi accompagnée d’amour et de sympathie. L’affinité peut simplement provenir de l’amour et de l’amitié, qui est similitude ou affinité de fëa à fëa.

L’urgence est transmise par un besoin impérieux éprouvé par « l’émetteur » (tel que joie, peine ou peur) ; et si ces émotions sont partagées dans une certaine mesure par le « récepteur », la pensée en est d’autant plus clairement perçue. L’autorité peut également prêter force à la pensée de celui qui a un devoir envers un autre ou à celle de tout gouvernant qui a le droit d’édicter des commandements ou de chercher la vérité pour le bien des autres.

Ces causes peuvent renforcer la pensée, afin de passer les voiles et atteindre un esprit receveur. Mais cet esprit doit demeurer ouvert, et tout au moins passif. Si, étant conscient qu’on s’adresse à lui, il décide de se clore, ni urgence ni affinité ne permettront à la pensée de l’émetteur d’entrer.

Finalement, le tengwesta est aussi devenu un obstacle11). Chez les Incarnés, celui-ci est plus clair et plus précis que la réception directe des pensées. Grâce à lui ils peuvent aussi communiquer aisément avec les autres, alors qu’aucune force n’est ajoutée à leur pensée : ainsi, par exemple, d’une première rencontre entre étrangers. Et, comme nous l’avons vu, l’usage du « langage » devient bientôt habituel, de sorte que la pratique de l’ósanwe (échange de pensées) est négligée et devient plus difficile. Nous voyons donc que les Incarnés tendent de plus en plus à utiliser ou à s’efforcer d’utiliser l’ósanwe dans les seuls moments d’extrême urgence et nécessité, tout particulièrement quand la lambe n’est d’aucune aide. Comme lorsque la voix ne peut être entendue, ce qui advient le plus souvent à cause de la distance. Car la distance en elle-même ne présente aucun obstacle à l’ósanwe. Mais ceux qui par affinité pourraient bien utiliser l’ósanwe utiliseront la lambe lorsqu’ils sont proches, par habitude ou par préférence. Pourtant, nous pouvons également noter combien les « affins » parviennent vite à comprendre la lambe qu’ils utilisent entre eux, et en effet tout ce qu’ils pourraient dire n’est pas mis sous forme de mots. En moins de mots, ils parviennent plus vite à une meilleure compréhension. Ici, il ne peut y avoir aucun doute que l’ósanwe y prenne souvent part, car la volonté de converser au moyen de la lambe est volonté de communiquer sa pensée, et ouvre l’esprit. Il se peut évidemment que les deux qui conversent connaissent déjà une part de l’affaire et la pensée de l’autre à ce sujet, de sorte qu’il n’est besoin de parler que par allusions obscures pour l’étranger, mais il n’en est pas toujours ainsi. Les affins atteindront un accord plus rapidement que des étrangers sur des affaires dont ils n’avaient jamais discuté auparavant, et ils percevront plus rapidement le sens de mots, qui, quel que soit leur nombre, leur choix et leur précision, ne peuvent que demeurer inadéquats.

Hröa et tengwesta ont inévitablement un effet similaire sur les Valar, s’ils assument une parure corporelle. Le hröa diminuera dans une certaine mesure la force et la précision de l’émission de la pensée, et, si l’autre est également incarné, la réception de celle-ci. S’ils ont acquis l’habitude du tengwesta, comme peuvent l’avoir ceux qui ont acquis l’usage d’être parés, leur pratique de l’ósanwe en sera réduite. Mais ces effets sont bien moindres que dans le cas des Incarnés.

Car le hröa d’un Vala, même lorsqu’il est devenu usuel, est bien mieux contrôlé par sa volonté. La pensée des Valar est bien plus forte et pénétrante. Et en ce qui concerne leur commerce les uns avec les autres, l’affinité entre Valar est plus grande qu’entre tous les autres êtres ; ainsi l’usage du tengwesta ou de la lambe n’est jamais devenu impératif, et n’est devenu un usage et une préférence que pour certains. Quant à leur commerce avec les autres esprits en Eä, leur pensée a souvent l’autorité la plus haute et l’urgence la plus grande (Note 5).

