Le goldogrin et le qenya sont-ils « primitifs » ?

Trois Anneaux
Patrick H. Wynne — Avril 2004
traduit de l’anglais par Julien Mansencal
Article théoriqueArticles théoriques : La maîtrise globale des écrits de J.R.R. Tolkien est nécessaire pour bien saisir la portée des articles de cette catégorie, les sujets étant analysés de façon poussée par leurs auteurs.

Dans un essai très tardif, probablement écrit durant la dernière année de sa vie, J.R.R. Tolkien écrivit au sujet du nom Glorfindel1) :

« Ce nom est en fait issu du plus ancien travail sur la mythologie : La Chute de Gondolin, écrit en 1916-17, dans lequel la langue elfique qui devint finalement le sindarin était dans un état primitif et désorganisé, et sa relation avec le genre haut-elfique (lui aussi très primitif) était encore mal organisée. »

La « langue elfique qui devint finalement le sindarin » est bien sûr le goldogrin, et le « genre haut-elfique » est le qenya. Dans un contexte linguistique, le mot « primitif » peut certes signifier antique, premier, original, comme dans « quendien primitif », le nom que Tolkien donna tardivement à la langue des premiers temps commune à l’origine à tous les Elfes, mais il semble probable que dans ce passage, Tolkien ait utilisé le mot pour décrire les langues des Contes perdus de façon péjorative : grossières, rudimentaires, non développées.

Si tel est le cas, cette sorte d’auto-dépréciation de ses langues inventées ne serait pas contradictoire de la part de Tolkien, lui qui dans une lettre de 1916 à Edith Bratt appelait le qenya son « absurde langue féérique »2). Dans l’essai de 1931 intitulé Un vice secret, Tolkien parle du dévoilement de ses poèmes elfiques « gentillets » comme d’une « révélation honteuse », appelant les phonologies sur lesquelles ils sont basés « la source du peu que je sais en matière d’invention phonétique »3) ; et en 1955, Tolkien écrivait à Houghton Mifflin : « Mais une œuvre comme le Seigneur des Anneaux a bien sûr été révisée, et la seule dose de “langue” qui y est restée est celle que les lecteurs, ai-je pensé, pourraient assimiler. »4), ce à quoi il ajouta avec regret : « (Je m’aperçois à présent que beaucoup auraient aimé qu’il y en ait davantage.) »

On pouvait donc peut-être s’attendre à l’évaluation quelque peu dédaigneuse que fit Tolkien des langues des Contes perdus, à l’âge de quatre-vingt-un ans, faisant preuve de cette espèce de dédain que de nombreux artistes matures et reconnus ont montré à l’égard de leurs œuvres de jeunesse (Tolkien avait à peine vingt-cinq ans lorsqu’il inventa le qenya et le goldogrin). Mais une telle assertion sur les langues les plus anciennes créées par Tolkien est-elle vraiment justifiée ? Le goldogrin et le qenya sont-ils effectivement primitifs au sens de grossiers et rudimentaires ? Par chance, ce sont des questions auxquelles nous pouvons aujourd’hui répondre, étant donné que quasiment tous les écrits linguistiques les plus anciens de Tolkien sur le qenya et le goldogrin ont été publiés. Et la réponse semble clairement être non.

Tirion (© Ted Nasmith)

Inutile de passer beaucoup de temps à examiner les « Lexique qenya »5) et « gnomique »6), la « Phonologie qenya »7) et la « Grammaire gnomique »8) pour arriver à la même conclusion que Christopher Tolkien dans son introduction à l’Appendice sur les noms dans les Contes perdus : « Il est immédiatement évident qu’une structure historique déjà extrêmement sophistiquée et phonétiquement compliquée sous-tend les langues à ce stade »9). C’est particulièrement évident dans la « Phonologie qenya », dans laquelle le système phonologique de l’eldarin antique apparaît comme étant beaucoup plus complexe que ce qu’il deviendrait dans les écrits ultérieurs de Tolkien – à cet égard il semble plus réaliste, plus évocateur de la complexité que l’on retrouve dans les reconstructions de la phonologie proto-indo-européenne (par exemple), que la phonologie historique, plus simple et restructurée, du quendien primitif telle qu’elle est montrée dans « Les Étymologies » et les écrits plus tardifs.

