L'Arc et le Heaume n°7 — Tolkien au féminin

Août 2021

Éditorial

 L'Arc et le Heaume n°6 — Tolkien au féminin

Des nains, des hobbits, des elfes. En voilà de bien étranges créatures qui parsèment l’œuvre de Tolkien. Mais il en est de bien plus étranges encore : les femmes. Si étranges, en fait, qu’il paraissait important de leur dédier un numéro de l’Arc et le Heaume, pensez-donc ! Il est vrai que, de prime abord, lorsqu’on associe Tolkien et son œuvre aux femmes c’est en général pour l’assimiler à une vision dépassée, paternaliste, de la femme. Pourtant, Tolkien est assez loin de l’étiquette « misogyne » que l’on peut parfois lui attribuer.

Imaginez ! On parle d’un homme qui s’est retrouvé à trois ans, orphelin de père, et donc éduqué durant son enfance par sa mère, Mabel, une femme dont on pourrait dire qu’elle était un esprit libre à une époque où la liberté des femmes était limitée. Quand elle retourne en Angleterre seule avec ses deux fils et qu’Arthur Tolkien meurt, elle s’attelle à les éduquer par elle-même, puis les envoie dans des écoles relativement prestigieuses. Au milieu de cela, elle a l'audace de s’isoler socialement et financièrement de sa famille, les Suffield, et de celle d’Arthur, les Tolkien, en choisissant de se convertir à la foi catholique. Et quand elle tombe malade en 1904, elle continue d’exercer sa liberté en nommant un prêtre comme tuteur de ses deux fils, plutôt qu’un membre de la famille. On connaît le poids qu’eut sur Tolkien la mort de sa mère. On parle aussi d’un homme tombé éperdument amoureux d’une femme qu’il épousa bien qu’il n’ait pu la voir durant trois années ; une femme qui, de son côté, sacrifia ses fiançailles et se convertit à son tour pour permettre leur mariage.

Il est fort à parier que tant la liberté de Mabel que les sacrifices d’Edith, dont la vie est abordée dans ce volume par Lucas Zembrzuski, ont laissé des traces dans la vie et l’œuvre de l’auteur. Sa propension, dans son métier, à soutenir les quelques étudiantes qu’il avait sous sa charge1) nuance l’image d’homme des clubs entièrement masculins qu’on peut avoir de lui. Tout comme une étude du corpus complet de ses textes permet de voir que les femmes sont loin d’être oubliées ou cantonnées à des rôles mineurs comme le Hobbit et le Seigneur des Anneaux peuvent le laisser penser ; Anne Besson ne dit pas autre chose dans l’interview qui ouvre ce numéro.

Pour autant, il n’est pas question d’ériger Tolkien en précurseur du féminisme, car bien que son œuvre soit parsemée de femmes, comme le montre la liste de femmes du Silmarillion de Yann Morello, il existe effectivement une certaine invisibilité des figures féminines dans son légendaire, ainsi que le démontre Dimitri Maillard dans son article. Si elles avancent masquées, elles n’en sont pas moins actives, que ce soit Galadriel, dont le parcours au Premier Âge est retracé par Simon Ayrinhac, ou encore Lúthien, Arwen ou Éowyn qui, selon Solveig Boissay, s’inscrivent dans la lignée des héroïnes du conte folklorique de la Belle et la Bête. Mais faut-il être exceptionnelle pour apparaître et importer dans les écrits de Tolkien ? Il semblerait bien que non, si l’on en croit l’article d’Elisabeth Laneyrie, qui redonne ses lettres de noblesse au personnage secondaire de Ioreth, grande représentante de la simplicité dans le Seigneur des Anneaux. Ainsi en va-t-il pour le légendaire, mais l’œuvre de Tolkien ne s’arrête pas là et même ses autres œuvres de fiction proposent des personnages féminins mémorables. C’est ainsi que la spécialiste américaine de Tolkien, Verlyn Flieger, a accepté que nous traduisions son article qui s’intéresse à des personnages féminins peu ou pas connus du lectorat français : Guenièvre dans la Chute d’Arthur, la Dame à la robe bleue dans l'Histoire de Kullervo, la Belle dame-elfe du « Ides Ælfscyne » ou encore la Corrigan du Lai d'Aotrou et Itroun. La question du genre se pose aussi dans les langues inventées par Tolkien. Damien Bador propose ainsi une recension des moyens utilisés par l’auteur pour signaler ou non le genre, féminin ou masculin, dans ses langues elfiques.