Tuor À Vinyamar (© Ted Nasmith)

Pengolodh se penche ensuite sur les abus de la sanwe. « Car », dit-il, « certains de ceux qui ont lu jusqu’ici pourraient déjà avoir mis mon savoir en doute, disant : “Cela ne semble pas s’accorder avec les récits. Si le sáma était inexpugnable par force, comment Melkor aurait-il pu tromper tant d’esprits et en asservir tant ? Ou n’est-il pas plutôt vrai que le sáma peut être protégé par une force supérieure mais également capturé par une force supérieure ? C’est pourquoi Melkor, le plus puissant, et surtout celui possédant au dernier degré la volonté la plus acharnée, déterminée et impitoyable, pouvait pénétrer l’esprit des Valar, mais se refuser à eux, de sorte que même Manwe lorsqu’il a affaire à lui peut parfois nous apparaître faible, imprudent et trompé. N’en est-il point ainsi ?”

« Je dis qu’il n’en est point ainsi. Les choses peuvent paraître semblables, mais si leur nature est différente, elles doivent être distinguées. La clairvoyance, qui est prévision12), et le pronostic13), qui est une opinion fondée sur un raisonnement à partir d’indications actuelles, peuvent donner des prédictions identiques, mais sont de natures entièrement différentes, et devraient être distinguées par les maîtres du savoir, même si le langage quotidien des Elfes et des Hommes leur donne le même nom en tant que catégories de la sagesse. » (Note 6)

De la même manière, extorquer les secrets d’un esprit peut sembler venir d’une lecture par force de celui-ci en dépit de son refus, car la connaissance acquise peut parfois apparaître aussi complète qu’il est possible de l’obtenir. Néanmoins, elle ne provient point de la pénétration de la barrière du refus.

Il n’y a en effet pas d’axan interdisant que la barrière ne soit forcée, car c’est únat, une chose impossible ou impraticable, et plus grande est la force exercée, plus grande la résistance du refus14). Mais il est un axan universel que nul ne doive prendre à un autre, directement par force ou indirectement par ruse, ce qu’il a droit de garder et de conserver comme étant sien.

Melkor répudia tous les axani. Il abolirait aussi (pour lui-même) toutes les únati s’il le pouvait. En effet, en son commencement et aux jours de sa grande puissance, les plus ruineuses de ses violences vinrent de sa tentative d’ordonner Eä de telle façon qu’il n’y ait aucun obstacle ou limite à sa volonté. Mais cela il ne put le faire. Les únati demeurèrent, rappels perpétuels de l’existence d’Eru et de Son invincibilité, rappels aussi de sa coexistence avec d’autres êtres (égaux par l’origine sinon par le pouvoir) indomptables par la force. De cela découle sa rage incessante et inextinguible.

Il découvrit que l’approche ouverte d’un sáma de pouvoir et de grande force de volonté était ressentie par un sáma moindre comme une pression immense accompagnée de peur. Dominer par le poids du pouvoir et de la peur était son délice, mais dans ce cas il ne les trouva d’aucune aide : la peur fermait la porte plus vite. Par conséquent, il essaya la tromperie et la furtivité.

En cela il fut aidé par la simplicité de ceux qui ignoraient le mal, ou qui n’étaient pas encore accoutumés à s’en garder. Et pour cette raison a-t-il été dit plus haut que la différence entre ouverture et volonté active de recevoir était d’une grande importance. Car il venait furtivement s’introduire dans un esprit ouvert et imprudent, espérant apprendre une part de sa pensée avant qu’il ne se close, et plus encore y implanter la sienne propre, pour le tromper et le gagner à son amitié. Sa pensée était toujours la même, bien qu’elle variât pour s’adapter à chaque situation (pour autant qu’il la comprenait) : il était par-dessus tout bienveillant, il était riche et pouvait donner à ses amis tout cadeau qu’ils puissent désirer, il portait un amour particulier à celui à qui il s’adressait, mais on devait lui faire confiance.