De plus, le qenya comme le goldogrin semblent avoir atteint un haut degré de sophistication et d’organisation grammaticale. Dans « Un vice secret », Tolkien déclare que le premier critère par lequel on peut mesurer la réussite d’une « langue artificielle » est la possibilité de l’employer pour écrire de la poésie ; et comme Carl Hostetter et moi-même l’avons noté dans notre essai « Three Elvish Verse Modes » (publié dans Tolkien’s Legendarium), selon ce critère le qenya des Contes perdus était indubitablement un succès, car dès 1915-1916, il avait été élaboré et perfectionné au point que Tolkien put l’employer pour rédiger le Narqelion, une méditation de vingt vers sur l’automne (p. 113). Tolkien fait écho au même sentiment dans sa lettre de 1967 à « Mr. Rang », dans laquelle il dit : « Il devrait être évident que s’il est possible de composer des fragments de poèmes en quenya et en sindarin, ces langues (et leurs relations mutuelles) doivent avoir atteint un assez haut degré d’élaboration – même si elle est bien sûr, loin de la complétude, soit dans le vocabulaire soit dans leur idiome. »10). Les tables détaillées de verbes qenyarins glissées dans la couverture du « Lexique qenya » (aujourd’hui publiées dans le Parma Eldalamberon nº 14) sont une preuve supplémentaire du développement grammatical atteint par cette première langue.

On peut dire à peu près la même chose du goldogrin, car si Tolkien n’écrivit pas de poésie goldogrine, il écrivit cependant une « Grammaire gnomique » inachevée, qui présente un système élégant et cohérent de déclinaisons pour les noms, les adjectifs et l’article défini, ainsi qu’un système de « mutation grammaticale » des consonnes initiales, comprenant en guise d’exemples plusieurs locutions, phrases et proverbes en goldogrin. Et l’analyse du « Lexique gnomique » (qui contient également nombre de locutions et proverbes goldogrins) démontre que d’autres facettes de cette langue non couvertes dans la « Grammaire gnomique » étaient également hautement développées. Mon article The Goldogrin Past Tense montre par exemple que dans le GL, Tolkien avait développé un système riche et cohésif pour exprimer le prétérit goldogrin, avec deux classes de prétérits forts, trois classes de prétérits faibles, et une classe de prétérits à « apophonie apparente » dans les verbes sonants (chaque classe incluant des subdivisions supplémentaires). Ce système était rendu d’autant plus réaliste par l’inclusion d’une variété de formations analogiques et de formes irrégulières, le plus souvent cohérentes avec (et explicables par) l’histoire interne imaginée de la langue.

Tarn Aeluin (© Ted Nasmith)

Cependant, beaucoup de recherches restent à faire avant que nous ne puissons vraiment comprendre ce que Tolkien entendait en faisant référence à la forme « primitive et désorganisée » du goldogrin, et sa relation « mal organisée » avec le qenya. La description du goldogrin comme étant « désorganisé » est certainement une référence au manuscrit original du « Lexique gnomique », qui est effectivement très chaotique, plutôt qu’à la langue elle-même ; même l’organisation largement améliorée du texte édité dans Parma Eldalamberon nº 11 manque de la clarté immédiate du « Lexique qenya », avec son mode de présentation de la racine suivie de ses dérivés.

C’est là que réside une partie du problème : car en dépit du fait que le « Lexique gnomique » a été publié en 1995 et le « Lexique qenya » en 1998, peu voire aucune analyse ou comparaison linguistique sérieuse de ces langues n’ont été rédigées durant les années qui suivirent leur parution. Mon article sur le prétérit goldogrin est une véritable exception dans la linguistique tolkiennienne aujourd’hui, du moins de la façon dont elle est pratiquée sur Internet. Il me semble que l’expression « primitif et désorganisé » devrait plutôt s’appliquer à la linguistique tolkiennienne elle-même, qui tourne en rond sur Internet avec son obsession juvénile de langues parlables qui ne furent jamais conçues pour vivre hors de la mythologie de Tolkien, en ne focalisant ses yeux myopes que sur le matériel tardif, qui constitue moins d’un tiers de l’héritage linguistique que Tolkien laissa derrière lui. Et pendant ce temps, les belles et splendides créations que sont le qenya et le goldogrin des Contes perdus demeurent négligées et jamais étudiées, sinon quelques incursions occasionnelles pour en extraire tout le vocabulaire utilisable.

La linguistique tolkiennienne, sur Internet ou ailleurs, finira-t-elle jamais par grandir et rejeter ces gamineries ? Abandonnera-t-elle sa fascination actuelle pour les tatouages, les inscriptions à graver sur les alliances, les titres de journaux traduits et les blockbusters dans lesquels les coqueluches d’Hollywood déclament lugubrement du faux sindarin ? La linguistique tolkiennienne deviendra-t-elle jamais « mature et organisée » ? Le temps seul nous le dira.

Voir aussi

Sur Tolkiendil

Sur le net

1) PM, p. 379
2) L, p. 8
4) L, p. 219-220
5) Version originale : « Qenya Lexicon ».
6) Version originale : « Gnomish Lexicon ».
7) Version originale : « Qenya Phonology ».
8) Version originale : « Gnomish Grammar ».
9) LT1, p. 247
10) L, p. 380