Après un tel dossier, place à la légèreté avec deux jeux toujours sur le thème des femmes dans l’œuvre de Tolkien puis, pour clore ce numéro, une découverte proposée par Quentin Feltgen d’un auteur… ou plutôt d’une autrice : Naomi Mitchison, écrivaine écossaise dont l’œuvre, méconnue en France, va de l’essai au roman de science-fiction et qui échangea longuement par lettres avec Tolkien.

Pour finir, je souhaitais partager avec vous ce que disait Priscilla Tolkien, seule fille de J.R.R. Tolkien, à propos des femmes dans le Silmarillion, peu après sa parution en 1977 :

En tant que seule fille de mon père, j’ai conscience de tout ce qui a été dit durant des années sur la position des femmes dans ses histoires. Je suis donc particulièrement frappée par le pouvoir de l’amour dans Le Silmarillion, et notamment par le pouvoir de l’amour entre hommes et femmes, le plus remarquablement dépeint peut-être dans « Le Conte de Beren et Lúthien » et plus tragiquement peut-être dans « Le Conte de Túrin Turambar ». Dans ces histoires, les femmes n’apparaissent pas comme de simples créatures passives ou domestiques, et partagent le courage, les épreuves physiques et la fierté des hommes. Il existe, à cet égard, l’exemple mémorable de la réponse d’Aredhel à son frère Turgon, alors qu’il tente de revendiquer son autorité sur elle : « Je suis ta sœur et non ta servante et hors de ton domaine j’irai où bon me semblera. » — Priscilla Tolkien, discours du 16 septembre 1977 retranscrit dans Amon Hen, n°29.

Vivien Stocker
Rédacteur en chef

Sommaire

  • Éditorial — Vivien Stocker
  • Actualités
    • Interview d'Anne Besson — Laura Martin-Gomez
  • Synthèse
    • Edith Mary Bratt dans la vie de J.R.R. Tolkien — Lucas Zembrzuski
    • Les femmes du Silmarillion — Yann Morello
    • Les Voyages de Dame Haleth — Simon Ayrinhac
  • Essais
    • Les femmes invisibles : à la recherche d’un passé oublié de la Terre du Milieu — Dimitri Maillard
    • Galadriel dans le « Silmarillion » — Simon Ayrinhac
    • « Tout ce qui est or ne brille pas » : motif de la Belle et la Bête chez Tolkien — Solveig Boissay
    • Femmes en Terre du Milieu : l’exception Ioreth — Elisabeth Laneyrie
    • Fées, Corriganes, Elfes et plus — Verlyn Flieger
  • Langues
    • Questions de genre dans les langues elfiques — Damien Bador
  • Détente
    • Quiz — Lucas Zembrzuski & Elendil
    • Mots-croisés — Elendil
  • Découverte
    • Naomi Mitchison — Quentin Feltgen
  • Rédaction
    • Association Tolkiendil
    • L’Arc et le Heaume, le magazine de Tolkiendil
    • Auteurs
    • Table des illustrations

Extrait

Voir aussi sur Tolkiendil

1) John Rateliff, « The Missing Women: J. R. R. Tolkien’s Lifelong Support for Women’s Higher Education » [« Les Femmes Absentes : J.R.R. Tolkien et le soutien de toute une vie pour l’enseignement supérieur des femmes »], Perilous and Fair, édité par Janet Brennan Croft et Leslie Donovan, Mythopoiec Press, 2015.
 
asso/mag/mag7.txt · Dernière modification: 05/09/2021 18:01 par Zelphalya
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