De cette manière il gagna l’entrée de nombreux esprits, dissipant leur refus, et déverrouillant la porte avec la seule clé possible, bien que sa clé soit contrefaite. Pourtant ce n’était pas ce qu’il désirait le plus, la conquête des récalcitrants, l’asservissement de ses ennemis. Ceux qui écoutaient et ne fermaient pas la porte étaient déjà trop souvent enclins à son amitié ; certains (selon leur mesure) étaient déjà lancés sur des voies semblables à la sienne, et écoutaient parce qu’ils espéraient apprendre et recevoir de lui des choses qui faciliteraient leurs propres desseins. (Ainsi en était-il pour ceux des Maiar qui tombèrent en premier et le plus tôt sous son emprise. Ils étaient déjà rebelles, mais n’ayant pas le pouvoir et la volonté impitoyable de Melkor, ils l’admiraient et voyaient en sa guidance l’espoir d’une rébellion efficace.) Mais ceux qui étaient encore simples et dénués de corruption en leur « cœur » (Note 7) étaient immédiatement conscients de son entrée, et, s’ils écoutaient l’avertissement de leur cœur, cessaient d’écouter, le repoussaient et fermaient la porte. C’étaient ceux-là que Melkor désirait le plus conquérir : ses ennemis, car pour lui étaient ennemis tous ceux qui lui résistaient en la moindre chose ou revendiquaient quoi que ce soit comme leur et non sien15).

Par conséquent il chercha des moyens de contourner l’únat et le refus. Et cette arme il la trouva dans le « langage ». Car nous parlons désormais des Incarnés, les Eruhíni, qu’il désirait par-dessus tout subjuguer au mépris d’Eru. Étant d’Eä, leur corps est sujet à la force et leur âme, étant unie à leur corps par amour et par sollicitude, est sujette à la peur pour celui-ci. Et leur langage, bien qu’il provienne de leur âme ou de leur esprit, opère à travers et avec leur corps : il ne s’agit pas du sáma ni de sa sanwe, mais il est en mesure d’exprimer la sanwe à sa manière et selon sa capacité. Sur le corps et sur son habitant, en conséquence, telle pression et telle peur peuvent être exercées pour que la personne incarnée soit forcée à parler.

Ainsi pensait Melkor dans l’obscurité de sa prévoyance, longtemps avant que nous ne nous fussions éveillés. Car dans les jours anciens, quand les Valar instruisirent les Eldar nouvellement arrivés en Aman au sujet du commencement des choses et de l’hostilité de Melkor, Manwe lui-même dit à ceux qui voulaient écouter : « Des Enfants d’Eru Melkor en savait moins que ses pairs, prêtant moins d’attention à ce qu’il aurait pu apprendre, comme nous le fîmes, dans la Vision de leur Venue. Pourtant, comme nous le craignons maintenant que nous vous connaissons dans votre être véritable, à tout ce qui était susceptible d’aider ses plans de pouvoir son esprit prêta vive attention, et son dessein s’élança plus promptement que les nôtres, n’étant limité par aucun axan. Dès l’origine il était grandement intéressé par le “langage”, ce talent que les Eruhíni devaient avoir par nature, mais nous ne perçûmes point immédiatement la malice de cet intérêt, car nombre d’entre nous le partageaient, et Aule par-dessus tout. Mais avec le temps nous découvrîmes qu’il avait créé une langue pour ceux qui le servaient ; et il a aisément appris la nôtre. Il possède un grand talent dans ce domaine. Sans doute aucun il maîtrisera toute langue, même le beau parler des Eldar. Par conséquent, si vous deviez jamais converser avec lui, prenez garde ! »

« Hélas ! » dit Pengolodh, « à Valinor Melkor usa du quenya avec une maîtrise telle que tous les Eldar en étaient stupéfaits, car sa pratique ne pouvait être surpassée, était même difficilement égalée par les poètes et les maîtres du savoir. »

Ainsi par tromperie, par mensonge, par tourment du corps et de l’âme, par menace de tourmenter leurs bien-aimés ou par la seule terreur de sa présence, Melkor chercha sans cesse à forcer les Incarnés qui tombèrent en son pouvoir ou vinrent entre ses griffes à parler et à lui dire tout ce qu’il voulait savoir. Mais son propre Mensonge engendra une progéniture infinie de mensonges.

Par ces moyens il en a détruit beaucoup, il a causé des trahisons sans nombre et il a acquis connaissance de secrets à son grand avantage et pour la perte de ses ennemis. Mais ce ne fut point en entrant dans les esprits ou en les lisant tels qu’ils sont, à son dépit. Nenni, car aussi grande que soit la connaissance qu’il gagna, derrière les mots (même de ceux tourmentés et apeurés) réside toujours le sáma inviolable : les mots n’en font point partie, bien qu’ils en découlent (tels des cris derrière une porte fermée) ; ils doivent être jugés et pesés pour connaître la part de vérité qu’ils contiennent. Par conséquent, le Menteur dit que tous les mots sont mensonges : toutes les choses qu’il entend sont tissées de tromperie, de faux-fuyants, de sens cachés, et de haine. Dans ce vaste réseau, lui-même emmêlé, il lutte et rage, rongé par la suspicion, le doute et la peur. Il n’en aurait pas été ainsi s’il avait pu briser la barrière et voir le cœur tel qu’il est en sa vérité dévoilée.

Nazgûl à Barad-dûr (© Ted Nasmith)

Si nous parlons en dernier de la « folie » de Manwe et de la faiblesse et l’imprudence des Valar, faisons attention à la manière dont nous jugeons. Dans les récits, en effet, nous pouvons être stupéfaits et affligés de lire comment (en apparence) Melkor déçut et dupa les autres, et comment même Manwe apparaît parfois presque comme un simplet par comparaison avec lui : comme si un père aimable mais malavisé traitait un enfant capricieux qui allait assurément percevoir l’erreur de son chemin avec le temps. Tandis que nous, observant et connaissant la suite, voyons maintenant que Melkor connaissait fort bien l’erreur de sa voie, mais y persistait par une haine et un orgueil sans retour. Il pouvait lire l’esprit de Manwe, car la porte était ouverte, mais son propre esprit était mensonger et même si la porte semblait ouverte, il y avait à l’intérieur des portes de fer à jamais closes.

Comment voudriez-vous qu’il en soit autrement ? Manwe et les Valar devraient-ils opposer le subterfuge au secret, la fausseté à la traîtrise, plus de mensonges aux mensonges ? Si Melkor veut usurper leurs droits, devraient-ils lui dénier le sien ? La haine peut-elle triompher de la haine ? Nenni, Manwe était plus sage, ou, étant toujours ouvert à Eru, il fit Sa volonté, ce qui est plus que sagesse. Il était toujours ouvert parce qu’il n’avait rien à cacher, aucune pensée qui soit dangereuse à quiconque de savoir, s’il parvenait à la comprendre. En effet, Melkor connaissait sa volonté sans avoir à l’interroger et il savait que Manwe était lié par les commandements et les injonctions d’Eru, et ferait ceci ou s’abstiendrait de cela en accord avec ceux-ci, à jamais, même en sachant que Melkor les violerait si cela convenait à son dessein. Ainsi la volonté impitoyable comptera toujours sur la pitié, et les menteurs usent de la vérité ; car si la merci et la vérité sont déniées au cruel et au menteur, elles cessent d’être honorées16).

Manwe ne pouvait par contrainte tenter de forcer Melkor à révéler sa pensée et ses desseins, ou (si ce dernier usait de mots) à dire la vérité. S’il parlait et disait : c’est la vérité, il devait être cru jusqu’à ce qu’il soit prouvé mensonger ; s’il disait, ceci je ferai, ainsi que vous l’enjoignez, il devait lui être donné l’opportunité de tenir sa promesse (Note 8).

La force et la contrainte qui furent utilisées contre Melkor par le pouvoir réuni de tous les Valar ne furent pas utilisées pour extorquer une confession (qui était inutile), ou pour le forcer à révéler sa pensée (ce qui était illégal quand bien même ce n’eût été vain). Il fut fait captif en punition de ses actes maléfiques, sous l’autorité du Roi. Ainsi pouvons-nous dire ; mais il serait mieux de dire qu’il fut privé pour un temps, fixé par promesse, de son pouvoir d’agir, afin qu’il puisse s’arrêter et s’observer, et bénéficier ainsi d’une unique chance que la merci puisse provoquer repentir et amendement. Pour la guérison d’Arda évidemment, mais pour la sienne également. Melkor avait le droit d’exister, et le droit d’agir et d’utiliser ses pouvoirs. Manwe avait l’autorité de régner et d’ordonner le monde, autant qu’il lui était possible, pour le bien-être des Eruhíni ; mais si Melkor se repentait et retournait à l’allégeance envers Eru, sa liberté devait lui être rendue. Il ne pouvait être asservi ou privé de sa part. L’office du Roi Aîné était de maintenir tous ses sujets sous l’allégeance à Eru ou de les y ramener, et sous cette allégeance de les laisser libres.

Par conséquent ce ne fut pas avant la fin, et là uniquement sur le commandement exprès d’Eru et par Son pouvoir, que Melkor fut complètement jeté à bas et privé à jamais de tout pouvoir de faire ou de défaire.

Qui parmi les Eldar estime que la captivité de Melkor en Mandos (qui fut accomplie par force) était malavisée ou illégale ? Pourtant la résolution d’assaillir Melkor, de ne pas simplement lui résister, d’opposer le courroux à la colère au péril d’Arda, ne fut prise par Manwe qu’à contrecœur. Et pensez-y : quel bien l’usage légal de la force a-t-il même accompli dans ce cas ? Cela l’écarta pour un temps et soulagea la Terre du Milieu de la pression de sa malice, mais cela ne déracina pas son mal, car c’était impossible. À moins peut-être que Melkor ne se soit effectivement repenti (Note 9). Mais il ne se repentit point, et dans l’humiliation devint plus obstiné : plus subtil dans ses tromperies, plus rusé dans ses mensonges, plus cruel et plus ignoble dans sa vengeance. Pour beaucoup, la plus faible et la plus imprudente des actions de Manwe fut, semble-t-il, de libérer Melkor de sa captivité. De ceci vint la plus grande perte et le plus grand malheur : la mort des Arbres et l’exil et la souffrance des Noldor. Pourtant par cette souffrance vint aussi, comme peut-être ce n’eut pu advenir autrement, la victoire des Jours Anciens : la chute d’Angband et le renversement final de Melkor.

Qui peut alors dire avec assurance que si Melkor avait été gardé dans les chaînes, moins de mal en aurait découlé ? Même diminué, le pouvoir de Melkor est au-delà de notre calcul. Pourtant quelque accès ruineux de son désespoir n’eût pas été le pire de ce qui aurait pu advenir. La libération eut lieu selon la promesse de Manwe. Si Manwe avait brisé cette promesse afin de satisfaire ses desseins propres, même en voulant toujours faire « le bien », il aurait fait un pas sur les voies de Melkor. C’est un pas périlleux. En cette heure et dans cet acte, il aurait cessé d’être le vice-gérant de l’Un, devenant seulement un roi qui prend avantage contre un rival qu’il a conquis par force. Préférerions-nous alors avoir les chagrins qui advinrent en effet, ou voudrions-nous voir le Roi Aîné perdre son honneur, et passer ainsi, peut-être, en un monde déchiré entre deux seigneurs orgueilleux luttant pour le trône ? De ceci nous pouvons être sûrs, nous enfants de peu de force : n’importe lequel des Valar aurait pu prendre la voie de Melkor et devenir semblable à lui : un fut assez.

Notes de l’auteur sur « Ósanwe-kenta »

Note 1

Ici níra (« volonté », en tant que potentiel ou faculté), puisque le critère minimum est que cette faculté ne soit point utilisée en dénégation ; l’action ou un acte de volonté est nirme, comme sanwe « la Pensée » ou « une pensée » est l’action ou un acte de sáma.

Note 2

Il peut être occupé à penser et être inattentif aux autres choses ; il peut être « tourné vers Eru » ; il peut être engagé en « conversation spirituelle » avec une tierce partie. Pengolodh le dit : « Seuls les grands esprits peuvent converser avec plus d’une personne à la fois ; plusieurs peuvent conférer, mais alors à un moment donné l’un émet seul, tandis que les autres reçoivent. »

Note 3

« Aucun esprit ne peut cependant être fermé à Eru, soit contre Son inspection, soit contre Son message. Il peut ignorer ce dernier, mais il ne peut dire qu’il ne l’a pas reçu. »

Note 4

Pengolodh ajoute : « Certains disent que Manwe, par une grâce spéciale faite au Roi, pouvait toujours dans une certaine mesure percevoir Eru ; d’autres plus plausiblement qu’il demeurait le plus proche d’Eru, et qu’Eru était plus prompt à l’écouter et lui répondre. »

Note 5

Ici Pengolodh ajoute une longue note sur l’usage de hröar par les Valar. En résumé, il dit que s’il s’agit à l’origine d’une « parure de soi », elle peut tendre vers un état « d’incarnation », en particulier pour les membres inférieurs de cet ordre (les Maiar). « Il est dit que plus souvent et plus longtemps un hröa donné est utilisé, plus grand est le lien de l’habitude, et moins le “soi-paré” désire le quitter. Ainsi la parure peut bientôt cesser d’être ornement et devient (comme il est dit dans les langues des Elfes et des Hommes) un “habit”17), un costume ordinaire. Ou si parmi les Elfes et les Hommes il est porté pour atténuer la chaleur ou le froid, il rend bientôt le corps habillé moins capable d’endurer ces choses quand il est nu. » Pengolodh cite aussi l’opinion selon laquelle un « esprit » (c’est-à-dire l’un de ceux qui ne furent pas dotés d’un corps à leur création) utilise un hröa pour l’accomplissement de ses desseins propres, ou (plus encore) pour la jouissance des facultés corporelles, il trouve graduellement plus difficile d’agir sans le hröa. Les choses qui créent les plus grands liens sont celles qui chez l’Incarné sont liées à la vie du hröa lui-même, sa subsistance et sa propagation. Ainsi manger et boire créent des liens, mais non se réjouir de la beauté de sons et de formes. Le lien le plus fort est l’enfantement ou la conception.

« Nous ne connaissons pas les axani (lois, règles, comme découlant essentiellement d’Eru) imposées aux Valar qui concernent spécifiquement leur état, mais il semble clair qu’il n’y avait aucun axan contre ces faits. Néanmoins il semble être un axan, ou peut-être une conséquence nécessaire, qu’une fois effectués, l’esprit doive alors résider dans le corps dont il usa, et être soumis aux mêmes nécessités que l’Incarné. Le seul cas qui soit connu dans les récits des Eldar est celui de Melian, qui devint l’épouse du Roi Elu-thingol. Cela n’était certainement point maléfique ni contre la volonté d’Eru, et bien que cela ait conduit au chagrin, les Elfes et les Hommes en furent enrichis.

« Les grands Valar ne font point ces choses : ils n’enfantent point, ni ne mangent et ne boivent, excepté lors des hauts asari, en témoignage de leur suzeraineté et de leur habitation d’Arda, et pour la bénédiction de ce qui donne subsistance aux Enfants. Melkor, seul parmi les Grands, se trouva finalement lié à une forme corporelle, mais ce fut en raison de l’usage qu’il en fit dans son dessein de devenir Seigneur des Incarnés, et des grands méfaits qu’il commit sous forme physique. Il avait aussi dissipé ses pouvoirs natifs pour contrôler ses agents et serviteurs, et au final, par lui-même et privé de leur support, il se trouva affaibli, consumé par la haine et, dans l’état où il était tombé, incapable de se restaurer lui-même. Même sa forme physique, il ne pouvait plus la contrôler, de sorte que sa hideur ne pouvait plus être masquée et elle laissait paraître la malfaisance de son esprit. Ainsi en alla-t-il de même pour certains de ses plus grands serviteurs, comme nous le voyons en ces jours tardifs : ils furent unis aux façons de leurs actes maléfiques et si ces corps leur étaient retirés ou étaient détruits, ils étaient anéantis jusqu’à ce qu’ils aient rebâti la semblance de leur habitation antérieure, avec laquelle ils pouvaient reprendre les chemins maléfiques dans lesquels ils s’étaient fixés. » (Ici Pengolodh se réfère évidemment à Sauron en particulier, dont l’ascension finit par le faire fuir de la Terre du Milieu. Mais la première destruction de la forme corporelle de Sauron était consignée dans les récits des Jours Anciens, dans le Lai de Leithian.)

Note 6

Pengolodh développe ici (bien que ce ne soit pas nécessaire à son argument) cette question de la « clairvoyance ». Aucun esprit, affirme-t-il, ne connaît ce qui n’est pas en lui. Tout ce qu’il a éprouvé est en lui, bien que dans le cas des Incarnés, contingemment aux instruments du hröa, certaines choses puissent être « oubliées », pas immédiatement disponibles à la souvenance. Mais aucune part du « futur » n’y est, car l’esprit ne peut le voir ou l’avoir vu : c’est-à-dire, un esprit inscrit dans le temps. Un tel esprit ne peut apprendre le futur que d’un autre esprit qui l’a vu. Mais cela signifie en fin de compte seulement d’Eru, ou par l’intermédiaire d’un esprit qui a vu en Eru une part de Son dessein (tels les Ainur qui sont désormais les Valar en Ëa). Un Incarné ne peut donc connaître quoi que ce soit du futur que par instruction dérivée des Valar ou par révélation venant droit d’Eru. Mais tout esprit, qu’il soit des Valar ou des Incarnés, peut déduire par la raison ce qui adviendra ou pourrait advenir. Ce n’est point de la clairvoyance, encore que cela puisse être plus clair, et même plus précis en effet qu’un éclat fugitif de clairvoyance. Pas même si cela prend la forme d’images vues en rêve, qui sont aussi un moyen par lequel la « clairvoyance » se présente fréquemment à l’esprit.

Des esprits qui ont une grande connaissance du passé, du présent et de la nature d’Ëa peuvent faire des prédictions très précises, et plus proche est le futur, plus claires sont-elles (exception étant toujours faite de la liberté d’Eru). Par conséquent, une large part de ce qui est appelé « clairvoyance » en langage inconsidéré relève seulement de la déduction du sage ; et si elle est reçue des Valar, en tant qu’avertissement ou instruction, cela peut n’être que la déduction des plus sages, bien que ce puisse parfois être une « clairvoyance » de seconde main.

Note 7

enda. Nous traduisons ceci par « cœur », bien qu’il ne soit fait aucune référence physique à un organe du hröa. Il signifie « centre », et se réfère (quoique par une inévitable allégorie physique) à la fëa ou au sáma même, distinct de la périphérie (pour ainsi dire) de ses contacts avec le hröa, conscient de lui-même, doté de la sagesse primordiale de sa création, qui l’a rendue sensible à tout ce qui est inamical au moindre degré.

Note 8

Raison pour laquelle Melkor disait souvent la vérité ; et en effet il mentait rarement sans ajouter une mesure de vérité. À moins que ce ne fut dans ses mensonges à l’encontre d’Eru ; et ce fut peut-être pour les avoir proférés qu’il fut privé de tout retour.

Note 9

Certains estiment que, bien que le mal eût alors pu être atténué, il n’aurait pu être défait même par le repentir de Melkor, car le pouvoir s’était séparé de lui et n’était plus sous le contrôle de sa volonté. Arda était maculée dans son essence même. Les graines que la main a semées grandiront et se multiplieront bien que la main soit ôtée.

Glossaire éditorial de l’« Ósanwe-kenta »

Tous les mots sont en quenya sauf indication contraire.

Voir aussi

Sur Tolkiendil

Sur le net

1) N.d.T. : Ce livre fait partie de la série l’Histoire de la Terre du Milieu. Sa traduction française n’est pas encore parue.
2) Il est bien sûr tentant d’identifier ce rédacteur, et celui de « Quendi & Eldar », avec Ælfwine, le navigateur anglo-saxon qui fut le traducteur / transmetteur et commentateur d’autres œuvres de Pengolodh, comme le Quenta Silmarillion (RP, p. 230, 232-233, 310, N.d.É.) et notamment le « Lhammas B » (cf. RP, p. 193).
3) Bien que le Lammas « Exposé des Langues » de Pengolodh soit ici, à l’intérieur de la subcréation, le même ouvrage que son « Lhammas » (le texte publié dans la Route perdue), il semble que ceci renvoie à une version non écrite (ou en tout cas désormais disparue) de cette œuvre, différente à plus d’un titre. Le « Lhammas » publié, par exemple, ne se termine pas sur une discussion de la « transmission directe de la pensée », comme le présent texte l’affirme du Lammas. La « Note sur la “langue des Valar” » qui conclut « Quendi & Eldar », censée être un « résumé » des commentaires de Pengolodh au début de son Lammas (WJ, p. 397), est bien plus longue et détaillée que le bref exposé général qui ouvre le « Lhammas » (RP, p. 193). (Au moins une des références au Lammas faites à la même époque pourrait cependant renvoyer au « Lhammas » conservé : cf. WJ, p. 208-209, n.§6).
4) N.d.T. : Cet ouvrage est le tome XI de la série l’Histoire de la Terre du Milieu. À cette date, il n’a pas encore fait l’objet d’une traduction en français.
5) Par la remarquable portée de sa philosophie naturelle et morale, l’Ósanwe-kenta a aussi d’importantes affinités avec certains écrits, pareillement philosophiques et étroitement contemporains, publiés dans Morgoth’s Ring : par ex. « Laws and Customs among the Eldar », « Athrabeth Finrod ah Andreth », et plusieurs des écrits plus brefs rassemblés dans la Partie V : « Myths transformed ». Parmi ceux-là, sont dignes d’être notés en relation avec le présent essai les textes II (MR, p. 375 sq.), VI « Melkor Morgoth » (p. 390 sq.) et VII « Notes on motives in the Silmarillion » (p. 394 sq.), tous consacrés d’une certaine façon aux mobiles et méthodes de Melkor et à son commerce avec Manwë, les autres Valar et les Incarnés. Le début de la partie (b) de ce dernier texte (p. 398 sq.) est particulièrement notable ; bien qu’il soit considérablement plus court et moins détaillé que l’Ósanwe-kenta, il est également consacré au « transfert de pensée » et à nombre des questions philosophiques s’y rapportant qui sont discutées dans le présent texte.
6) Partout ailleurs dans le texte de Tolkien, le premier élément de ce titre quenya possède un accent sur la voyelle initiale.
7) N.d.T. : En français dans le texte.
8) À cette instance et à toutes les suivantes « Eruhíni » est une altération faite par Tolkien du terme tapé « Eruhin » (cf. MR, p. 320).
9) Tolkien remplaça immédiatement « veut » [angl. [is] willing] par « a l’intention » [angl. [is] intending].
10) Le concept du Maculage d’Arda fut considérablement élaboré par Tolkien dans certains des textes étroitement contemporains publiés dans Morgoth’s Ring (pour le détail des références, voir MR, p. 455). Voir également WJ, p. 401. N.d.T. : L’angl. Marring « Maculage » est souvent traduit par « Marrissement » un terme qui est pourtant moins approprié. Bien que Marring et « Marrissement » soient étymologiquement apparentés, ces deux termes possèdent des connotations très différentes.
11) Tolkien écrivit « un obstacle » au-dessus du terme « une barrière », supprimé.
12) Cf. la discussion sur les essi apacenyë « noms de clairvoyance », donnés à l’enfant par sa mère à l’heure de sa naissance, montrant « quelque clairvoyance au sujet de son destin spécifique » (MR, p. 216).
13) Tolkien écrivit dans la marge « pronostic » [angl. forecasting] pour remplacer le terme « prédiction » [angl. predicting], supprimé.
14) Comparer la présente affirmation de l’impossibilité de pénétrer un esprit de force avec le premier paragraphe de la partie (b) des « Notes on motives in the Silmarillion » (MR, p. 398-399), qui semble signifier qu’un tel acte est possible, quoique interdit et, même s’il est effectué à de « bonnes » fins, criminel.
15) Il est intéressant de comparer cette discussion des méthodes trompeuses de Melkor pour gagner accès à un esprit à travers la porte du sáma avec la description contemporaine de sa tentative manquée de duper et flatter Fëanor pour l’inciter à le laisser entrer par la porte (physique) de Formenos, dans la deuxième phase d’expansion du chapitre du « Quenta Silmarillion » intitulé « Des Silmarils et de l’Agitation des Noldor » (MR, p. 280 §54, ainsi que Silm., chap. 7).
16) Cette phrase se terminait ainsi à l’origine : « elles cessent d’être [— et ?] deviennent simple prudence. »
17) N.d.T. : « Habit » dans le sens monastique du terme. Le terme anglais est aussi un homonyme « d’habitude ».
18) N.d.T. : Les termes entre crochets ont été ajoutés lors de la traduction.
19) N.d.T. : Voir aussi le PE 17, p. 155.
20) N.d.T. : Tercenyë : angl. insight, litt. « intérieur-vision ». Le q. tercenyë se décompose en ter-cenyë, ter étant défini par « à travers » dans « Les Étymologies », racine TER-, TERES- (cf. RP, p. 450).
21) À partir de la seule traduction précédemment publiée du titre « Ósanwe-kenta », « Communication de la pensée » (MR, p. 415), ósanwe et kenta furent initialement interprétés à tort comme signifiant respectivement « pensée » et « communication » (e.g. VT 34, p. 29-30). N.d.T. : Voir aussi le PE 17, p. 156.
22) N.d.T. : Cette entrée est la traduction de celle qui se trouve dans l’« Extract from “Quendi and Eldar”, Appendix D », à laquelle la version originale de la présente entrée se référait. Voir aussi le PE 17, p. 126.
23) Il a précédemment été suggéré (VT 31, p. 17, 30) que le sind. aníra devrait être analysé comme an- + íra (et dérivé de la base ID- « cœur, désir, souhait », RP, p. 408) ; cela semble toujours possible, mais le q. níra suggère l’analyse alternative a- + níra.
N.d.T. : Depuis la publication de ce texte, une racine a- servant de préfixe intensif a été identifiée ; cf. VT 45, p. 5.
24) N.d.T. : Voir aussi le PE 17, p. 143-145.